CHAPITRE XIV
UE SHANG-HAÏ A HAN-KEOU 3-6 novembre.
Navigation sur le Yang-tsé-kiang. — Le Kiang-yung. — Chin-kiang.
— Nankin. — Wou-hou. — Ngan-king. — Le lac Poyang. — Kiu-
kiang. — Arrivée à Han-Keou.
3 novembre. — Me voici de nouveau à bord d’un steamer. Cetle fois, je suis seul : M. Michel est resté à Shanghaï1. J’ai vainement tenté de l’entraîner avec moi sur le Yang-tsé-kiang, que je me propose de remonter jusqu’au point extrême desservi par les bateaux à vapeur; mais, ne disposant que d’un temps très limité pour accomplir son tour du monde, et désireux de visiter l’Rindoustan avant de rentrer en Europe, il a résolu de partir très prochainement pour Hong-kong. Je le regrette; je perds en lui un excellent compagnon, dont j’avais été à même d’apprécier les sérieuses qualités, pendant plus d’un mois d’une existence dont nous avions partagé les joies comme les fatigues.
Plusieurs compagnies chinoises et anglaises entretiennent des bateaux à vapeur, qui remontent et descendent
i. En quittant la Chine, M. Michel s’est rendu par Singapour et Penang, à Calcutta; puis, après avoir visité le nord de l’Inde, il s’est embarqué à Bombay pour rentrer directement en France, où il est arrivé à la fin de janvier 1882. Dans le cours de la même année, il a publié à Nice, en 2 volumes, son journal de voyage sous le titre de : Le Tour du monde en 240 jours •
le Yang-tsé-kiang. Gomme ces navires sont principalement destinés au transport des marchandises, les départs n’ont pas lieu à jour fixe; toutefois il y en a plusieurs par semaine, dans chaque sens, et le public en est suffisamment prévenu par les journaux et les affiches. Les principales escales du fleuve sont desservies, de sorte que maintenant on peut se rendre rapidement et commodément de Shanghaï aux villes du Yang-tsé, jusqu’à I-tchang-fou, cité récemment ouverte au commerce étranger, à 1760 kilomètres dans l’intérieur de la Chine.
Le Kiang-yung , sur lequel j’ai pris passage *, appartient à la Compagnie China merchants. Il a été construit à Glascow, sur le modèle des steamers qui sillonnent les rivières d’Amérique ; la machine, dissimulée derrière un système de cloisons, reste invisible; le premier pont, ouvert sur les côtés, est affecté aux marchandises. Au-dessus sont les cabines, s’ouvrant sur une galerie couverte qui fait le tour du bâtiment; une large plate-forme couronne l’édifice et sert de promenoir. Nous ne sommes que cinq passagers de première classe; j’occupe une petite chambre confortable et bien aérée : j’y serai aussi à l’aise qu’à l’hôtel.
Pour la quatrième fois, je franchis la barre de Wousong, qui sépare le Wang-pou de l’estuaire du Yang-tsé. Celte passe difficile s’est beaucoup envasée dans ces dernières années, et, si les négociants de Shang-haï n’y prennent garde, elle deviendra impraticable. Le gouvernement chinois, peut-être à dessein et dans le but de paralyser le commerce étranger, n’y fait aucun travail de curage.
Nous entrons dans le bras méridional du Yang-tsé, protégé contre la mer par la grande île de Tsung-ming, qui n’était, il y a un siècle, qu’un banc de sable, et qui nourrit
1. J’ai payé 50 taéls (322 francs) pour un billet d’aller et retour de Shang-haï à Han-keou. La distance, pour le voyage simple, est de 602 milles (1115 kilomètres).
aujourd’hui un million d’habitants. Pendant plusieurs heures, on navigue dans la direction du nord-ouest, entre deux rives invisibles à cause de leur éloignement et du peu d élévation du sol. La largeur du fleuve est alors de 10 à 20 kilomètres; si ce n’étaient ses eaux fangeuses, on pourrait le confondre avec la mer.
Dans ces parages, la navigation présente dç grandes difficultés pour les navires d’un fort tonnage. Les cartes et les observations astronomiques sont également inutiles, car le chenal praticable change fréquemment de place, et il faut se guider uniquement sur les signaux flottants, placés par la douane pour indiquer la route.
