CHAPITRE XV
DE IIAN-KEOU A SHANG-HAÏ 7-12 novembre.
Han-keou, Han-yancr et Ou-tchang-fou. — Les Russes à Han-keou.
La douane chinoise.
Si Pékin est la capitale de la Chine, Han-keou, par sa position géographique et son importance commerciale, en est le véritable centre. Elle est située sur la rive gauche du Yang-tsé, juste au-dessous du point où la rivière Han, navigable sur une longueur de plus de 1000 kilomètres, vient se jeter dans le grand fleuve, après avoir traversé une contrée fertile, au climat salubre et tempéré.
De l’autre côté du Han s’élève la cité murée de Hanyang; en face de ces deux villes, sur la rive droite du Yang-tsé, large de 2 kilomètres, s’étend la grande cité de Ou-tchang-fou, capitale de la province de Hou-pé et résidence du vice-roi.
Trois villes distinctes se sont donc groupées sur ce point remarquable, d’où rayonne, à travers un pays bien peuplé, un ensemble de voies fluviales et lacustres qui établissent des communications faciles entre les différentes provinces de l’empire. Dès lors, il n’est pas étonnapt qu’une immense population se soit développée en cet endjoit privilégié. Le P. Hue, en 1845, n'a pas craint de l’èstimer à 8 millions d’habitants. Très probablement, ce chiffre était
exagéré ; mais il n’en est pas moins incontestable que, pendant longtemps, c’est là que se trouvait l’agglomération urbaine la plus considérable du monde entier.
Il n’en est plus de même aujourd’hui. La guerre civile, ici comme ailleurs, a porté un coup terrible à la prospérité des trois cités sœurs. Toutefois, leur vitalité est remarquable : Han-keou, trois fois détruite par les Taï-ping, s’est repeuplée rapidement 1 ; c’est maintenant une place de commerce de premier ordre, mais, au point de vue administratif, elle n’est que le faubourg de Han-yang et n’a pas le titre de fou (préfecture).
La ville indigène s’étend sur un espace de 2 kilomètres au bord du Yang-tsé et de 4 kilomètres, le long de son tributaire, le Han. Deux rues principales, coupées d’une infinité de ruelles tortueuses, la traversent en ligne droite, d’un bout à l’autre. Du côté de la campagne, on a construit récemment un mur de défense en terre, renfermant une surface de 11 kilomètres carrés.
Han-keou est l’un des dix-neuf ports de mer ou de rivière, ouverts en vertu des traités de 1860 et de 1878, et dans lesquels le gouvernement chinois a concédé aux étrangers, pour une période de quatre-vingt-dix-neuf ans, les terrains nécessaires à la construction de leurs demeures et de leurs magasins.
La concession se trouve à l’extrémité orientale de la ville chinoise; c’est la plus belle de celles qui existent sur le Yang-tsé. Elle est percée de larges rues, plantées d’arbres; on y voit nombre de maisons élégantes et confortables, en-
1. Je crois que l’on peut estimer comme suit la population des trois villes : Han-keou, 700 000; Han-yang, 100 000; Ou-tchang, 500 000. «votai : 1 300 000.
C’est, di reste, le chiffre des missionnaires franciscains qui sont depuis longtemps fixés dans le pays. D’autre part, ils supposent qu’avant la rébellion il y avait bien 3 000 000 d’habitants, niais pas beaucoup plus.
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tourées de beaux jardins. Un quai magnifique forme une promenade des plus agréables; il a fallu surélever le terrain et construire le parapet avec beaucoup de solidité, afin de mettre la colonie à l’abri des inondations périodiques du fleuve, qui, en été, grossi par la fonte des neiges du Tibet, s’élève à 15 mètres au-dessus de son éliage; janvier et février sont l’époque des plus basses eaux.
Située un peu plus au sud que Shang-haï, par 30° 31' de latitude, Han-keou jouit d’un climat plus sec et plus chaud, mais moins énervant que celui de la cote. La meilleure saison est de septembre à décembre; en janvier, il gèle quelquefois.
Il n’existe à Han-keou qu’un mauvais petit hôtel. Aussi, je fus heureux d’accepter l’hospitalité que m’offrit aimablement le consul de France, M. Scherzer, dont l’habitation s’élève seule au milieu d’un terrain nu, transformé par les résidants anglais en un champ de course.
