CHAPITRE XII
PÉKIN
16 — 22 octobre.
Une semaine à Pékin. — La famille impériale. — Le Pé-tang. — La ville jaune, la ville tartare et la ville chinoise. — Les environs. — Excursion au Wan-shou-shang.
Les Chinois font remonter l’origine de Pékin à la plus haute antiquité; au douzième siècle avant notre ère, leurs annales mentionnent une ville nommée Ki, existant sur son emplacement actuel. Après bien des vicissitudes et des changements de nom, cette ville fut rebâtie sur un plan grandiose par Koublaï-Kan, petit-fils de Gengis-Kan, qui fonda la dynastie mongole des Yuen, et régna en Chine sous le nom de Che hou; c’est l’immense cité de Ksmbalik, décrite par le voyageur Marco-Polo. Toutefois, ce n’est qu’en 1409 qu’elle devint la capitale de l’Empire, et prit le nom de Pei-King 1 (Résidence du Nord).
Dix ans après, l’empereur Yung-lo construisit les murailles de la ville tartare; en 1544, les faubourgs du sud
i. L’appellation de Pékin a été vulgarisée en Europe par les missionnaires jésuites du xviic siècle. Les Européens continuent à l’employer, mais ce nom n’est connu en Chine que des personnes instruites; le peuple pour désigner Pékin dit simplement : Kingtcheng (la Présidence). Sur les cartes chinoises, Pékin est appelée Chun-tieufou.
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furent également entourés de remparts. Lorsque les Mandchoux, un siècle plus tard, s’emparèrent de Pékin, leur armée victorieuse s’installa dans la ville du nord, reléguant les vaincus dans celle du sud ; mais avec le temps, la séparation entre les deux peuples devint moins rigoureuse, et les différences de race s'effacèrent peu à peu. Toutefois, une notable partie du peuple a conservé le type mandchou, et, pour qui vient du sud, il est facile de reconnaître que les habitants de Pékin sont généralement plus grands et plus solidement charpentés que ceux des provinces méridionales, caractère qu’ils doivent évidemment au mélange du sang mandchou.
On n’est pas d'accord sur le chiffre de la population de Pékin; tandis que les uns l’évaluent à plus de 2 000 000, d’autres la réduisent à 500 000; chacun l’établit selon le milieu où il s’est trouvé. Les Européens qui, d’ordinaire, ne voient que les quartiers marchands, doivent se trouver au-dessous du vrai chiffre. Les missionnaires lazaristes, fixés depuis de longues années dans la ville et qui, par leur genre de vie, sont journellement appelés à en visiter les divers quartiers et à pénétrer dans l'intérieur des maisons, ne la croient pas inférieure à 1 500 000 âmes. L’un d’eux m’a certifié avoir vu souvent, par exemple, dans une maison de dix chambres, grouiller jusqu’à dix-huit famines, soit une moyenne de soixante personnes. Le gouvernement chinois, qui a publié quelquefois les résultats du recensement dans les provinces, a toujours fait exception en ce qui concerne la capitale.
La superficie de Pékin égale environ les quatre cinquièmes de celle de Paris; elle est exactement de 6 341 hectares. Mais ce vaste espace n’est pas entièrement habité; il y a beaucoup de jardins, de places vides, de masures en ruines et de palais déserts.
Pékin, bien que capitale de l’empire chinois, n’est pas le
chef-lieu de la province du Petchili; c’est à Pao-ting-fou, ville commerçante de 150 000 âmes, située à 150 kilomètres au sud-ouest, que siègent les autorités provinciales, le receveur général, le juge suprême et enfin le vice-roi Li-Hong-Tchang; ce dernier, pourtant, séjourne plus souvent à Tien-tsin.
Placée un peu au-dessous du 40e degré, à peu près à la même latitude que New-York, Pékin jouit d’un climat à températures extrêmes , offrant une grande analogie avec celui de la côte orientale de l’Amérique du Nord. De novembre à mars, le froid prédomine; en janvier et février, le thermomètre s’abaisse souvent à 20° au-dessous de zéro; toute communication par eau est interrompue pendant trois mois. Le printemps fait son apparition subitement; avril est chaud; en mai, on a observé 35° : c’est l’époque des ouragans. Juin est un assez bon mois; en juillet, commence la saison pluvieuse qui se prolonge jusqu’aux premiers jours de septembre, avec une chaleur atteignant parfois 40°. La seconde moitié de septembre et le mois d’octobre sont la meilleure saison : un ciel toujours sans nuage, des chaleurs tempérées dans la journée et des nuits fraîches, qui commencent à devenir froides à la fin d’octobre.
Pékin comprend deux grandes divisions : la ville tartare au nord, et la ville chinoise au sud. La première forme un carré presque parfait, écorné légèrement au nord-ouest, et dont chaque côté court exactement dans la direction des quatre points cardinaux; la seconde consiste en un rectangle dont l’une des grandes lignes est adjacente au rempart du sud, qu’elle dépasse un peu de chaque côté.
Les deux villes sont entourées de murailles formées d’une masse énorme de terre, reposant sur des fondations de pierre, et garnie d’un revêtement de briques. De 200 en 200 mètres, elles sont soutenues par des contreforts mas-
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sifs. Les murailles de la ville tartare sont plus élevées que celles de la ville chinoise; elles se terminent, à 15 mètres de hauteur, par une plate-forme dallée, large de 12 mètres. Seize portes donnent accès à cette double enceinte; chacune d’elles est surmontée de hautes et larges tours à triples toits, couverts de tuiles vernissées. La plus belle est la porte du milieu, Chien-men, qui fait communiquer les deux villes entre elles; elle est percée de trois entrées. L’aspect de ces fortifications colossales, et encore très bien conservées, est réellement imposant; leur développement extérieur n’est pas moindre de 33 500 mètres.
Au milieu de la ville tartare, se trouve la cité Impériale ou ville « jaune », qui en occupe environ la cinquième partie. Elle a la forme d’un carré irrégulier, limité par un mur de 11 kilomètres de tour et percé de quatre portes; c’est là que sont la plupart des édifices publics, les palais des fonctionnaires et les plus belles habitations.
