septembre
Passage du Fouzi-gava. — Le Kuno-san. — Shidzuoka. — Mon aventure à Niss'aka. — Hamamatsou. — Le lac d’Hamana. — Arimatsou. — Miya^ — Séjour à Nagoya. — Le golfe d’Ovari. — Yokka-itchi. — Séki. r- Ishibé. — Le lac Biva. — Otsu. — Arrivée à Kioto.
Une heure après avoir quitté Yoshiwara nous arrivons sur les bords du Fouzi-gava; on ne nous a pas trompés : le fleuve, en ce moment, est infranchissable. Il ne reste plus trace du pont, emporté la veille; on voit bien encore quelques barques amarrées au rivage, mais les bateliers» refusent absolument de se risquer sur les eaux torrentielles qui s’écoulent avec fracas, entraînant à la surface des arbres déracinés et des débris de toute sorte.
D’après ce que j’ai dit jusqu’à présent, on pourrait croire que tout est parfait au Japon et que ce pays a été uniquement créé pour le plaisir du voyageur : on se tromperait.
1. Voici la note de nos dépenses d’hôtel, que je reproduis à titre de spécimen :
Tcha-daï , ou pourboire à l’arrivée. ... 30 sen.
Dîner et déjeuner pour deux personnes . . 60 sen.
Chambre des étrangers (extra) 50 sen.
Total : 1 yen 40 sen, soit 4 fr. 20.
Cadeau fait par le maître d’hôtel : un éventail.
UN TOURISTE DANS i/EXTRÊME ORIENT
Le défaut des nouveaux arrivants est de voir tout en beau; peu à peu, il faut en rabattre. L’enthousiasme irréfléchi des premiers jours, sagement modéré par l’expérience, fait place à une manière de voir plus conforme à la réalité. Certainement le pays est charmant; la nature y est partout fort belle; les Japonais sont un peuple propre, doux, gai et poli. Mais... il y a beaucoup de mais. Ainsi mon guide, jeune homme instruit, très bien élevé et parlant le français comme un Parisien, ne m’apprend rien ou presque rien de son pays. Est-ce par ignorance des choses les plus vulgaires, par crainte de mes critiques, ou pour un autre motif? Toujours est-il que je ne puis obtenir de lui aucune explication précise sur tout ce que je vois.
Dans les circonstances où nous nous trouvons, un Japonais n’est jamais embarrassé. Le temps n’ayant pour lui aucune valeur, il se rendra à la maison de thé voisine, et là, tout en fumant des cigarettes, il attendra tranquillement la baisse des eaux; tout lui servira de prétexte pour donner satisfaction à sa paresse naturelle. Il voit les choses à un point de vue si différent du nôtre, que notre impatience occidentale est pour lui un profond sujet d’étonnement.
Avant de me résigner à faire comme les Japonais, je cherche à me renseigner; je consulte ma carte. Plus haut, à Ulsubusa le pont a-t-il été emporté? Ne pourrait-on pas passer en barque, plus bas, à un endroit moins dangereux? Impossible d’obtenir aucune réponse catégorique.
De guerre lasse, je laisse Takayama à la maison de thé du petit village, et je vais faire un tour dans les environs. Ma promenade me conduit jusqu’à l’embouchure du fleuve, à 4 ou 5 kilomètres de distance.
La, une nombreuse population travaille à consolider un système de digues colossales, s’élevant à une dizaine de mètres au-dessus de la plaine fertile, qu’elles protègent contre les terribles caprices du Fouzi-gava. Des femmes et
nu FOUZl-GAVA A KIOTO
des enfants ramassent sur le rivage des débris de bois flotté et, pliant sous le faix, regagnent leur village, tout joyeux de cette aubaine inattendue. Ce spectacle anime m’intéresse d’autant plus, que le temps est magnifique et que le Fouzi-yama daigne se montrer dans toute sa majesté, superbe et sans voiles, environné d’une ceinture de sommets dentelés , comme un roi trônant au milieu de sa cour.
