Pièce de soie brodée
rikis, qui avaient déjà bien assez de peine à me traîner.
Il existe à Nagoya un quartier qui offre une certaine ressemblance avec celui d’Asaksa à Tokio; on y rencontre, disséminés sous les grands arbres, des bazars, des temples et des théâtres. J’entrai dans l’un de ces derniers pour m’y reposer.
Pendant que je flânais ainsi par la ville, mes trois amis, peu curieux de leur nature et n’ayant, comme la plupart des Japonais, aucune notion de la valeur du temps, n’avaient pas quitté l’hôtel. A mon retour, je les retrouvai accroupis à la même place où je les avais laissés, et s’offrant, avec force cérémonies, des tasses minuscules de thé et de saki.
Au dîner qui suivit, Y Hôtel du Progrès se montra digne de son nom; on me servit une omelette {â la française et du pain, chose que je n’avais pas vue depuis dix jours. Le croirait-on? je l’accueillis sans grand enthousiasme. Ce qui me fit le plus de plaisir, ce fut de voir que j’avais une chambre séparée, avec une chaise et une table.
Le lendemain matin, je me rends à la préfecture pour demander la permission de visiter le Château. Pendant que Takayama parlemente, j’examine les bureaux, propres, bien aérés et meublés à l’européenne. Les employés travaillent assis devant de longues tables, exactement comme chez nous; la sêule différence, c’est qu’au lieu de plumes ils sont armés de pinceaux.
Munis d’un permis qu’on nous a fait attendre assez longtemps, nous nous rendons au Château, qui occupe un vaste emplacement au nord de la ville. L’antique propriété des princes d’Ovari, alliés de la famille des derniers shoguns, est maintenant devenue le quartier général militaire du district. De grandes casernes, des champs de manœuvre, en occupent l’enceinte extérieure, qui reste ouverte au public; la citadelle seule est fermée. C’est pour visiter ce curieux
DU FOUZI-GAVA A IvlOTO
spécimen d’une forteresse japonaise que j’ai demandé l’autorisation de la préfecture.
A la porte d’entrée, l’officier de service nous donne un soldat pour nous accompagner. Tous les militaires que nous rencontrons, gradés ou non, ont une tenue excellente. On nous fait visiter d’abord quelques salles couvertes de curieuses peintures et de magnifiques panneaux sculptés; malheureusement, comme cela arrive souvent dans les demeures princières converties en bureaux d’administration, on néglige l’enlretien de ces belles choses, qui sont condamnées par cela même à disparaître à bref délai. Des tours blanches couronnent le rempart de pierre. Au centre, s’élève un superbe donjon à cinq étages, en forme de pyramide, dont le sommet est orné de deux dauphins en or, de la hauteur de 2 m. 50 et d’une valeur qui n’est pas moindre d’un million de francs1. Ils ont été fabriqués en 1610, époque à laquelle Yéyas fit construire le château de Nagoya, pour servir de résidence à son fils, l’ancêtre des princes d’Ovari.
De la plate-forme du cinquième étage, on a une fort belle vue sur la cité de Nagoya, qui s’étend sous nos pieds comme un véritable damier, et projette, dans plusieurs directions, de longs faubourgs à travers les jardins, les
1. L’un de ces dauphins a eu des aventures qui rappellent la fable des Deux pigeons. Envoyé à l’exposition de Vienne en 1813, il allait être rapatrié, lorsque le Nil, des Messageries maritimes, qui le portait, fit naufrage sur les côtes du Japon. On ne parvint à le retirer du fond de la mer qu’avec beaucoup de difficulté, et il fut enfin réintégré à côté de son compagnon, à la grande joie des habitants de Nagoya, qui l'avaient cru perdu à jamais. Maintenant, ils sont revêtus tous deux d’un solide grillage. Est-ce pour leur enlever toute velléité de courir le monde de nouveau? ou plus probablement, pour les protéger contre d’audacieux voleurs qui, tout récemment, ont essayé, dit-on, de s’en emparer ?
Dans le sauvetage de la précieuse cargaison du Nil, on constata un fait digne de remarque : les objets anciens en laque furent repêchés absolument intacts, tandis que ceux de fabrication récente avaient tous été plus ou moins détériorés par l’eau de mer.
rizières et les champs de coton. A l’est, on distingue de lointaines montagnes; à l’ouest, les eaux bleues du golfe d’Ovari.
J’employai le reste de cette journée à visiter une demidouzaine de temples shintoïstes ou bouddhistes. Le plus remarquable, Higashi Hon-gwan-ji, se trouve dans la partie sud de la ville. Un portail à deux étages, décoré de riches arabesques en relief, enchevêtrées de plaques de bronze, donne accès à une cour spacieuse, à l’extrémité de laquelle s’élève une énorme construction surmontée d’un toit gigantesque. A l'intérieur, une grande salle, divisée en trois compartiments, mesure 36 mètres de long sur 33 de large. Parmi une foule d’objets intéressants, groupes bizarres représentant des scènes mythologiques, sculptures de (leurs, d’oiseaux et d’animaux fabuleux, on remarque surtout une belle statue dorée de la déesse Amida.