Cette troisième ville en renferme une quatrième, absolument inaccessible, non seulement aux étrangers, mais encore aux sujets du souverain. Cette « Ville défendue » est le Palais impérial, qui est situé exactement au centre de Pékin. Dans son enceinte, vivent une dizaine de milliers de femmes, d’eunuques et autres familiers attachés au service personnel de l'Empereur et des membres de sa famille. Les palais, les jardins et les temples sont vieux de 600 ans et datent du temps des Mongols; ils ont tocs été conservés, sans aucun changement, par les empereurs Ming et mandchoux.
Le souverain actuel, Kouang-su, est âgé de 13 ans. L’empereur Hien-fong, mort en 1861, avait eu d’une concubine un fils qui succéda à son père sous le nom de Tong-tché, et éleva sa mère au rang d’impératrice. Celle-ci vit encore et est appelée Sy-tai-heou (impératrice occidentale) parce que, au palais, elle occupait le pavillon de l'Ouest, le second
en dignité; le premier pavillon, celui de l’Est, était occupé par l'épouse légitime de Hien-fong, véritable impératrice, dite Tong-tai-heou (impératrice orientale), laquelle n’a pas eu d’enfants et est morte en 1881.
Tong-tché étant mort perdu de débauches, en 1874, à l’âge de 20 ans et sans laisser d’enfants, sa mère, la Sytai-heou, en vue de prolonger sa régence, prit le fils du septième frère de Hien-fong, qui se trouvait être son propre neveu, et le mit sur le trône à l'âge de 4 ans. Cette proclamation, contraire aux lois fondamentales de l’Empire, est le résultat d’intrigues de palais et sert de prétexte aux mécontents, chaque jour plus nombreux, qui, en présence de l’avilissement et de la faiblesse du pouvoir central, discutent, au lieu de les exécuter, les ordres venus de Pékin. Les vice-rois des provinces tendent à se rendre indépendants, et les mandarins savent profiter du désarroi général pour pressurer le peuple et voler à qui mieux mieux.
En principe, l'empereur est le chef de la famille chinoise, et comme tel, maître absolu des personnes et des biens de ses sujets; il en est également le souverain spirituel. En Chine, il n’existe ni religion officielle, ni aucune hiérarchie religieuse subventionnée par l’Etat.
L’administration est sous la direction suprême d’un « Conseil Intérieur » composé de quatre membres, deux tartares et deux chinois, assistés de deux délégués du Hanlin ou Grand Collège, dont les fonctions consistent à examiner si tout ce qui se fait est bien conforme aux rites, et aux livres sacrés de Confucius. Sous les ordres de ce grand Conseil sont six ministères : personnel, finances, rites, guerre, justice et travaux publics Chaque titulaire est, en outre, surveillé par un membre choisi dans la Chambre des Censeurs publics, composée de 40 à 50 personnes, ayant le droit de présenter des remontrances.
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Depuis la guerre de 1860, on a institué le Tsoung-liyamen ou conseil chargé de l’exécution des traités avec les Européens. Le prince Kong, oncle de l’empereur régnant, en est le président; tous les ministres en font partie.
L’armée se compose spécialement de Tartares, mais les Chinois aussi peuvent devenir soldats, après un examen sur
Portrait de Li-Hong-Tehang.
le maniement des armes. Les forces impériales comprendraient sur le papier un total de 850 000 hommes, mais presque tous sont armés de lances, d’arcs et de flèches, ou bien d’un gros fusil à mèche. La plupart ne sont pas casernés, mais vivent chez eux en famille, employés à la police ou à des travaux publics. Il serait donc bien difficile à la Chine de mettre en ligne des forces considérables, même sur son propre territoire. Toutefois, dans certaines provinces, des
vice-rois intelligents ont pris à leur solde des officiers européens, chargés d’instruire leurs troupes qu’ils équipent avec des armes achetées en Europe. C’est ainsi que Li- Hong-Tchang1 possède déjà 4000 hommes convenablement armés et bien formés; cet exemple a été suivi à Shang-haï, à Canton et sur d’autres points. Les arsenaux de Tien* tsin et de Fou-tcheou fabriquent de la poudre, des fusils à aiguille et des canons; ils commencent aussi à construire des navires de guerre, pourvus de bonnes machines. La Chine ne s’est pas hâtée, comme le Japon, de reconstituer ses forces militaires sur le modèle européen ; elle ne procède que lentement dans cette voie et par changements graduels.
Il existe, à Pékin, deux petits hôtels tenus par des Européens. Le voyageur peut y trouver une hospitalité convenable et à un prix modéré, eu égard à la difficulté de se procurer les choses qui nous sont nécessaires. Comme on le sait, nous étions descendus à l’hôtel Evrard, à deux pas de la Légation de France, où nous nous rendîmes aussitôt après déjeuner.
En l’absence de notre chargé d’affaires M. Bourrée, alors à Shang-haï, nous sommes reçus avec cordialité par l’un des secrétaires, M. de Semallé, et par le premier interprète, M. Ristelhueber. La Légation française était autrefois un fou (résidence d’un prince du sang); elle occupe un vaste emplacement planté d’arbres, et renferme diverses constructions chinoises, plusieurs maisons européennes et une petite chapelle.
Notre premier soin, à notre retour à l’hôtel, est d’engager, moyennant une piastre par jour, un interprète nommé Barthélemy Ou ; c’est un chrétien tartare élevé par les La-
i. C’est ce même Li-Hong-Tchang, dont il a été si souvent question depuis, au sujet des affaires du Tonkin.
Pékin. — Porte dans le jardin de la Légation de France. E. COTTEAU.
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zarisles et ayant servi longtemps à la Légation de France; il a le grade de lettré chinois et, ce qui est essentiel pour nous, parle assez bien le français. Nous l’envoyons chercher une voiture pour nous conduire dans la ville Jaune, au Pétang, résidence des Lazaristes. J’avais hâte de voir mon compatriote auxerrois, Mgr Louis-Gabriel Deloplace, évêque d’Andrinople et vicaire apostolique de Pékin. J’avais aussi une lettre de Paris à remettre au P. Favier, également Bourguignon.