De retour au village, je retrouve mon compagnon accroupi à la même place où je l’ai laissé. Je lui demande s’il ne songe pas au dîner. Il me répond qu’il n’y a pas dans le pays d’auberge convenable, et que nous ne pour-v rions obtenir que des mets vulgaires; d’ailleurs, dans la maison de thé o;> nous sommes, toutes les chambres sont occupées, et des gen$ comme nous ne doivent pas manger en public. A toutes ces raisons japonaises, j’objecte simplement que j’ai faim : mais inutilement. Impatienté, je le quitte de nouveau et je trouve facilement dans une maison voisine des fruits, quelques œufs durs et du riz. Lui, imperturbable, reste à son poste : en sa qualité de fils d’ancien samouraï, d’homme de caste noble, il aime mieux se passer de dîner que déroger.
Je vais faire la siesle à l’ombre des grands arbres, près d’un temple ruiné. La chaleur est redevenue 1res forle, le thermomètre marque 30°. Au lieu du chant (fes petits oiseaux, très rares au Japon, j’entends celui d’une espèce de cigale qui imite, à s’y méprendre, leur gazouillement.
Dans la soirée, accompagné de Takayama, que j’avais enfin décidé à sortir de sa torpeur, je retourne sur le rivage pour lui montrer un caillou que j’avais placé le matin, comme point de repère à la limite des eaux, et qui s’en trouvait alors à une certaine distance. J’en concluais que, l’eau s’étant retirée du bord, le niveau avait baissé, et que peut-être on pourrait tenter le passage. Mon guide riposta
aussitôt : « Vous arrivez à peine dans notre pays, vous ne pouvez donc pas le connaître. Moi, qui ai l'expérience, je vous dis que l’eau a baissé aux bords, mais qu’elle n’a pas baissé au milieu. * — Ces Japonais ont, parfois, des réponses phénoménales!
Cependant, vers six heures, il devient évident que l’eau a beaucoup diminué. Un pelit officier de police arrive de Tokio, requiert une barque et passe heureusement. Cet exemple encourage les autres bateliers; nous embarquons les djinrikshas, et nous voici lancés à notre tour. La traversée du fleuve est réellement difficile et des plus émouvantes, car le courant est encore d’une violence extraordinaire, et, pour s’en rendre maître, il faut autant de força que d’habileté. Enfin nous touchons la rive opposée; il était temps, car il commençait à faire nuit.c
Nous ne nous arrêtons que peu d’instants au village d’Iwabouchi, pittoresquement situé sur la rive gauche eu Fouzi-gava. Nos hommes, parfaitement reposés, nous entraînent rapidement, au milieu de l’obscurité, sur une route montagneuse et difficile. Une heure après, nous étions installés à Kambara, à l’excellent hôtel Tani-ya, où l’on nous servît, avec des raisins délicieux, un souper copieux et varié. Je me rappelle que le patron vint nous rendre deux visites pendant le repas. A chaque fois, selon l’habitude japonaise, le brave komme se présentait devant nous en rampant et, la tête courbée sur les tatami (nattes), nous assurait que son dîner ne valait rien, qu’il n’avait pu se procurer que quatre espèces de poissons, que c’était trop peu pour des hôtes tels que nous, mais qu’à notre retour il nous traiterait beaucoup mieux.
16 septembre. — Départ à sept heures du matin, par un temps magnifique et une belle route, longeant le bord de la mer. Yuhi, Kurasawa, Okitzou, sont de pauvres villages de pêcheurs. A Yeziri, nous laissons le Tokaïdo à droite,
DU FOUZl-GAVA A KIOTO
pour aller visiter les temples de Kuno-ji, où se trouvait le tombeau de Yéyas avant qu’il fût transféré à Nikko.
Un petit chemin sablé, semblable à une allée de jardin, bordé, la plupart du temps, d’un fossé plein d’eau courante et d’une double haie de bambous proprement taillés, fait le tour du mont Kuno-san. Les temples s’élèvent au sommet d’un groupe de rochers, à pic de trois côtés et dominant la mer d’une hauteur de 150 mètres.
