CHAPITRE XIII
DE PÉKIN A SIIANG-HAÏ 23 — 31 octobre.
Départ de Pékin. — Tong-tcheou. — Descente du Peï-ho. — Tien-tsin Le Haë-ting. — Retour à Shang-haï.
23 octobre. — Le moment du départ est arrivé. Adieu ma chambre si tranquille, où j’ai passé une de ces semaines qui font époque dans la vie! M. Michel et moi prenons congé, non sans une réelle émotion, de Mgr Delaplace et de toutes les personnes qui, dans ce petit coin de la France qu’on nomme le Pé-tang, nous ont donné l’illusion de la patrie lointaine.
Peu désireux de renouveler connaissance avec la charrette chinoise, nous avons résolu cette fois de nous rendre à Tien-tsin par eau. Barthélemy, chargé d’organiser le voyage, est parti en charrette, deux heures avant nous, avec les bagages. Il nous attendra à Tong-tcheou, port d’embarquement sur le Peï-ho, à 24 kilomètres à l’est de Pékin, et là fera prix avec des bateliers qui se chargeront de nous faire descendre le fleuve. Pour nous, nous ferons le trajet à âne, sous la conduite d’un petit garçon.
A onze heures, nous enfourchons nos montures. De la ville tartare nous passons dans la ville chinoise, dont nous longeons intérieurement les murailles, en côtoyant des flaques d’eau où s’ébattent, par milliers, des canards dômes-
tiques. Nous franchissons la même porte par laquelle nous soînmes entrés, huit jours auparavant. Au sortir de la ville, je m’attendais à suivre une certaine route dallée, dont j’avais conservé un souvenir peu flatteur; mais je suis agréablement surpris en voyant que notre gamin nous fait prendre, à droite, un sentier serpentant au pied des grands roseaux, des bambous et des ricins, qui forment bordure aux champs cultivés.
Chemin faisant, nous sommes rejoints par une douzaine de Chinois et un Coréen, ce dernier habillé de blanc et coiffé du large chapeau de crin particulier aux hommes de son pays. Ces gens sont montés sur des ânes; ils se montrent convenables et polis. Nous trottons tous, de conserve, dans la même direction, suivis dans chaque village par une nuée de mendiants et surtout d’enfants. Ces derniers, si on a le malheur de leur jeter quelques sapèques, nous accompagnent avec un acharnement sans pareil, se bousculant, poussant des cris et faisant des cabrioles, pendant des heures entières. Nos vigoureux petits ânes, pris d’émulation, font des prodiges. A quatre heures, un peu avant d’arriver à Tong-tcheou, nous rejoignons la route de pierre, qui s’élève comme une digue au-dessus de la campagne. Elle a dû être fort belle autrefois, mais son état de délabrement, ses dalles souvent brisées et qu’on ne remplace jamais, la rendent dangereuse; elle est cependant très fréquentée par les piétons, les mulets, les convois de chameaux, les véhicules de toute sorte, et aussi par de grandes brouettes à marchandises, remorquées par un âne et poussées par deux ou trois Chinois.
Tong-tcheou, port de Pékin sur le Peï-ho, est une cité considérable, très commerçante, et renfermant plusieurs centaines de milliers d’habitants. Ses remparts de briques, disloqués, crevassés, éventrés en maints endroits, ses tours qui ont glissé tout d’une pièce sur leur base, attestent l’in-
curie d’un gouvernement qui, depuis bien des années, ne répare plus rien.
Nous mettons une heure entière à traverser la ville, et nous arrivons enfin sur le quai, si toutefois on peut donner ce nom à une berge boueuse, le long de laquelle se presse une telle quantité de barques et de jonques, que l’on pourrait traverser la rivière en sautant de l’une à l’autre.
Cependant la multitude nous entoure, curieuse, mais nullement hostile; des bateliers nous font bruyamment leurs offres de service, auxquelles, naturellement, nous ne comprenons pas un mot. Notre petit bonhomme s’est esquivé, emmenant ses deux ânes. Le port s’étend en longueur à perte de vue; où trouver Barthélemy, et que faire?