La voiture dans laquelle nous montons est pareille à celle qui nous a amenés de Tien-tsin. M. Michel et moi, nous asseyons dos à dos sur les brancards ; Barthélemy se lient dans le fond, sous la bâche, et le conducteur marche à coté de sa mule : c’est ainsi qu’on voyage en fiacre à Pékin.
La route est longue, et les chemins, en ville, sont tout aussi mauvais que dans la campagne. Nous suivons d’baord une rue solitaire qui longe le mur de la « Cité défendue ». Notre attention est absorbée par les trous, les fondrières et les profonds sillons creusés par les charrettes. Autrefois, les grandes artères étaient dallées; le marbre recouvrait les ruisseaux et dissimulait les égouts, qui s’étalent maintenant au grand jour, noirs et infects. Depuis longtemps on ne répare plus rien : en Chine, tout n’est aujourd’hui que délabrement et ruine.
Nous passons devant un mur élevé, entourant un grand jardin, dépendance du Palais impérial. Au milieu des arbres, on aperçoit les toits jaunes d’un temple : c’est là que, provisoirement, on a déposé le corps de l’impératrice de l’Est, Tong-tai-hcou, morte en février dernier et qui doit être enterrée en grande cérémonie à la fin de ce mois. De nombreux soldats sont chargés de veiller sur le cadavre; leur tenue ne diffère pas de celle des autres Chinois : une simple inscription sur le vêtement indique leur profession
militaire; ils ne portent point d’armes; leurs flèches et leurs lances sont rangées en faisceaux devant les tentes dressées sur le chemin de ronde extérieur; en cas d’incendie, des pompes sont préparées.
Plus loin, on traverse un magnifique pont de marhre, jeté sur un grand lac couvert de lotus, dont les rives sont embellies par des palais, des temples et des jardins. De ce point, on jouit de l’une des plus jolies vues de Pékin : vers le nord s’étend un très beau parc renfermant une colline artificielle, couverte de kiosques et de pavillons aux formes contournées; au sud, on distingue une grande partie du palais impérial lui-même, dont les diverses constructions sont toutes revêtues de tuiles vernissées, d’un jaune éclatant.
Un peu au delà du pont de marbre, notre équipage tourne brusquement, enfile une ruelle et s’arrête bientôt devant la porte du Pé-tang (église du Nord), principal siège des missions catholiques à Pékin. Nous avions employé une heure et demie pour faire ce trajet, qui, sur le plan, ne représente guère que le tiers de la longueur de l’immense ville.
Mgr Delaplace est en Chine depuis trente-cinq années; il a maintenant 63 ans, mais on ne lui donnerait certainement pas son âge. Parlant et écrivant le chinois comme un lettré, rompu aux fatigues des voyages dans l’intérieur, vigoureux au physique comme au moral, il fait de fréquentes tournées dans les chrétientés lointaines de son vicariat, jusqu’en Mongolie, et administre les quatre paroisses de la ville de Pékin, auxquelles se rattachent 8000 chrétiens 1 * * 4. Comme l’a dit
1. La province du Petchili est divisée en 3 vicariats qui se partagent
environ 85 000 fidèles. La Chine entière comprend 36 vicariats apos-
toliques, dirigés chacun par un évêque missionnaire. Ces diocèses sont partagés entre les Missions étrangères, les Lazaristes, les Jésuites, les Dominicains espagnols de Manille et les Capucins italiens. Le nombre
des catholiques indigèr.îs dépasse, dit-on, un million.
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si bien le baron de Hübner, c’est une des gloires de 1 apostolat moderne.
Je n’ai pas besoin de dire que je fus accueilli avec une bonté dont je conserverai éternellement le souvenir. Je souffrais alors d’une blessure au pied, simple écorchure négligée, qui s’était envenimée peu à peu sous l’influence du genre de vie que je continuais à mener, et menaçait de dégénérer en plaie. Mgr me conduisit, de l’autre côté de la rue, chez les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, qui me firent immédiatement un premier pansement; puis il exigea que, pour mieux me soigner, je vinsse loger au Pé-tang, et il m’installa dans une jolie chambre; par la même occasion, il offrit l’hospitalité à M. Michel.
Le terrain occupé actuellement par la mission catholique du Pé-tang a été donné au dix-septième siècle, par l’empereur Kang-hi, aux missionnaires jésuites. Ce qui attire tout d’abord l’attention, c’est une belle cathédrale de style gothique, bâtie sous la direction des Pères, à la même place que celle qui a été brûlée en 1864. Elle renferme un orgue construit à Pékin, quelques peintures, et de remarquables sculptures sur bois exécutées par les Chinois. La première fois que j’y entrai, je fus frappé de l’air de recueillement des fidèles indigènes, à genoux sur les nattes, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre.
La Mission, outre les habitations des Pères et le séminaire où l’on forme des prêtres chinois l, renferme une imprimerie, une bibliothèque et un musée d’histoire naturelle, fondation du savant abbé Armand David, qui, dans le cours de ses longs voyages dans l’intérieur, a recueilli une
1. Les protestants ont aussi leurs ministres, au nombre approximatif de 200 Anglais et 100 Américains; ils voyagent maintenant sans danger, avec leurs femmes et leurs enfants, dans toutes les provinces; mais les Chinois s’imaginent difficilement qu’un homme marié puisse être un prêtre.
foule d’objets intéressants. La section ornithologique, particulièrement riche, comprend des raretés et des spécimens uniques, appartenant surtout à la famille des faisans et à celle des oiseaux de proie. Quant à la collection de livres, elle est formée en partie des débris de l’ancienne bibliothèque des jésuites, malheureusement dispersée au temps des persécutions. On y voit encore nombre de beaux volumes, des atlas, de vieilles éditions hollandaises ornées de gravures, et de curieuses relations de voyages.
