‹ Un touriste dans l'extrême OrientChapitre 20 sur 41 · Sorte de harpe horizontale · texte numérisé non relu

Sorte de harpe horizontale

marque une énorme cloche du poids de 74 tonnes, fondue en 1633. Le hon-dô (salle principale) est la plus vaste construction de ce genre, à Kioto ; elle mesure 50 mètres de long, sur 42 de large et 28 m. 50 de hauteur. — Nan-zen-ji, avec ses beaux jardins et ses érables séculaires. — Kurodani, son cimetière peuplé de statues, et sa pagode d’où l’on domine toute la cité. — Shin-nio-dô, et ses admirables sculptures sur bois. — Yoshida, avec sa chapelle octogonale, peinte en blanc et en vermillon. — Gin-kaku-dgi, « le pavillon d’argent », le plus ancien des temples de Kioto.

Voilà une énumération bien longue; elle est loin cependant d’être complète, car le temps m’a manqué pour aller visiter les temples situés au nord et à l’ouest de la ville ; toutefois, je crois avoir vu les plus remarquables.

Cette journée si bien remplie se termina d’une façon non moins intéressante pour moi. Voulant rendre à mon bote la politesse que j’avais reçue de lui la veille, je l’avais invité à venir dîner au restaurant, avec toute sa famille, puis à passer le reste de la soirée au grand théâtre.

A six heures, nous partons tous en djinriksha ; nous sommes sept personnes, car la grand’mère aussi a voulu être de la fête. J’ai dit à Takayama que j’entendais être bien traité, mais absolument à la japonaise, comme, du reste, nous l’avions fait tout le long de la route.

Nous entrons au restaurant Minochiti, l'un des plus renommés de Kioto, et l’on nous donne une grande chambre, avec balcon sur la rivière. Une servante croit devoir m’apporter une chaise, mais à peine suis-je assis qu’elle s’effondre sous mon poids. Les Japonais, qui cependant travaillent le bois avec tant d’habileté, réussissent fort mal lorsqu’ils veulent confectionner des meubles européens. Peu désireux de renouveler l’expérience, je prends place sur les nattes, à côté de mes convives. Déjà quelque peu familiarisé avec le cérémonial japonais, je m’efforce de répondre aux poli-

DE KIOTO A KOBÉ

tesses qui me sont faites. Je commence par offrir le saki à chacun de mes invités, et comme, à chaque fois, ils me rendent leur tasse pleine et que je dois la hoire avant de la passer à un autre, je me trouve avoir vidé six tasses avant de commencer le repas; heureusement elles sont fort petites !

Voici, par ordre, le menu qui nous fut servi : confitures et fruits, toï sur le gril, omelette à l’anguille, carpe en matelote ( améni ), soupe aux herbes aquatiques, lotus aux anguilles (amo), poisson cru, petits oiseaux rôtis ( tsou rnoughi ), radis, cornichons, riz et saki.

Nous allons ensuite au théâtre (dojo). Il est huit heures; la première pièce est commencée depuis longtemps : nous arrivons juste à temps pour voir l’assassinat de la fin. La deuxième, à laquelle*je n’ai rien compris, représentait, à ce qu’il paraît, les amours d’un rossignol et d’une fleur de prunier. Quant à la troisième et dernière pièce, elle avait trait aux aventures d’un gotobé ou buveur de saki. L’acteur chargé du rôle principal était assurément un artiste de grand talent. 11 a épuisé le sujet en simulant les gradations successives de l’ivresse, ses divers caractères, et toutes les scènes possibles auxquelles elle peut donner lieu ; deux heures consécutives il est resté en scène, se livrant à toutes les contorsions imaginables et aux jeux de physionomie les plus extravagants, sans que ni lui ni le public pîrussent fatigués. Je commence à comprendre le théâtre japonais, tant méprisé des Européens, mais si populaire ici. Assurément il est bien supérieur à ce que j’ai pu voir autrefois du théâtre chinois, en Californie et au Pérou.