L’ascension est fatigante. Après avoir gravi une interminable série d’escaliers en zigzag, on arrive sur une large plate-forme, bordée de précipices. Là s’élèvent quelques maisons, occupées autrefois par les prêtres bouddhistes attachés au service du mausolée. De ce point, on jouit d’un panorama justement renommé : sous nos pieds et devant nous, la mer, d’un bleu foncé; à droite, les lointaines montagnes du promontoire d’Idzou, qui courent dans la direction du sud; Je pic le plus élevé de la chaîne est l’Amagi-san, qui se relie à gauche par une succession d’autres sommets aux montagnes d’Hakoné, à l’Ashidaka-yama et enfin au gigantesque Fouzi. Plus près, voici Kambara, que nous avons quittée ce matin, et le petit port tranquille de Sliimidzou. Au premier plan, d’énormes pins, étendant leurs branches bizarrement contournées au-dessus de l’abîme, ajoutent une beauté de plus à ce merveilleux paysage.
Il faut encore gravir de nombreux escaliers pour arriver aux temples qui s’échelonnent le long des pentes de la montagne : ils sont intéressants et bien entretenus, mais, après Nikko, je ne chercherai pas à en faire la description. Au Japon, toi:s ces édifices sacrés se ressemblent; l’architecte, en les construisant, ne s’écarte guère d’un type unique : ce sont toujours les mêmes toits plus ou moins ornementés, abritant des statues grimaçantes et des colosses dorés; les mêmes colonnes laquées de noir, entourées d’une véranda peinte en rouge ; la pagode classique à cinq étages, la tour
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où les prêtres viennent battre le tambour, et la plate-forme où s’exécutent les kcigoura (danses religieuses).
Au retour, je trouve la plage si séduisante que je me décide à prendre un bain de mer, à la grande stupéfaction des habitants du petit village voisin, qui, comme tous les Japonais, ne prennent jamais que des bains chauds.
La seconde partie du chemin est difficile, à cause du sable; enfin, après avoir contourné le Kuno-san, nous rentrons dans les terres cultivées et, traversant une plaine très peuplée, nous rejoignons le Tokaïdo à l’entrée de Shidzuoka, importante cité, capitale de ken (préfecture) et renfermant 32 000 habitants.
Nos hommes n’ont fait que 41 kilomètres aujourd’hui, mais, en somme, ils ont eu assez de ma^, car le chemin était très sablonneux; aussi je les laisse se reposer à l’hôtel, et, prenant des kouroumas de la ville, je me rends, avec Takayama, au temple shinto de Sen-gen, que l’on dit être l’un des plus beaux du Japon; mais il est mal entretenu, et ce que nous montre le gardien est peu intéressant. Aussi j’abrège ma visite pour aller gravir un monticule d’où l’on embrasse la vue générale de la ville aux toits gris et pressés, d’un grand château fort abandonné qui en occupe le centre, et des rizières qui l’environnent d’une verte ceinture jusqu’à la mer et au pied des montagnes.
Shidzuoka est connue pour ses fabriques de laques à bon marché, ses ouvrages de vannerie et ses délicates coupes de porcelaine, dites coquilles d’œuf, garnies de fines tresses de bambou. C’est aussi la demeure actuelle du dernier shogun, le malheureux Stotsbashi , qui, vaincu et dépossédé par la dernière révolution, y vit en simple particulier dans le château de ses ancêtres, totalement retiré du monde et de la politique.
17 septembre. — En sortant de Shidzuoka, le Tokaïdo traverse une plaine cultivée en rizières, puis, franchissant le
DU FOUZI-GAVA A KIOTO
fleuve Ake-gava, s’engage dans une contrée montagneuse.
Le village de Mariko est situé à rentrée d’une jolie vallée, d’où l’on extrait quantité de pierres destinées à l’ornement des jardins en miniature. On y élève aussi des vers à soie. Le mûrier, au Japon, n’est pas cultivé en arbre, chaque année il est recépé au niveau du sol, comme nos oseraies.
La route s’élève graduellement, sur une pente assez raide, mais cependant praticable pour les djinrikshas, jusqu’à l’entrée d’un souterrain long d’environ 200 mètres. Ce tunnel présente cette particularité d’une courbure au milieu, occasionnée sans doute par une erreur de calcul; et pourtant les Japonais en sont très fiers : depuis plusieurs jours, Takayamaüm’en parlait comme d’une merveille. Dans la journée, l’intérieur en est éclairé par les rayons du soleil, réfléchis au moyen de larges plateaux vernissés, disposés à chacune des entrées.