On comprend que, dans un pareil milieu, les heures s’écoulaient rapidement, et qu’il m’était facile de prendre mon mal en patience. J’employais une partie de mes loisirs à fureter dans la bibliothèque; puis, de temps en temps, je recevais la visite de Mgr Delaplace, du P. Favier ou bien du P. Provost. Tous, par leur situation, par leur expérience des hommes et des choses de la Chine, qu’ils habitent depuis nombre d’années et dont ils connaissent la langue à fond, étaient mieux à même que personne de me renseigner; ils se faisaient un plaisir de me donner tous les éclaircissements que je ne me lassais pas de leur demander. Avec Mgr Delaplace, la conversation, commencée sur Pékin, aboutissait infailliblement à sa chère Bourgogne, à cette petite ville d’Auxerre, où nous comptions beaucoup d’amis communs. Le P. Favier, l’homme universel, architecte, musicien, administrateur, etc., toujours plein d’esprit, aimable et serviable , me contait parfois des anecdotes fort curieuses sur les mœurs du pays. Je n’étais donc pas trop à plaindre, bien que j’aie éprouvé un cruel serrement de cœur, le jour où je vis partir mon compagnon pour une excursion de trois jours au Palais d’Été, aux tombeaux des Ming et à la grande muraille! Ma blessure allait beaucoup mieux, grâce aux soins assidus des Sœurs, mais il n’eut pas été prudent d’entreprendre une tournée aussi pénible, et je dus renoncer à accompagner M. Michel.
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Cependant ma réclusion n’était pas bien rigoureuse. Un jour auparavant, nous avions fait, sous la conduite de Barthélemy, une longue tournée dans la ville tartare.
Nous avons commencé par l’ancien observatoire des jésuites, qui se trouve dans la partie orientale de la cité, adossé aux remparts. Nous entrons d’abord, non sans de longs pourparlers avec le gardien, dans une petite cour de pauvre apparence, envahie par les mauvaises herbes. Là sont exposés deux planisphères célestes et un astrolabe; fort anciens et d’un volume considérable, ils sont supportés par des dragons d’un admirable travail. Je ne sais pas s’ils ont une grande valeur au point de vue scientifique, mais assurément, comme bronzes d’art, on ne peut rien voir de plus beau à Pékin et peut-être dans toute la Chine. Sur une terrasse dominant la muraille d’une hauteur de 3 mètres se trouvent une douzaine d’autres instruments, également en bronze et ciselés avec un soin merveilleux : ce sont ceux qui ont été exécutés sur des modèles chinois, sous la direction des jésuites, au dix-septième siècle. L’un d’eux, un grand azimuth, est un présent de Louis XIV à l’empereur Kang-hi. Tous ces bronzes, bien qu’exposés à l’air libre, sont dans un parfait état de conservation, ce qui doit être attribué au climat extraordinairement sec de Pékin.
De ce point élevé, le regard plane sur la ville, dont, alors seulement , on comprend toute l’immensité ; vue ainsi , elle paraît bien plus à son avantage. La colossale muraille se profile en ligne droite, à perte de vue, tandis qu’à nos pieds les toits des maisons basses disparaissent en partie sous les arbres d’une infinité de petits jardins, qui donnent à la cité elle-même l’aspect d’une forêt.
Non loin de l’observatoire, nous visitons le singulier établissement où les étudiants de la Chine entière viennent, tous les trois ans, subir leurs examens du second et du troisième degré. C’est un vaste emplacement clos de murs,
renfermant des rangées de petites cellules construites en briques 4, dans lesquelles les candidats au mandarinat préparent leurs compositions. Pour cela, ils restent enfermés pendant quatorze jours, sans pouvoir sortir, même la nuit; des surveillants leur apportent à manger et les empêchent de communiquer entre eux.
Notre charrette continue sa route cahin-caha, et, pendant une bonne heure, nous suivons une rue droite et large, fort sale, très mal entretenue, mais qui nous offre à chaque pas de curieux spectacles. A côté d’ignobles masures, on voit de magnifiques boutiques en bois sculpté et doré; des enseignes colossales, laquées et dorées, sont suspendues verticalement à des mâts dressés devant la porte; les façades sont ornées de grillages en bois découpé sur lequel on colle un papier transparent qui remplace nos vitres. Ces riches magasins sont généralement occupés par des pharmaciens, des débitants de thé ou de tabac, des marchands de meubles de mariage. Dans ces rues commerçantes on ne voit pas de belles maisons particulières; ces dernières se cachent dans des ruelles et sont toujours entourées de murs.
Nous rencontrons souvent de longues files de chameaux à deux bosses, chargés de ballots de thé et précédés d’un petit âne, monté par quelque Mongol à la large figure, au nez épaté. Voici un cortège de mariage : d’abord douze porteurs de grosses lanternes rouges, puis autant de musiciens armés de singuliers instruments ; l’un d’eux souffle de toutes ses forces dans un tube doré, qui ressemble assez à une énorme seringue et rend un son rauque. Derrière ces gens vient la chaise rouge de la mariée, hermétiquement fermée et dont les brancards reposent sur les épaules de huit porteurs.
4. On dit qu’il y en a 43 000 : c’est à peu près le chiffre qui est résulté de mes calculs approximatifs.
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Plus loin, une autre chaise s’avance, rapidement entraînée par quatre vigoureux coolies. Les portières abaissées nous laissent apercevoir un mandarin, que ses énormes lunettes rondes rendent parfaitement grotesque à nos yeux.
Une foule compacte se presse dans la rue. On vend des habits à la criée; des marchands ambulants promènent leur étalage; des bateleurs, des charlatans, débitent leur boniment; des mendiants, n’ayant pour tout vêtement qu’un lambeau de natte, spéculent sur d’affreuses plaies qu’ils étalent au soleil, mais avec peu de succès, car le Chinois a le cœur dur, et les souffrances de ses Semblables n’ont pas le don de l’émouvoir. Partout, des cuisines en plein vent nous envoient leurs senteurs nauséabondes.
La plupart des hommes fument dans de longues pipes, au tuyau en bois noir, et dont le fourneau de cuivre ne contient qu’une pincée de tabac; des enfants courent avec des allumettes enflammées, qu’ils offrent aux passants. Il n’est pas rare de rencontrer quelque grave bourgeois tenant à la main un petit bâton, sur lequel est perché un oiseau apprivoisé. C’est une distraction fort à la mode à Pékin : on se promène ici avec un moineau ou un serin, comme, à Paris, on sortirait avec sa canne.