Nous dépassons la pointe N. -O. de Tsung-ming; la côte apparaît : c’est une plaine d’alluvion, bordée, sur le rivage, d’arbres et de cottages. Peu à peu, le fleuve se rétrécit et finit par ne plus conserver qu’une largeur normale de 4 kilomètres. La rive nord, qu’on longe d’assez près, est bien boisée; les arbres sont plus grands, la végétation plus riche que sur les bords du Peï-ho. La campagne est coupée d’innombrables canaux formant, à leur entrée dans le fleuve, autant de ports où s’abritent une infinité de jonques.
Nous avions quitté Shang-haï au point du jour; vers trois heures de l’après-midi, on s’arrête à Kiang-yin pour prendre quelques passagers. Aux abords de cette ville, la rive droite se relève en collines pittoresques, dont les sommités sont couronnées de batteries, reliées entre elles par un vaste système de fortifications communiquant avec un camp retranché, dissimulé sur le versant opposé. Ce ne sont plus de ridicules forts de boue, comme les Chinois en élevaient autrefois, mais de belles et bonnes redoutes à parapets cuirassés, armées, dit- on, d’excellents canons européens.
Les eaux du Yang-tsé se brisent avec violence au pied de la montagne. Leur couleur jaune sombre est due à
l’énorme quantité de limon et de sable qu’eiles charrient constamment. Le « Grand Fleuve », Ta-kiang, comme les Chinois rappellent, draine un bassin trois fois et demie grand comme la France et, de beaucoup, le plus populeux de la terre ; car le nombre de ses habitants n'est pas évalué à moins de 200 millions. Le développement de son cours est approximativement de 4 650 kilomètres, dont les deux cinquièmes sont ouverts à la navigation maritime. Inférieur en longueur aux grands fleuves glacés de la Sibérie, il l’emporte sur eux par le volume de ses eaux. C’est bien véritablement le roi des fleuves de l’Asie.
Le capitaine Knights est Anglais; c’est un homme fort aimable, naviguant depuis de longues années dans les mers de Chine, et parlant bien le français. Il met à ma disposi-* tion ses cartes et ses livres, et me donne avec complaisance tous les renseignements que je lui demande.
Le régime du bord est luxueux : mets nombreux et recherchés, quatre ou cinq espèces de vins, thé et liqueurs entre chaque repas, service irréprochable. Les boys chinois, propres, attentifs et silencieux, préviennent tous vos désirs : on n’a pas la peine de dire un mot, ni même de faire un geste ; tout est réglé comme dans un ballet. La plus grande partie du temps se passe à table. Si, après avoir fumé un cigare sur le pont, je descends au salon pour écrire, je vois de nouveau la nappe mise. J’étais tout fier d’avoir sensiblement maigri, à la suite de ma traversée de Sibérie ; au Japon, la chaleur et mes voyages dans l’intérieur m’avaient entretenu dans le même état satisfaisant, mais je crains bien qu’en Chine il n’en soit plus de même.
Dans la soirée, nous arrivons à Chin-kiang (288 kilomètres de Shang-baï), sur la rive droite du Yang-tsé, très resserré en cet endroit et n’ayant guère plus de 1500 mètres de large; aussi le courant, d’une extrême rapidité, donne-t-il naissance à des tourbillons et des re-
mous dangereux. Sa profondeur moyenne est de 60 mètres, avec une différence de niveau considérable, selon les saisons.
Notre steamer accoste un dock flottant, à plusieurs étages, et bondé de marchandises. Nous passons là deux heures; pendant tout ce temps, les chants rythmés des coolies, transbordant d’énormes ballots, ne cessent de se faire entendre.
La situation de Ghin-kiang, « garde du Fleuve », est fort belle. Deux îles gracieuses, couvertes d’une épaisse végétation et dominées par d’élégantes pagodes, l’île d'Or et File d’Argent, sont postées sur le fleuve, comme deux sentinelles. La cité indigène est bâtie au pied d’une chaîne de collines, sur lesquelles court une longue ligne de remparts. Elle est ouverte au commerce étranger. La concession européenne a bon air; la maison du consul anglais, construite sur une éminence, se voit de fort loin : c’est la plus belle de la ville.
