‹ Un touriste dans l'extrême OrientChapitre 12 sur 41 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

TOKIO

l*r-10 septembre.

Promenades à travers la ville. — Jardins et cimetières. — La Marsei laise à Tokio. —, #Le papier et la laque. — Un bazar japonais. — Le Yoshiwara. — Ui& journée au théâtre.

J’ai passé, en tout, une dizaine de jours à Tokio, occupé du matin au soir à parcourir la ville immense et à en visiter les curiosités.

Un Japonais, fraîchement débarqué à Marseille, ne sachant pas un mot de français et n’étant resté qu’une semaine à Paris, passerait difficilement pour connaître la grande capitale de la France, quand bien même il en aurait visité les principaux monuments. Cependant si ce Japonais, de retour chez lui, communique à ses compatriotes h résultat de ses observations, son récit, bien que superficiel, pourra présenter un certain intérêt. C’est ce que je vais essayer de faire en disant tout ce que je sais de Tokio, ce Paris japonais.

Le point le plus remarquable de la ville, celui qui en forme le cœur et auquel tout vient aboutir, est le Château ou *Sïro,qui occupe un monticule couronné de fortifications cyclopéennes. Un large fossé, s’enroulant en circuits concentriques et traversé de plusieurs ponts, en fait deux fois le tour entier; il est défendu par de puissantes murailles

E. COTTEAU.

d’une épaisseur extraordinaire et surmontées, en certains endroits, de talus gazonnés sur lesquels croissent de fort beaux arbres, tandis que des bandes d’oiseaux aquatiques prennent leurs ébats au milieu des joncs et des lotus fleuris, qui couvrent les eaux stagnantes. Cette enceinte occupe une étendue considérable et renferme plusieurs rues commerçantes. Dans l’intérieur du château proprement dit, on ne voit guère que les baraquements de la garde impériale, des yashki , des bâtiments d’administration et quelques temples. Le palais du mikado a été détruit par un incendie en 1873 ; on le reconstruit actuellement.

Grâce à une carte d’entrée que m’avait donné M. de Siebold l, secrétaire â la légation d’Autriche-Hongrie, j’ai pu visiter, dans le Siro, un grand jardin dont l’entrée est interdite au public. Il ne s’agissait plus cette fois d’un de ces jardinets si bien peignés, avec des arbustes contournés et des allées minuscules; c’était plutôt un parc anglais, avec des arbres énormes, croissant en toute liberté, de vastes pelouses, de grandes pièces d’eau, des bosquets d’azalées, des bois de bambous et de camélias.

J’allai voir ensuite l'Hamatogen, jardin d’été du mikado. Comme il est situé au bord de la mer, il y règne une brise vraiment délicieuse en cette chaude saison. Tout est disposé avec goût et parfaitement entretenu. On y' remarque une infinité de ponts rustiques, de kiosques et de rochers, des petits lacs et des allées opnbreuses sous les grands arbres.

Pour en finir avec les jardins de Tokio, il me reste à parler du jardin d’acclimatation, que j'allai visiter un jour, avec M. Gambet. Il a été établi, en 1872, sous les auspices

1. Petit-fils du naturaliste allemand Philippe-François de Siebold, célèbre par ses travaux littéraires et scientifiques relatifs au Japon, qu’il réussit à explorer au milieu des plus grandes difficultés, pendant sept années, de 1823 à 1830.

de la Société de colonisation de file de Yéso, pour l'introduction au Japon des plantes et des animaux d’Europe et d’Amérique. Ce jardin couvre une superficie de 67 hectares. Il est divisé en trois parties : la première est consacrée à la culture des fleurs; la seconde, destinée aux céréales, renferme en outre un très joli jardin d’agrément ayant appartenu à un daïmio, et d’où l’on jouit d’une fort belle vue sur le Fouzi yama et les montagnes d’Hakoné ; enfin la troisième sert à l’élevage du bétail, des moutons et des chevaux. A l’entrée, on paye h modique somme d’un sen; on peut y acheter des fruits, des graines, et même du vin, des confitures et autres produits fabriqués dans l’établissement.

