Littéralement : la Compagnie des Trois Diamants
du sommet de la montagne. Là s’élève, à 650 mètres audessus du niveau de la mer, le temple de la Lune — Mayasan. Sur la roule, on rencontre parfois des troupes de singes; l’ascension se fait en deux heures, à pied ou en kango, mais la chaleur est accablante, le chemin fort raide, et j’y renonce.
De retour à Kobé, j’allai visiter une manufacture où cinq cents femmes et jeunes filles sont employées à remuer, de leurs bras nus, les feuilles de thé dans des chaudrons chauffés à sec. Pour lui donner la couleur noire du thé de la Chine, on y ajoute une composition de chaux et d’indigo. Ce sont des Chinois qui surveillent les ouvrières, dirigent la manipulation et président à la confection des ballots.
Comme dans tous les ports de l’extrême Orient, les Anglais sont en majorité à Kobé; ils y ont un club très bien installé, avec beau jardin, pelouses vertes, cricket- g round, lawn-tennis , etc. Les affaires municipales sont gérées par une commission composée du préfet japonais, des consuls étrangers et de trois membres élus par la communauté.
La ville de Hiogo, par elle-même, présente peu d'intérêt; cependant le temple de Shinko-ji mérite d’être visité, à cause de son Bouddha colossal érigé au milieu d’un étang, où croissent des lotus. Près de là s’élève un curieux monument funéraire, remontant à la fin du treizième siècle; il repose sur un piédestal cubique et est composé de treize larges pierres carrées, disposées de manière à former un pilier ressemblant à une pagode.
J’ai reconduit Takayama à la gare du chemin de fer; il retourne à Kioto, où il passera quelques jours en famille; puis, la semaine prochaine, il reviendra s’embarquer ici pour rentrer à Yokohama et reprendre, sous la direction de M. Boissonade, le cours de ses études. En nous quittant, nous nous sommes serré la main à l’européenne, et je lui ai souhaité sincèrement bonne chance dans la vie. Si mon
jeune compagnon n’avait pas répondu entièrement à tout ce que j’attendais de lui, au fond je ne pouvais pas trop lui en vouloir : les Japonais voient toutes choses à un point de vue si différent du nôtre, qu’il doit leur être bien difficile de nous satisfaire complètement.
J’ai eu le plaisir de retrouver à l’hôtel des Colonies un touriste français, M. Ernest Michel, dont j’avais fait la connaissance un mois auparavant, à Yokohama. Comme moi, il avait quitté la France en mai dernier, et nous nous étions rencontrés au Japon, lui venu par l’ouest, voie d Amérique, et moi par l’est, à travers la Sibérie. Pour se rendre ici, il avait pris la voie de mer; maintenant il arrive des bains d’Arima, village situé dans les montagnes, à 24 kilomètres au nord de Kobé. Il me dit que les sources thermales sont à une température de 40°, que l’eau en est salée et assez semblable à celle de Royal, en Auvergne. Du reste, il revient enchanté du pays : nature splendide, nombreux cours d’eau, cascades, forêts de bambous et de sapins, paysages admirables, population simple, bonne, sympathique. Ses djinrikis ont fait des prodiges dans les chemins de montagne, défoncés par les dernières pluies.
Nous partons ensemble, un matin, pour visiter Ozaka. Le chemin de fer traverse, dans le voisinage de la baie, une plaine riche et populeuse, limitée au nord par de hautes collines. Le trajet, de 32 kilomètres, demande un peu plus d’une heure, y compris les temps d’arrêt à cinq ou six stations intermédiaires. Le service, confié uniquement aux indigènes, est bien fait, mais les vagons sont moins confortables que sur la ligne de Yokohama à Tokio.