Le canal impérial, venant du nord de la Chine, entre dans le Yang-tsé en face de Ghin-kiang et poursuit sa route vers le sud, en passant à travers la ville. Mais, depuis que celte grande voie de communication a été mise hors de service par le déplacement du Hoang-ho et les inondations qui en ont été la conséquence, Ghin-kiang a beaucoup perdu de son importance. D’autres événements ont hâté sa décadence. En 1853, elle a été saccagée par les Taï-ping; quatre ans plus tard, elle fut reprise par les impérialistes, qui la détruisirent de fond en comble et en massacrèrent les habitants.
Aujourd’hui, la malheureuse ville se relève de ses ruines; Je commerce a repris une nouvelle activité; le chiffre de sa population, bien restreint en comparaison de ce qu’il était autrefois, atteint cependant 200 000 âmes. Toutefois on me dit que, nulle part en Chine, la misère n’est plus
grande qu’à Chin-kiang. Gomme dans la plupart des cités riveraines du Yang-tsé, l’ancienne enceinte ne renferme plus guère que des décombres ou des champs en culture; la masse de population est groupée dans des ruelles, hors des murailles.
4 novembre. — A six heures du matin, on s’arrête en face de la célèbre ville de Nankin (372 kilomètres de Shanghaï), qui, jusqu’au commencement du quinzième siècle, fut la capitale de la Chine 1. La majeure partie de cette cité, autrefois la plus populeuse du monde, n’est plus aujourd’hui qu’un immense amas de ruines, avec quelques misérables villages autour desquels on peut chasser le faisan et même le gros gibier. Conquise en 1853 par les rebelles et devenue le siège de leur gouvernement, elle fut reprise en 1864 par les troupes impériales, qui lui firent éprouver le même sort que Chin-kiang. La ville fut rasée, ses défen-* seurs passés au fil de l’épée, et ses derniers habitants exterminés : c’est ainsi que l’on comprend la guerre en Chine.
De l’ancienne cité, il ne reste plus rien que les batiments officiels et ses énormes murailles, qui, hautes de 20 mètres et larges de 12, se développent irrégulièrement sur un pourtour de 48 kilomètres, franchissant collines, lagunes et canaux. La fameuse tour de porcelaine, qui passait pour une des merveilles du monde, a disparu si complètement, qu’aujourd’hui on a peine à en retrouver l’emplacement. M. Knights me fit voir une brique blanche qui en provenait; on n’en trouve plus maintenant sur place : elles ont toutes pris le chemin de l’Europe ou de l’Amérique.
Du pont du navire, on distingue quelques constructions importantes que l’on me dit être le yamen du vice-roi, le yamen des examens, un arsenal et une pagode. Autour de
1 . Nankin veut dire résidence du Sud, par opposition avec Pékin, résidence du Nord.
Nankin. — Vue générale
ces bâtiments s étend une masse assez serrée de maisons basses, couvrant une bien faibîe partie de l’espace compris entre les murs : c’est la ville actuelle de Nankin. Le nombre total des habitants de l’antique métropole de la Chine ne dépasse pas 150 000; une grande partie, pour éviter les taxes de l’intérieur des villes, s’est fixée hors des remparts, sur les bords du fleuve.
On ne s’arrête à Nankin que le temps nécessaire pour prendre et laisser les passagers. Le commerce de cette ville, jadis si florissante, a si peu d’importance aujourd’hui, que les nations européennes ont négligé de la faire comprendre au nombre des ports ouverts.
Le Kiang-yung continue sa route en longeant la rive sud du fleuve, qui conserve toujours sa même largeur. Nous dépassons de grandes îles basses, coupées de canaux servant de refuge à d’innombrables bandes de canards sauvages. Les roseaux qui croissent sur le rivage, et dont j’évaluais de loin la hauteur à deux mètres, en ont en réalité de six à sept; on les utilise comme combustible.
Le trait caractéristique de ce pays, c’est la quantité inouïe de jonques que l’on aperçoit sur le fleuve, et même à travers champs; ce dernier fait s’explique parle grand nombre de canaux qui découpent le sol.
Sur les rives, autour des maisons, je remarque souvent des cercueils simplement posés sur le sol; ils attendent ainsi l’époque de la sépulture définitive.