A minuit et demi, le spectacle est terminé. La bonne grand’mère, qui n'a perdu ni une bouchée au restaurant ni une grimace au théâtre, remonte gaillardement en djinriksha ; et, par une nuit étoilée qui me promet un beau temps pour demain, nous regagnons la maison de mon

E* COTTEAIJ.

hôte, au trot alerte de nos kouroumas, à travers les rues désertes et mal éclairées de la grande ville 1.

26 septembre. — A huit heures, je fais mes adieux aux braves gens qui m’ont reçu si cordialement. On m’a comblé de petits cadeaux ; de mon côté, j’ai offert aux dames quelques-uns de ces jolis rubans de soie crêpée, que j’ai rapportés d’Arimatsou. Je m’incline une dernière fois devant la grand’mère et toute la famille, réunie au seuil de la porte pour me voir partir; nous échangeons des sayonara affectueux.

A ce moment, Takayama me confie que son beau-frère sollicite la faveur de nous accompagner un bout de chemin, pour me faire voir quelques temples que je n’ai pu visiter la veille; j’y consens très volontiers. Je quitte, non sans regret, cette intéressante cité de Kiohvque j’espère du reste revoir dans quelques jours, car le bateau pour la Chine ne partant de Kobé que le 2 octobre, je pense bien avoir le temps de revenir ici par le chemin de fer.

Je pourrais, si je le voulais, arriver au terme de mon voyage en quatre heures; mais, par l’itinéraire que je me suis fixé, j’aurai encore deux longues journées en djinriksha pour me rendre seulement à Ozaka : c’est que je tiens à visiter Nara et ses temples célèbres. Le chemin direct oui y conduit est de 48 kilomètres; mais, avec un détour d’une douzaine de kilomètres, je pourrai voir divers points intéressants et la petite ville d’Oudji, située sur la rivière qui sort du lac Biva.

1. Si l’on veut savoir ce que m’a coûté cette petite fête, voici U note exacte de mes déboursés :

Dépenses au restaurant 8 yen 50 sen.

Places au théâtre, rafraîchissements, etc.. 4 yen 70 sen.

Total (7 personnes). ... 13 yen 20 sen.

Soit environ 40 francs, au cours actuel du yen papier.

On voit que l’on peut encore se divertir à Kioto, à bon marché.

DE KIOTO A KOBÉ

Après avoir traversé le pont de Sanjo, la route, se dirigeant droit au sud, passe devant plusieurs temples que j'ai visités hier; sur une longueur de plus de deux lieues, jusqu’au bourg de Fousimi, elle est bordée de maisons habitées en grande partie par des fabricants de poterie et de porcelaine commune.

Fousimi, peuplée de 23 000 habitants et que l’on peut considérer comme un faubourg de Kiolo, en est le port principal sur le Yodo-gava. Des bateaux à vapeur font un service régulier entre cette ville et Ozaka. C’est dans ses environs que fut livrée, en 1868, la bataille décisive qui mit fin au pouvoir des shoguns.

Nous quittons à cet endroit la grande route pour prendre le chemin d’Oudji, qui serpente sur le flanc d’une colline couverte de plantations de thé, dont les produits passent pour être d’une qualité supérieure 1 * * 4.

On redescend ensuite dans la vallée de l’Oudji-gava. En passant, nous visitons un fort beau temple nommé Obakousan, dont les piliers massifs, au nombre de quarante, sont en bois provenant de la Chine.

A Oudji, nous déjeunons dans une gentille yado-ya. La véranda de la chambre des étrangers est suspendue au-

1. La culture du thé est une des plus importantes et des plus lucratives de toutes les industries japonaises. On ne fabrique au* Japon que des thés verts, très parfumés, mais un peu âpres au goût. L’usage n’en est pas répandu en Europe; les Américains, au contraire, leur donnent la préférence sur les thés chinois.

La production, en 1878, a été de 35 millions de kilogrammes. Le commerce d’exportation s’accroit d’une façon étonnante : la quantité exportée, en 1880, est évaluée à 17 250 000 kilog.