A la station d’Ozaka, un employé de police, parlant anglais, vient à notre aide; il se fait expliquer l’itinéraire que nous voulons suivre, puis il appelle deux djinrikis, portant sur leur voiture des numéros en chiffres arabes, et leur , transmet minutieusement nos instructions. Ces préliminai-
E. COTTEAU.
res terminés, ceux-ci nous entraînent rapidement à travers des rues propres, bien tenues et pavées de briques posées de champ, sur lesquelles nos voitures roulent comme sur des dalles de marbre. Nous allions si vite que je redoutais à chaque instant quelque collision, à l’un ou à l’autre des brusques tournants que nos hommes franchissaient imprudemment, sans jamais ralentir leur allure.
Ozaka, port maritime de Kioto, est la deuxième cité du Japon par l’importance de sa population, qui n’est pas moindre d’un demi-million d’âmes. Elle couvre une superficie de 20 kilomètres carrés, sur les bords du grand fleuve Yodo-gava, qui, non loin de là, déverse à la mer, au moyen de plusieurs bouches, les eaux du lac Biva. Gomme Venise^ elle est sillonnée d’innombrables canaux qui ont nécessité, pit-on. la construction de 3500 ponts. Seulement, à Ozaka, presque tous les canaux se coupent à angle droit, et, par suite, la multitude des ponts élégamment courbés en dos d’âne produit un effet des plus pittoresques. Quelques-uns, jetés hardiment d’une rive à l’autre du Yodo-gava, sont extrêmement longs et d’une grande beauté.
Ozaka est une ville industrielle de premier ordre ; elle serait également une cité maritime sans rivale au Japon, si elle avait un bon port ; malheureusement, les bas fonds de sa radc^en interdisent l’accès aux gros bâtiments. Les jonques et les barques indigènes abordent toujours à ses quais, mais les navires européens sont forcés d’aller à Kobé.
On n’a entrepris aucuns travaux pour remédier à cet état de choses ; aussi l’ouverture des ports japonais au commerce international a-t-elle causé un grand préjudice à Ozaka. Cette dernière n’en reste pas moins une fort belle ville, très animée, essentiellement japonaise, et que bien des gens préfèrent même à Tokio.
La concession étrangère n’a pas répondu aux espérances 1
des négociants européens et américains ; elle est à peu près abandonnée, sauf par les missionnaires.
Vingt minutes après avoir quitté la station, nous arrivons à la Monnaie. Cet édifice, bâti par un ingénieur anglais, a été inauguré en 1871 ; les machines, primitivement destinées à Hong-Kong, ont été cédées au Japon par le gouvernement anglais et perfectionnées depuis, d’après les derniers systèmes connus. On y frappe des monnaies d’or, d’argent et de cuivre, avec une perfection qui ne laisse rien à désirer l. Ce bel établissement est parfaitement outillé et peut soutenir la comparaison avec n’importe quelle usine similaire d’Europe ou d’Amérique : 600 personnes y sont employées, parmi lesquelles on ne compte plus aujourd’hui qu’un seul étranger* un Américain. Tout se fait dans l’établissement même; la fabrication de l’acide sulfurique est une source de bénéfices importants pour le gouvernement.
Nous allons ensuite à l’arsenal, également tenu avec un ordre parfait; nous sommes guidés dans notre visite par un Japonais qui parle français. On y fond des canons de bronze et on y fabrique des fusils à aiguille, d’après un système inventé par un Japonais. Dans un nouveau bâtiment, on vient d’installer de grandes machines, construites en Allemagne, et destinées à la fabrication des canons de gros calibre.
En nous rendant au Château, nous nous arrêtons pour voir un détachement de troupes manœuvrer sur l’esplanade. Les soldats font l’exercice à la baïonnette, selon la méthode française, et d’un air tout à fait martial. Nous assistons au défilé : tout se passe correctement.