Nous quittons la province de Kiang-sou, « Coulées du Fleuve », pour entrer dans celle de Ngan-hoeï, « Bourgs pacifiques ». Le fleuve s’élargit d’une manière démesurée; son bras principal passe au pied des pittoresques montagnes de l’Est, près de la ville de Taï-ping, dont on aperçoit la haute pagode, au sommet d’une colline. Nous suivons le chenal du milieu, large de plus d’un mille.
Un peu plus loin, on franchit les portes du Yang-lsé : ce
sont deux rochers escarpés, se faisant face de chaque côté de la rivière et s’élevant isolément au-dessus de la plaine environnante. Sur celui de gauche, on distingue un ensemble de temples et de monastères, accrochés à ses flancs et à demi cachés sous les arbres.
Vers midi, on atteint Wou-hou (474 kil.), port ouvert et station de douane. La ville, peuplée d’une centaine de mille habitants, se trouve à un kilomètre et demi du fleuve. Ses faubourgs se composent, comme toujours, de sales ruelles où des bandes de cochons noirs et des chiens galeux disputent la place aux passants ; sur la rive, on remarque quelques constructions à l’européenne, habitées par les résidants étrangers. Je visite un entrepôt d’opium, appartenant à la maison Sassowi David and sons , de Bombay : 400 caisses d’opium, contenant chacune 48 houles, de la grosseur d’un fromage de Hollande, sont entassées dans un petit magasin sans apparence ; chaque caisse valant 2 500 francs, il y en a là pour un million.
Wou-hou est une ville commerçante et industrielle. On y fabrique d'excellents cordages en bambou; les ouvriers, perchés sur de légers échafaudages, à 15 ou 20 mèlres audessus du sol, travaillent sous un abri en forme de guérite; la corde est ainsi tressée verticalement, et non horizontalement comme chez nous. Ailleurs, on décortique le riz : huit coolies rangés quatre par quatre, les uns vis-à-vis des autres, et armés chacun d'un pilon de pierre emmanché comme un marteau, frappent alternativement les gerbes; pour ne pas se heurter, il faut que leurs mouvements soient calculés avec une précision mathématique.
Près du fleuve s’élève une énorme tour à demi ruinée, mais encore solide. Des arbrisseaux ont pris racine dans les fissures- de ses parois; au sommet croissent de véritables arbres. Elle est d’un bon style, et on la dit très ancienne; une légende la qualifie de reine des tours de la Chine et
raconte qu’à de certaines époques toutes les autres s’inclinent pour lui faire tchin-tchin , c’est-à-dire la saluer.
C’est dans le pays au-dessus de Wou-hou que la rébellion des Tcliang-mao, « Longs Cheveux », appelés plus communément Taï-ping, a Grande Paix », commença à prendre une extension considérable. Originaire du sud, elle se propagea rapidement dans toute la vallée du Yang-tsé et, remontant au nord, s’avança, menaçante, jusqu’aux portes de Tientsin. Dès 1851, ce n’était plus une simple insurrection, mais bien une terrible guerre civile. En 1862, la dynastie mandchoue était à deux doigts de sa perte, lorsque l’intervention européenne vint changer la face des choses. Les Taï-ping, repoussés de Shang-haï, perdirent rapidement le terrain qu’ils avaient conquis. Lorsque, en 1864, les débris de leur armée se rendirent aux troupes impériales, sous promesse d’avoir la vie sauve, celles-ci, au mépris de la foi jurée, massacrèrent impitoyablement non seulement les soldats, mais encore les habitants des villes qu’ils livraient aux flammes.
Le capitaine Knights, témoin oculaire de toutes ces horreurs, me raconta qu’une fois son bateau à vapeur avait navigué, pendant trente heures, au milieu des cadavres charriés par le fleuve. Il fit plusieurs voyages de Shang-haï à Han-keou en pleine guerre civile : les belligérants se canonnaient d’une rive à l’autre et suspendaient leur feu pour le laisser passer.
Lorsque la guerre civile eut pris fin par l’extermination des habitants, une proclamation de l’empereur invita les paysans de la province du Hou-pé à venir cultiver les campagnes abandonnées. Beaucoup ont répondu à cet appel, et, parmi eux, un assez grand nombre de chrétiens. Ce pays, entièrement dépeuplé il y a dix-sept ans, commence^ renaître. La nouvelle population est douce et laborieuse.