La superficie des champs de thé augmente rapidement et augmentera encore, tant qu’il y aura des demandes de l’étranger. Les meilleurs thés viennent sur les versants des collines abritées du vent de la mer, qui sèche les feuilles et leur donne une mauvaise saveur.

Le thé commence à paraître sur le marché vers le milieu du mois de mai. Les qualités supérieures atteignent des prix très élevés, de $ à 8 yen (18 à 24 francs) la livre anglaise (453 grammes).

dessus des eaux limpides du large fleuve, qui s’écoulent avec rapidité.

Non loin de la ville est l’ancien temple de Bio-do-In, dont certaines parties fort curieuses remontent au onzième siècle, mais, sauf un bâtiment converti en école, il est abandonné : une eau verdâtre croupit dans les étangs sacrés, et tout le reste est dans un état de délabrement qui fait peine à voir.

M. Kitagava ne parle plus de retourner à Kioto. Par l’intermédiaire de son beau-frère, je lui fais observer que, puisqu’il nous a accompagnés jusqu’à Oudji, il peut bien aller jusqu’à Nara; et, de fait, il se décide aussitôt à continuer la route avec nous. On voit que les négociants japonais, voire les banquiers, ne se préoccupent pas outre mesure de leurs affaires , lorsqu’il Vagit de leurs plaisirs.

A Nagaïké, nous rejoignons la grande route qui, pendant plusieurs ri, longe une haute digue à travers une plaine bien cultivée, mais sans intérêt; puis elle redevient montagneuse.

Sur ces entrefaites, la nuit arrive, et c’est à neuf heures seulement que, au milieu de l’obscurité la plus complète et par d’abominables chemins de traverse, souvent barrés par des arbres énormes que le dernier typhon a déracinés, nous nous arrêtons enfin devant l'iiôtel Mounashino, sur les premières pentes de la colline sacrée, hors de la ville de Nara. Plusieurs fois, à la vue des sentiers que nous suivions, je me suis cru égaré, d’autant plus que les réponses ambiguës de Takayama étaient loin d’éclaircir la situation; et je crois bien que nous avons dû faire une bonne lieue de plus, toujours par suite de l’amour-propre excessif des Japonais, qui, dans la crainte de passer pour des ignorants, ne veulent demander aucun renseignement aux gens du pays. Quoi qu’il en soit, nos hommes ont fait aujour-

DE KIOTO A KOBÉ 197

d’hui au moins 60 kilomètres, dont la moitié dans de mauvais chemins.

L’hôtel où nous sommes logés reçoit quelquefois la visite de touristes européens; nous y trouvons des chambres séparées, des chaises et des tables, et enfin, ce dont j’avais grand besoin, un dîner plus réconfortant que d’habitude.

Nara a été la capitale du Japon sous sept empereurs, de 709 à 784, époque à laquelle le siège du gouvernement fut transporté dans la province de Yamashiro. La ville, aujourd’hui réduite à 21 000 habitants et simple chef-lieu du ken de Yamato, couvre à peine le dixième de la surface qu’elle occupait autrefois. Mais si Nara est tombée au rang d’une petite ville de province, si ses anciens palais n’existent plus, tous ses ^emples cependant n’ont pas été détruits; il lui en reste encore assez pour perpétuer sa gloire. Bien que tant soit peu blasé par les merveilles de Kioto, j’ai consacré toute une matinée à la visite de ses principales curiosités, qu’un long chapitre ne suffirait pas à décrire.

« Que dire de Nara! — s’écrie, dans son enthousiasme, un voyageur qui l’a récemment visitée. — Bien à plaindre sont ceux qui n’ont pas visité cette capitale du huitième siècle. Là, des collines enchanteresses dominent la vallée la plus pittoresque du monde et enserrent des ravins, où des mélèzes au sombre feuillage et des camélias aux vives couleurs ombragent les tombeaux et les temples des shoguns et des mikados. Les avenues qui leur servent de péristyles, bordées de milliers de lanternes de pierre, impressionnent l’âme aussi sérieusement que l’Escurial de Madrid, tandis que, quelques pas plus loin, de charmants cerfs se promènent en toute liberté dans ces bois sacrés et vous ramènent à la bonne humeur, dont il est impossible de s’éloigner longtemps dans l’empire du Soleil levant 4. »»

i. Jacques Siegfried, En voyage. — La nouvelle revue, 15 août 1882.