Ozaka est l’une des plus anciennes villes du Japon; sa
1 . La monnaie actuelle est, comme je l’ai dit, semblable à la nôtre. Elle se composait autrefois d 'obang et de shobang en or, longs, minces et de forme ovale, valant depuis 10 jusqu’à 450 francs; d 'itchibou rectangulaires en argent; et de tempo , pièces de cuivre ovales, avec, un trou carré au milieu.
fondation remonte au quatrième siècle de notre ère, et, pendant longtemps, elle a été ja résidence favorite des shoguns. Son château fort est le plus vaste de l’empire. Le palais qu’il contenait passait pour la merveille du Japon ; malheureusement il a été brûlé pendant la révolution de 1868. Il ne reste plus aujourd’hui qu’une double enceinte de fortifications de pierre, dont la masse imposante atteste la splendeur de l’édifice qu’elles étaient appelées à défendre. Ces murailles, vraiment cyclopéennes, se composent d’énormes blocs de granit, simplement ajustés et superposés sans ciment. J’en ai remarqué plusieurs, ayant au moins 10 mètres de longueur sur 4 à 5 de hauteur, avec une épaisseur de 2 mètres. Bien que les Japonais n’aient pas l’habitude d’employer la pierre dans leurs constructions, ils ont montré qu’à l’occasion ils étaient capables de remuer des masses colossales, tout aussi bien que les Égyptiens du temps des Pharaons.
Le fossé principal a 66 mètres de large et 2 kilomètres et demi de circuit. Les murailles, hautes de 16 à 18 mètres, sont gracieusement recourbées à la hase et flanquées aux encoignures de tours en forme de pagode.
Maintenant, cette forteresse est occupée par le quartier général de la division militaire d’Ozaka. En présentant sa carte à l’entrée, on peut obtenir la permission de la visiter. De la plate-forme centrale, sur laquelle s’élevait autrefois le donjon, on jouit d’une belle vue sur la ville immense et la campagne arrosée par d’innombrables cours d’eau, qui viennent se joindre au Yodo-gava; de l’œil, on suit le fleuve jusqu’à son embouchure et, dans le lointain, on distingue les hautes montagnes de la grande île d’Avadji, jetée comme une barrière à l’entrée du golfe d’Ozaka et le séparant de la mer Intérieure.
Dans une autre partie de la ville, nous visitons une fabrique d’indigo. La culture de cette plante est très répandue
au Japon, où il en existe plusieurs variétés. Elle est séchée, triturée, mise en cuve pendant un certain temps, puis réduite en pâte, et finalement en poudre. Ici, l’indigo sert à teindre presque toutes les étoffes ; le bleu végétal qu’elle fournit est la couleur de prédilection des Japonais.
Nous employons le reste de la journée à faire de longues promenades dans le quartier des affaires et des plaisirs. Sakaï-suji et Shin-saï-Bachi-suji sont les rues les plus coin* merçantes; elles traversent la ville en droite ligne, des quais du Yodo-gava au grand canal Dotom-bori, où se trouvent les théâtres, les baraques des saltimbanques et autres lieux de divertissements populaires. Le passage des ponts offre toujours de charmantes perspectives. Des établissements publics, de grands restaurants à plusieurs étages, construits sur pilotis, s’élèvent sur le bord des canaux. Une foule de gens prennent l’air sur les balcons; on déguste paisiblement, par petits groupes, le thé et le saki. L’air de béatitude de tout ce monde fait plaisir à voir; du reste, au Japon, tout est propre, tout est agréable à l’œil. Les sampans qui circulent sur les canaux sont tous construits en bois de sapin bien poli, auquel on a laissé sa couleur naturelle; ils sont garnis de nattes d’une propreté irréprochable, et plus engageants à mes yeux que les sombres gondoles vénitiennes. *
Il existe à Ozaka plusieurs temples fort beaux. Le plus remarquable, le seul du reste que j’aie eu le temps de visiter, est celui de Tennoji, qui occupe une vaste étendue de terrain au sud-est de la ville. Fondé au sixième siècle de l’ère chrétienne, il a été plusieurs fois détruit par l’incendie. Les bâtiments actuels, ainsi que la grande pagode à cinq étages, datent du dix-septième siècle. Entre autres choses intéressantes, j’y ai vu une petite pagode en métal, contenant 3 000 statuettes de Bouddha.