A Wou-hou, le nombre des passagers de la première
E. COTTEAU.
classe s’est augmenté d’un Chinois de distinction : c’est le fils du fameux Li-Hong-Tchang, vice-roi du Petchili, l’homme le plus en vue en ce moment et que l’on dit être aussi le plus favorable aux étrangers. Notre nouveau commensal est un jeune homme de vingt-sept ans, déjà un peu obèse, mais d’une physionomie intelligente. Il porte de grosses lunettes et est vêtu d’une magnifique robe de velours bleu. Aimable causeur, il parle très correctement l’anglais et me donne sa carte de visite en caractères européens; sur ma demande, il consent gracieusement à y ajouter son nom en chinois.
A la chute du jour, des vols de corbeaux, des pies, des bandes de cormorans et d’oies grises, des nuées de canards sauvages, viennent s’abattre au milieu des roseaux et des flaques d’eau du rivage, pour y passer la nuit. Nulle part je n’ai vu le gibier d’eau plus abondant que dans ces parages. De distance en distance, des pêcheurs, à l’affût au bord du fleuve, abaissent et relèvent alternativement de grands filets tendus sur de légers bambous : de loin, on dirait de gigantesques toiles d’araignée. Les rayons obliques du soleil couchant illuminent merveilleusement ce paysage d’une agreste beauté.
Nous avons à bord un touriste américain, M. Libby. Globe trotter infatigable, il en est à son troisième tour du monde. Nous causons souvent de nos voyages; pendant des heures entières, nous arpentons ensemble le pont, à pas précipités, au grand ébahissement des Chinois, qui ne comprennent rien à un pareil manège : s’imposer ainsi une fatigue corporelle, sans but apparent, pour le seul plaisir de la locomotion, est assurément à leurs yeux une idée saugrenue, bien digne des barbares occidentaux, mais incapable de germer dans un cerveau asiatique.
5 novembre. — Ce matin, on a stoppé devant Ngan-king, ville importante, capitale de province. On m’assure que les étrangers y sont plus mal vus que partout ailleurs, pro*
bablement à cause du grand nombre de lettrés, de mandarins et de soldats qui y résident.
Nous rencontrons assez souvent, descendant le fil de l’eau, d’immenses radeaux d’un volume considérable, chargés de bois et de marchandises. On les construit, pendant la saison des basses eaux, sur les rives des lacs de l’intérieur; à l’époque des crues, le flot les soulève. Ce sont de véritables villages flottants, avec leurs cabanes habitées par une cinquantaine de mariniers, leurs femmes et leurs enfants. La nuit, leur énorme masse constitue un sérieux danger pour les navires à l’ancre et les steamers qui remontent le fleuve.
La rive gauche est plate et fertile ; la droite se relève en collines arides, derrière lesquelles s’étagent, par plans successifs, de hautes montagnes, dont les sommités forment une série de cônes d’une grande régularité.
Les villages que l’on rencontre à chaque instant ont un aspect misérable. Les jonques, toujours aussi nombreuses que les jours précédents, sont d’un effet très pittoresque, avec leurs grandes voiles gonflées par le vent. Elles restent rarement à l’ancre dans le fleuve, mais profitent des canaux qui y aboutissent, pour aller passer la nuit dans le voisinage des lieux habités. Souvent elles remontent le courant, remorquées par une douzaine de coolies : en Chine, ce sont les hommes qui font presque tous les travaux réservés, en d’autres pays, aux bêtes de somme.
Nous dépassons Tung-liou, grande ville fortifiée. Ses murailles crénelées escaladent les montagnes qui l’environnent de trois côtés, courent à de grandes distances sur les sommets voisins et viennent aboutir au fleuve.
Plus loin, nous longeons des rochers à pic dominés par de hautes murailles, construites là on ne sait pourquoi ; selon le capitaine, les Chinois ont eu l’idée étrange et naïve de les élever uniquement en vue d’arrêter lês vents du nord-est.
Nous avons quitté la province de Ngan-hoeï. Maintenant, au nord, c’est le Hou-pé, « Nord du Lac » ; au sud, le Kiangsi, « Ouest du Fleuve ». La population réunie de ces deux provinces centrales dépasse 55 millions d’habitants.