Près de ce jardin^est le Ri-kiu ou « palais de plaisir », résidence actuelle du mikado et de l’impératrice mère. Il n’est pas permis de le visiter. La même enceinte renferme le conseil d’État et le ministère de la maison de l’empereur.

De l’autre côté de la rue se trouve le grand cimetière shintoïste d’Awo-yama. On y admet également les enterrements bouddhistes. Il a été fondé en 1874, époque i? laquelle on défendit d’ensevelir les morts dans les temples, à l’intérieur de la ville.

Le plus> beau monument de ce cimetière ?st celui d’Okoubo sanghi , l’un des premiers fondateurs du nouvel ordre de choses au Japon; cet homme remarquable fut assassiné en plein jour, le 14 mai 1878, près de la porte d’Asaksa, alors qu’il se rendait de sa maison au palais.

Pendant notre visite, un enterrement bouddhiste avait lieu. Le costume des bonzes, leur intonation en récitant des litanies, leurs mains jointes pendant la prière, leurs génuflexions, la forme même des tombes environnantes, tout, sauf la croix bien entendu, rappelle nos cérémonies « catholiques.

En me faisant remarquer la belle situation de ce champ de repos, qui occupe un point élevé d’où l’on découvre une grande partie de l’immense ville et, dans le lointain, la baie d’Yédo miroitant au soleil, M. Gambet s’arrêta devant une tombe toute nouvelle et, me montrant la terre fraîchement remuée, me dit ces paroles que j’ai retenues : « Si je dois mourir au Japon, c’est ici que je désire être enterré, près de mon ami et chef regretté : le général Kawadji. » Hélas! son vœu ne devait pas tarder à être exaucé \

Ce jour-là, un grand dîner donné par M. Gambet à mon intention réunissait à son domicile, Kodjimatchikou Sannenthiô n° 4, une douzaine d’invités, tant européens que japonais, ces derniers en majorité. Nous avions même trois dames japonaises : Mme Oghi, femmq, dù ministre de la justice, alors en voyage avec le mikado, dans les provinces du nord ; sa fille, qui parlait un peu l’anglais, et la jeune

1. M. Gambet, docteur en droit, remplissait depuis plusieurs années les fonctions de conseiller légal à la préfecture de police de Tokio. Son contrat expirait le 1er novembre 1881. S’il n’eut écouté que lui-même, il n’aurait jamais voulu quitter le Japon, qu’il aimait beaucoup et où il comptait un grand nombre d’amis; mais il avait encore en France sa vieille mère, plus qu’octogénaire et qui ne vivait que par l’espérance de le revoir. Aussi avait-il résolu de partir. Sa place était arrêtée sur le paquebot du 26 novembre, lorsqu’il fut enlevé, le 18, par une courte maladie, dont le début ne faisait pas prévoir une si fatale issue.

Ses obsèques eurent lieu le 21. Conformément à son désir, il fut enterré à la place qu’il avait désignée. Le gouvernement japonais, qui huit jours auparavant lui avait conféré la décoration de 4e classe de l’ordre du Soleil levant, voulut se charger des frais de ses funérailles.

11 les entoura d'une grande magnificence et, par un heureux esprit de tolérance, autorisa la manifestation extérieure du culte catholique dans un lieu qui jusqu’alors n’avait vu que les cérémonies des cultes nationaux.

M. Boissonade prononça sur la tombe de son vieil ami quelques paroles émues; puis le général Kabavama, préfet de police, fit en japonais l’éloge de M. Gambet.

Je crois devoir reproduire ici textuellement, comme un curieux spécimen d’oraison funèbre japonaise, le discours de ce dernier, d’après *

TOKIO

épouse de M. Hotta Massatada, élève distingué de M. Boissonade. Cette dernière, bien que toute jeune, a les sourcils rasés et les dents laquées de noir, selon la mode disgracieuse imposée par les anciennes coutumes du pays aux femmes mariées; mais, du moins, elle a eu le bon esprit, ainsi que ses compagnes, de conserver le costume national. Son mari me fait hommage des dix premiers volumes de ses Commentaires de droit européen , ouvrage considérable qu’il est en train de publier, en japonais, bien entendu; il y joint une curieuse série d’images coloriées. Le père du jeune homme qui doit m’accompagner à Kioto, M.Takayama, me comble de petits cadeaux, pipes et blagues à tabac pour homme et pour dame; j’en suis réellement confus.

