CHAPITRE IX
DE KIOTO A KOBÉ 25-28 septembre.
Kioto. — Temples, théâtres et restaurants. — Oudji. — Nara. — Le grand Daiboutz. — Dernière étape en djinriksha. — Arrivée k Ozaka et Kobé. ,
Si l’on jette un coup d’œil sur le plan de Kioto, on croit reconnaître quelqu’une de ces vastes cités américaines, dont toutes les rues se coupent à angle droit, formant une infinité de carrés ou blocs de maisons, d’égale dimension. Pourtant cette ville n’est pas d’origine récente : fondée en 782 par Kouammou-Tenno, cinquantième empereur du Japon, elle resta, pendant onze siècles, la résidence des mikados. Depuis 1868, elle a été découronnée au profit de Tokio. Le nombre de ses habitants a considérablement diminué; il était autrefois d’un demi-million; aujourd’hui, on n’en compte plus guère que 250 000, et 300 000 au plus avec les faubourgs.
Tokio l’emporte maintenant par son activité industrielle, mais Kioto a conservé, mieux que partout ailleurs, les anciennes traditions de l’art. Ses porcelaines, ses tissus de soie et d’or, ses émaux et ses bronzes, sont justement renommés; c’est là que se trouvent les meilleurs ouvriers du Japon.
Kioto, que l’on appelle aussi Miako, « la Résidence », est située dans une plaine fertile, environnée de montagnes,
très rapprochées du côté de l’est. Au pied de cette barrière naturelle qui la sépare du lac Biva coule du nord au sud le Kamo-gava, petite rivière cherchant sa route à travers un lit de galets, plus large que celui de la Seine à Paris. Soit dans la ville meme, soit aux environs, on compte une infinité de temples bouddhistes ou shintoïstes; les plus remarquables se trouvent dans les quartiers du sud, et aussi à l’est, sur les pentes les plus rapprochées des collines.
Au premier abord, Kioto n’a rien de bien séduisant. La régularité parfaite de ses rues, propres il est vrai, mais peu animées et bordées de maisons basses, uniformément protégées à l’extérieur par des barreaux de bois, lui donne un aspect des plus monotones. Cependant cette première impression dure peu : Kioto, l’Athènes du Japon, renferme d’innombrables magnificences et ne tarde pas à exercer un charme puissant sur l’étranger qui la visite.
A notre arrivée, Takayama ne veut pas entendre parler d’hôtel. Il me conduit chez son beau-frère, M. Kitagava, qui habite avec sa famille une petite maison dans le quartier d’Agarou, au nord de la ville, non loin de l’ancien palais des mikados. Il paraît que nous sommes attendus et que l’on tient à me donner l’hospitalité. Je me laisse faire, — charmé de l’occasion qui se présente d’étudier de près un intérieur purement japonais.
J’assiste à la première entrevue de mon jeune compagnon avec les divers membres de sa famille, qu’il n’a pas vus depuis six ans : d’abord sa sœur, jeune femme de vingt ans, aux sourcils rasés, aux dents laquées de noir, selon la coutume des femmes mariées; son beau-frère, grand jeune homme à la figure ouverte; puis son oncle, sa tante, et enfin sa vieille grand’mère, bonne femme aux cheveux blancs, bien près de ses quatre-vingts ans, et qui pleure de joie en se prosternant devant son petit-fils. Car tout se passe exactement comme lors de la séparation dont j’ai été
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témoin entre le père et le fils, à Miyanoshita : mômes salutations jusqu’à terre, memes paroles banales et cérémonieuses, indéfiniment répétées, sans un serrement de mains, sans un embrassement. Ce n’est que plus tard, pendant la collation qui nous fut offerte, que la conversation me parut s’établir avec plus d’intimité.
Mon hôte est banquier et aussi prêteur sur gages, deux professions qui, au Japon, sont souvent exercées par la même personne. Sa maison est petite, mais très propre; de l’autre côté d’une petite cour, disposée en jardin avec paysages en miniature, se trouve un grand magasin blindé, couvert de terre et à l’épreuve de l’incendie : c’est là que sont renfermés les objets précieux appartenant au maître de la maison, et ceux qui lui ont été confiés par ses clients. On me fit passer en retue de fort belles choses, qu’on allait y chercher et que l’on reportait aussitôt. Je pus examiner ainsi de charmants netzké, sortes de boutons d’ivoire, de bois ou de métal, qui s’introduisent dans la ceinture pour la rétrécir; des makimono, rouleaux de dessins; des kakémono, stores; des mro , boîtes de pharmacie; des kadzouka , manches de couteaux; des foukousa , carrés de soie brodée; des bronzes, de vieilles laques d’or, etc. C’est l’usage, lorsque l’on reçoit un personnage de distinction, de faire ainsi défiler sous ses yeux les objets d’art que l’on possède. Celte exhibition remplace, au Japon, fè luxe de nos ameublements de salon. Chez M. Kitagava, comme partout au Japon, le mobilier était réduit à sa plus simple expression : sur une étagère basse, un vase destiné à recevoir quelques fleurs ; une table et trois chaises : voilà tout, et je crois bien que l’on s’était procuré ces derniers meubles à mon intention.