Un autre jour, je pris, à la gare de Kobé, un aller et
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retour pour Kioto. Cette ville est encore fermée aux Eurcn péens, qui ne peuvent y élire domicile et doivent se borner, en tout cas, à y faire de courts séjours. Mais, sur la présentation de mon passeport japonais, l’employé préposé au guichet ne fit aucune difficulté pour me délivrer un billet. Je n’aurais guère supposé, il y a une vingtaine d’années, qu’un jour viendrait où je monterais en wagon, à destination de l’antique et mystérieuse capitale des mikados, la cité sainte et inviolable des Japonais, sans plus de façons que si je prenais à Rouen un train pour Paris.
En sortant d’Ozaka, la voie ferrée remonte la vallée du Yodo-gava el, longeant à l’ouest le pied des collines, se maintient à une assez grande distance du fleuve La plaine est cultivée en rizières entremêlées de champs de daïko , espèce de rave particulière au pays et qui joue un grand rôle dans l’alimentation des indigènes. Cette racine atteint souvent un mètre de longueur. Du reste, les légumes japonais se distinguent des nôtres par leur taille gigantesque et leurs formes régulières.
Je remarque aussi des bambous isolés et soigneusement cultivés, pour leur faire produire des rejetons. Les jeunes pousses bulbeuses que l’on coupe, comme les asperges, à mesure qu’elles sortent de terre, sont mangées cuites ; elles ont le goût de l’artichaut.
De Kobé à Kioto, on compte 84 kilomètres, que le chemin de fer franchit réglementairement en 2 heures 26 minutes. Mon but, en revenant à Kioto, était de voir quelques fabriques, de flâner dans les rues commerçantes et enfin de visiter un bazar, où une société de marchands a exposé et misen vente les divers produits de l’industrie du pays. A mon premier passage, cet établissement était fermé à cause du dimanche.
Je savais à peine une vingtaine de mots japonais, mais, à la station, j’eus la chance de tomber sur un djinriki intel-
ligent, et je me tirai parfaitement d’affaire. Quand mon jargon anglo-japonais ne suffisait pas, j’avais recours aux gestes.
Au bazar, où je me rendis en arrivant, toutes les marchandises exposées sont à prix fixe et marqué. Depuis longtemps, les chiffres japonais n’étaient plus un mystère pour moi ; aussi je profitai de l’occasion pour faire quelques acquisitions, dans de bonnes conditions. C’est ainsi que je me procurai de fort jolis foukousa à 1 yen la pièce.
Près du bazar se trouve une fabrique où l’on tisse la soie et le coton. Le métier Jacquard est installé à côté des anciens métiers japonais. Les ouvrières que j’y vis étaient nues jusqu’à la ceinture.
Dans un autre quartier, je visitai la manufacture de porcelaine de Kinkozan, qui travaille principalement pour l’exportation. On y fabrique aussi le cloisonné en appliquant sur la porcelaine des parcelles de cuivre, ou bien en passant sur le métal le vernis porcelaine; puis on met au four, et le tout forme un seul corps. Les ornementations sont entièrement faites à la main. Pendant ces dernières années, il y a eu progrès sensible dans les dessins et les décorations. Toutefois on ne se sert nulle part de machinée, étrangères. L’argile est manipulée comme dans les temps les plus reculés; les vases sont faits au tour, mais le Japonais s’accroupit au lieu de s’asseoir, et tourne la roue au moyen d’un bâtonnet, au lieu de se servir de son pied, comme nos potiers.