Le Todaïji mérite une mention particulière. Il contient une statue de Bouddha colossale, en bronze, plus gigantesque encore que celle de Kamakoura; elle a 16 m. 50 de hauteur et 82 mètres de circonférence. Le dieu est représenté assis sur une énorme fleur de lotus à double rang de pétales, également en bronze, les jambes croisées sous lui, la main droite levée à la hauteur de l’épaule, la gauche reposant sur le genou, la paume tournée en haut. Çà et là, on remarque des traces de dorure qui laissent supposer qu’autrefois le colosse était entièrement recouvert d’une couche du précieux métal. Il date de 749; la tête, détruite par un incendie et refaite à la fin du seizième siècle, est d’un moins bon style que le reste. D’autres statues plus modernes l’environnent, divinité? secondaires et gardiens à l’aspect féroce, armés de pied en cap; on y voit aussi des brûle-parfums et des vases de fleurs artificielles, en bronze.

Le Daïboutz de Nara cause certainement une grande impression au visiteur : on y retrouve l’expression de calme souverain et d’abstraction que comporte le type de Bouddha ; mais je le trouve inférieur à celui de Kamakoura, bien qu’il ait sept pieds de plus que ce dernier. Il est vrai qu’ici le colosse est abrité sous un grand bâtiment qui l’écrase, tandis qu?. son rival, exposé à l’air libre au milieu d’un gracieux paysage, produit un effet bien plus saisissant.

Les marchands de curiosités abondent à Nara ; on peut encore s’y procurer à bon compte d’assez jolis bibelots, mais les pièces exceptionnelles sont toujours chères, au Japon comme ailleurs.

A mon passage, une exposition d’art était ouverte autour du grand Daïboutz : parmi d’admirables bronzes niellés, des cloisonnés, des porcelaines et des laques de la plus haute antiquité, quel n’a pas été mon étonnement de voir une collection de timbres-poste !

DE KIOTO A KOBÉ

Un peu avant midi, je quitte J’hôtel, où nous laissons M. Kitagava se disposant à retourner à Kioto. Me voici en route, avec Takavama, pour notre dernière étape en djinriksha. Il nous reste encore 52 kilomètres pour atteindre Ozaka ; nous n’avons donc pas de temps à perdre.

Cependant je fais une courte halte au pied de la colline, pour visiter un petit temple octogonal, orné de peintures curieuses, et construit sur un monticule d’où l’on embrasse une belle vue sur Nara et sa riche campagne. Près de là se trouvent une antique pagode à cinq étages, et un pin gigantesque, dans le genre de celui de Karasaki. Je ne mesure pas moins de 25 pas, du pied de l’arbre à l’extrémité de l'une de ses énormes branches horizontales, soutenues par une infinité d’étais.

Nous traversons, sans nous y arrêter, les rues animées de la jolie ville de Nara, et nous retrouvons bientôt la campagne. Aux collines de la veille, couvertes de buissons de thé plantés en échiquier, succède aujourd’hui une immense plaine. Le riz et le coton en sont les cultures dominantes; on y voit aussi des bosquets de bambous, des champs de navets, de millet, de patates et de haricots. A chaque pas, on rencontre des travailleurs, traînant eux-mêmes de petites charrettes, ou bien pliant sous le poids de lourds fardeaux suspendus aux extrémités d’un long bambou, qu’ils tiennent en équilibre sur leurs épaules; d’autres plus fortunés se servent, pour transporter leurs récoltes, de petits chevaux de bât dont le sabot, au lieu d’être ferré, est garni d’une espèce de chaussure de paille qui, dans les chemins pierreux, doit être renouvelée deux fois par jour.