La situation se prolongeait, et nous commencions à être fort en peine, d’autant plus que la nuit allait venir, lorsque, tout à coup, la bonne grosse figure de notre guide nous apparaît au milieu de la foule. J’avoue que jamais face de Chinois ne me fit plus de plaisir que celle de Ou (Barthélemy de son prénom chrétien), en cette circonstance.
Notre sauveur nous explique que sa voiture a failli être réquisitionnée pour transporter les bagages des gens qui doivent suivre le convoi de l’impératrice, et que, d’autre part, le mauvais état de la route a occasionné de nouveaux retards; puis, sans perdre de temps, il arrête une jonque et y fait transporter nos malles et nos provisions. Nous aurons à payer à notre équipage (deux hommes et un enfant) la somme de 7 piastres, moyennant laquelle ces gens s’engagent à ramer jour et nuit, de façon à nous conduire à Tientsin en trente-six heures.
En somme, nous avions été satisfaits des services de notre guide; aussi nous nous séparons de lui en ajoutant à ses émoluments un pourboire raisonnable. Il va retourner
DE PÉKIN A SHANG-HAl
â Pékin, où il est marié et heureux père de cinq filles. Nous voici encore une fois seuls et à la merci de bateliers avec lesquels il nous est impossible de correspondre autrement que par signes.
Au commencement, tout va bien. Nos hommes rament avec ardeur. Notre jonque est grande ; cinq ou six personnes pourraient s’y loger commodément. Nous soupons gaiement, puis nous étendons nos couvertures sur les planches, à l’abri du toit de nattes qui recouvre la partie centrale de l’embarcation ; nous fermons les volets, et nous éteignons notre bougie. Mais le froid, les courants d’air, la dureté de notre couche et les innombrables cancrelas qui courent partout, nous empêchent de dormir. Vers dix heures, nous nous apercevons que les rames ne marchent plus. Mon compagnon va trouver nos hommes, qui se reposent en prenant un maigre repas de riz; il les gronde et s’efforce de leur faire comprendre que, d’après leurs conventions, ils doivent manger et dormir à tour de rôle, sans que la marche du bateau soit jamais interrompue. Les pauvres diables obéissent aussitôt , et cette première nuit se passe sans autre incident.
24 octobre. — Le paysage est d’une tristesse et d’une monotonie désespérantes. Le Peï-ho n’a pas plus de 100 mètres de largeur; ses eaux bourbeuses s’écoulent lentement entre deux rives sinueuses, plates et nues; la campagne s’étend à l’infini, desséchée, poussiéreuse et sans arbres. Les villages devant lesquels nous passons sont misérables; leurs habitants, en haillons. Pour toute distraction, nous avons le lever et le coucher du soleil, ou bien la rencontre d’un convoi de jonques, naviguant toutes voiles déployées. Celles qui remontent le courant ont une corde attachée, d’un bout, au sommet du mât ; sept ou huit • hommes, marchant le long du rivage, s’attellent à l’autre extrémité et tirent de toutes leurs forces.
Nos rameurs s’acquittent consciencieusement de leur besogne. Parfois ils descendent à terre et nous font avancer à la cordelle. Vers la fin de la journée, ils prennent un homme de renfort : ils en ont besoin, car, depuis vingtquatre heures, ils ne se sont guère reposés.
25 octobre. — Rien à noter pendant cette dernière nuit. Malgré le froid et les vents coulis qui sifflent à travers les planches disjointes, j’ai pu reposer quelques heures. Au lever du soleil, toujours splendide, je reprends mon poste d’observation à l’avant : un léger brouillard estompe les objets lointains et ajoute encore à la tristesse du paysage. L’eau est devenue tout à fait jaune. De grandes jonques se succèdent presque sans' interruption, remorquées par des escouades de coolies, qui s’avancent péniblement sur la berge, courbés sur la corde tendue. Nous devrions déjà être arrivés, mais nous n’avons pas le courage d’adresser des reproches à nos hommes, qui ont fait tout ce qu’il était humainement possible de faire.