Dans cette réunfon^le seul Japonais en costume européen

la traduction qui en a été donnée par le numéro de YEcho du Japon du 25 novembre 1881 :

« Le général préfet de police, cinquième dignitaire honorifique et décoré de la 3° classe de l’ordre impérial du Soleil levant, Kabayama Skéaki, s’adresse avec grand respect à l’âme de M. Gambet, docteur en droit de la République française et décoré de la 4e classe de l’ordre du Soleil levant. *

« Voilà très longtemps que vous étiez Conseil de la Préfecture; vos services sont si considérables et vos succès si éclatants qu’on n’a pas, en ce jour, le temps nécessaire pour les proclamer.

a C’est pou<# les récompenser que notre souverain vous abonné la décoration de l'ordre impérial du Japon.

« Mais le bonheur et le malheur ont chacun leur tour. Vous êtes tombé malade d’une façon tout à fait imprévue, et vous vous en allez soudainement!

« Ce ne sont pas seulement vos parents et amis qui sont dans le chagrin et le regret; vous aussi, vous devez avoir comme nous une peine infinie.

« Hélas ! quelle douleur !

« Cependant vos succès, en même temps que la décoration de notre pays, doivent répandre éternellement sur vous un honneur éclatant jusque dans votre patrie.

« Vous pouvez donc fermer vos yeux tranquillement.

« Skéaki, accompagné de ses collègues et auxiliaires, vous offre la !* fête des adieux funèbres. J’espère quelle vous consolera. »

est le général Tsunamasa Oyama ; il a habité Paris, il parle et écrit notre langue très correctement.

Le repas, entièrement servi à la française, fut fort gai. Les Japonais, essentiellement végétariens en temps ordinaire, ne firent aucune difficulté pour devenir carnivores en cette circonstance, et me prouvèrent qu’à l’occasion ils savent, tout comme nous, faire honneur à la cuisine et aux vins de France.

J’eus aussi le plaisir de faire la connaissance de M. Sarazin, employé dans une administration japonaise, et de M. Dagron, chef de musique à l’école militaire des Kyododans. Ce dernier m’invita à déjeuner pour ie jour suivant et me recommanda de venir de bonne heure, son intention

étant de me faire assister à une répéLtion.

La mission militaire française, qui a fondé l’arsenal de Tokio en 1872, et organisé l’armée japonaise sur le modèle de la nôtre, est rentrée en France depuis quelque temps. M. Dagron est le seul membre de cette mission qui soit demeuré au service des Japonais ; mais il n’a pas cessé pour cela d’être compris dans les cadres de l’armée française.

Le lendemain dans la matinée, j’allai le trouver à la caserne. L’orchestre militaire qu’il a formé n’a rien de japonais; les instruments sont ceux en usage dans nos régiments. M. Dagron fit exécuter à ses hommes plusieurs morceaux tirés de nos opéras, la Part du Diable , Faust , puis une marche japonaise de sa composition. Je fus extrêmement surpris des résultats vraiment extraordinaires qu’il a su obtenir de ces gens, totalement étrangers jusque-là à nos idées musicales ; tous les morceaux étaient exécutés avec un ensemble parfait. On termina par la Marseillaise , qui, comme le reste, fut enlevée avec entrain. Je jugeai à propos de complimenter les exécutants; mes paroles, immédiatement traduites en japonais, me valurent un hourrah '

TOKIO

sympathique de la part des musiciens, et de vigoureuses poignées de main des officiers japonais qui assistaient en curieux à la répétition.

M. Dagron est marié et occupe, non loin de la caserne, une charmante habitation, entourée d’un petit jardin ; il a réuni chez lui une intéressante collection de vieux bronzes et de laques. Dans ces conditions, il ne me paraît nullement devoir regretter la vie de garnison en France.

L’armée japonaise compte, sur le pied de paix, 33 000 soldats et 2 400 officiers, chiffre qui peut être facilement doublé en temps de guerre; de plus, un corps choisi, de 4 000 hommes, forme la garde impériale.