De ce point, on compte 1 ri jusqu’au village d’Okabé, dont les habitants excellent à fabriquer des plateaux, de petites boîtes et autres menus objets, avec la tige d’une sorte de fougère ( Gleichenio glaucd). »
Le village suivant, Fouzi-yeda, se compose d’une seule rue de 2 kilomètres de long. Shimada vient ensuite, puis on passe le fleuve Oï-gava, qui forme la frontière^ entre les provinces de Sourouga et de Totomi; son lit caillouteux a plus d’un kilomètre de large, mais, en temps ordinaire, le courant n’a guère plus de 50 mètres.
Il m’arrivait souvent, lorsque la route était montagneuse, de faire un bout de chemin à pied. Takayama n’avait garde de suivre mon exemple; s’il avait marché, il se serait cru déshonoré, aussi ne quittait-il jamais sa voiture. Il faut dire que, dans ces dernières années, les ingénieurs japonais, pour éviter les pentes trop accentuées, ont opéré certaines rectifications sur le Tokaïdo. Plusieurs fois, j’avais
suivi pédeslrement l’ancienne route, et, lorsque nous nous retrouvions un peu plus loin, mon interprète me disait : « Vous avez eu tort; Confucius l’a écrit : l’homme sage doit suivre les sentiers battus. »
Or il arriva qu’au sortir de Kana-ya, premier village au delà de l’Oï-gava, je mis pied à terre pour suivre le vieux chemin qui escaladait une côte assez raide, tandis que mes gens continuaient à «suivre la route frayée. Je n’étais pas fâché de me dégourdir les jambes, et je comptais bien arriver avant eux au sommet du col, où je supposais que les deux chemins devaient se réunir. Je me trompais : le Tokaïdo redescend dans une vallée, gravit le revers opposé; je marche toujours et n’aperçois pas trace de la nouvelle route. La chaleur est accablante, je n’ai pour chaussure que de légères pantoufles, et le chemin, qui n’est pas entretenu, est très caillouteux. Impossible de me faire comprendre aux maisons de thé où je m’arrête. Je ne crains pas de m’égarer : les poteaux du télégraphe sont toujours là; cependant je commence à trouver le temps long, car voilà plus de deux heures que je suis séparé de mes compagnons, et la nuit ne va pas tarder à venir. Qu’arrivera-t-il si elle me prend avant que je les aie rejoints? A titre de compensation, j’ai, il est vrai, une vue superbe sur un horizon infini de montagnes dont les sommets, pressés et enchevêtrés les uns dans les autres, m’apparaissent comme les vagues d’un océan ; mais, dans la disposition d’esprit où je me trouve, je prête peu d’attention à ce spectacle. Cependant je hâte le pas et j’arrive enfin, après trois bonnes heures de marche, au village de Nissaka, où je deviens l’objet de la curiosité générale : un Européen seul, ne sachant pas un mot de japonais, il y avait bien de quoi étonner tous ces gens! Heureusement Takayama ne tarde pas à paraître, et je remonte aussitôt en djinriksha. Cette fois, je ne fis aucune difficulté pour reconnaître que Confucius avait raison.
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De Nissaka, la route confïn^e à descendre le long d’un frais vallon et atteint, 2 ri plus loin, Kàte-gava, petite ville assez animée, où nous passons la nuit. C’est dans les environs que l’on fabrique, avec les fibres du Pueraria Thun bergi , une étoffe très solide qui sert à confectionner des vêtements d’une extrême légèreté; comme cette plante croît à l’état sauvage dans les montagnes, on n’a que la peine de la récolter.
18 septembre. — Le Tokaïdo, redevenu plat, traverse maintenant des champs de riz. Il est bordé, comme toujours, de pins séculaires ( Pinus Massomana) ; ces arbres ne sont pas plantés à intervalles réguliers, mais groupés sans ordre de chaque côté de la voie : naturellement contournés, projetant aAi-dessus de la tête du voyageur leurs énormes branches horizontales, ils forment une magnifique avenue qui n’est guère interrompue que par la traversée des villages. Ceux-ci se composent ordinairement d’une rue unique, formée par la route elle-même.