Cependant le Peï-lio présente un spectacle de plus en plus animé; nous approchons évidemment de Tien-tsin. A dix heures, nous entrons dans les faubourgs de la grande ville. Nous avons peine à nous frayer un passage, au milieu de la quantité inouïe de jonques qui obstruent littéralement le cours de la rivière; aux ponts de bateaux notamment, l’encombrement dépasse tout ce qu’on peut imaginer. L’activité commerciale n’est pas moindre sur la berge, où une foule compacte d’ouvriers, nus jusqu’à la ceinture, sont constamment occupés à charger ou à décharger des marchandises. Enfin, après avoir longé, sur une étendue de plusieurs kilomètres, d'énormes amas de sel, hauts de 10 à 15 mètres, qui forment sur la rive gauche comme une chaîne de collines, nous débarquons à midi devant le consulat de France. Nous avions employé quarante-deux heures pour descendre les 200 kilomètres de la rivière, avec
Tien-tsin. — Vue prise sur le Pei-ho.
toutes ses sinuosités; la route, en ligne droite, serait d’un tiers plus courte.
Tien-tsin est la cité la plus commerçante du nord de la Chine. Depuis trente ans, le nombre de ses habitants a quintuplé; il atteint aujourd’hui le chiffre d’un million et tend sans cesse à augmenter. C’est le principal port de la fertile et populeuse province du Petchiii, si riche en coton et en céréales ; c’est de là que se répandent dans l’intérieur les 600 000 tonnes de marchandises que l’étranger y déverse annuellement, et dont plus de la moitié est importée maintenant sous pavillon chinois.
La ville se compose d’une cité murée, de forme carrée, et de faubourgs très étendus, longeant les rives du Peï-ho et celles du Grand Canal. La concession européenne est à 3 kilomètres au sud-est de la ville chinoise; elle est comprise, comme cette dernière, dans l’immense enceinte récemment construite par les Chinois, laquelle n’a pas moins de 32 kilomètres de tour et consiste en un rempart de terre protégé, du côté de la plaine, par un fossé plein d’eau, et dont le sommet est assez large pour que l’on puisse y circuler en voilure.
M. Dillon, que nous allons voir aussitôt après notre arrivée, nous apprend que, le surlendemain matin, deux vapeurs partiront pour Shang-haï, l’un sous pavillon anglais, l’autre sous pavillon chinois. Ainsi , nous n’avons que l’embarras du choix, et il nous reste un jour et demi pour visiter Tien-tsin, ce qui est bien suffisant, car, sauf Pékin, toutes les villes chinoises se ressemblent, et ici il n’y a rien que nous n’ayons vu ailleurs.
Je me disposais à aller me loger à l’hôtel anglais, lorsque le P. Cokset, lazariste, pour lequel Mgr Delaplace nous avait chargé d’une commission, nous retient à dîner et, par la même occasion, met une chambre à notre disposition.
Le lendemain matiu, notre excellent consul vint nous
chercher pour nous faire visiter la ville. Il amenait avec lui trois djinrikshas. Ces véhicules japonais étaient alors une nouveauté à Tien-tsin; on venait de les y introduire. A peine avais-je pris place dans ma petite voilure, avec laquelle j’étais tout heureux de renouveler connaissance, que mon Chinois me laissa verser, ou plutôt renverser en arrière. A la vérité, je n’eus aucun mal; mais il paraît que, dans les efforts infructueux que je faisais pour me dégager, j’offrais à mes compagnons un spectacle assez comique. Du reste, nos conducteurs, peu familiarisés avec leur nouveau métier, étaient incapables de soutenir une allure rapide; aussi nous ne tardons pas à les renvoyer, et nous continuons notre promenade à pied.