Dans la journée, mon hôte me fit faire une promenade intéressante. Nous montons dans une jolie embarcation qui lui appartient, et, après quelques bordées sur le fleuve, nous mettons pied à terre à Han-yang fou, la ville officielle, résidence des fonctionnaires et des bourgeois lettrés. Ici, tout offre un contraste frappant avec l’animation de Hankeou. La ville est presque propre; l’herbe croît entre les dalles de ses rues silencieuses et désertes, bordées de murs interminables, derrière lesquels on devine cependant de riches habitations et de beaux jardins.
Nous gravissons une colline au sommet de laquelle se trouve une pagode délabrée. De la terrasse qui l’avoisine, on jouit d’une vue remarquablement belle. A nos pieds coule majestueusement le Yang-tsé, sillonné d’un nombre infini d’embarcations de toute forme et de toute grandeur. Je ne sais pourquoi les Européens le nomment le fleuve pieu, car la couleur jaune sale de ses eaux n’a rien qui rappelle
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l’azur du ciel. La rivière Han, moins large que le Yang-tsé, disparaît littéralement sous la multitude des jonques, pressées les unes contre les autres. Aussi loin que la vue peut s'étendre, la campagne est coupée d’innombrables canaux et parsemée de grands étangs, qui contribuent à donner un aspect quasi, maritime à ce paysage, où l’on voit autant d’eau que de terre. A droite, Han-yang, ses maisons de campagne, ses jardins, ses remparts et ses faubourgs; à gauche, de l’autre côté du Han, la vaste fourmilière de Han-keou; en face, sur la rive opposée du fleuve, l’immense cité d’Outchang, dont les murailles crénelées, se développant jusqu’aux confins de l’horizon, enserrent des champs cultivés et toute une série de petites collines couvertes de maisons, de tours et de pagodes.
De retour à Han-keou, nous passons la soirée au club anglais, somptueux établissement comprenant plusieurs salles de jeu, une riche bibliothèque et un salon de lecture bien fourni en journaux venus de tous les points du globe.
Le lendemain, accompagné d’un domestique chinois du consulat, je visite les principales rues de Han-keou. Elles sont dallées, et si étroites, qu’il serait difficile d’y circuler autrement qu’à pied. Cependant, malgré la foule des passants affairés, on voit souvent, devant les échoppes des barbiers, des gens qui se font raser la tête en pleine rue. Comme toujours, les boutiques sont rangées par corps de métiers.
Mon guide me fait voir un club indigène, lieu de réunion des riches négociants. Il est à peine achevé. La cour d’entrée est ornée de belles colonnes carrées, en granit, supportant un toit aux extrémités relevées , couvert de tuiles émaillées affectant la forme d’animaux fantastiques. Diverses galles sont magnifiquement décorées de sculptures et de dorures sur bois; au seuil de l’une d’elles, je suis reçu par deux marchands chinois qui me font les honneurs
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de l’établissement et me conduisent aux galeries supérieures, d’où l’on a une belle vue sur la ville.
Han-keou est le premier marché du monde pour le commerce du thé *. A la fin de mai, lorsque les feuilles nouvelles font leur apparition, plusieurs grands steamers anglais se hâtent de charger, directement pour l’Angleterre, la précieuse denrée. Il s’établit alors une lutte de vitesse entre eux : c’est à qui arrivera le premier à Londres. Un des derniers vainqueurs de ce singulier steeple-chase a franchi, en 32 jours, l’énorme distance qui sépare les rives du Han de celles de la Tamise.
Il existe aussi, à Han-keou, une colonie russe assez importante, mais dont les membres, vivant généralement en famille, frayent peu avec les autres étrangers. Une partie des thés qu’ils achètent est expédiée directement, par mer, à Odessa ou bien à Tien*tsin, où elle prend, par caravanes, la voie de Sibérie. Mais le principal négoce des Russes consiste dans la fabrication des thés en briques. J’étais porteur d’une lettre d’introduction auprès de M. PiatkofT, qui voulu bien me faire visiter son établissement, l’un des plus importants de Han-keou.
