Kango, en japonais, veut dire proprement panier
2. Le prospectus en anglais qui me fut remis par la maîtresse de la maison, vieille Japonaise fort intelligente, contenait les indications suivantes :
Logement et nourriture (style européen), par jour :
lrc classe 2 ven 50 sen.
A la japonaise (trois repas par jour) :
lre classe 65 sen.
E. COTTEAU.
est d’usage de lui faire un présent, lequel varie selon le rang du voyageur et la somme d’égards dont il désire être entouré. Ainsi nous avons donné, en entrant, 70 son à la maîtresse de la maison et 30 sen à une servante; une personne seule donnera 10 sen à la fille, et 20 ou 30 sen à l'iiôtelier. Quelques instants après, ce dernier viendra vous présenter le reçu du tcha-daï ; il se prosternera plusieurs fois jusqu’à terre et se retirera en rampant; puis, avec le thé, il vous enverra, à litre gracieux, un plat de fruits et de sucreries. Le lendemain, quand vous quitterez sa maison, même cérémonie; il vous fera cadeau d’un bibelot quelconque : éventail, photographie, petite tasse de laque, etc., et les filles d’auberge entonneront un chœur en l’honneur de l’étranger. Je trouve cette minière d’agir plus rationnelle que la nôtre : si l’on veut être bien servi, il est tout naturel de prévenir son monde et de commencer par se montrer généreux.
13 septembre. — Temps couvert; température 23°. Je sors de grand matin et seul, pour faire la promenade de Riga, la plus jolie des environs de Miyanoshita et qui ne demande qu’une heure, aller et retour.
Le guide anglais à la main, je trouve facilement le chemin. Après avoir dépassé le village de Sokokura, incendié il y a quelques semaines et que l’on reconstruit avec activité, je traverse un pont jeté par-dessus le torrent, au pied de deux petites cascades. Sur le bord du sentier, jaillissent des sources d’eau chaude qui, laissant échapper des vapeurs sulfureuses, se précipitent et se mélangent à l’eau froide d’en bas. Un joli petit chemin de montagne, à travers bois, conduit vingt minutes plus loin à Riga, village d’auberges et d’établissements de bains, enfoui sous la verdure; ses eaux minérales sont les plus renommées des environs.
Malheureusement la pluie commence à tomber, et je me hâte de rentrer à l’hôtel Nara-ya, où je trouve MM. Ta-
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kayama et 4e chef des djinrikis, lous trois accroupis sur les nattes, en train de consulter une immense carte du Tokaïdo, sorte de guide itinéraire illustré mentionnant les principales curiosités et portant indication des distances et du nom des hôtels. 11 existe au Japon ujie foule de plans coloriés, de cartes, de livrets pour les voyageurs, réduits à un format portatif et d’un incroyable bon marché. Jusqu’alors, je ne soupçonnais pas l’existence de ces renseignements géographiques; je compte bien m’en procurer une série à Kioto, mais pas avant, car la manière dont je voyage ne me permet pas d’augmenter mon bagage.
Mon jeune interprète prend des notes sous la dictée de son père. Ce dernier va nous quitter; il retourne à Tokio.
Le mauvais timps ne m’engage pas à rester à Miyanosliita; je renonce aux excursions que j’aurais pu faire dans les environs, et je me décide à partir pour Hakoné, en kango.
Je suis témoin des adieux entre le père et le fils. Rien de plus étrange d’après nos idées; pas le moindre naturel, tout est cérémonieux et réglé comme une représentation théâtrale. Ce bourgeois et son fils, qui vont se quittei^pour un mois à peine, se font des salutations interminables avec accompagnement de paroles banales, toujours les mêmes : doso (je vous prie), arrigato (merci). Le fils# se prosterne jusqu’à terre, le père un peu moins bas; puis chacun se relève en même temps, se frottant la paume des mains sur les genoux et aspirant fortement l’air entre les dents serrées, de manière à faire entendre une sorte de sifflement. Ils recommencent ainsi plusieurs fois, puis finissent par se quitter d’une manière indifférente en apparence, sans aucune de ces paroles familières, de ces serrements de mains ou de ces embrassements qui sont chez nous l’accompagnement obligé de toute séparation, même momentanée, entre les membres d'une famille unie. 11 est vrai
qu’aux yeux des anciens Japonais, ces démonstrations occidentales passent pour inconvenantes; un serrement de main peut être interprété en mauvaise part. Takayama fils m'en a prévenu, et, au lieu de donner simplement une cordiale poignée de main au bonhomme, je m’évertue à faire comme lui, pour ne pas éveiller sa susceptibilité.