Nous traversons un grand terrain vague, coupé de canaux et parsemé de tombeaux; la municipalité anglaise vient de l’acheter pour le transformer en parc. Puis, nous suivons la crête des nouveaux remparts; de ce point élevé, on jouit d’une vue très étendue sur une campagne marécageuse, dont les flaques d’eau sont utilisées pour l’élevage d’innombrables canards. Nous arrivons ainsi à la pagode des Traités, ainsi nommée parce que c’est là que furent signées les con- \ entions de 1861 avec les puissances occidentales. Attenant au temple se trouve un petit arsenal renfermant une fabrique de cartouches, de capsules et aussi de torpilles.
Un peu plus loin se dressent les murailles de la ville chinoise. Pour y pénétrer, on s’engage, comme à Pékin, sous une longue voûte sombre, au risque d’être écrasé par les animaux, les charrettes et les lourdes voitures attelées de bœufs, qui encombrent l’étroit passage. Nous traversons la cité de part en part, jouant des coudes et nous frayant avec difficulté un chemin, au milieu d’une cohue d’êtres humains, hâves et déguenillés.
Les maisons des mandarins et celles des riches sont toujours dissimulées derrière de hautes murailles. A la porte de
l’une d’elles, M. Dillon me fait remarquer les préparatifs d’un enterrement. Sous le vestibule sont rangés des mannequins, des ornements et des attributs en carton peint; des guirlandes de papier argenté ou doré représentent des lingots de métal : tout cela est destiné à être brûlé, lors de la cérémonie définitive. Deux individus accroupis sur le seuil font entendre, à l’aide d’une espèce de clarinette, une phrase musicale, triste et toujours la même; d’autres musiciens les accompagnent, frappant à tour de bras sur des tambours, des cymbales et des triangles. J’aurais bien voulu assister à la fin de la cérémonie, mais le consul me prévint qu’elle pouvait durer plusieurs journées.
Les faubourgs sont moins sales, plus commerçants et encore plus populeux que la ville elle-même ; c’est là que se trouvent les plus belles boutiques. Nous entrons chez des marchands de curiosités, d’objets en jade, de pipes à eau, de bijoux confectionnés avec les plumes bleues d’une espèce de martin-pêcheur. J’achète quelques statuettes en terre coloriée, fort bien exécutées : c’est une spécialité de Tien-tsin.
Les librairies ont partout le don de m’attirer. Mais ici, elles sont bien moins intéressantes qu’au Japon : depuis longtemps, en Chine, on n’édite plus de nouveaux livres; on se borne à réimprimer les anciens.
Nous traversons le grand canal impérial, qui faisait autrefois communiquer le centre de la Chine avec le nord, par le fleuve Bleu et le fleuve Jaune (le Yang-tsé-kiang et le Hoang-ho). Maintenant, il est en partie hors de service; faute d’entretien, cette œuvre colossale des anciens empe* reurs est devenue à peu près inutile.
Nous voici devant l’emplacement où se trouvaient autrefois le consulat de France, la cathédrale et l’établissement des Lazaristes. La haute tour de l’église et quelques pans de murs sont seuls debout; tout le reste a été détruit par
E. COTTEAU.
l’incendie. Le 21 juin 1870, ces lieux ont été témoins des scènes sanglantes connues sous le nom de massacres de Tien-tsin. Le baron de Hübner, dans son beau livre qu’il est impossible de ne pas citer lorsqu’on parle de la Chine, a retracé en détail cette lugubre histoire.
M. Dillon nous montre l’endroit où ont été massacrés M. Fontanier, consul de France, le père Chevrier et deux jeunes époux, M. et Mme Thomassin; ces derniers étaient arrivés la veille et devaient se rendre à Pékin le jour même. Dix sœurs de charité, un Allemand, un Russe et sa jeune femme, furent également mis à mort sur d’autres points de la ville, avec des raffinements inouïs de cruauté.
Aujourd’hui, les tombeaux des victimes sont alignés dans la cour, convertie en cimetière. Ils ont été construits aux frais du gouvernement chinois, qui, en outre, a payé une indemnité de deux millions à leurs familles. Mais on attend toujours le monument expiatoire qui devait être érigé en ce lieu; le piédestal seul est posé.