Le paysage devient déplus en plus pittoresque. Le fleuve se resserre, se divise en plusieurs bras. Sur la rive droite, les collines descendent en pentes abruptes; des tourelles, des pagodes, semblent suspendues aux flancs des falaises. Des rocs bizarres affectent l’apparence d’animaux monstrueux, couchés dans l’eau. Un îlot de forme conique se dresse à une hauteur de 100 mètres au-dessus des flots : c’est le « Petit Orphelin ». Il est couvert d’une épaisse végétation et, à son sommet, qui paraît inaccessible, s’élève un petit temple bouddhiste ; à mi-côte, dans une anfractuosité du rocher, on distingue, sous les grands arbres, un monastère aux toits recourbés, couverts de tuiles vernissées. Un peu plus loin, on aperçoit le « Grand Orphelin », masse rocheuse surmontée d’une haute tour aux toits multiples. Ces deux îlots semblent garder l’entrée du lac Poyang, défenuu d’ailleurs par un système de fortifications qui s’étendent jusqu’à la ville de Hou-kao et à son grand monastère, aux blanches murailles.
Cette partie de la Chine centrale est remarquable, non seulement par ses beautés naturelles, mais aussi par son importance commerciale et industrielle. D’inépuisables dépôts de kaolin existent sur les bords du lac Poyang, immense nappe d’eau huit fois grande comme le lac de Genève et parsemée d’îles nombreuses. C’est là que, depuis deux mille ans, se fabriquaient les porcelaines les plus renommées de la Chine. Malheureusement, à la suite de la dernière guerre civile, le pays fut si complètement dévasté, que les' antiques traditions de l’art se sont perdues à jamais. Aujourd’hui, la fabrication a repris une nouvelle activité, mais les ouvriers ne produisent rien qui puisse être
comparé, soit pour le dessin, soit pour la forme ou le coloris, aux objets anciens : aussi le Japon moderne est-il bien supérieur à la Chine, dans l’art céramique.
Kiu-kiang, où nous arrivons deux heures après avoir dépassé la bouche du lac Poyang, est située sur la rive droite du fleuve, à 835 kilomètres de Shang-haï. C’est un port ouvert au commerce international. La concession étrangère se développe sur une étendue de 5 à 600 mètres, le long d’un boulevard planté d’arbres, au bord de la rivière. Comme nous devons nous y arrêter quelques heures, je descends à terre et j’accompagne le capitaine Knights, qui se rend à la mission lazariste. Nous avons la bonne fortune d’y rencontrer Mgr Bray, vicaire apostolique de Kiang-si, dont la résidence habituelle est à Fou-tcheou, au sud du Poyang, et qui se trouve ici en tournée pastorale. Le digne évêque nous invite à dîner. En attendant, le P. Lefèvre me propose une promenade en ville, ce que j’accepte avec empressement.
Kiu-kiang, ville de 60 000 habitants, est l’entrepôt des porcelaines fabriquées dans la région du Poyang, et principalement à Kin-to-chen. On s’accorde à dire que Hou-kao, grande cité de 300 000 âmes, située à l’issue du lac dans le Yang-tsé, aurait offert plus d’avantages au commerce européen. Quoi qu’il en soit, une grande activité règne sur le quai et dans les rues principales du faubourg de l’ouest. Les plus belles boutiques sont celles des marchands de porcelaine. On peut faire ici des acquisitions à bon marché : une paire de vases, hauts de 80 centimètres, se vend 6 piastres (environ 30 francs), mais il faut marchander, et il est difficile d’acheter si l’on ne parle pas le chinois.
Après avoir erré à travers un dédale de ruelles^étroites, nous entrons dans l’ancienne ville murée qui# à part quelques maisons entourées de jardins, un orphelinat catholique, une mission protestante et deux ou trois pagodes,
ne renferme guère que des terrains vagues, couverts de décombres, et des champs en culture. A Kiu-kiang, comme dans les autres villes du Yang-tsé détruites au temps de la rébellion, c’est hors des remparts que se sont formées les nouvelles agglomérations, de telle sorte que c’est réellement dans l’ancienne cité qu’on retrouve la campagne.
