‹ Un touriste dans l'extrême OrientChapitre 14 sur 41 · à 20 centimes par lieue de 4 kilomètres · texte numérisé non relu

à 20 centimes par lieue de 4 kilomètres

DE TOKIO AU FOUZI-GAVA

s’éloigne du bord de la mer pour s’enfoncer dans l’intérieur.

Depuis la veille, le temps a changé ; les fortes chaleurs ont cessé; il a plu toute la nuit, et le thermomètre ne marque plus que 18 degrés.

Mes compagnons, qui sont venus de Tokio par le chemin de fer, m’attendent dans une maison de thé voisine de la gare, où les kouroumas ne tardent pas à nous rejoindre. Ces derniers sont partis de chez eux à quatre heures du matin, mais ils ont perdu du temps au passage de la rivière, à Kawasaki.

Je suis fort satisfait de ma voiture; elle est très propre, laquée de noir^ rehaussée de filets d’or avec incrustations de cuivre, et de plus, suffisamment large pour que, sans me gêner, je puisse mettre mon petit sac à côté de moi; le coussin est en velours noir, et j’y suis très bien assis. Les deux djinrikis qui me sont destinés, ne sont pas jeunes et ne paraissent pas bien vigoureux, cependant ils ont une figure honnête et se montrent pleins de bonne volonté. M. Takavama père engage, pour lui-même, un autre djinriksha, et, à dix heures, nous nous mettons en route'.

Le chemin, boueux et difficile, traverse d’interminables villages sans grand intérêt. La pluie tombe ; il fait presque froid, et je suis heureux d’abriter mes jambes yous ma couverture de voyage.

Une heure se passe ainsi. Au sortir d’Hodogaya, la route monte une pente rapide, puis elle s’améliore; la pluie cesse, et le paysage s’embellit.

A midi, arrêt pour déjeuner au restaurant Wa-da-ya dans le village de Totsouka, sans pain, bien entendu, mais avec une bouteille d’un petit vin japonais, de qualité passable, que l’hôtelier me vend 60 sen; ensuite, beau temps et jolie route jusqu’à la petite ville de Fouzisawa, où nous arrivons vers deux heures. Les grands temples qu’on y admirait ont

entièrement brûlé l’année dernière, ainsi que plusieurs centaines de maisons. Là, nous quittons le Tokaïdo pour prendre un ravissant petit chemin de traverse, fréquenté par une foule de voyageurs et de pèlerins. A droite et à gauche, je remarque beaucoup de petits temples cachés sous les grands arbres, et d’innombrables maisons de thé, dont les légères toitures forment autant d’abris au-dessus de la route.

A quatre heures, nous arrivons en vue d’Enoshima. Nous sommes à 30 kilomètres de Kanagava, et comme nos hommes en avaient déjà fait 30 ce matin avant de nous rejoindre, ils ont à leur actif un total de 60 kilomètres pour cette première journée.

Enoshima n’est qu’un immense rocher couvert de forêts sacrées, abritant sous leurs ombrages des Amples shintoïstes et bouddhistes. Alternativement île et presqu’île, elle est reliée deux fois par jour à la terre ferme par une langue de sable, que la marée basse laisse à découvert. Ses habitants, tous pêcheurs ou aubergistes, confectionnent de charmants petits ouvrages en coquillages, images saintes, tableaux profanes, feuillages, fleurs et oiseaux. La rue principale 'du village escalade les premières pentes; elle est bordée de boutiques et de maisons de thé, dont les servantes accortes s’évertuent, à l’envi les unes des autres, à attirer les voyageurs par leurs chants, leurs rires et leurs façons prévenantes.

Nous faisons choix de l’hôtel Sanouki-ya, et après quelques instants de repos, nous continuons notre ascension. Sous les échoppes des marchands de coquilles, je remarque de jolis petits oirsins 1 montés en épingles, réunis trois par trois et enjolivés de papier doré. On y voit aussi un très curieux polypier ( llyalonema Sieboldi), sur lequel

1. J’ai rapporté quelques échantillons de ces échinides ; voici leurs noms scientiliques : Sphœrechinus pulchcrrimv.s , Toxopreuslcs depressus , intermedim , IuLrculatus.

Vue prise à Fouzisawa.

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croît un singulier plumet que l’on dirait composé de verre filé.