On emploie, pour la fabrication des thés en briques, des produits de qualité inférieure, des déchets et de la poussière de feuilles. Ces résidus sont exposés quelques instants à un jet de vapeur qui les humecte légèrement, en les amalgamant; puis, au moyen d’une presse hydraulique, ou simplement avec l’aide d’un bras de levier mû par un coolie, on les comprime dans un moule qui leur donne la forme voulue : il n’y a plus qu’à les faire sécher. La meilleure qualité est réduite en briquettes, ayant l’apparence de nos tablettes de chocolat; les thés grossiers sont trans-
1. En 1880, on a exporté de Han-keou 44 350 C00 kiliVrammes de
iita
thé, d’une valeur de 105 millions de francs.
formés en briques. On se sert de ces dernières, en Mongolie, comme de monnaie courante. Les paysans russes et sibériens ne consomment guère d’autre thé; l'armée commence à en faire usage *.
Mme Piatkoff, bien que née à Kiakhta, parlait parfaitement le français; elle m’offrit une tasse d’excellent thé — car, si les Russes achètent les plus mauvaises sortes de thé, ils achètent aussi les meilleures — et voulut bien me servir d’interprèle auprès de son mari, qui me donna les renseignements suivants :
Le thé en briques est expédié à Shang-haï, et de là par mer à Tien-tsin, où on le transborde sur des jonques qui remontent le Peï-ho jusqu’à Tong-tcheou. Là s’arrête le vovage par eau : on charge les paniers de thé à dos de mules ou de chameaux, et la caravane se dirige vers Kalgan, ville commerçante de 200 000 habitants, située à l ime des portes de la grande muraille, sur la frontière de Mongolie. A partir de cet endroit, on ne se sert plus que de chameaux et de bœufs, ces derniers pendant l’été seulement. Kiakhta, à 1400 kilomètres au nord-ouest de Kalgan, est la première station russe au delà du désert de Gobi. Ce pénible trajet est effectué en 45 ou 60 jours avec des chameaux, en 3 mois avec des bœufs 1 2.
1. M. Piatkoff m’a donné une de ces briques portant estampée, en creux, sa marque de fabrique en caractères chinois.
Voici ses dimensions exactes : longueur, 0 m. 210; largeur, 0 m. 145; épaisseur, 0 m. 022. Son poids est de 850 grammes.
La valeur d’une de ces briques, à Han-keou, est de 50 centimes; rendue à Kiakhta, elle V3ut un rouble (2 fr. 50). Les marchands russes de Han-keou en ont fabriqué, en 1880, 10 560 000 kilogrammes.
2. Chaque caisse de thé renferme 64 briques et pèse 133 livres anglaises (60 kilogrammes). Les caisses, réunies deux par deux, forment ce qu’on appelle un panier. Une mule porte 3 paniers, un chameau
4 ou 5. Le tq nsport coûte par caisse, entre Tong-tcheou et Kiakhta, de
5 taëls 1/2 à| 7 taëls (36 à 45 francs). Ces prix sont moins élevés si, au lieu de c* ameaux, on emploie des bœufs.
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M. et Mme Piatkoff ont fait souvent ce voyage. De Kiakhta à Ourga, capitale de la Mongolie, il faut 3 jours en tarantass, avec les mêmes chevaux. Là, on loue des chameaux qu’on attelle à des voitures chinoises ; la nuit, on campe sous la tente; ce sont les mêmes animaux qui franchissent, en 18 à 20 jours, les 1 100 kilomètres qui séparent Ourga de Kalgan. De cette dernière ville, on se rend à Tong-tcheou en palanquin porté par deux mules; encore deux jours de bateau, et l’on arrive à Tien-tsin. De la sorte, en moins d’un mois, un voyageur peut aisément franchir la distance qui sépare la frontière de l’empire russe du golfe de Petchili et, si l’on considère que Kiakhta n’est qu a 3 jours d’Irkoutsk et que cette dernière ville n’est elle-même qu’à 25 jours de Saint-Pétersbourg, on voit qu’il est possible de se rendre en deux mois, par la voie de Sibérie, de la capitale de la Russie à Shang-haï.
La poste russe franchit le grand désert de Gobi avec beaucoup plus de rapidité que les simples particuliers. Il y a deux routes d'Ourga à Kalgan : celle du gouvernement et celle des marchands; la première est la meilleure et la plus courte. La poste légère met de 15 à 18 jours pour se rendre de Kiakhta à Tien-tsin ; de plus, trois fois par mois, une poste lourde fait le même service en 30 jours. Il faut compter 7 jours de plus pour Han-keou. Enfin, dans les cas pressés, on peut envoyer un courrier extra, qui met seulement 4 jours de Han-keou à Pékin et 6 jours de Pékin à Kiakhta. Avant l’établissement des câbles télégraphiques, les nouvelles d’Europe parvenaient de celte manière avec une rapidité merveilleuse; elles étaient connues dans la capitale chinoise, bien longtemps avant leur arrivée dans les ports.