Au croisement des rues principales s’élève presque toujours un arc de triomphe; mais qu’on n’aille pas s’imaginer un monument de pierre ou de marbre, dans le genre de ceux qui ornent nos capitales. Les arcs de triomphe de Pékin se composent simplement de quatre poteaux vermoulus, peints en rouge, soutenant un ou plusieurs toits relevés aux extrémités et couverts de tuiles vernissées.
Les Chinois arrosent les rues, mais d’une manière très imparfaite. On en jugera par ce simple détail : les ordures et les résidus de toute sorte sont jetés dans les ruisseaux mêmes où l’on puise le liquide destiné à asperger la chaussée; aussi l’odeur qui s’en échappe est-elle insoute-
nable. Comme il n’a pas plu depuis longtemps, une poussière noire et fétide nous saisit à la gorge. En somme, Pékin n’est qu’un vasle cloaque, et il faut être Chinois, c’cst-àdire avoir le nerf olfactif atrophié, pour vivre au milieu d’une pareille puanteur.
Si nous ouvrons de grands yeux pour voir ce qui se passe autour de nous, nous-mêmes sommes, en revanche, l’objet de la curiosité générale. Toutefois, je dois reconnaître qu’elle ne m’a pas paru aussi malveillante que certains voyageurs l’ont dit. Je crois qu’on a un peu calomnié le peuple de Pékin. Si nous mettons pied à terre, ce qui nous arrive assez souvent, nous sommes immédiatement entourés d’une foule qui s’en va grossissant. Or je n’ai jamais remarqué le moindre geste hostile, tout au plus quelques ricanements; il est vrai que je ne comprends absolument rien aux paroles que ces gens échangent entre eux et qui, très probablement, ne sont pas toujours à notre avantage. Je n’en demeure pas moins convaincu qu’un étranger prudent et patient peut, en temps ordinaire, circuler partout sans danger dans Pékin. Assurément nous ne sommes pas aimés, mais simplement tolérés. Un Chinois se croira toujours supérieur à un Européen, mais il ne manifestera pas ouvertement ses sentiments, et, si l’on recherchait les causes des conflits qui ont eu lieu, on verrait que, dans la plupart des cas, l’Européen a manqué de modération et a été le véritable agresseur.
Nous arrivons enfin au grand temple des Lamas, situé près des remparts du nord. Barthélemy parlemente avec le portier, qui d’abord refuse positivement de nous laisser entrer : 3 ou 4 tiao 1 finissent par adoucir le cerbère, et nous pénétrons dans une vaste cour. A la seconde enceinte,
1. A Pékin, le système monétaire n’est plus le même qu’à Shanghaï. Les sapèques sont plus grosses et mieux frappées; on n’en donne que 450 pour une piastre. La monnaie courante est le tiao , sorte de billet de banque qui vaut à peu près 45 centimes de notre mon-
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répétition de la môme scène; cette fois, notre guide s’en lire moyennant deux ligatures de sapèques, que les gardiens se partagent aussitôt avec une avidité scandaleuse.
La Grande Lamaserie, Yung-ho-kung, est un monastère de Mongols bouddhistes. Elle est habitée par plus d’un millier de prêtres ou lamas; mais, en ce moment, beaucoup d’entre eux campent sous la tente, près du corps de l’impératrice défunte, en l’honneur de laquelle ils disent des prières et offrent des sacrifices.
Nous en voyons une centaine se rendre processionnellement dans une vaste salle, où ils entonnent des litanies avec accompagnement de tambours et de trompettes. Ils sont vêtus d’une longue robe jaune; leur tête rasée est couverte d’une sorte de casque en soie, de même couleur et dont la forme exagérée rappelle la coiffure des classiques pompiers de Nanterre.
Parmi les objets dignes d’intérêt, nous remarquons deux superbes lions de bronze et un brûle-parfums de même matière, de 8 pieds de haut; des idoles couvertes de riches broderies de soie; des tapis du Thibet, des vases et des chandeliers en émail cloisonné, cadeaux de différents empereurs ; deux éléphants en bronze doré et enfin une statue colossale de Bouddha, en bois, haute de 21 mètres.
Après la religion, la philosophie : Confucius trône non loin de Bouddha. Dans l’enceinte consacrée à la mémoire du célèbre philosophe s’élèvent quelques beaux monuments abrités par des arbres plusieurs fois centenaires. Sous les portiques se dressent 240 tables de marbre, sur lesquelles sont gravées les œuvres de Confucius et de ses disciples. C’est là que les postulants au grade de « docteur
naie. Hors de la ville, le dollar mexicain perd une partie de sa valeur; les tiaos et les grosses sapèques n'ont plus cours. On doit se procurer des lingots d’argent et des petites sapèques de Tien-tsin, dont il tant environ 1200 pour représenter la valeur d’une piastre.
en littérature », le plus élevé de la hiérarchie, subissent leur dernier examen. En commémoration de ce concours, qui n’a lieu que tous les trois ans, on érige chaque fois une tablette de pierre, qui conserve à la postérité les noms des candidats admis. Les plus anciennes inscriptions remontent à la dynastie mongole, de sorte que Pékin offre l’exemple, unique au monde, d’une académie possédant une liste complète et non interrompue, depuis cinq cents ans, de tous ceux auxquels elle a conféré un diplôme.