Quand on a dépassé la station de Mitsuké, on remarque, dans le village de Saka-matzou, un très beau temple shinto, abrité par un massif de chênes verts. L’oratoire est garni d’intéressantes peintures, provenant d’ex-voto offerts par les pèlerins.
A Ikeda, on arrive sur les bords du Tenriou-§ava, l’un des fleuves les plus considérables du Japon, navigable par bateaux depuis son embouchure jusqu’à 150 kilomètres dans l’intérieur. Le pont sur lequel on le traverse, long de 1250 mètres, a été construit récemment avec tout le soin et la précision que les Japonais apportent à travailler le bois : c’est un modèle de simplicité et de légèreté. Sur la rive opposée, le village de Machiya-mura marque la moitié de la route entre Tokio et Kioto.
Hamamatsou, où nous nous arrêtons ensuite, est une ville florissante de 12 000 âmes, chef-lieu de la province
de Toutomi. Il m’y arriva un incident assez plaisant.
Pendant que l’on1 prépare le dîner, il me vient à l’idée de prendre un bain dans une jolie petite rivière, voisine de l’hôtel. Naturellement, beaucoup de monde se rassemble pour me voir nager. Sur ces entrefaites, tandis que je me livre au plaisir d’une pleine eau, des exclamations moqueuses parviennent à mes oreilles. Je fus d’abord fort étonné d’une pareille dérogation aux lois de la politesse, de la part de gens qui se piquent de les observer scrupuleusement. Peu après, je découvris que les ha! ha! répétés qui m’intriguaient si fort, provenaient simplement d’une bande de corbeaux, perchés sur les arbres du rivage. Ces oiseaux, ici, sont peu farouches, et, comme on ne leur fait aucun mal, ils ne redoutent guère le voisinage de l’homme.
Bons Japonais! je vous avais un instant calomniés! Lorsque je sortis de l’eau, c’était à qui me rendrait service; on m’offrait des serviettes pour m’essuyer, on allait me chercher des nalles pour que je pusse me rhabiller plus facilement, tout cela par obligeance et aussi probablement un peu par curiosité.
Au delà d’Hamamatsou, le Tokaïdo est interrompu par le petit lac d'Hamana, qui n’est, à proprement parler, qu’une lagune communiquant avec la mer par une ouverture largb de 600 mètres. C’était autrefois un véritable lac, mais, en 1499, un tremblement de terre a ouvert un passage aux eaux salées.
Nos voitures sont chargées dans un sampan, et nous descendons un canal long de 30 chô (3 300 mètres), qui nous conduit à Horidomé; là, nous nous embarquons sur un tout petit steamer qui fait la navette entre les deux rives, distantes d’une vingtaine de kilomètres.
Le fond est vaseux, et le lac si peu profond que, bien que notre tirant d’eau soit très faible, nous ne pouvons nous écarter de l’itinéraire jalonné par des bouées. Je me rappelle
Paysage sur le Tokaïdo
DU FOUZI-GAVA A KIOTO
qu’à un certain moment notre vapeur, qui s’était enlisé, ne pouvait plus ni avancer ni reculer, malgré les éructations désespérées de sa machine poussive. Un passager descendit alors tranquillement dans le lac : ayant de l'eau jusqu’à la ceinture, il se mit à pousser si bien qu’il finit par nous dégager. Et cependant mon guide, avec son exagération habituelle, prétendait que cette traversée de deux heures était excessivement dangereuse; il m’en parlait depuis longtemps comme d’une chose fort redoutable et, prétextant une promesse faite à son père, avait refusé jusqu’au dernier moment de s’embarquer. Ce n’est que devant mon intention bien arrêtée d’éviter le long détour qu’il aurait fallu faire par terre qu’il s’était enfin résolu à tenter l’aventure. ,
Sur le lac, le paysage est ravissant; je ne me lasse pas de contempler ses eaux calmes, sillonnées d’innombrables barques de pêcheurs, ses rives profondément découpées, boisées et pittoresques, animées par de nombreux villages.
Shinjo, où nous passons la nuit à l’hôtel Sounimoto-ya, est un petit village composé presque entièrement de maisons de thé, où l’on paraît mener joyeuse vie.