Les soldats portent, en été, la veste et le pantalon blancs ; en hiver, la tuftiq^e de drap bleu foncé. Ils sont coiffés d’une casquette de forme russe; le képi français est la coiffure réglementaire des officiers. Les troupes ont bonne tenue et manœuvrent bien. Seulement je trouve qu’on a poussé trop loin l’imitation européenne : à ces gens habitués à se vêtir d’un lambeau d’étoffe de coton, on n’a pas fait grâce d’un bouton de guêtre. Les lourds souliers d’ordonnance, en cuir, doivent leur faire regretter plus 'd’une fois leur chaussure nationale, la légère sandale de paille ; et assurément, ils sont fort gênés dans leur fourniment compliqué, qui, outre l’inconvénient de coûter tr^s cher, a aussi celui de leur enlever une partie de leur agilité naturelle.

Depuis 1873, le service militaire, au Japon, est obligatoire et universel en principe, quoique, dans la pratique, on admette de nombreuses exceptions. La conscription prend l’homme à vingt ans. La durée du service est ainsi répartie : trois ans dans l’armée active, trois ans dans la réserve, quatre ans dans l’armée territoriale. En outre, en cas de danger exceptionnel, le gouvernement peut former une armée extraordinaire, dite armée nationale, laquelle com-

prend tous les hommes en état de porter les armes, de dixsept à quarante ans.

Au printemps de chaque année, les réservistes sont appelés à des exercices et à des manœuvres dont la durée est de quinze jours. Les Japonais, peuple essentiellement guerrier, se sont pliés à merveille à cette nouvelle organisation, dont ils ont reconnu bien vite la supériorité.

Le musée d’artillerie est fort intéressant; j’y ai vu un grand nombre d’armes primitives, entre autres de vieux canons coréens se chargeant par la culasse.

Il existe à Tokio une Société de Géographie, présidée par un prince de la famille du mikado. Elle publie un bulletin trimestriel, orné de gravures, de plans et de cartes, et contenant des mémoires intéressants, non^etlement sur les pays asiatiques, mais encore sur la plupart des questions scientifiques qui nous occupent en Europe. La bibliothèque de la Société renferme des ouvrages français, anglais, allemands et hollandais; mais le plus grand nombre des volumes sont chinois ou japonais. On y trouve aussi de belles cartes géographiques et hydrographiques, exécutées par des ingénieurs et des officiers de la marine japonaise.

La principale bibliothèque de Tokio est établie dans un ancien temple de Confucius , servant autrefois de collège chinois, et,dont la construction remonte à la fin du( dix-septième siècle. La cour d’entrée est plantée d’arbres magnifiques. On admire, à l’intérieur, de superbes colonnes en bois de Chine, laqué de noir. Cent mille volumes y sont renfermés, presque tous japonais ou chinois.

Des livres, je suis naturellement amené à parler du papier, dont les usages au Japon sont innombrables. Outre tous ceux que nous lui connaissons en France, on l’emploie aussi en guise de carreaux aux fenêtres ; on s’en sert comme de mouchoir de poche; on en fait des imitations de cuir, douées d’une force incroyable de résistance; on en fabrique

TOKIO

toutes sortes d’ustensiles légers et solides, des statuettes, des fleurs artificielles, des tapis, de charmants rideaux, des serviettes, des manteaux imperméables pour la pluie, des parasols, des étoffes qui ont l’apparence de la soie, de la ficelle, et jusqu’à des courroies pour la transmission du mouvement des machines à vapeur. La solidité extraordinaire du papier japonais vient de ce que les fibres, naturellement fortes, des écorces qui entrent dans sa composition 1 ne sont pas complètement désagrégées au moment où l’on prépare la pâte.

On fabrique aussi du papier à l’européenne, d’excellente qualité, au moyen delà paille de riz.

Dans ces dernières années, on a fondé des papeteries mues par la vapeur, ertju; ne le cèdent en rien aux établissements de même nature en Europe.

La fabrique de papier-monnaie appartient à l’Etat. Mille ouvriers ou ouvrières y sont occupés à divers travaux : fabrication de produits chimiques, encres et couleurs ; gravure sur cuivre, acier, pierre et bois; imprimerie et ses annexes. Partout règne un ordre parfait; les ateliers, vastes et bien aérés, sont d’une propreté irréprochable. J

A côté de l’imprimerie, se trouve la fabrique des machines. Tout se fait dans l’intérieur de l’établissement, sous la direction éclairée de M. Tokouno, qui n’éta’J autrefois qu’un simple samourai (homme à deux sabres), et n’avait reçu dans sa jeunesse aucune notion de mécanique.