Le bétail est très peu nombreux au Japon, et presque tout le travail des champs se fait à l’aide de bêches et de pioches, comme notre culture maraîchère. Les engrais 1 sont

1. Le plus souvent, on se sert d’engrais humains et de déchets de

UN TOURISTE DANS L’EXTRÊlft; ORIENT

délayés et soigneusement versés au pied de chaque plante. Le riz est d’excellente qualité et d’un fort bon rapport pour les agriculteurs : il donne en moyenne le centuple de la semaille; son prix a décuplé depuis l’ouverture des ports.

Le temps est superbe ; nos djinrikis font allègrement leurs dix kilomètres à l’heure, sur une belle route bien entretenue. Au delà de Korivama. ville de 15 000 habitants, nous prenons à peine le temps de visiter Ho-riu-ji, l’un des sept grands monastères des environs de Nara. Il est cependant très ancien et d'un grand intérêt, mais ma curiosité est émoussée : quelle que soit leur magnificence, tous ces grands monuments de bois finissent par devenir monotones.

Parfois je rencontrais des hommes à peu près nus, courant sur la route, et chargés d’un léger paquet suspendu à un bâton. Je savais que ces gens étaient les facteurs de la poste. Or je me rappelle que ce jour-là, ayant remarqué l’un d’eux qui courait avec une rapidité vraiment extraordinaire, j’eus avec Takayama la conversation suivante : « En voilà un qui ne pourra pas aller bien loin de la sorte.

— Je vous demande pardon, monsieur, il ira jusqu’à Tokio.

— Je ne crois pas, mon ami; cet homme va jusqu’au village prochain, où il remettra ses dépêches à un collègue.

— Vousçvous trompez, monsieur; il courra ainsi jusqu’à Tokio. — Sans boire ni manger? — Oui, monsieur. » Puis il ajouta en se rengorgeant : « Vous ne savez pas de quoi les Japonais sont capables. » Or nous étions en ce moment à 600 kilomètres de Tokio.

Je cite cet incident, entre mille, pour donner une idée du degré de confiance que je pouvais accorder aux assertions de mon guide. Si j’avais noté toutes les réponses qu’il me

poissons. Sur les côtes de l’ile d’Yéso, le poisson est si abondant qu’on expédie dans les autres provinces des cargaisons de poissons pourris, pour fumer les terres.

Coureur de la poste

DE KIOTO A KOBÉ

fit pendant la quinzaine que je passai avec lui, je pourrais écrire un volume du plus haut comique. Takayama, c’est une justice à lui rendre, était un garçon honnête, intelligent, poli et bien élevé; de plus, il parlait parfaitement le français et était l’un des meilleurs élèves en droit de M. Boissonade; ce sera probablement, un jour, un magistrat distingué, peut-être une des lumières de son pays. Mais, comme guide dans le voyage que j’avais entrepris, il était absolument insuffisant. N’ayant pas voyagé, n’ayant jamais quitté les grandes villes, il ne connaissait rien aux choses de la campagne. De plus, il n’osait demander aucun renseignement à ses compatriotes, et répondait à mes questions les plus simples d’une manière tellement ambiguë, que j’avais fini par ne plus l’iqlerroger. Je me trouvais avec lui dans la situation d’un Japonais venu en France et qui, pour faire une tournée en province, aurait pris pour compagnon un jeune Parisien, bon élève dans un lycée quelconque de la capitale, mais n’ayant jamais franchi les fortifications. Ce dernier, assurément, serait peu capable de fournir aucun éclaircissement sur les usages de nos paysans et les cultures du sol; il commettrait à chaque instant de grosses bévues, qu’il jugerait sans importance a l’endroit d’un Asiatique. Et je suppose bien que Takayama, au fond de sa pensée, me considère, lui aussi, comme un de ces barbare y grossiers de l’Occident, auxquels on peut faire tout accroire. J’aurais certainement agi plus sagement en prenant à ma solde un guide de profession ; avec lui, j’aurais mieux vu le pays, j’aurais pu recueillir, sur les mœurs et coutumes des gens du peuple, bien des détails intéressants qui m’ont forcément échappé, et je n’aurais pas dépensé davantage. Dans tous les ports ouverts aux Européens, on trouve des interprètes disposés à vous accompagner dans l’intérieur pour un salaire modéré.