Nous gravissons d’interminables escaliers; en passant, nous visitons quelques temples. Presque à chaque pas, on trouve sous les arbres de charmants endroits de repos; dès que nous faisons mine de nous y arrêter, on s’empresse de nous apporter la petite tasse de thé traditionnelle. La chaleur rend la montée fatigante, mais le panorama dont on jouit du sommet sur la mer bleue, la côte profondément découpée et la masse imposante du Fouzi yama, me dédommage amplement. Nous trouvons là une longue-vue assez bonne, qu’une fillette dirige fort adroitement, à notre intention, sur les points les plus intéressants de l’horizon.

Du côté sud dè file, le sentier, escarpé et taillé dans le roc, descend rapidement jusqu’à la mer, qui déferle tumultueusement sur le rivage. Pour quelques sous, des gamins se précipitent du haut d’une plate-forme, disparaissent sous les vagues écumantes et, une minute après, rapportent triomphalement un coquillage arraché aux parois des rochers battus en brèche par les flots.

Continuant notre chemin sur de larges dalles glissp/ites, à demi couvertes d’algues, nous arrivons à l’entrée d’une haute et profonde caverne, assez semblable à la fameuse grotte du Pausilippe, à Naples. Tout au fond, brille un sanctuaire illuminé par des lampes votives. Cette chapelle, autrefois consacrée à la déesse bouddhiste Benten, appartient maintenant au culte shinto. Les gardiens et desservants ne se rasent pas la tête et ne portent point un costume spécial, comme les bonzes; cependant, pas plus qu’eux, ils ne dédaignent les petits profits : ils vendent aux pèlerins des médailles, des images et autres menus objets de sainlelé. Derrière ce petit temple, une galerie étroite et basse conduit à une porte grillée, à travers laquelle brillent des miroirs d’argent, emblème shintoïste de pureté.

A la nuit, nous rentrons à l’hôtel. Le dîner, qu’on nous sert dans notre chambre comme toujours, ne se compose guère que de coquillages, de crustacés et de poissons, ces derniers sous toutes les formes, crus, bouillis, frits, rôtis, en soupe, salés et même sucrés : on voit bien que nous sommes dans un pays de pêcheurs. Après quoi, on nous apporte des kimono (robes de chambre japonaises), et l’on prépare les fton (couvertures pour la nuit). J’essaye de mettre au courant mon carnet de notes; mais ce qui me gêne le plus dans ce premier essai de vie à la japonaise, c’est le manque de tables et de sièges, et l’obligation de me tenir accroupi sur les nattes du plancher, sans avoir jamais aucun meuble à ma disposition.

Le lendemain, ou point du jour, je^suis réveillé par un bruit de démolition : ce sont les volets de bois qu’on enlève, les cloisons de papier qu’on fait glisser dans les rainures. Les servantes décrochent les moustiquaires, et, bon gré mal gré, nous voici en plein air, rafraîchis par la brise matinale. Même tapage dans les maisons voisines; je jette un coup d’œil dans la rue : partout des jeunes femmes, dans le plus simple appareil, sont occupées à supprimer les murailles extérieures, et convertissent leur chambre à coucher* en une balle ouverte à tous les vents et à tous les regards.

12 septembre. — 11 est à peine cinq heures lorsqu'on apporte le déjeuner, qui ne se distingue du dîner que par l’addition d’une soucoupe de prunes salées, excellentes, dit-on, pour chasser le mauvais air. Nous réglons notre note et quittons l’hôtel, escortés jusqu’au milieu de la rue par tout le personnel féminin de rétablissement qui, pour la circonstance, entonne le chœur des adieux. La marée étant basse, nous traversons la plage à pied sec, et nous retrouvons sur la terre ferme les djinrikis bien reposés et ne demandant qu’à courir.

Le chemin, quoique plat, est très pénible pour nos boni-

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mes, parce que les roues des voitures enfoncent dans le sable. Une heure après, nous retrouvons, avec le Tokaïdo, un sol plus ferme, qui leur permet d’avancer rapidement et sans trop de fatigue. Trois ri au delà de Fouzisawa, on passe la rivière Sagami sur un long pont de bois, à l’entrée duquel on perçoit un péage de quelques rin. Entre Hiratsuka et Oïso, on contourne un monticule couronné par un temple shintoïste. Toute cette partie de la route est bordée de pins aux formes tourmentées, et garnie, presque sans interruption, de maisonnettes aux toits de chaume, toutes semblables les unes aux autres.