Dans la même usine, existe un atelier complet de photographie. Les paysages, les sites célèbres du Japon, sont reproduits avec netteté et coloriés avec une grande perfection.

1. Le papier résistant et solide se fait avec le mitsu-mata (. Edgeworthia papyrifera). C’est un arbuste d’une hauteur de 3 mètres environ; ses rameaux poussent par divisions et subdivisions de trois, toujours égales et grossissant également, de sorte qu’il conserve, en grandissant, une régularité parfaite.

Cet établissement modèle ne travaille pas seulement pour le compte du gouvernement; on y exécute aussi les commandes privées, ce qui diminue d’autant les frais de l’État. Un pays qui, en moins de vingt ans, a su créer de telles choses, peut avoir confiance dans l’avenir.

J’ai visité aussi une manufacture de laques. On sait que cette industrie, très répandue au Japon, consiste à extraire la sève d’une espèce de sumac (Rhus vernicifero ) et à en composer un vernis, dont on recouvre divers objets de bois, pour leur donner plus de solidité et surtout une belle apparence. Il existe une foule de procédés, soit pour fabriquer le vernis lui-même, soit pour en appliquer les couches successives, soit enfin pour le polir au moyen du charbon de bois, ou bien d’un mélange d’huile ef de^ierre à aiguiser pulvérisée.

Pour répondre aux demandes croissantes de l’étranger, on a dû augmenter la fabrication, mais au détriment de la qualité. Aussi les laques faites aujourd’hui pour l’exportation, sont-elles bien inférieures aux objets anciens. On ne fabrique plus guère, maintenant, de ces fameuses laques d'or,igi recherchées des collectionneurs. J’en ai vu cependant quelques beaux spécimens, mais d’un prix fort élevé; ils étaient renfermés dans le godown. On appelle ainsi un magasin construit à l’épreuve du feu, avec portes èt fenêtres en fer, et d’épais murs de briques recouverts ordinairement d’une couche de terre. C’est là que les marchands déposent ce qu’ils ont de plus précieux. Dans un pays où la violence et la fréquence des tremblements de terre ne permettent pas d’employer pour les habitations d’autres matériaux que le bois, les incendies sont terribles. L’année dernière, plusieurs milliers de maisons ont brûlé d’une seule fois; du jour au lendemain, vingt mille personnes sont restées sans abri. En Europe, les misères eussent été irréparables; mais ici, grâce à l’extrême simplicité des mœurs, chacun trouve

TOKIO

facilement à se loger. Trois mois après, il n’y paraît plus : le quartier est reconstruit, en bois et en papier comme auparavant.

L’Exposition universelle de Tokio, qui vient de se fermer, a inspiré à un certain nombre de fabricants et de marchands, l’idée de s’entendre pour monter un immense bazar, sorte d’exposition permanente, avec magasins de vente. Je le visitai plusieurs fois; tous les objets étant marqués en chiffres connus, je pouvais y faire des acquisitions sans crainte d’être trompé. Quand je parle de chiffres connus, il s’agit, bien entendu, de chiffres japonais, qui ne ressemblent en rien aux nôtres; mais, le Japon ayant comme nous le système décimal, il me suffisait d’avoir gravé dans ma mémoire 1% fprme des dix caractères correspondant à nos chiffres, pour être à même de lire tous les nombres.

La visite de ce grand bazar était d’autant plus intéressante qu’elle permettait de passer en revue, en peu de temps, les divers produits de l'industrie nationale, de se rendre compte de leur prix véritable, et de constater le remarquable degré de perfection avec lequel on est parvenu à imiter nos articles d’Europe. C’est ainsi que j’ai vu exposés, dys vins, des conserves alimentaires, et une foule d’autres produits dont les Japonais ne soupçonnaient même pas l’existence, il y aJvingt-cinq ans. Comme bon marché, je ne citerai qu’un exemple : les allumettes chimiques, dites suédoises, que la régie nous livre à raison de 10 centimes la boîte, sont vendues ici, au détail, à peu près un centime et demi; c’est-à-dire que, pour le même prix, on a six boîtes au Japon au lieu d’une en France. Elles sont parfaitement imitées et de bonne qualité : même apparence, même papier bleu, avec une étiquette en suédois et en japonais. Le Japon, autrefois tributaire de l’Europe pour cet article comme pour bien d’autres, en exporte aujourd’hui des quantités considérables.