J’employai le reste de mon temps en promenades à travers les rues les plus commerçantes. Les boutiques des libraires m’attiraient particulièrement, avec leur étalage de vieux bouquins illustrés, d’albums coloriés, de meisho (description de provinces) et autres curiosités bibliographiques. — Ikoura ? (combien?) — demandais-je au marchand, en lui désignant le livre que je venais de feuilleter. Il me
répondait ordinairement par un prix que j’étais loin de trouver élevé, mais que cependant je diminuais de moitié, et nous finissions presque toujours par nous entendre. Les commerçants japonais sont très accommodants; si l’oiïre que vous leur faites est par trop faible, ils se contentent de sourire, sans jamais se montrer de mauvaise humeur. Combien j’étais heureux, en cette circonstance, de n’être pas accompagné de mon jeune mentor, qui aurait cru déroger en m’aidant à marchander, et prétendait toujours qu’il n’était pas convenable pour un homme comme moi de discuter les prix !
Je revins à la gare, chargé de bouquins. Au moment où je mets ces notes en ordre, je regrette bien de n’en avoir pas pris davantage; car, parmi les livres achetés ainsi par moi à un bon marché fabuleux, il y en avait, comme je l’ai appris plus tard, plusieurs fort curieux et d’un grand intérêt pour les collectionneurs.
A sept heures et demie du soir, j’étais de retour à l'hôtel des Colonies, charmé de mon escapade.
Le lendemain, 1er octobre, il faut songer au départ. J’achète des photographies, j’emballe mes acquisitions et je ferme mes malles. Le Tokio-Maru , grand vapeur de la Compagnie Mitsou Bichi , vient d’arriver, et partira cette nuit pour Nagasaki et Shang-haï. Mauvaise nouvelle : à bord se trouvent 50 étudiants chinois, revenant d’Amérique ; toutes les cabines de première classe sont occupées, et, comme il n’y a pas de seconde classe sur ces bateaux, il faudra que je me contente de la troisième ( steerage ). Par bonheur, je ne serai pas seul; j’ai un compagnon d’infortune, M. Michel, qui part également pour Shang-haï.
Après un dîner fort gai, ncus prenons congé de l’excellente famille Boudou, propriétaire de l’hôtel des Colonies et des aimables pensionnaires de la maison; des uns et des autres, j’ai gardé le meilleur souvenir. Nous montons à
bord, et je passe cette première nuit un peu partout ; je finis par trouver un fauteuil vacant et je m’y endors.
2 octobre. — A cinq heures seulement on s’est mis en route. La matinée est fraîche ; le thermomètre ne marque que 13», mais le temps est clair et me permet de revoir, dans toute leur beauté, les splendides paysages de la mer Intérieure, que j’avais admirés cinquante jours auparavant.
Le Tokio-Maru est un grand et beau steamer à roues, avec machine à balancier. 11 n’est japonais que de nom; tout se fait à bord à l’américaine; le capitaine, les officiers, les mécaniciens sont tous citoyens des États-Unis ou bien Allemands. Gomme passagers de première, outre les 50 Chinois dont j’ai parlé, il y a une douzaine de ministres protestants avec leurs femmes et leurs enfants, des fonctionnaires anglais de Shang-haï qui viennent de passer leurs vacances au Japon, et quelques négociants; pas d’autre Français que Mgr Ridel, évêque de Corée, qui se rend à Nagasaki.
Heureusement il y a peu de monde à la troisième classe, ce qui me permet d’étendre ma couverture dans l’entrepont, sur une natte que me prête un boy japonais. Pour les repas, il a été convenu que nous les prendrions à la table des seconds officiers. M. Michel trouve tout cela bien peu confortable ; pour moi, je suis assurément mieux ici, en troisième, que naguère à la première classe des bateaux de l’Amour et de l’Oussouri.
Ce soir, admirable coucher du soleil : la mer, d’une belle couleur verte, est peuplée d’une infinité de jonques, débarqués et de sampans; de temps en temps, une sombre traînée de vapeur signale le passage de quelque petit steamer, qui disparaît bientôt derrière une île ou un promontoire volcanique. Le panorama, bien que changeant incessamment, reste toujours splendide. Dans celte ravissante
mer Intérieure, on dirait que tout a été créé pour le plaisir des yeux.
