L. ThrriP.jpr
DU FUUZI-GAVA A KIOTO
ce mets n’est nullement désagréable; en Europe, nous mangeons bien des huîtres vivantes! Voilà déjà douze jours que je suis sur le Tokaïdo et qu’il m’a fallu changer complètement mes habitudes : je ne m’en trouve pas plus mal pour cela. Ma plus grande grande privation est le manque de chaise et de table; quand je puis trouver, comme siège, une vieille caisse à pétrole, je suis heureux. Un fait digne de remarque, c’est la rapidité avec laquelle l’usage du pétrole s’est répandu jusque dans les moindres villages; pour ce produit. l’Amérique trouve au Japon un débouché considérable.
En quittant Séki, la route s’élève graduellement entre deux collines couvertes de pins et de cryptomérias. Au delà de Saka-no-sljita, elle passe et repasse plusieurs fois une petite rivière, le Souzouka-gava, et devient de plus en plus pittoresque. A un certain endroit, il semble impossible d’aller plus loin; le Tokaïdo n’est plus qu’un sentier raviné par les pluies, montant en zigzag par des pentes ardues : songer à y faire passer nos voitures paraît chose insensée. C’est pourtant ce qui a lieu, grâce à un renfort de trois hommes, qui viennent fort à propos nous offrir leurs services; et, les uns tirant, les autres poussant, nos personnes et nos équipages parviennent à être bissés, sans accident, au sommet de la montagne . »
Là, nous quiltons la province d’Isé pour entrer dans celle d’Omi. J’ai eu la précaution d’acheter ce matin, pour quelques sen, de larges bandes de papier huilé et imperméable, dont je m’enveloppe comme d’un manteau en caoutchouc; de sorte que, malgré la pluie qui ne cesse de tomber, je puis laisser la capote baissée et jouir du paysage, qui doit être fort joli lorsque le temps est beau.
Nous redescendons ensuite au milieu d’un pays couvert de plantations de thé. Les bois de pins deviennent plus rares ; les longs villages, les rizières et les champs cultivés
reparaissent. Nous dînons à Minakutchi, qui possède un château fort, ancienne résidence d’un daïmio, et de beaux temples. On s’arrête enfin à Ishibé ; nous devions aller plus loin, mais j’ai pitié de nos hommes, qui ont fait, depuis le matin, 11 ri (42 kilomètres), par un temps exécrable.
La coiffure des femmes, ici, est différente : ce sont les modes de Kioto qui commencent. Les hommes me paraissent plus grands et plus forts qu’à Tokio. Malgré la température assez fraîche , 21° seulement , j’en rencontre encore beaucoup se promenant tout nus, probablement à cause de la pluie qui mouillerait leurs vêtements; d’autres portent le mino , manteau de paille, excellent par le temps qu’il fait.
Nos djinrikis , ordinairement vêtus d’une chemisette bleue à manches courtes, l’ont supprimée depuis que la pluie tombe; ils n’ont pour tout habillement que l’indispensable foandoshi (le langouti des Hindous), roulé autour des reins et réduit à sa plus simple expression ; comme coiffure, ils portent un chapeau de paille, en forme de champignon, qui leur couvre la tête sans leur serrer les tempes et est maintenu par un cordon passé sous les oreilles; enfin, ils sont chaussés de sandales en paille de riz, composées simplement d’une semelle assujettie par une paire de lmets qu’ils se passent entre le pouce et les doigts du pied, et nouent à la cheville. Tout le long de la route, on trouve à acheter de ces sandales ( waradji ), pour quelques centimes. Malgré son bon marché, ce genre de chaussures finit encore par revenir assez cher, car, pour peu que la route soit mauvaise, on est obligé de les renouveler plusieurs fois par jour.
A l’étape du soir, ces braves gens, qui ont couru toute la journée, sans prendre d’autre repos qu’une halte de dix minutes, toutes les deux heures, et l’arrêt indispensable pour le repas de midi, se plongent dans un bain d’eau très
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chaude. Puis ils font soigneusement leur toilette et revêtent un kimono propre qu’ils tiennent en réserve dans le petit coffre de leur voiture. C’est à peine si nous les reconnaissons alors : bien peignés, reposés, la figure souriante, nous les voyons converser tranquillement entre eux, autour du souper que leur sert une mousmé de la maison. Ils vivent, à leurs frais, au même hôtel que nous, et paraissent traités de la même manière.
24 septembre. — Ce matin, nous croisons sur la route un Européen; c’est le premier que je rencontre depuis que j’ai quitté Miyanoshita, il y a onze jours. Je crois devoir lui adresser, en passant, un salut de politesse, mais j’en suis pour mes frais : c’est un Anglais.
La pluie a cessé; ?a route est large, mais sablonneuse.
A Kusatsu, le Tokaïdo se réunit au Nakasendo 1 et se continue dans la direction du lac Biva, que nous ne tardons pas à apercevoir.