Dans mes pérégrinations à travers la grande ville, je revis plusieurs fois les jardins populaires d’Asaksa. Un soir, accompagné d’un officier de police parlant français, je visitai un quartier voisin mal famé, le fameux Yoshiwara.

Il n’est nullement négligé, comme on pourrait le croire; au contraire, il a belle apparence, et c’est l’un des mieux tenus de la ville. Une rue droite et large, illuminée par des milliers de lanternes, le traverse d’un bout à l’autre; elle est habitée par toute une population de courtiers, dont la profession consiste à servir d’intermédiaires auprès des musiciennes et des danseuses qui, au Japon, figurent dans toutes les fêtes publiques ou privées.

Dans les rues latérales, on remarque de somptueuses constructions, à plusieurs étages, brillamrpeih éclairées. Au rez-de-chaussée, des jeunes femmes, généralement habillées de soie rouge à grands ramages, se tiennent immobiles et sérieuses, accroupies sur une seule ligne, derrière un grillage. Elles fument leur petite pipe, ou bien mâchent une vésicule d’algue marine, au moyen de laquelle elles font entendre un coassement semblable à celui des grenouille^. Souvent leurs photographies sont affichées à la porte.

Ce soir-là, on devait célébrer je ne sais quelle fête au Yoshiwara. De tous côtés on prépare de larges transparents destinés à orner les estrades roulantes, sur lesquelles prendront place des bateleurs et des guéchas, et qui, tout à l’heure, vont être promenées processionnellement le long des rues principales. Malheureusement un orage subit vint arrêter tous ces préparatifs.

Au retour, nous passons devant un bain public. Depuis quelque temps, la police, plus scrupuleuse dans la capitale qu’en province, a exigé à Tokio la séparation des deux sexes. En effet, un mince grillage de bois sépare le compartiment des hommes de celui des femmes. Ce dernier est

Tokio. — Une rue du Yoshiwava.

TOKIO

comble; de la rue il est facile d’apercevoir ces dames, qui du reste s’en inquiètent fort peu.

Les Japonais, comme je crois l'avoir déjà dit, aiment beaucoup le plaisir sous toutes ses formes. Les représentations dramatiques sont une de leurs distractions favorites. Indépendamment des chariots sur lesquels des acteurs ambulants exécutent de vulgaires pantomimes, il existe, dans la plupart des villes, des théâtres permanents sur lesquels on joue, avec accompagnement de musique, de véritables pièces, drames ou comédies.

. A Tokio, ces sabes de spectacle sont en nombre assez considérable. Dans les premiers temps de mon séjour, les théâtres avaient été fermés par ordre du gouvernement, à cause de la mort d’un prince de la famille impériale. A leur réouverture, je fus heureux d’accepter l'invitation de M. Hotla, qui, dans le désir de m’être agréable, avait retenu pour M. Gambet et moi, une loge dans l’un des principaux théâtres.

La façade d’un théâtre, au Japon, se reconnaît à sa hauteur inusitée et à de larges bandes d’étoffes couvertes de dessins enluminés et de gigantesques caractères cursifs d’un aspect fantastique. Du reste, c'est une construction en bois, comme les autres, mais beaucoup plus vaste. La salle comprend3 un rez-de-chaussée, élevé de quelques marches au-dessus du sol, et un étage de loges; elle est toujours de forme rectangulaire. La scène, dissimulée par un rideau brossé de couleurs éclatantes, forme l'un des côtés et s’avance un peu en saillie. L’emplacement qui, chez nous, serait l’orchestre ou le parterre, est divisé en petits carrés réguliers, séparés par des cloisons de trente centimètres de haut, assez larges pour qu’on puisse marcher dessus. C’est sur ces étroits sentiers que circulent les gens de service, qui, à chaque instant, vont porter aux spectateurs du feu, du tabac, des rafraîchissements et meme des plats de riz et de pois-