Je tenais à remettre moi-même au docteur Fritsche, directeur de l’observatoire astronomique européen à la mission russe du Pé-kouang, une lettre qui m’avait été confiée par un de ses amis dont j’avais fait la connaissance à Ekaterinbourg, au mois de mai dernier. Pour nous rendre chez lui, il nous faut gagner l’angle nord-est de la ville. Dans cette direction, le sol est couvert de ruines au milieu desquelles notre voiture n’avance que difficilement. Décidément Pékin est une bien grande ville, car, sur le plan que nous avons entre les mains, la distance paraît courte, tandis qu’en réalité elle est terriblement longue. Enfin, après avoir erré longtemps à travers des terrains vagues et des quartiers déserts, nous parvenons, non sans peine, à trouver le docteur, qui nous reçoit cordialement. Toutefois nous ne restons chez lui que peu d’instants : le soleil vient de se coucher, et la nuit s’approche. Nous nous remettons en route, et enlin, à huit heures du soir, par une obscurité profonde, nous rentrons au Pé-tang, où l’on ne nous attendait plus, car personne ne se risque guère la nuit dans les rues de Pékin, les Européens encore moins que les Chinois. Après cette fatigante journée, nous étions véritablement heureux de retrouver, au couvent lazariste, bon accueil, bon souper et bon lit.
Un autre jour, je dirigeai ma promenade vers la partie sud de la cité. En face du rempart qui sépare les deux
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villes, près de la porte de Chun-chi-men, se trouve la plus ancienne des quatre églises catholiques de Pékin, le Nantang (église du Sud). C’est l’ancienne cathédrale portugaise. Elle a été achevée en 1601 ; son architecture est remarquable, bien que les ornements baroques abondent, selon le goût de l’époque. Devant la façade se dressent deux superbes tables de marbre sur lesquelles sont gravées, en chinois et en tartare, des poésies composées par l’empereur Kang-hi, en l’honneur du christianisme.
Il existe, au Nan-tang, une congrégation de sœurs chinoises, qui font l’école aux enfants et dirigent un orphelinat. Elles sont habillées et coiffées comme les autres Chinoises : blouse et pantalon bleus, gros chignon traversé d’une lame d’argent. C’est une création récente de Mgr Delaplace, qui n’a eu qu’à s’en louer sous tous les rapports.
Je visite aussi, toujours au Nan-tang, l’hôpital tenu par les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Je les ai vues panser d'horribles plaies et soigner avec le même dévouement tous les malades, quelle que soit leur religion. J’ai assisté à l’agonie d’un pauvre diable, tué par l’abus de l’opium. La pharmacie est parfaitement tenue; les Sœurs distribuent, journellement et gratuitement, des médicaments à tous ceux qui se présentent.
Je suis sorti réellement ému de tout ce que je venais de voir : si l’on songe que la plupart de ces saintes filles appartiennent aux classes élevées de la société, et qu’elles ont volontairement renoncé aux joies de la famille et aux plaisirs mondains, pour mener une pareille existence et venir s’enterrer vivantes au fond de la Chine, il est impossible de ne pas éprouver pour elles un sentiment de res* peclueuse admiration.
Après cette intéressante visite, je parcours la ville chinoise. M. Michel étant parti et Barthélemy l’ayant accompagné, je suis seul avec le charretier qui conduit ma voiture*
Cet homme ne parle pas un mot de français, mais, aidé de mon plan, je le dirige par gestes où je veux aller.
Je suis d’abord une longue avenue qui conduit au carrefour des exécutions, puis je m'engage dans un dédale de ruelles commerçantes, dont chacune a sa spécialité : ici, c’est la rue des bouchers; là, celle des porcelaines; ailleurs, celle des marchands d éventails. Une des plus intéressantes est la rue des libraires, qui conduit à celle des marchands de curiosités. Chemin faisant, je remarque de beaux magasins, mais les objets les plus précieux ne sont jamais en montre : ils sont tenus sous clef, dans l’arrière-boutique, et on ne les fait voir qu’à l’amateur sérieux. J’arrive ainsi à un bazar couvert, où l’on vend principalement de menus objets, des bijoux, des pipes, des jouets d’enfants, des fleurs artificielles et même des photographies; ces dernières sont chères et mal faites, en un mot, bien inférieures à celles des Japonais.
Je passe sur le fameux pont des Mendiants : il est en marbre, et divisé dans le sens de sa longueur en trois parties, séparées par des balustrades. Cet endroit est, depuis un temps immémorial, le rendez-vous d’une foule hideuse et affamée; cutte cour des Miracles de Pékin dépasse en horreur tout ce qu’on peut imaginer; j’y ai vu un enfant absolument nu, agonisant, la tête sur un pavé : les Chinois passaient, indifférents; personne ne s’est dérangé pour lui porter secours.
Au delà de ce lieu sinistre commence une large avenue qui a dû être autrefois fort belle; mais aujourd’hui les dalles qui la recouvraient ont en partie disparu, et celles qui restent sont tellement disjointes que les voilures sont réduites à cheminer à côté, sur l’emplacement qui servirait chez nous de trottoirs. L’encombrement est à son comble : ânes, chameaux, fiacres, portefaix, marchands ambulants, restaurateurs en plein air, nous disputent le passage; en
Pékin. — Le pont des Mendiants
PÉKIN
maints endroits, ma voiture ne peut plus ni avancer ni reculer. Cependant nous finissons par atteindre, vers l’extrémité sud de la ville, une grande place poussiéreuse qui s’étend, nue et déserte, entre deux terrains clos de murs élevés : à droite, c’est le temple de la Terre ou de l’Agriculture; à gauche, le temple du Ciel. Je me dirige vers ce dernier; la porte est ouverte, et je prépare déjà les tiaos destinés à apaiser le gardien. Mais celui-ci a bien vite reconnu un étranger; à mon approche, il ferme brusquement la porte, et mes objurgations restent sans réponse. Au temple de l’Agriculture, répétition de la même scène. J’ai appris plus tard la raison de ce refus, qui m’avait étonné tout d’abord, car je savais qu’en Chine il n’y a guère de consigne qu’on ne parvienne à forcer, au moyen d’un pourboire : un homme s’étant pendu récemment dans l’enceinte sacrée, les anciens gardiens avaient été exilés, et, en installant les nouveaux, on les avait prévenus qu’ils auraient la tête tranchée, si pareil fait se reproduisait.