Après le village de Tatta, la route suit pendant longtemps

les bords très pittoresques du Yamato-gava, qu’elle finit par traverser pour s’élever quelque peu et redescendre ensuite dans une large vallée. Ce pays est superbe; je n’ai jamais vu plaine mieux arrosée, ni cultivée avec plus de soin. Des montagnes bleues bordent partout l’horizon.

Nous traversons Hirano, village curieusement fortifié. Sous les derniers rayons du soleil couchant apparaît vers le sud la grande pagode de Tennoji, qui nous annonce les approches d’Ozaka. Bientôt nous nous engageons dans les faubourgs de la grande ville. Nos hommes redoublent de vitesse, mais, comme ils ont la manie de ne jamais vouloir demander leur chemin, ils courent comme des fous,- s’égarent complètement et finissent par me ramener en rase campagne. Cependant je sais que le plan d’Ozaka est d’une extrême simplicité; ses rues sont presque aussi régulièrement tracées que celles de Kioto, et, comme l'hôtellerie que nous cherchons est sur le port, il s’agit toul bonnement de descendre, droit devant nous, l’une des nombreuses avenues rectilignes qui toutes vont aboutir aux quais du Yodo-gava. J’en avais fait l’observation à Takayama; mais un Japonais trouve toujours moyen de compliquer les choses les plus simples, et ce n’est qu’après deux heures de courses insensées, dans toutes les directions, que nous parvenons à découvrir Vhôtel Kamimassa, où, pour la dernière fois, je devais vivre à la japonaise.

Mon voyage en djinriksha était terminé; il avait duré dixsept jours, du 11 au 27 septembre. Pendant tout ce temps, nos hommes n’avaient eu que deux jours de repos, un à Nagoya, l’autre à Kioto. Ils avaient accompli, en ne comptant que le chemin effectué par terre, un trajet total de 614 kilomètres depuis Tokio jusqu’à Ozaka, ce qui donne une moyenne de 39 kilomètres par jour.

D’autres voyageurs ont obtenu des résultats beaucoup plus élevés. En 1880, un touriste italien, auteur d’une ex-

DE KIOTO A KOBÉ

cellente relation de voyage au Japon *, a parcouru 293 kilo* mètres sur le Tokaïdo, en six jours, soit 49 kilomètres par jour, avec les mêmes hommes tirant au trot une petite voilure chargée d’un homme et d une valise; et, après avoir constaté ce fait, il ajoute : « C’est un résultat non seulement extraordinaire, mais phénoménal, auquel j’ajouterais difficilement foi, si je n’en avais fait l’expérience par moi- même, d

Le voyage que je venais d’exécuter aurait pu s’accomplir encore avec beaucoup plus de rapidité si, au lieu de garder toujours les mêmes djinrikis, j’en avais changé sur la route; en ce cas. dix jours m’auraient suffi amplement.

Le lendemain, 28 septembre, je me dispose à prendre le train de huit heures du matin pour Kobé. J’espère y trouver des lettres, et aussi, je l’avoue, j’ai hâte de me reposer enfin dans un hôtel européen. Je reviendrai un autre jour, par le chemin de fer, pour visiter Ozaka.

Mes djinrikis, dont je viens de régler le compte et auxquels j’ai distribué quelques yen de plus, me conduisent à la station. Arrigato , sayonara! (merci, udieu I), s’écrient-ils en souriant et en se prosternant jusqu’à terre, tandis que je leur réponds de mon mieux par les mêmes paroles 1 2.

Takayama m’accompagne. Deux heures après, j’étais installé à l’hôtel des Colonies, petite maison tenue par un Français, M. Boudou. J’y trouvais, avec la civilisation européenne représentée par une jolie petite chambre, un lit et des meubles, un accueil cordial, un excellent déjeuner et d’aimables compagnons de table.

1. Giappone e Siberia. Note di Viaggio del conte Luchino dal \erme, ten‘c colonello di Stato Maggiore. — Milano; Ilœpli Ed. 1882.

Page 1