son, car ici on vient au speclacle en famille et on y passe des journées entières, mangeant et buvant comme chez soi. En face de la scène, une espèce d'amphithéâtre assez sombre occupe le fond de la salle : ce sont les places à bon mar* clié où se prélasse un public, généralement fort peu vêtu. Enfin, un peu au-dessus du parterre et correspondant à nos baignoires, règne une rangée de compartiments que j’appellerai loges de pourtour, et qui sont les places les plus recherchées. C’est dans l’une d’elles que nous attendait M. Hotta, avec quelques amis japonais et sa famille, composée de son père, de sa mère et de sa jeune femme. Tous étaient accroupis à terre; deux chaises étaient préparées pour nous.

Il était trois heures; la représentation, cièjà commencée, ne devait se terminer qu’à minuit. Cela n’a rien d’étonnant au Japon, où souvent les théâtres ouvrent leurs portes à six heures du matin pour les fermer à huit ou neuf heures du soir, et où il faut parfois trois journées pour l’exécution de certaines pièces.

On jouait un drame affreux, dont les péripéties sanglantes, entremêlées d’incidents grotesques, déroutent toute espèce de raisonnement. La même situation , indéfiniment prolongée, fatigue bien vite le spectateur européen, déjà énervé par d’invisibles musiciens qui, renfermés dans 'une loge grillée, ne cessent d’accompagner le récitatif du son de leurs instruments barbares. 11 y a aussi une sorte de régisseur particulièrement agaçant : entre-choquant deux morceaux de bois sonores, il annonce à coups redoublés l’entrée des principaux artiste^ et, à chaque instant, souligne la situation par un étourdissant trémolo; à lui seul, il fait un tapage infernal. Au théâtre japonais, tout est de convention; on ne marche pas, on ne parle pas comme dans la rue. Ce n’est pas avec sa voix naturelle, c’est avec une intonation tantôt glapissante, tantôt caverneuse, mais toujours tellement exa-

TÛKIO

gérée qu’elle en devient bouffonne, que l’acteur a la prétention d’émouvoir son public. Les gestes invraisemblables, les contorsions auxquelles il se livre dans les endroits pathétiques, exciteraient partout ailleurs un fou rire, tandis que le spectateur japonais ne se lasse pas de voir et d’écouter : c’est qu’apparemment, à ses yeux, on n’est un héros qu’à la condition de ne rien faire comme les aulres.

Malgré les explicalions que me donne complaisamment M. Holta, il m’est impossible d’analyser la pièce. Les costumes extraordinaires des acteurs, l'intervention du surnaturel, l’apparition de génies, me donnent à penser qu'il s’agit d’une épopée héroïque, tirée de l’histoire des anciens temps.

Dans les épisodes franchement comiques qui, de temps à autre, viennent égayer l'interminable mélodrame, les acteurs montrent qu’ils sont capables, à l’occasion, de jouer avec un naturel parfait et un véritable talent ; mais ces .ntermèdes durent peu, et bientôt après les artistes retombent dans l’emphase et la déclamation.

Les femmes ne paraissent jamais sur la scène; ce sont des hommes qui remplissent leurs rôles. Comme ils, sont parfaitement grimés et que, d’autre part, la rampe est loin d’être vivement éclairée comme chez nous, l’illusion serait complète, 0si le son de leur voix ne les trahissait pas.

Pour remédier à l’insuffisance de l’éclairage, chaque acteur en scène a près de lui un personnage muet, étranger à l’action, et qui le suit comme son ombre. Ce comparse, babillé tout de noir et le visage encapuchonné, est censé invisible. Sa principale mission est de porter, à l’extrémité d'un long bambou, une chandelle allumée et de la tenir sous le nez de l’acteur, afin de mettre bien en relief ses jeux de physionomie; il lui fournit aussi les accessoires dont il a besoin, et à l’occasion le rafraîchit à grands coups d’éventail.