Deux heures après ces mémorables adieux, j’arrivais à Ashi-no-you, station thermale célèbre dans tout le Japon. Autour de piscines d’eau sulfureuse à 40 degrés, où les deux sexes confondus se baignent sous les yeux du public, s’élèvent quelques hôtels d’assez bonne apparence.
Nous ne faisons là qu’une simple halte; le temps est devenu exécrable, et j’ai hâte de gagner Hakoné. Pour me garantir de l’averse, j’ai pris le parti de fîie laisser ficeler dans de larges bandes de papier huilé ; ainsi réduit à l’état de colis et le corps plié en trois, je ne me rendais plus compte que vaguement des accidents de la route. Quant à mes porteurs, ils ont jugé à propos de se dépouiller de leurs vêtements. La pluie balaye la sueur sur leur corps entièrement nu ; mais rien n’allcre leur bonne humeur, ni les t’entes rapides et glissantes du chemin, ni l’orage qui redouble de violence; ils ne cessent de rire et de plaisanter entre eux. Et pourtant la descente est très difficile; il faut toute la ligueur de ces gens, jointe à leur extrême souplesse, pour éviter un accident. Vingt fois je me suis vu sur le point de faire la culbute, mais toujours quelque vigoureux coup de reins venait fort à propos rétablir l’équilibre.
Cet affreux sentier aboutit au Tokaïdo, que j’avais quitté la veille, peu après Odovara, au point où il commençait à gravir la montagne. Je le retrouve maintenant de l’autre côté du col (855 mètres d’altitude), sous la forme d’un étroit chemin pavé et dallé, bordé de gigantesques cryptomérias, et descendant rapidement le long des pentes du
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mont Futago jusque sur les bords du petit lac, à l’extrémité méridionale duquel se trouve le village d’Hakoné.
Dans les hôtels japonais fréquentés par les Européens, il existe généralement une ou deux chambres aménagées pour eux, et que l’on fait payer 50 ou 75 sen en plus des prix que j’ai indiqués. On met à notre disposition, à l’hôtel Hafu-ya, le logement des étrangers : nous y trouvons quelques chaises, une table et un cabinet de bain séparé, mais pas de lit, bien entendu. Les deux derniers touristes, deux Anglais, sont partis ce matin : la saison de villégiature est terminée; les premières pluies d’automne ont fait rentrer à Yokohama et à Tokio tous les étrangers qui étaient venus chercher fraîcheur dans les montagnes.
D’autres voyageurs ont fait une description charmante? d’Hakoné et du lac d’Asino-oumi, dont le nom signifie « mer des Graminées ». Mais le temps influe beaucoup sur l’aspect des lieux et l’impression qu’en emporte le visiteur. Le Fouzi-yama, voilé par d’épais nuages, reste obstinément invisible; le village me paraît insignifiant, et les eaux clapotantes du lac n’invitent nullement à la protnenade.
Dans la nuit, la tempête redouble de violence : plus de doute, c’est un typhon L Notre maison de bois es** secouée
1. Le typhon est une épouvantable tempête, particulière aux mers de la Chine et du Japon. C’est pendant les mois de juillet, août et septembre, que se manifestent ces terribles phénomènes, causés par la lutte des courants atmosphériques.
Sur 13 typhons relevés, en 1880, à l’observatoire de Zi-ka-wei, près de Shang-haï, 5 ont sévi dans les mers du Japon. Leur direction est du sud au nord, ou du sud-est au nord-ouest d’abord, déviant ensuite vers le nord-est.
Les typhons se développeni surtout dans les régions maritimes. On a remarqué qu’ils pénètrent rarement dans l’intérieur des terres, évitent les détroits, et sont détournés de leur direction naturelle par la rencontre des côtes.
Le savant P. Dechevrens, directeur de l’Observatoire de Zi-ka-wei,
avec rage; le plancher frémit, les volets de clôture s’entrechoquent avec fracas. Si, par malheur, l’un d’eux venait à céder, l’ouragan, s’engouffrant à l’intérieur, en emporterait le toit. A chaque instant, je me figure que tout va s’effondrer. Cependant le maître d’hôtel vient voir si rien ne périclite; il nous rassure : sa maison est neuve et solide, et nous n’avons rien à craindre.