Assurément, j’étais le premier Européen reçu dans cette famille; de la part de chacun de ses membres, j’étais l’objet d’une curiosité sympathique et respectueuse. La bonne
vieille grand'mère surtout ne cessait de me sourire, ce qui est la suprême politesse des Japonais, et semblait partager son admiration entre son petit-fils et moi.
Après le dîner, qui nous fut servi par la jeune femme, et auquel prirent part seulement les hommes, l’oncle de Takayama, qui me paraît avoir une autorité prépondérante dans la maison, veut me faire lui-même les honneurs de Kioto. Nous partons pour le quartier des théâtres, brillamment illuminé, et dont les rues sont sillonnées par une foule joyeuse et animée. Nous entrons au théâtre des femmes : tous les rôles, même ceux d’hommes, sont remplis par des femmes fort bien grimées; seulement elles ne parlent jamais : elles font les gestes avec une grande précision, ainsi que les jeux de physionomie, tandis qu’un homme, placé dans une loge de côté, récite, eh variant les intonations de sa voix, le rôle de tous les acteurs. C’est toujours le même personnage qui continue à déclamer jusqu’à la fin de la pièce; il se démène comme un diable, et je ne sais comment il peut résister à une pareille fatigue.
La pièce est très dramatique : un fils, croyant venger son père, a tué sa mère par erreur. L’agonie interminable de la victime est représentée avec un réalisme effrayant. Ce peuple si policé, si doux en apparence, semble se complaire à la vue de scènes atroces; on ne fait grâce au public d’aucun détafi; ce qui, sur une scène française, exciterait l’horreur universelle, est ici souligné et accompli lentement, avec une cruauté incroyable; le tout entremêlé, sans rime ni raison, d’épisodes comiques.
Comme je l’ai déjà dit, il n’y a pas de réjouissance japonaise sans musiciennes et danseuses. L’oncle a tenu à bien faire les choses. Après le spectacle, il nous a menés chez un courtier où l’on nous a servi à souper, tandis qu’une demidouzaine de guéchas et de chanteuses exécutaient à notre intention leurs danses les plus gracieuses, avec l’accompa-
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gnement obligé du samicen, du koto 1 et du tambourin. C’est à Kioto que se trouvent les artistes les plus renommées en ce genre; elles sont célèbres dans tout le Japon pour leur talent et leur beauté, et, de fait, elles m’ont paru bien supérieures à celles que j’avais eu l’occasion de voir à Nagasaki.
Le lendemain, nous allons demander à la préfecture (Foutchô), ancien château de Nijo, la permission nécessaire pour visiter le palais du mikado. Malheureusement, c’est aujourd’hui dimanche; les Japonais, dans leur manie d’imitation, observent, avec toute la rigueur anglaise, le repos dominical : aucun employé n’étant à son bureau, je dois renoncer à la visite projetée.
Pour me consoler de cet échec, j’entreprends une tournée générale des tempifes; le nombre en est si considérable, que je me bornerai à citer les principaux :
Dans la partie méridionale de la ville, les deux grands monastères de Nishi Hon-gwan-ji et de Higashi Hon-gwan-ji, le temple de Honkokudji et celui de To-ji, avec sa pagode à cinq étages, haute de 53 mètres, non compris la flèche de bronze qui la surmonte.
Dans les faubourgs de l'est : San-giu-san-gen Dû, immense galerie renfermant un Bouddha colossal et 1000 statues dorées du meme dieu, toutes de grandeur naturelle et placées sur dix rangs de gradins. — Le monastère de Kennin-ji, avec ses grands et beaux jardins contenant les habitations des moines bouddhistes. — Le temple de Ghion, célèbre par son antiquité, et sa pagode entièrement peinte en rouge. — Maruyama, avec ses restaurants et ses élégantes maisons de thé. — Chi-on-In, grand et splendide édifice, fondé en 1211, mais détruit plusieurs fois par l'incendie et toujours reconstruit sur le meme plan. On y re-