Chemin faisant, mon guide obligeant me renseigne sur la situation des missions catholiques. A Kiu-kiang, il existe depuis peu un hôpital, dirigé gratuitement par un médecin anglais et entretenu par les souscriptions des Européens et des Chinois, sans distinction de religion. En un an, plus de trois mille malades ont été secourus, visités à domicile, ou soignés dans l’intérieur de l’établissement. La province de Kiang-si est divisée en deux vicariats ou évêchés. Mgr Bray est à la tête de celui du nord, qui renferme 12 000 chrétiens. Avec l’aide de onze missionnaires européens et d’un certain nombre de sœurs chinoises, il élève et entretient douze cents petites orphelines.
Après le dîner, Mgr me fait visiter sa jonque de voyage, que rien ne distingue à l’extérieur des embarcations voisines. L’intérieur, d’une grande simplicité, est reluisant de propreté, chose bien rare en Chine. En me faisant voir les deux petites cabines de l’arrière, Mgr, qui doit partir le lendemain pour se rendre dans le Kiang-si méridional, insiste de la façon la plus aimable pour que je m’installe dans l’une d’elles. Si j’accepte, je verrai les gracieux paysages du lac Poyang, le pays de la porcelaine, où bien peu de Français laïques ont pénétré jusqu’à présent. Avec un compagnon comme Mgr Bray, que de choses intéressantes et nouvelles je pourrais apprendre! J’hésite un instant; il me coûte de refuser j>ne offre aussi séduisante. Mais le voyage durerait un mois; il faut donc y renoncer, car le temps me manque.
La construction de cette jolie embarcation, si bien aménagée pour le service de la mission, a coûté seulement
300 piastres (1500 francs). La solde de l’équipage, composé de quatre hommes, constitue une dépense de 12 piastres par mois; au port ou en voyage, leur salaire est le même. Les missionnaires n’ont pas à se plaindre des autorités chinoises : tandis que les jonques des indigènes paient des droits de circulation assez élevés, celles de la mission, par mesure de faveur, sont exemptes d’impôt.
En regagnant le Kiang-yung, j’ai la satisfaction de voir le drapeau tricolore flotter sur le Yang-tsé . La canonnière le Lutin est mouillée en face de Kiu-kiang. L’amiral Duperré donne ce soir, à son bord, un grand dîner, qui sera suivi d’un bal pour lequel on a fait venir des musiciens de Shang-haï. Nous partons au moment où la fête commence.
Au-dessus de Kiu-kiang, le fleuve serpente entre plusieurs chaînes de hautes collines qui projettent au loin leurs promontoires escarpés, comme pour lui barrer le passage. Les unes sont couvertes d’une luxuriante végétation; d’autres sont cultivées en terrasses, de la base au sommet. La lune se lève, et, pendant plusieurs heures, je reste sous le charme de ce magnifique paysage. On croirait naviguer sur un lac sans issue; des montagnes mamelonnées, ou bien découpées en pics aigus, se reflètent sur une nappe d’eau polie comme un miroir.
Le capitaine m’affirme que, dans cette région, le charbon de terre vient affleurer, en plusieurs endroits, la surface des pentes; mais on ne l’exploite que d’une façon superficielle et sans le secours d’aucune machine; c’est à dos d’homme que se font tous les transports.
6 novembre. — Il y a aujourd’hui six mois que j’ai quitté Paris, et me voici maintenant au cœur de. la Chine, à plus de mille kilomètres de la mer. J’apprends jjue l’unique bateau à vapeur faisant le service entre Han-keou et I-tchang, à 600 kilomètres plus haut sur le Yang-tsé,
est en réparation ; on ne sait quand il pourra partir. Je suis donc forcé de renoncer à ce voyage. Le Kiang-yung restera trois jours à Han-keou, puis redescendra à Shang-haï; je me décide à revenir avec lui.
Le fleuve traverse maintenant une contrée fertile et populeuse, mais nullement pittoresque; il coule entre deux rives plates et monotones. Les jonques, encore plus nombreuses, s’il est possible, que les jours précédents, annoncent les approches du grand emporium de la Chine centrale. A onze heures, nous abordons au quai de Han-keou, en face des bâtiments de la douane.
Je suis arrivé au terme de mon voyage dans l’intérieur, à 1115 kilomètres de Shang haï.