Pendant toute la nuit, la situation reste la même. Au point du jour, je me hasarde à sortir un instant. Le lac, furieusement agité, est sillonné par des embruns et des colonnes de vapeurs tourbillonnantes qui courent à sa surface avec une vitesse effrayante, venant de directions opposées, et s’emmêlent dans un affreux désordre : cependant à Hakoné, au fond de la vallée, nous sommes relativement à l’abri. Qu’en doit-il être sur les hauteurs voisines?
Heureusement, à mesure que la matinée s’avance, la tempête se calme. Vers dix heures, le maître d’hôtel et les porteurs de kango déclarent que l’on peut partir. En sortant d’Hakoné, le Tokaïdo, pavé de granit, s’élève de nouveau et atteint au point culminant une altitude de 900 mètres. Sur ces sommités, le vent est encore très violent, moins toutefois que je l’aurais supposé.
La descente sur Yamanaka est fort raide. Nos hommes se montrent exigeants; leur tactique invariable est d’accepter le prix qu’on leur offre, sauf à réclamer ensuite, alléguant le mauvais temps, la difficulté de la route, la pesanteur de l’étranger; malgré cela, assez bons diables, rieurs, toujours complaisants, et ne vous tenant pas longtemps rigueur si vous refusez de céder à leurs prétentions.
a publié le résultat de ses observations, appelées à rendre de grands services à la navigation et à la science de la météorologie, dans une brochure du plus haut intérêt, 77/e typhoons of the chinese seas in the year 1880, Shang-haï, 1881.
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Vers midi, nous faisons halle près d’une terrasse d’où l’on découvre une vue magnifique sur une profonde vallée éclairée par le soleil, tandis que les hauteurs voisines sont encore à demi voilées par le brouillard. Une inscription, que me traduit mon compagnon, m’apprend que le mikado s’est reposé à cet endroit, il y a quelques semaines; il voyageait alors dans une somptueuse litière, portée par trente hommes.
Un peu plus bas, le cône du Fouzi-yama m’apparaît enfin, émergeant des nuages et coiffé d’un bonnet de blanches vapeurs se détachant nettement sur un ciel bleu foncé.
Nous retrouvons décidément le beau temps dans la plaine. A Mishima, petite ville de 5 000 habitants, nous quittons nos kangos. Nos fic\èles djinrikis nous attendent à l’auberge où on leur a donné rendez-vous. Pour franchir la passe d’Hakoné, il leur a fallu démonter leur petite voiture et la charger sur leurs épaules ; ils ont fait ainsi 8 ri (32 kilomètres) d’une seule traite, en pays de montagnes.
Arrêt d’une heure à Mishima : dîner et visite d’un célèbre temple shinto. Après quoi, c’est avec un certain plaisir que j’étends à mon aise, dans mon commode djinriksha* mes membres courbaturés par l’affreux kango.
Peu après Mishima, on franchit un petit cours d’eau qui forme limite entre les provinces d’Idzou et de Soarouga. La station suivante est Numadzu, ville de plus de 10 000 âmes, très animée et où l’on célèbre je ne sais quelle fête; nous la traversons sans nous y arrêter. Au delà, les villages se succèdent sans interruption : le Tokaïdo n’est, à proprement parler, qu’une rue interminable, bordée de chaque côté de maisons et de jardins. Au sud, une épaisse forêt de pins masque la vue de la mer.
Nous devions passer la nuit à Hara, populeuse cité, assise entre un petit lac et le golfe de Sourouga, à un point d’où l’on découvre un superbe panorama sur la côte boisée et le
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pittoresque promontoire volcanique d’Idzou, couronné par le mont Amagi-san; mais on ne voulut point nous recevoir à l'hotel. — Il y a un inconvénient, — me répète Takayama, sans vouloir s’expliquer davantage. Lequel? Je n’ai jamais pu le savoir, et je me remets en route avec la conviction que l'hotelier de Hara, malgré les profondes salutations dont il m’a honoré, ne se soucie pas de recevoir un Européen chez lui. Je le regrette, car sa maison me paraissait fort bien tenue; mais je comprends jusqu’à un certain point son refus : nous avons des habitudes si différentes de celles des Japonais, que ces derniers ne nous voient jamais sans inquiétude pénétrer chez eux; ils tremblent pour leurs escaliers laqués et leurs nattes si propres. Ces braves gens vous regardent
de travers tant que vous demeurez chaussés, et leur visage ne s’épanouit que lorsqu’ils vous voient nu-pieds.
Au village suivant, Yoshiwara, l’aubergiste se montre plus hospitalier. Son établissement n’a pas grande apparence, mais tout le monde est plein de prévenances, et j’y fais un fort bon diner.