22 septembre. — La pluie n’a pas cessé depuis la veille au soir; ce matin, elle tombe encore par torrents. Nagoya n’étant pas sur la route de Kioto, nous devons retourner à Miya pour nous y embarquer, car c’est là que le Tokaïdo s’interrompt pour recommencer de l’autre côté de la baie. C’est également à Miya que mes nouveaux amis d’Arimatsou nous quitteront pour rentrer chez eux.
La situation de cette petite ville serait fort belle, si les eaux du golfe avaient assez de profondeur. Par malheur, le delta du Kiso-gava envahit graduellement la baie d’Ovari, au grand détriment de la navigation, qui ne peut plus employer que des bâtiments d’un faible tirant d’eau.
Nous quittons tous ensemble X Hôtel du Progrès ; à huit heures, nous arrivons au port de Miya, et je m’embarque aussitôt, avec les djinrikis, sur une barque qui doit nous conduire à un petit steamer mouillé au large. A ce moment, je suis tout surpris de me trouver seul avec Takayama; je cherche M. Takeda et son beau-frère pour leur dire adieu :
DU FOUZI-GAVA A KIOTO
ces messieurs sont déjà loin. En faisant cinquante pas de plus, ils m’auraient reconduit jusqu’au bateau : ils ont préféré s’éloigner sans mot dire, probablement parce qu’il pleuvait, et pourtant nous avions toujours eu d’excellents rapports pendant notre séjour à Nagoya. Froissé de ce procédé par trop cavalier, je ne pus m’empêcher de dire à mon jeune interprète ce que je pensais de la politesse tant vantée de ses compatriotes, empressée en apparence, mais parfois peu sincère.
De Miya à Yokka-itchi, la distance est de 43 kilomètres, que nous franchissons en trois heures, par une mer calme, mais sous une pluie torrentielle. Le steamer qui nous porte est plus grand que celui du lac de Yamana, et convenablement aménagé pour les passagers de première classe.
On a exécuté récemment de grands travaux au port de Yokka-itchi; il a été creusé plus profondément; une jetée a été construite : chose rare dans un pays où il existe tant de ports naturels, qu’on n’éprouve guère le besoin d’en créer d’artificiels. La ville, grâce à toutes ces améliorations et à son heureuse situation sur le seul point du golfe qui soit accessible aux navires d’un certain tonnage, a acquis une importance considérable; elle fait un grand commerce de thé, et est reliée directement à Yokohama par un service de bateaux à vapeur.
Après le repas habituel du milieu du jour, qlie nous prenons à l’hôtel Shirika-ya, nous nous remettons en route, malgré le mauvais temps. Il entrait dans mon plan primitif de visiter les temples d’Isé. C’est à Oïvaké, à 3 kilomètres au delà de Yokka-itchi, que se détache du Tokaïdo la route qui, suivant d’abord la côte d’Isé, contourne le promontoire de Ki-siou et aboutit à Ozaka. Pour me rendre à Yamada, où sont les principaux temples, — les plus célèbres du Japon après ceux de INikko, — c’était une excursion de trois jours et de 130 kilomètres, aller et retour : en pré-
E. COTTEAU.
sence de la pluie qui redouble, je me décide à poursuivre directement ma route sur Kioto.
Maintenant le Tokaïdo quitte définitivement le bord de la mer et s’engage à travers la péninsule qui sépare le golfe d’Ovari de la mer Intérieure. On traverse une ville populeuse, Itchi-yakouski, située au milieu d’une plaine fertile, mais bouleversée par les traces navrantes du dernier typhon. Vient ensuite Kamé-yama, bourg de 5 000 habitants, construit sur le versant d’une colline, et enfin Séki, où nous nous arrêtons pour passer la nuit. Nous n’avons fait aujourd’hui que 36 kilomètres par terre; mais la journée n’en a pas moins été très fatigante pour les djinrikis, à cause du mauvais état des chemins détrempés par la pluie battante, qui n’a pas eu un instant de relâche.
La situation de Séki, sur le Tokaïdo, au point de jonction de deux chemins qui conduisent, l’un aux temples de Nara, l’autre à ceux d’Isé, en fait le lieu du rendez-vous d’une quantité de pèlerins, venus de toutes les parties du Japon ; aussi la plupart des maisons sont-elles des auberges et des lieux de plaisir. Une promenade que je fis le soir à travers un quartier brillamment éclairé par d’innombrables lanternes me permit de constater que le pèlerinage, au Japon, n’implique aucune idée d’austérité, et que les pieux voyageu'iS ne méprisent nullement les distractions terrestres. J’avais déjà remarqué, du reste, que c’est ordinairement dans le voisinage des sanctuaires les plus révérés que se trouve le quartier général des musiciennes et des courtisanes.
23 septembre. — Nous avons été très bien traités à l’hôtel Aïdzou-ya. Entre autres friandises, on nous a servi des sardines crues. J’avoue, à ma honte, que je n’éprouve plus aucune répugnance pour le poisson cru, quand il est bien frais : assaisonné avec la sauce nationale, le shoyou ,