19 septembre. — Je suis assez fatigué ce matin; le tambourin et le samicen, les chants des guéchas et des djoros qui faisaient les délices des voyageurs dans les maisons voisines, m'ont tenu éveillé pendant une grande partie de la nuit. Cependant j’ai fini par reposer, et, à six heures du matin, nous sommes de nouveau en route, ayant pris comme d’habitude notre premier déjeuner avant le jour, à la lueur douteuse du rosokou.
Un ri 1/2 au delà de Shin-jo, on rejoint le Tokaïdo à Foutagava. En quittant ce village, on passe au pied d’une colline, dominée par un rocher couvert de bas-reliefs et servant de piédestal à une belle statue de bronze de la déesse Kouanon, haute de 3 mètres. La route, maintenant
fort large, traverse une contrée sablonneuse, boisée de maigres sapins, jusqu’à Toyohashi (anciennement Yoshida), ville qui me parait considérable, bien qu’on ne lui donne que 8 000 habitants.
Nous prenons quelques instants de repos à une grande auberge, située sur le port formé par l’embouchure de la rivière Toyo-gava. Un service régulier de steamers met en communication Toyohashi avec Yamada, sur la côte d’Isé, et Yokka-itcbi, au fond du golfe d’Ovari.
Plus loin, le Tokaïdo s’engage dans un pays peu intéressant, si on le compare au reste du Japon. Le typhon, que nous avons observé à Hakoné, a produit ici des effets terribles : quantité de pins énormes gisent sur la route, déracinés, tordus, brisés ; les toits arrachés, les chaumières renversées, aplaties tout d'une pièce par la violence de l’ouragan, ne se comptent pas. C’est un spectacle navrant. Maintes fois déjà, j’avais retrouvé sur la route les traces de la tempête du 14 ; mais ici, les vents du sud, venant de la pleine mer et ne rencontrant aucun obstacle, ont causé plus de ravages que partout ailleurs.
Dans le village d’Odzoji-mura, je trouve à acheter des coloquintes laquées et dorées, d’un curieux travail. Nous terminons cette journée de 48 kilomètres à Okazaki, ville de 13 000 âmes, la plus importante de la province de Mikava.
20 septembre. — Route insignifiante jusqu’à Chiriou, où l’on passe le Sakaï-gava, large rivière formant limite entre les provinces de Mikava et d’Ovari. Dans cette région, le coton est cultivé sur une grande échelle; c’est le mo ment de la récolte : partout les bourres amoncelées sèchent devant les maisons; à l’intérieur, des femmes nues jusqu’à la ceinture mettent en mouvement des machines tout à fait primitives, à l’aide desquelles les filaments sont séparés de la graine, puis cardés et filés.
DU FOUZI-GAVA A KIOTO
Arimatsou, où nous arrivons bientôt, est une bourgade commerçante et bien tenue. On y voit bon nombre de grandes et belles boutiques, destinées à la vente d’étoffes de soie et de coton, fabriquées ici ou dans les environs, et connues sous le nom de narumi shibori : ce sont des tissus ornés de dessins bizarres, gaufrés et crêpés au moyen d’un procédé particulier, qui en réduit considérablement les dimensions.
Takayama a connu à Tokio M. Takeda, fils d’un des principaux marchands de la localité. Nous allons faire visite à son père, qui nous accueille avec force cérémonies. Après d’interminables salutations jusqu’à terre, mêlées d’interjections polies, le maître de la maison me présente son fils et son gendre, jeunes gens d’une vingtaine d’années, à la physionomie aimable et intelligente. Finalement, on nous sert un petit déjeuner, arrosé d’une bouteille de bordeaux.
Je profite de la circonstance pour acheter un kimono 1 à la mode du pays, et quelques mètres de ces jolis rubans crêpés qui font le principal ornement de la coiffure des Japonaises. Puis nous prenons congé de notre hôte, avec un redoublement de formalités cérémonieuses.