,rj profite des dernières lueurs du jour pour faire une promenade à travers les rizières du voisinage. C’est du village de Yoshiwara que le Fouzi-yama se montre dans toute sa beauté; son sommet, à vol d’oiseau, n’est qu’à 24 kilomètres do distance, et aucun obstacle n’intercepte la vue. Pendant la journée, je n’avais fait que l’entrevoir entre deux nuages, par-dessus un autre volcan, l’Asbidaka-yama ; ce soir, le colosse se dresse de toute sa hauteur de 3765 mètres, sur un horizon d’une admirable pureté. Bien qu’inférieur de 1050 mètres à notre Mont Blanc, son aspect est plus saisissant que celui du géant des Alpes, car ici l’observateur est placé ou niveau de la mer, tandis que la vallée de Chamonix a déjà une altitude dé 1100 mètres. De plus, le Fouzi est isolé au centre d’une vaste plaine, environnée de montagnes qu’il domine toutes de son énorme
Le Fouzi-yama.
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masse. Sa base forme un cercle presque parfait, de plus de 150 kilomètres de tour; ses flancs, couverts de riches cultures, puis de forêts et enfin de broussailles, s’élèvent en pente douce et régulière, se redressant légèrement au sommet pour former la butte terminale, cône tronqué, couvert de neige pendant dix mois de l’année.
• Le Fouzi est la montagne sainte par excellence. Son noble profil est reproduit sur la plupart des objets d’origine japonaise. Des milliers de pèlerins en entreprennent chaque année l’ascension, qui ne présente aucune difficulté sérieuse et peut se faire par cinq routes différentes; ils vont rendre visite à un petit temple bâti près du sommet, et onf soin, avant de redescendre, de faire estampiller leurs vêtements par le prt4re4 en mémoire de leur exploit.
Un des derniers voyageurs européens qui aient fait cette ascension, raconte que le Fouzi se termine par une plateforme ondulée, formée par des masses compactes de lave, en partie couvertes de monticules de scories et de cendres volcaniques, provenant de tufs ponceux désagrégés. On y retrouve les restes de l’ancien cratère, sous la forme d’un gouffre à peu près circulaire, de 4 à 500 mètres de largeur sur 165 mètres de profondeur. Les parois, écroulées en divers endroits, permettent d’en atteindre le fond, où un lit de sable, horizontalement disposé, prouve que les egux provenant de la neige fondue ou des pluies d’automne y séjournent quelquefois.
Depuis un millier d’années, le volcan ne s’est réveillé que six fois. Sa dernière éruption date de 1707 : elle fut terrible, et dura trente- huit jours.
Les enfants, peu habitués, à 120 kilomètres de Yokohama, à voir un Européen, se réunissent en foule sur mon passage. Je dois dire, à leur éloge, qu’ils commencent par me saluer gentiment et qu’en somme ils ne sont pas gênants. De grandes personnes, des femmes, viennent aussi
grossir mon cortège, mais je ne m’en soucie guère, moins, assurément, que mon jeune interprète, qui semble tout confus de se trouver, grâce à moi, l’objet de la curiosité publique.
Les mêmes exclamations plusieurs fois répétées arrivent à mes oreilles; curieux d’en connaître le sens, je m’adresse à Takayama, qui me les traduit ainsi : « Quelle belle taille! Gomme il est gros! Ce doit être un lutteur européen. » Je crois avoir déjà dit qu’au Japon plus un homme est gros, plus il est admiré, et que, d’autre part, la corporation des lutteurs se recrute uniquement parmi les gens d'une forte corpulence.
Nous rentrons à la nuit close; c’est l’heure où les masseurs parcourent les rues, annonçant leur présence par des coups de sifflet prolongés. Ils vont ainsi, de porte en porte, jusque dans les moindres villages, offrir leurs services, très appréciés des Japonais. Ordinairement, ce sont des aveugles qui se livrent à l’exercice de cette profession.
Une mauvaise nouvelle nous attend à l’iiûtel : il paraît que l’un des principaux fleuves du Japon, le Fouzi gava, qui cùule à 6 kilomètres au delà de Yoshiwara, est devenu infranchissable par suite des dernières pluies : nous verrons bien; à demain les affaires sérieuses.
En attendant, j’emploie le reste de ma soirée à mettre au courant mon carnet de notes et ma correspondance. Gomme je n’ai ni chaise ni table à ma disposition, je suis obligé d’imiter Takayama et d’écrire ventre à terre, — si je puisdire, car je n’en vais pas plus yite pour cela.