3 octobre. — A cinq heures du matin, le navire ralentit sa course : nous sommes dans le Bosphore japonais, et bientôt nous jetons l’ancre en face de Simonosaki. La ville, peuplée de 20 000 habitants, se développe gracieusement sur le rivage, au pied de hautes collines boisées. Le détroit n’a pas plus d’un kilomètre de large; il est très peu profond, semé de roches et sillonné de courants dangereux. La première fois, je l’avais traversé de nuit : je suis heureux de contempler aujourd’hui ce célèbre passage, magnifiquement éclairé par les rayons du soleil levant. En face, sur rîle de Kiusiu, on distingue, à la base des montagnes, une ville populeuse au-dessus de laquelle fument des cheminées d’usine.
M. Michel et moi voudrions bien aller à terre, mais le capitaine nous dit qu’il compte repartir dans une heure et que, d’autre part, nous ne pourrions débarquer sans un passeport spécial. Contentons-nous donc de la vue, fort belle d’ailleurs, que nous avons du pont du navire.
A sept heures, nous reprenons notre marche, toujours tortueuse. On sort du détroit, mais pour s’engager au milieu d’un archipel d’îles et d’îlots, où nous rencontrons un nombre infini de jonques attendant un vent favorable, pour pénétrer dans la mer Intérieure. Quelques heures après, on double la pointe septentrionale de Kiusiu. La côte de Hondo disparaît et nous faisons route au sud-est, à 6 milles de la terre, avec quelques îles en vue.
La température est sensiblement plus élevée qu’hier : un degré vers le sud a produit cette différence. A mon dernier voyage, nous avions franchi le détroit de Spex, entre Ilirado et la grande terre; celte fois, nous faisons un détour au large : c’est plus prudent, car il règne toujours dans ces parages des courants d'une violence extrême.
Vue prise de Simonosaki.
Il fait nuit close lorsque nous passons devant Papenberg; à huit heures, le Tokio-Maru est mouillé en rade de Nagasaki. Nous débarquons aussitôt, M. Michel et moi, avec le bateau de la poste que l’employé japonais met gracieusement à notre disposition : une demi-heure après, nous sommes à l’hôtel Bellevue, où nous attend enfin un bon lit.
4 octobre. — A Nagasaki, je me retrouve en pays de connaissance. Je suis heureux de revoir MM. Petersen et Muller, du télégraphe danois; je fais une dernière visite aux marchands d’images et de photographies. On m’a indiqué la demeure d’un vieux bonze, peintre de kakémonos et marchand de curiosités, et je me laisse encore tenter par quelques bibelots. La journée se passe bien vite. Il faut retourner à bord ; le départ est annoncé pour quatre heures, mais il en est près de six lorsqu’on lève l’ancre.
C’était à Nagasaki que, après une longue et pénible odyssée à travers la Sibérie, j’avais touché, deux mois auparavant, la terre promise du Japon : c’est là aussi que je la quitterai. Comme pour m’inspirer des regrets plus vifs encore, le temps est splendide; impossible de rever un plus beau paysage que la baie de Nagasaki au soleil couchant. Voici encore une fois Papenberg, puis les îles Goto, noyées dans la brume du soir. Charmant pays, adieu! ou plutôt au revoir, car j’espère bien qu’un jour il me sera donné d’aborder de nouveau à tes rivages enchanteurs I
5 octobre. — De Nagasaki à Shang-haï, on compte 460 milles (8o2 kilomètres). Le temps se maintient au beau ; la mer est absolument calme; nous filons 11 nœuds; demain dans la journée, nous serons en Chine. Les jonques, les embarcations si nombreuses dans les eaux du Japon, ont disparu; pas une voile en vue. Une haute terre s’estompe au nord, dans l’éloignement : c’est la grande île Quelpaert, dont le gouvernement de la Corée a fait un lieu d’exil; elle
est signalée de loin par ses montagnes, d’une altitude de 2000 mètres.