En vrais Japonais, toujours disposés à saisir l’occasion d’un amusement quelconque, M. Takeda fils e> son beaufrère se sont tout à coup décidés à nous accompagner jusqu’à Nagoya, où nous devons passer la journée du lendemain. Je crois bien que le désir de voyager avec un individu aussi singulier que je dois l’être à leurs yeux entre pour beaucoup dans cette soudaine résolution. Du reste, ces mes-
1. Le kimono est le nom général de la longue robe que portent les Japonais des deux sexes. Les larges manches de ce vêtement forment, au-dessous des coudes, deux sacs qui remplacent les poches et sont toujours bourrés de petits cahiers de papier, dont on se sert en guise de mouchoir ou de serviettes.
sieurs paraissent fort aimables et me témoignent beaucoup de déférence, aussi j’accepte avec plaisir leur société. Avec eux, j’aurai peut-être plus d’occasions pour étudier le véritable caractère japonais qu’avec Takayama, qui, évidemment, se tient avec moi sur la réserve.
Cette partie de la province d’Ovari est très peuplée. Les villages se succèdent à de courts intervalles, avec de beaux temples. Nos djinrikis savent qu’ils se reposeront un jour entier à Nagoya : comme des chevaux qui sentent l’écurie, excités, en outre, par leurs nouveaux camarades, ils ne quittent plus le pas de course, quelles que soient les difficultés du chemin.
Nous arrivons de la sorte à Miya, où nous ne nous arrêtons que le temps nécessaire pour visiter, dans un fort beau parc, un magnifique temple shinto. De là, une rue longue de 6 kilomètres conduit à Nagoya.
A Yokohama, on m’avait recommandé, lorsque j’arriverais dans cette ville, de ne pas manquer de descendre à un petit hôtel semi-européen, portant le nom d 'Hôtel du Progrès. C’est là que je demandai à être conduit. Par malheur, aucun de nos Japonais ne savait dans quel quartier il se trouvait, ce qui d’ailleurs n’empêchait pas nos hommes de courir à l’aventure à travers les rues, se fiant au hasard pour découvrir l’hôtel en question. Comme ce jeu aurait pu durer longtemps dans une ville de 200 000 habitants, je les fis arrêter et je priai Takayama de se renseigner auprès de quelque passant; mais je n’obtins de lui que cette réponse mémorable : « Ce que vous désirez est contraire à nos usages : il y a beaucoup de monde dans les rues ; si la personne que j’interroge ne peut me répondre, je l’exposerai à rougir de son ignorance devant le public. Toutes les fois qu’on a un renseignement à demander, les convenances exigent qu’on le fasse en secret et non devant témoins. »
DU FOUZI-GAVA A KIOTO
Je ne sais si ce raisonnement était aussi celui de Confucius; toujours est-il que, si mes compagnons ne voulurent point s’exposer à passer eux-mêmes pour des ignorants, un des djinrikis n’eut pas le même scrupule; et, grâce aux indications qu’on lui donna, nous finîmes par découvrir l’introuvable Hôtel du Progrès.
Nagoya est le chef-lieu du ken d’Aïtsi, qui comprend les provinces d’Ovari et de Mikava. Elle est située à peu de distance de la mer, dans une plaine fertile, arrosée de nombreux cours d’eau. Ses rues, d’une régularité parfaite, se coupent toutes à angle droit; une grande artère, très animée, uniformément bordée de maisons de bois avec boutiques au rez-de-chaussée, grillages au premier étage et toits en saillie, la traverse de part en part. Les habitants, actifs et industrieui, s’adonnent à la fabrication des émaux cloisonnés, des éventails et des tissus de soie; les porcelaines bleues à grands ramages, dites porcelaines d’Ovari, viennent de Séto, à 24 kilomètres à l'est de Nagoya.
Rien de plus amusant qu'une promenade au hasard dans les rues de celte vaste cité, la quatrième du Japon par sa population. Les étalages bien fournis des libraires., avec leurs bouquins illustrés et leurs curieuses gravures enluminées; les marchands de photographies; les ateliers ouverts où cinq ou six jeunes gens brodent, sous la surveillance du patron, de superbes foukousa *; le? magasins d’antiquités, les échoppes des marchands de bibelots divers qui envahissent la voie publique, m’arrêtaient à chaque pas. Dans cette ville peu fréquentée des Européens, on trouve encore des occasions de bibeloter dans d’excellentes conditions. Malheureusement, la difficulté du transport m'empêcha d’en profiter autant que je l’aurais voulu; et puis je me faisais scrupule de surcharger mes djin-