Au retour, nous suivons les quais de la rive gauche du Peï-ho. Quels quais, grands dieux ! Des ruelles infectes, un sentier étroit et glissant, tracé sur l’extrême bord de la berge escarpée, et interrompu à chaque instant par des fossés pleins de vase, qu’il faut traverser sur une planche branlante !
Dans la journée, j’allai voir M. Wœber, consul de Russie. J’avais une lettre à lui remettre de la part de M. de Skatschkoff \ son prédécesseur, avec lequel j’avais parcouru le nord de l’Inde en 1878, et qui m’avait donné de précieux renseignements pour mon voyage à travers la Sibérie* M. Wœber m’invite à dîner, et j’ai le plaisir de
1. M. Constantin de Skatschkoff, ancien consul général de Russie en Chine, dont je m’honore d'avoir été l’ami, est mort le 7 avril 1883, à Saint-Pétersbourg, où depuis son retour de Chine il était attaché au ministère des affaires étrangères.
faire la connaissance de Mme Wœber, qui parle le français comme une véritable Parisienne; ses jeunes enfants, à l’éducation desquels elle se dévoue, sont gracieux comme leur mère. J’ai passé là une excellente soirée. Le consul de Russie est un géographe distingué; il me donna sur le pays, qu'il habite depuis longtemps et connaît à fond, beaucoup de détails intéressants; il voulut bien aussi m’offrir une grande carte de la province de Petchili, œuvre remarquable, à laquelle il a consacré plusieurs années de travail; puis, à onze heures du soir, il me fil conduire à bord du Hcic-ting , de la Compagnie China merchants, que l’on nous avait recommandé, de préférence au Petchili , de la maison Jardine.
27 octobre. — Nous éprouvons de grandes difficultés à virer de bord. Un radeau, amarré le long de la rive, nous barre en partie le passage déjà bien étroit, car, à Tien-tsin, le Peï-bo n’a guère que 120 mètres de large. Plusieurs fois nous touchons, mais sans avarie, le fond étant partout de vase. Tout cela n’en donne pas moins lieu à des retards considérables; il faut débarquer des hommes qui vont attacher de grosses cordes à des arbres ou à d’énormes pieux, plantés de distance en distance sur le rivage; puis faire machine en arrière, stopper, reprendre la marche, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Nous parvenons enfin à nous dégager. Un peu plus loin, nous rencontrons le Petchili , qui nous a dépassés pendant que nous étions dans l’embarras, mais qui maintenant est pris par le travers, sur un banc de boue, sans pouvoir ni avancer ni reculer; il nous lance un câble, et nous essayons, mais en vain, de le remettre à flot, au risque d’aller échouer à côté de lui. De guerre lasse, le capitaine ordonne de stopper et vient déjeuner avec nous.
Lorsque nous remontons sur le pont, le Petchili a dis- , paru; il est parvenu à se tirer tout seul de ce mauvais pas,
mais nous avons perdu deux heures à cause de lui : il n’eri faut pas plus pour nous occasionner un retard d’une journée, à cause de la barre de Takou que l’on doit franchir à marée haute.
Cependant nous avons regagné une partie du temps perdu. A la chute du jour, nous approchons de Takou ; nous revoyons les moulins à vent, les montagnes de sel, les cahutes de boue des villages. Le temps, du reste, est superbe; le soleil se couche sur un panorama d’une suprême mélancolie. L’eau, la terre, le ciel, les roseaux, les maisons, tout est jaune autour de nous; le soleil lui-même n’est qu’un énorme globe, jaune comme la nature entière, et que l’on peut regarder fixement sans en être incommodé, malgré la netteté de ses contours.
Après le dîner, on jette l’ancre. Il n’y a pas assez d’eau, et nous devons attendre la marée pour franchir la maudite barre de Takou : nous sommes là pour toute la nuit, sinon davantage, car un de nos compagnons, le baron de Bulow, capitaine de dragons dans l’armée allemande, me raconte que trois semaines auparavant il est resté deux jours et demi à cette même place. Je l'avais rencontré au mois d’août dernier à Yokohama; maintenant, il arrive de Pékin, et nous ferons route ensemble jusqu’à Shang-haï.