La meilleure époque pour traverser le grand désert de Gobi, est mai et septembre. Sur ce plateau sablonneux, d’une altitude moyenne de 1000 mètres* les chaleurs de
E. COTTEAU.
l’été sont accablantes , et l’iiiver sévit avec une rigueur extrême.
Revenons maintenant sur les bords du Yang-tsé.
Le jour suivant, je pars de bon matin, toujours accompagné du Chinois du consulat : cette fois, le but de ma promenade est la ville de Ou-tchang. Nous entrons d’abord dans Han-keou; nous suivons une rue parallèle au fleuve, étroite, fort sale, incessamment parcourue par une foule de coolies demi-nus qui transportent des fardeaux au pas de course, geignant et poussant en mesure des cris monotones, indéfiniment répétés : eh-ya! eh-ya ! Plus loin, c’est le quartier des marchands de bimbeloterie; à leur étalage, on voit une foule d’articles à bon marché, des petites boîtes, des objets dont l'usage m’est inconnu, des images coloriées et de mauvaises photographies, la plupart obscènes.
Nous arrivons à la bouche du Han. Cette rivière ne me paraît guère plus large que la Seine aux environs de Rouen, mais la flotte de jonques qui la recouvre est tellement compacte, qu’on pourrait s’en servir, comme d’un pont, pour passer d’une rive à l’autre. En cet endroit, nous prenons une barque pour traverser le Yang-tsé; le vent est contraire; nous marchons tantôt à la voile, tantôt à la rame, et ce n’est qu’au bout d’une grande heure que nous touchons la rive opposée, où s’étend un faubourg malpropre, habité en grande partie par des fabricants de jeux de cartes.
L’entrée de la ville de Ou-tchang n’est pas brillante. Nous nous engageons sous un couloir long et obscur, qui débouche dans une ruelle dallée, glissante, pleine de boue et d’immondices. J’ai grand’peino à me garer des porteurs d’eau, qui, chargés de leurs seaux, vont et viennent précipitamment dans l’étroit espace réservé aux passants. Un quart d(7ieure de marche me conduit à une pagode, adjacente àrla muraille, et construite sur un monticule domi-
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nant le fleuve. Malgré la rapacité des gardiens qui exigent un nouveau pourboire à chaque étage, et qui, après l’avoir reçu, ne me laissent passer qu’en grommelant, je fais l’ascension de la tour. Du sommet, on découvre une vue très étendue sur les trois villes et les lacs dont la campagne est parsemée. J’aperçois, dans une autre partie de la cité, le bâtiment, récemment inauguré, de la mission catholique; c’est assurément le plus beau monument de la ville.
Pour m’y rendre, je traverse des rues assez bien tenues, occupées par des brocanteurs, des marchands de porcelaines et d’antiquités. La foule me regarde d'un air ébahi. On ne me dit rien en face, mais les exclamations railleuses que j’entends derrière moi, me portent à croire que la population de Ou-tchang est peu favorable aux étrangers.
A midi, je frappe à la porte de la mission. Dans les villes chinoises où il n’existe pas d’hôtels pour les Européens, tout voyageur peut hardiment se présenter chez les missionnaires : il est assuré de recevoir, sous leur toit, une hospitalité empressée. Ce sont des pères italiens, franciscains réformés, qui occupent la mission de Ou-tchang. Mgr Zanoli, vicaire apostolique du Hou-pé oriental, est un homme d’un grand air, d’une politesse exquise, et dont le caractère conciliant est universellement apprécié l. Je suis reçu par lui de la façon la plus affable; comme il allait se mettre à table, il me prie de prendre place à ses côtés. C'est en cette occasion que je goûtai pour la première fois du vin chinois, fabriqué avec du riz ; ce vin a la couleur du madère ; il en a aussi un peu le goût, quoique, assurément, il soit moins fin et moins capiteux.
Après le déjeuner, Mgr me fit visiter les divers bâtiments de la mission, le séminaire où Ton élève de jeunes Chinois, futurs missionnaires, les ateliers où les orphelins apnrennent