Nous déjeunons à Mezawa. Au sortir de ce village, le chemin descend sur le bord de la mer. La vue est splendide : à droite, les montagnes d’Oyama; en face, le promontoire d’Idzou, la passe d’Hakoné à demi noyée dans le brouillard, et dans le lointain, émergeant des nuages, le cône étincelant du Fouzi-yama. Au passage du Sakavagava, je remarque le procédé ingénieux employé pour consolider les berges : de grosses pierres sont enfermées dans de longs paniers de bambou que l’on dispose en forme de digues pour contenir les eaux du torrent, bien inoffe/isif et presque à sec aujourd’hui, mais que les pluies d’orage rendent parfois terrible. C’est un travail considérable et fort onéreux pour les riverains, car, au bout de cinq ou six ans, les clayonnages pourrissent, et tout est à refaire.

La petite ville d’Odovara, où nous arrivons bientôt, est située à 88 kilomètres de la capitale, avec laquelle elle est reliée depuis quelque temps par un service d’omnibus. Au delà de ce point, les voitures ne peuvent plus circuler. Le Tokaïdo commence à gravir le col d’Hakoné; à droite, une route conduit au Fouzi-yama; à gauche, un autre chemin contourne le promontoire d'Idzou, par Atami et Simoda.

Odovara n’a rien d'intéressant que la longueur intermi-

nable de sa rue principale. C’est un des points extrêmes du territoire ouvert aux étrangers ; au delà , un Européen ne peut circuler qu’avec une permission spéciale du gouvernement. Mon premier passeport étant périmé, j’en avais sollicité un second, et je l’avais obtenu sans difficulté.

En prenant la résolution de faire par terre le voyage de Tokio à Kioto, je m’étais promis de profiter de toutes les circonstances pour visiter, en dehors de la route directe, certains points intéressants. Le village de Miyanoshila, situé dans les montagnes, à quelques lieues sur la gauche du Tokaïdo, jouit, comme station balnéaire, d’une réputation méritée : la beauté du site, les charmantes excursions que l’on peut faire aux alentours, l’air relative nent frais qu’on y respire en été, attirent, pendant la saison des chaleurs, de nombreux étrangers. D’un autre côté, il avait été convenu entre nous que le père de mon jeune interprète nous accompagnerait jusque-là, et qu’ensuite il nous quitterait pour retourner à Tokio.

En sortant d’Odovara, le Tokaïdo s’éloigne de la mer et rqmonte la vallée de l’Haya-gava; il est encore praticable pour les kouroumas jusqu’au pont de Sammai, à 1 ri 1/2 d’Odovara. Là, au lieu de traverser le torrent, on prend un autre chemin qui côtoyé la rive gauche, et domine d’une assez grande hauteur les bains de Yumoto. On s’élève ainsi progressivement jusqu’à Tonosawa, petit village d’hôtels fréquentés par les baigneurs, gentiment situé au milieu des bois, et renommé pour ses sources d’eau chaude. A partir de cet endroit, il faut renoncer aux djinrikshas. Nous louons des kangos, et nous continuons à monter par un étroit chemin sous bois, offrant une succession d’agréables points de vue sur les profondeurs de la vallée. Toutefois, la pente est peu rapide, le sentier facile, et je suis heureux d’échapper au supplice du kango en faisant

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une bonne partie de la route à pied. Il n’en est pas de meme de MM. Takayarna père et fils, qui se complaisent dans les postures les plus invraisemblables, et semblent vissés dans l’incommode machine : pendant les deux heures que dure l’ascension, ils ne sont pas sortis une seule fois de leur panier *.

Il existe à Miyanoshita deux hôtelleries à l’usage des étrangers : Fouzi-ya, grand établissement à plusieurs étages, tenu à l’européenne, avec table d’hôte et billard; etNara-ya, charmant hôtel japonais, où l’on peut se procurer des chaises et des tables, et meme vivre à l’européenne si on le désire. C’est dans ce dernier que nous allons nous loger. Nous payerons 65 sen (2 fr.) par tête et par jour, pour la chambre et les tfois repas japonais réglementaires 2. Quoique ce prix soit beaucoup plus élevé que dans les localités moins fréquentées par les étrangers, on ne peut cependant pas dire qu’il soit exagéré, d’autant plus qu’on ne demande rien pour le thé, le bain, la lumière et le service; le saki seul se paye à part. Il y a aussi la question du pourboire tcha-daï (argent pour le thé), en vigueur au Japon comme chez nous, mais qui y reçoit une application différente. En effet, c’est à l’arrivée même, au moment où le maître d’hôtel vous conduit dans votre chambre, qu’il

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