Nous sommes seulement quatre passagers de première classe, y compris un tao-tai ou préfet chinois, homme fort aimable et qui voudrait bien converser avec nous, mais nous ne pouvons nous entendre que par signes.
Matériellement, je me trouve fort bien à bord du Haë tin g. J’occupe seul une spacieuse cabine, avec un lit deux fois large comme les couchettes des Messageries. Les passagers de troisième classe sont peu nombreux; l’emplacement qui leur est habituellement réservé est encombré de tas de choux et autres légumes; ces produits de la plaine fertile qu’arrose le Peï-ho sont expédiés dans le sud de lar
Chine, où le climat plus chaud est moins favorable à la culture maraîchère.
28 octobre . — Ce matin, nous avons heureusement franchi la barre. A peine sommes-nous en pleine mer, que le vent fraîchit; notre steamer, ballotté, inondé par les lames, n’avance plus que lentement. Mes compagnons sont malades; Je tao-taï reste invisible : les allées et venues de son domestique indiquent suffisamment la nature de son indisposition. Dans la soirée, la mer devient très mauvaise.
29 octobre. — La tempête a duré toute la nuit; cependant nous avons assez bien marché, car, à neuf heures du matin, noue mouillons dans la rade de Tchéfou ; près de nous, les navires à l’ancre sont horriblement secoués. Le soleil brille, mais le vent souffle toujours avec violence, et il fait froid. Malgré le mauvais état de la mer, M. de Bulow et moi nous rendons à terre, avec le bateau de la douane. L’embarquement et le débarquement sont très difficiles : il faut saisir, pour sauter, l’instant précis où la barque, soulevée par le flot, se trouve au niveau de l’échelle.
Nous allons faire une promenade dans la ville chinoise, et, au retour, nous achetons, dans un magasin allemand, des serviettes et des foulards de soie grège, d’une belle couleur jaune, fabriqués spécialement à Tchéfou.
Dans l’après-midi, on se remet en route. La mer se calme peu à peu. De l’autre côté du promontoire de Chantoung, nous retrouvons le beau temps. Nous sommes maintenant dans la mer Jaune, qui n’a jamais été mieux nommée qu’aujourd’hui.
30 octobre. — Ce matin, une caille s’est abattue devant moi, sur le pont, et s’est réfugiée dans l’escalier; je l’ai prise et lui ai rendu la liberté quelques minutes après. Elle a immédiatement repris son vol et s’est dirigée sans hésiter du côté de la terre, qui cependant n’est pas en vue.
La table se garnit de nouveau; le tao-taï, toujours poli
et souriant, revient prendre sa place. Nous apprenons qu’il a fait un voyage au Japon; grâce aux bribes de japonais que nous avons retenues de part et d’autre, nous parvenons, non sans peine, à échanger quelques idées. Nos cartes géographiques et nos livres l’intéressent vivement. Nous nous offrons réciproquement nos cartes de visite; la sienne est un carré de papier rouge, sur lequel il a tracé son nom en gros caractères, avec un pinceau. Son serviteur est presque toujours avec lui; le matin, il l’aide à faire sa toilette, lui rase la tête et tresse sa longue queue, qui retombe jusqu’à terre; dans la journée, il nettoie et entretient la pipe à eau de son maître, ou bien joue avec lui une partie d’échecs.
31 octobre. — La température, sensiblement plus douce, nous avertit que nous avons déjà fait beaucoup de chemin vers le sud. En même temps, la couleur plus brune de l’eau indique les approches des bouches du Yang-tsé-kiang et le voisinage de la côte. Toutefois, il est plus de midi, lorsque nous entrons dans le Wang-pou.
A quatre heures, le Haë-ting jette l’ancre à une lieue de Sliang-haï; il a un chargement de cartouches à mettre à terre en cet endroit. Enfin, à la tombée de la nuit, un petit sampan nous débarque au quai de la concession française.
J’avais quitté l'hotel des Colonies le 9 octobre; j’y rentrais le 31 : mon excursion à Pékin m’avait demandé ''ingt-trois jours seulement.