Ce lac est le plus considérable du Japon ; il mesure 60 kilomètres du nord au sud, et 20 kilomètres de l’ouest à l’est. Sa superficie est à peu près égale à celle du lac de Genève ; comme ce dernier, il est entouré de montagnes et n’a rien à lui envier au point de vue pittoresque. I)e tout temps, les Japonais ont célébré en vers et en prose la beauté de ses paysages; son nom figure dans la plupart de leurs légendes; ils en sont très fiers et prétendent qu’il est alimenté par 808 sources, ruisseaux et rivières. Ses eaux limpides et profondes nourrissent une quantité de poissons des espèces les plus variées; c’est là seulement que l'on
1. Trois routes font communiquer entre elles les deux capitales du Japon : le To-haï-do, littéralement « Route de la mer Orientale », d’une longueur de 132 ri 22 chô (520 kilomètres); le Naka-sen-do, « Route des montagnes Centrales », avec 137 ri 6 chô (539 kil ) ; et le Hokuroku-do , « Route de la terre du Nord », beaucoup plus longue que les précédentes, avec 193 ri 27 chô (761 kil.).
trouve la salamandre gigantesque, Salamandra maxbna de Siebold, dont un individu vivant existe au Jardin des Plantes, à Paris.
Le nom du lac Biva, « guitare, » lui vient de sa forme d’abord elliptique, puis se rétrécissant brusquement de manière à figurer le mancbe de l’instrument. On le nomme aussi Omi, « mer d’eau douce. »
Le chemin que nous suivons est interrompu à diverses reprises par des aqueducs naturels, s’élevant à une hauteur de 3 à 4 mètres au-dessus de la plaine. Ce phénomène s’explique facilement. Le terrain est sablonneux, et les ruisseaux, charriant des matières en suspension, ont formé à la longue deux bourrelets; en même temps, le fond du lit s’exhaussait, de sorte que le petit cours d’eau a fini par dominer les terres environnantes. La prudence m’oblige à descendre au passage de ces levées : les ponts jetés par dessus sont tellement étroits, que la moindre déviation ferait culbuter ma voiture.
Maintenant nous contournons la rive méridionale du lac. La pluie a enfin cessé, et je puis admirer à mon aise la beauté de la nature dans ces lieux enchanteurs
A Séta, on passe, sur deux ponts réunis par un îlot, la belle et large rivière Yodo-gava, qui sert de déversoir aux eaux limpides du Biva. Une magnifique avenue de pins conduit à Zézé, village considérable, qu’une suite non interrompue de maisons réunit à la ville d'Otzu.
Voici la gare du chemin de fer : c’est le terminus de la plus longue voie ferrée du Japon. Son développement est de 130 kilomètres; elle part de Kobé et, par Ozaka et Kioto, réunit la mer au lac Biva. Nous passons devant la station sans nous y arrêter, et continuons notre course à travers des rues populeuses, jusqu’à un restaurant où le hasard me fait rencontrer un officier japonais qui m’adresse la parole en bon français. Je l’invite à partager notre repas :
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il accepte sans façon, et nous nous quittons, une heure après, fort bons amis.
Je vais ensuite visiter, au nord de la ville, les temples de Mydéra, bâtis sur les flancs d’une colline, au milieu d’un parc accidenté et planté d’arbres gigantesques. Là, on a érigé un obélisque en granit à la mémoire de 179 soldats, originaires de la province, tués lors de la rébellion de Satzouma, en 1877. De ce point, on jouit d’un superbe panorama.
Une autre promenade intéressante, aux environs d’Otsu, est celle de Karasaki, où l’on se rend pour admirer un pin colossal , qui projette horizontalement au-dessus du lac d’énormes branches soutenues par des étais. Cet arbre, vraiment extraordinaire, est célèbre dans tout le pays; il passe pour être contemporain de Jimmu-Tenno, premier empereur du Japon, qui mourut l’an 585 avant l’ère chrétienne.
Otsu, ancienne capitale des mikados au deuxième siècle, est maintenant une ville de commerce, peuplée de 18 000 habitants et chef-lieu du ken de Sigar. Par son chemin de fer et ses bateaux à vapeur, elle a conquis le monopole du trafic du Biva. Si, comme il en est question, l’extrémité nord du lac est reliée, par une voie ferrée, au port de Tsuruga sur la mer du Japoraç son importance ne fera que s’accroître; enfin, sa situation en fait le point de départ obligé de la grande ligne qui tôt ou tard réunira les deux capitales du Japon, Tokio et Kioto.
Au sortir d'Otsu, le Tokaïdo s’engage au milieu de montagnes couvertes de pins. C’est maintenant une large route, bien entretenue, et ne le cédant en rien à nos voies européennes.
A un certain moment, nous rencontrons une quantité de vieilles femmes, en costume de voyage et marchant par petites troupes, leur léger bagage sur lepaule. Elles re-
viennent de Kioto, où elles sont allées en pèlerinage dans je ne sais plus quel temple, consacré spécialement aux femmes âgées. Lorsque les bonnes dames s’aperçoivent que la vieillesse arrive à grands pas, elles entreprennent, de fort loin quelquefois, ce voyage, qui devra racheter leurs fautes passées ; et, désormais en règle avec leur conscience, elles retournent tranquillement mourir dans leur pays natal.
Le chemin longe pendant quelque temps la voie ferrée, qui finit par s’engouffrer sous un tunnel. Après avoir dépassé le village important d’Oïvaké, on gravit une dernière colline, puis redescendant graduellement à travers le faubourg d’Avata, habité par de nombreuses familles de potiers, ou arrive enfin à Kioto, par le pont de Sanjo.