E. COTTEAU.

Les décors ne sont pas Irop mauvais; ils pèchent principalement par l’absence de perspective. Les changements à vue s’opèrent d’une façon assez ingénieuse, au moyen d’une plaque tournante adaptée au plancher; lorsque la situation l’exige, elle entraîne dans son mouvement circulaire la scène et tous les personnages, puis vient se présenter du côté opposé, où de nouveaux acteurs sont déjà groupés dans un autre décor.

Une autre particularité du théâtre japonais, c’est l’étroite passerelle planchéiée qui, partant d’un angle de la scène, va gagner le fond de la salle, en traversant le parterre. C’est par là que, le plus souvent, les acteurs font leur entrée ou leur sortie; ils ont toujours soin de l’accompagner d’une pantomime expressive, à la grande joie do; spectateurs, qui peuvent les voir ainsi de fort près.

Pendant un entr’acte, M. Hotta nous conduisit à une maison de thé voisine, où nous attendait, dans une grande salle au premier étage, un excellent et copieux souper qui nous fut servi à la japonaise, avec addition toutefois d’une couple de bouteilles de bordeaux. Notre amphitryon avait lenq à bien faire les choses; le restaurant où nous étions passe pour l’un des meilleurs et des plus élégants de Tokio, et la carte à payer dut être assez élevée, à en juger par la variété et le choix des petits plats qui défilèrent sous nos yeux.

D’autres groupes de soupeurs se trouvaient dans la même salle. Les convives, accroupis sur les nattes, savouraient avec bonheur le thé et le saki : toutes ces familles assises en rond, ayant devant elles celte infinité de bols, de soucoupes et de tasses qui constituent le repas japonais, me semblaient autant de compagnies d’enfants faisant joyeusement la dînette.

Nous rentrons au théâtre juste à temps pour assister à l’apothéose incompréhensible qui termine le drame. Héros

Théâtre japonais

TOKIO

et génies font à qui mieux mieux des grimaces épouvantables, à la lueur des feux de Bengale.

La pièce que l’on joue ensuite, et que M. Hotta qualifie de comédie, est d’une grande simplicité. En voici l’analyse :

Un vieillard, cédant aux conseils de trois bonzes, prend la résolution de renoncer au monde. Il se retire dans un monastère et mène une vie contemplative, en compagnie de ses nouveaux amis.

Cependant un jeune enfant paraît; il s’appuie sur un bâton et se traîne péniblement. Il s’est égaré dans la forêt voisine : exténué de fatigue, il vient demander assistance au vieillard, dans lequel il reconnaît son père. Celui-ci aussi l’a reconnu, mais il pleure et détourne les yeux, tandis que son fils, d’un ton monotone, traînard et larmoyant, le supplie de revenir à la maison. Le père, ému, entraîné par un mouvement irrésistible, embrasse son enfant. On croit qu’il va céder; mais non, Bouddha l’emporte. Le vieillard repousse définitivement le pauvre petit, qui, désespéré, expire à quelques pas plus loin, tandis que son père reste abîmé dans ses tristes pensées.

Quelle conclusion doit-on tirer de cette composition? N’est-ce pas un étrange code de morale que celui qui ressort de cette lutte entre l’amour paternel et l’égoïsme religieux, lequel, bien que poussé jusqu’à la cruauté, semble avoir été considéré ici comme l’idéal de la sagesse.

A cette singulière comédie succéda un ballet pantomime, avec trois personnages seulement. Je n’ai jamais pu en comprendre le sujet. Tout ce que je sais, c’est qu’il était loin d’être gai et que les sentiments exprimés me parurent être ceux de la mélancolie et de la terreur.

En résumé, il ne faut point chercher au théâtre japonais les émotions poignantes et vraies de la vie réelle. Le peuple vient plutôt y voir une succession de tableaux vivants, extraits d’une grande épopée nationale, et placés dans un

cadre de convention toujours invariable; il les connaît déjà et, par cela même, les revoit avec plaisir. L’Europcen ne saurait partager l’engouement des Japonais pour une action dont le sens et la moralité lui échappent également, et, tout en rendant justice au talent réel des acteurs, il incline à penser que l’art dramatique n’existe pas au JapoL,

Pour moi, j’ajouterai que, s’il en existe un, il est si différent du nôtre, il s’écarte tellement de ce que nous regardons comme le beau et le vrai, que nous sommes incapables deTapprécier.

Page 1