Des bandes de charmants enfants américains galopent sur le pont, surveillés par des bonnes chinoises ; l’une d’elles a de tout petits pieds et se donne beaucoup de mal pour suivre le turbulent troupeau confié à sa garde. Les mamans, étendues à l’arrière sur de longues chaises de rotin, lisent, causent ou flirtent avec les étudiants chinois ; ceux-ci, jeunes gens de dix-huit à vingt-quatre ans, sont tous vêtus à l’européenne; ils ont néanmoins conservé leur queue, dont ils ramènent l’extrémité dans leur poche, ce qui leur donne un air assez singulier. Ils jouent au whist ou aux échecs, touchent du piano, chantent, fument, prennent des grogs, lisent des romans anglais; en un mot, ils ont contracté toutes les habitudes américaines. On dit même que c’est pour cette raison qu’on les fait rentrer en Chine ; c’est sur un ordre venu de Pékin que tous ces jeunes gens ont été subitement rappelés; ils ont dû interrompre leurs études dans les différentes écoles et universités où leur gouvernement les avait envoyés, et revenir immédiatement dans leur pays. Ces étudiants forment l’élite de la jeunesse chinoise; ils avaient été choisis parmi les premiers numéros dans les examens de concours par tout l’empire. Le Fils du Ciel s’est aperçu que, en voulant former des ingénieurs, il formait aussi des républicains, et il y a mis bon ordre.
Dans la soirée, on aperçoit vers le sud un navire désemparé; le capitaine fait changer la route pour lui porter secours, s’il est nécessaire. C’est un brick allemand qui, en revenant de Vladivostok, a eu deux de ses mâts brisés par le dernier typhon. Maintenant il navigue avec un seul mât à l’avant et quelques voiles; il se rend à Amoy pour s’y faire réparer et nous répond par signaux qu’il n’a besoin de rien.
6 octobre , — Toujours beau temps : la mer est tellement calme que l’on pourrait se croire sur un lac. L’eau, hier d’un beau bleu, est devenue verte. Nous avons en vue, à bâbord, les premières terres chinoises : c'est l’archipel des îles Saddle, à 85 milles de Shang-haï.
La couleur de la mer change encore une fois; brusquement elle passe au jaune sale : c’est que nous sommes déjà dans le vaste estuaire du Yang-tsé-kiang. La côte reste encore invisible, mais les jonques reparaissent, rares d’abord, puis en grand nombre; elles sont plus grandes et plus massives que celles des Japonais, avec des voiles de couleur brune, carguées à l’aide de longs bambous. On jette la sonde sans discontinuer; dans ces dangereux parages, la profondeur moyenne n’est que de 10 mètres. Peu à peu, une ligne d’arbres se dessine à l’horizon, puis une côte basse : c’est la grande île de Tsoung-ming, qui s’accroît journellement par les apports du grand fleuve. Maintenant l’eau est tellement chargée de matières en suspension, qu’elle passe au rouge brun. Plus loin, la terre ferme nous apparaît, basse également et d’un aspect triste et monotone.
Depuis que nous naviguons dans les eaux chinoises, les étudiants ont repris leur costume national : petite toque noire, longue robe de soie de couleur claire, bleue, verte ou violette, pantalons de même étoffe, larges pantoufles à semelle épaisse, et l’indispensable éventail à la main. Ainsi vêtus, ils paraissent beaucoup plus grands qu’auparavant.
Voici les forts de Wousong; nous entrons dans la rivière Wang-pou, affluent du Yang-tsé-kiang. Comme la marée est basse, le Tokio-Maru jette l’ancre en face de Wousong, non loin de plusieurs grands bateaux à vapeur, parmi lesquels se trouvent deux navires de guéri e français. Nous sommes encore à une vingtaine de kilomètres de Shang-haï; un petit steamer vient nous chercher et nous conduit è
destination, après une heure et demie de navigation entre deux rives plates, absolument insignifiantes.
Que mon cher Japon est loin ! et quel contraste entre ces deux pays si voisins et que nous confondons souvent, mais bien à tort, dans notre pensée : la Qiine et le Japon!