Avant de regagner le Pé-tang, je passai par la légation russe, où j’avais à remettre une lettre au chargé d’affaires, M. Koyander. Elle est parfaitement installée au milieu d’un beau jardin, non loin de la légation française, où je me rends ensuite. Je trouve le péristyle de la maison de M. de Semallé converti en un bazar improvisé. Les marchands de bibelots de Pékin ont l’habitude de venir ainsi étaler, à de certaines heures, des objets plus ou moins curieux qu’ils colportent ensuite de légation en légation. C’est un sujet de distraction pour les diplomates étrangers; ils en usent, car ici, en fait de distractions, on n’a pas beaucoup de choix.
Le lendemain, je passai la journée entière au Pé-tang. J’en profitai pour visiter en détail le séminaire et les écoles des Lazaristes, ainsi que les établissements dirigés par les Sœurs. Ces dernières élèvent 300 petites filles et 100 petits
E. COTTEAU. 18
garçons de tout âge ; on leur apporte souvent des nouveaunés, dont elles se chargent également. C’est un plaisir de voir tout ce petit inonde, proprement habillé, jouant et babillant dans les cours, ou bien travaillant silencieusement dans des salles bien aérées. Les petites filles exécutent de charmants travaux de broderie, sous la direction de leurs compagnes plus âgées. Les Sœurs ont aussi un pensionnat, un externat, et une pharmacie leur permettant de soigner un grand nombre de Chinois qui viennent journellement frapper à leur porte. Elles m’ont raconté qu’un vieux bonze (prêtre bouddhiste), affligé d’une plaie dégoûtante, venait régulièrement, depuis un mois, se faire panser chaque matin. En somme, leur maison est parfaitement tenue et fait le plus grand honneur à la mission.
Cependant, grâce aux soins que je recevais, ma blessure au pied était en bonne voie de guérison. Aussi, comme je m’étais cru obligé, par mesure de prudence, de renoncer à accompagner M. Michel dans sa longue et fatigante excursion à la grande muraille, je résolus de consacrer au moins une journée à la visite des environs immédiats de Pékin. Mgr Delaplace me traça mon itinéraire et donna ses instructions au voiturier, qui était un de ses catéchumènes.
Le 21 octobre, à huit heures du matin, je franchissais l’une des trois portes occidentales de la cité tartare ; un quart d’heure après, j’arrivais à une grande ferme, appartenant aux Lazaristes. Les Pères y entretiennent une centaine d’orphelins et, tout en les employant à des travaux agricoles, leur apprennent divers métiers. J'ai vu là de florissantes cultures, irriguées au moyen de norias, et un grand jardin potager, où prospère une espèce de chou, particulier au nord de la Chine, excellent et de taille colossale. Il y a aussi des vignes qui produisent de très bons raisins, avec lesquels on fabrique un vin capiteux, dont le goût rappelle celui du vin d’Espagne. Du reste, à Pékin, les fruits sont
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très savoureux; ta kaki 1 est plus gros et meilleur qu’au Japon; il en est de même des pommes et des poires. J’ai eu l’occasion d’apprécier une variété de poire fondante, inconnue en Europe, et dont la saveur rappelle celle du coing. Enfin, le miel est délicieux, et blanc comme la neige.
A côté de la ferme se trouve le cimetière portugais, l’un des trois cimetières catholiques des environs de Pékin; il ^remonte au commencement du dix-septième siècle. On y voit les tombes des premiers missionnaires venus en Chine; les plus remarquables sont celles des PP. Ricci, Shaal et Verbiest, principaux fondateurs du christianisme dans l’em pire du Milieu. L’ensemble de ces tombeaux présente un aspect réellement imposant. Au temps des persécutions, les Chinois les ont toujours respectés, probablement à cause des attributs bouddhistes qui se trouvent reproduits sur plusieurs de ces monuments funéraires.
Je me remets en route. La campagne, arrosée par des eaux limpides, est plus intéressante que celle de l'est, que j’ai traversée en venant de Tien-tsin. Après avoir passé devant le temple des Cinq-Pagodes, on arrive à Haï-tien, populeux village, à 3 kilomètres au sud du Yuen-mingyuen (Palais d’Été). Laissant de côté le chemin qui y conduit, nous obliquons à l’ouest, dans la direction du parc et des temples de Wan-shou-shan. Pendant quelque temps, on suit une chaussée dallée, longeant un canal sur lequel est jeté un pont de marbre, en dos d’âne, aux formes exagérées et bizarres. Un peu plus loin, nous arrivons à la porte du Wan shou-sban (Montagne des dix mille siècles), devant laquelle sont placés deux superbes lions de bronze.
1. Le kaki (Diospyros Kaki ) est un arbrisseau ayant pour fruit une baie globuleuse et charnue, de la grosseur d’une pomme, qui mûrit à la fin de l’été et prend alors une belle couleur jaune orange ou rouge cerise. En Chine et au Japon, il en existe de nombreuses variétés; on le trouve dans tous les jardins.
Les gardiens mal vêtus qui se trouvent dans le voisinage me laissent entrer sans difficulté. Le parc comprend dans son enceinte une colline autrefois couverte de constructions ornementales, qui ont été incendiées, en 1860, par les troupes alliées de la France et de l’Angleterre. Après avoir traversé des cours bordées de maisons en ruines, franchi des amoncellements de briques et de poutres à demi consumées, on se trouve sur la rive d’un joli lac, qui vient baigner la base de la montagne, du côté du sud. A chaque pas, on rencontre quelque objet digne d’attention : ici, c’est un énorme rocher, dressé sur un piédestal de marbre; plus loin, des tables de pierre couvertes d’inscriptions, des colonnes délicatement fouillées; ailleurs, de gros arbres croissant dans de gigantesques vases de bronze.
J'arrive ainsi au pied d’une haute terrasse, que l’on gravit au moyen d’un superbe escalier. A droite et à gauche existaient plusieurs grands temples, dont il ne reste plus que des murs branlants et des amas de débris de tuiles vernissées. Parmi ces ruines, je ramasse deux ou trois échantillons que je me propose de conserver comme souvenir. Les gardiens qui m’accompagnent me font signe de les jeter, s’efforçant de m’expliquer qu’il est défendu de rien emporter; mais, en même temps, ils se mettent à la recherche d’objets mieux conservés et me rapportent triomphalement plusieurs tuiles surmontées de chimères, à peu près intactes; puis ils les cachent sous leurs vêtements, et, d’après leur pantomime, je comprends qu’ils me proposent de les porter à ma voiture, en échange d’un certain nombre de sapèques : ce qui fut fait à notre satisfaction réciproque *.
Au sommet de la colline existe un petit temple encore
1. Aujourd’hui, ces briques authentiques du Wan-shou-shan, vieilles de plusieurs siècles et d’un certain mérite artistique, figurent honorablement dans la collection céramique de mon frère, à Auxerre.
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assez bien conservé et entièrement recouvert de briques émaillées. C’est là que je m’installai pour déjeuner, avec des provisions apportées de Pékin. J’avais sous les yeux un admirable panorama : en face, à une quinzaine de kilomètres dans la direction du sud-est, je distinguais parfaitement l’immense quadrilatère de Pékin, avec ses principaux monuments, les tours de ses pagodes et les grandes lignes de ses remparts; plus près, à l’est, je dominais le Yuen-ming-yuen , entouré de murs et semblable à une forêt. Vers l’ouest, la vue est bornée par une chaîne de collines, aux sommets couronnés de temples et de pavillons; du côté du nord, elle embrasse un chaos de montagnes dénudées, aux pics aigus, brûlées par le soleil, au milieu desquelles se creusent de profondes vallées qui remontent vers la grande muraille et conduisent aux hauts plateaux de la Mongolie. Enfin, à mes pieds, s’étend un beau lac couvert de lotus; une île artificielle, sur laquelle on a bâti un temple, est réunie à la terre ferme par un magnifique pont de 14 arches, aux courbures élégantes.
Je suis très satisfait de mon guide ; bien qu’il ne parle que le chinois, nous nous comprenons suffisamment par signes. Au retour, il me fait prendre un autre chemin. Nous visitons, en passant, le temple de la Grande Cloche (Ta-chang-sou), construit en 1578. La cloche que l’on vient y admirer date du commencement du quinzième siècle; elle a 5 mètres de hauteur et est couverte, au dedans comme au dehors, d’inscriptions en relief, tirées des livres bouddhistes. On dit que c’est la plus grande cloche du monde : je la crois cependant moins grosse que celle que l’on voit au Kremlin, à Moscou, mais cette dernière est brisée, tandis que la cloche chinoise est intacte.
Nous franchissons l’ancien mur de terre, encore parfaitement visible, qui, sous la dynastie mongole, limitait au nord la cité, à 3 kilomètres au delà des remparts actuels,
et nous rentrons dans la ville tartare par la porte de la Victoire (Ti-cheng-men). A cinq heures, j’étais de retour au Pé-tang, fort satisfait de mon excursion.
22 octobre. — M. Michel est rentré hier soir, très fatigué, mais ayant vu des choses intéressantes. Comme nous devons partir le lendemain, nous allons dans la journée faire notre visite d’adieu à la légation française et nous promener une dernière fois en ville. Parfois nous sommes obligés de faire d’immenses détours, faute de pouvoir traverser les chaussées qu’une foule d’ouvriers sont occupés à construire et à couvrir de sable jaune, couleur impériale. Cette sollicitude inusitée pour le service de la voirie me frappe d’étonnement; mais Barthélemy m’explique que la route, à laquelle on travaille si activement, n’est nullement destinée au public : elle ne doit servir qu’une fois, et seulement pour le transport des restes de l’impératrice défunte. Entre autres idées superstitieuses, les Chinois attachent une grande importance à ce que le corps conserve toujours, après la mort, une position parfaitement horizontale ; c’est pourquoi on édifie, à grands frais, une avenue bien nivelée, depuis le palais jusqu’à Toung-ling, sépulture de la famille impériale, à 130 kilomètres de Pékin. Construire une route uniquement pour un cadavre, et ne jamais combler une ornière dans les rues les plus fréquentées d’une ville de plus d’un million d’âmes, voilà qui est assurément bien chinois!
Le hasard me mit à même d’assister à une répétition des manœuvres qui doivent s’exécuter le jour de l’enterrement. Près des murs du palais impérial, plusieurs centaines de gens, vêtus de robes rouges, s’agitent autour d’une énorme machine peinte en jaune : ce sont des soldats qui s’exercent à porter le palanquin funéraire. A un signal donné, 90 d’entre eux le soulèvent et placent sur leurs épaules les 90 bâtons qui soutiennent tout l’appareil, puis ils font quel-
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ques pas en mesure et s’arrêtent sur un nouveau commandement. A la place où sera le cercueil, on a disposé plusieurs vases pleins d’eau : aucune goutte ne doit s’en échapper ; sinon, gare le bambou ! D’autres porteurs prennent la place des premiers, et les exercices continuent à la grande satisfaction des badauds de Pékin, qui, partageant leur curiosité entre ce spectacle et nos personnes, ne tardèrent pas à former un attroupement compact autour de nous.
Le 31 octobre, époque fixée pour la cérémonie, neuvième jour de la neuvième lune, toute la population sera consignée; les Européens ont déjà été invités à ne pas sortir de chez eux ce jour-là. Des tentures seront posées sur le parcours du cortège, de manière à en intercepter la vue au public; les soldats ont ordre de décocher des flèches sur les gens trop curieux. Dans la campagne, le convoi sera soustrait aux regards des villageois, au moyen de paravents mobiles; malheur aux indiscrets! Il faudra plusieurs jours pour arriver au lieu de sépulture, et le cortège comptera des milliers de personnes, plus deux mille porteurs.
Au retour, nous visitâmes, dans la partie orientale de la cité tartare, les travaux de la nouvelle cathédrale que l’on bâtit sur un plan grandiose, sous l’habile direction du P. Favier, qui en a fait lui-même les dessins et les devis.
Cette promenade était la dernière que je devais faire dans cette curieuse ville de Pékin, autrefois si magnifique, maintenant cloaque immonde, mais à laquelle il serait facile de restituer sa splendeur passée, grâce au plan, empreint tout à la fois de grandeur et de simplicité, qui a présidé à sa construction première.