CHAPITRE XVI
DE SHANG-HAÏ A HONG-KONG 13 — 19 novembre
La ville chinoise de Shang-haï. — Les théâtres. — La concession française. — Les établissements des jésuites à Zikavei. — Départ de Shang-haï. — Le Yang-tsé. — Ningpo, Fou-tcheou et Amoy. — Le canal de Formose. — Arrivée à Hong-kong. — Victoria. — Départ pour le Tonkin.
Jusqu’alors, je n’avais guère eu le temps de visiter Shang-haï : à peine arrivé, j’en étais reparti d’abord pour Pékin, puis pour Han-keou. Le bateau des Messageries, sur lequel je prendrai passage pour Hong-kong, partant le 15 novembre, il me restait trois jours à dépenser; je fis en sorte de bien les employer.
Parlons d'abord de la ville indigène, ovale irrégulier entouré de ces hautes et noires murailles crénelées, dont le type invariable se retrouve partout en Chine. A qui vient de visiter Pékin, Tien-tsin et les cités du Yang-tsé, elle n’offre pas grand intérêt : c’est toujours le même labyrinthe de ruelles infectes, au milieu desquelles, pour ne pas s’égarer, il faudrait avoir recours à la boussole.
Toutefois, le quartier des restaurants est assez bien tenu. Le plus renommé de ces établissements est situé au milieu d’un étang; on y arrive par de petits ponts bâtit (en zigzag à fleur d’eau, et bordés de rampes élégantes eij bois dé-
coupé : avec ses balcons peints et sculptés, ses cloisons à claire-voie et ses toits relevés en lignes courbes, aux tuiles multicolores, cette construction est d’un effet très pittoresque.
Autour de la pièce d’eau dont je viens de parler, s’étend une grande place où les oiseliers, les marchands ambulants, les brocanteurs de vieilles sapèques et d’antiquités à bon marché, les bouquinistes, les déclamateurs, les chanteurs forains et les saltimbanques, ont dressé leurs échoppes et leurs baraques. J’ai vu là de jolis petits oiseaux, tirant la bonne aventure avec des cartes, ou bien saisissant avec leur bec, au milieu d’une centaine d’enveloppes pareilles, celle où l’on avait caché une pièce de monnaie. Plus loin, un pédicure extirpait les cors en plein air : le patient fumait tranquillement sa pipe, tandis que l’opérateur, lui promenant son bistouri dans l’orteil, tailladait profondément les chairs. Je suis porté à croire, ainsi qu’on l’a dit souvent, que les Chinois sont bien moins sensibles que nous à la douleur physique.
Pour rentrer à la concession, j’usai d’un moyen de locfr motion particulier à Shang-haï, et encore moins dispendieux que les djinrikshas, qui, du reste, ne pourraient pas circuler sur l’affreux pavé de la ville chinoise : je veux parler de la brouette. Ce véhicule se compose d’un brancard posé sur une roue, et divisé en deux compartiments, au moyen d’une planchette verticale. De chaque côté, une personne peut prendre place, de sorte qu’on se trouve assis dos à dos, et les jambes pendantes. Comme j’étais seul, et que je n’avais pas de bagages pour me faire contre-poids, mon brouetteur, afin de maintenir l’équilibre, était obligé de donner à l’appareil une inclinaison très accentuée. Ce singulier mo<|3 de transport est très employé à Shang-haï, mais seulemenj par les indigènes. Un Européen croirait déroger s’il montait en brouette. Pour moi, je n’avais pas le même
scrupule; d’ailleurs j'étais venu ici pour tout voir, et j’étais dans mon rôle de touriste.
Au Japon, je n’avais pas perdu une occasion d’aller au théâtre. Je voulus également assister, en Chine, à une représentation, bien que ce genre de spectacle soit peu apprécié des étrangers.
Les principaux théâtres de Shang-haï se trouvent dans la concession anglaise, à Canton road. Le soir, tout ce quartier est brillamment illuminé, et encombré par la foule des promeneurs indigènes. Je fais choix d’un établissement d’assez bonne apparence, à la façade peinturlurée et décorée d’affiches gigantesques. Moyennant un dollar payé à l’entrée, on me fait asseoir au parterre devant une table semblable à celles de nos cafés-concerts; puis un boy me verse du thé et m’apporte une demi-douzaine de soucoupes contenant des boulettes de riz, des graines de potiron grillées et diverses friandises. De temps en temps, il distribue de petites serviettes trempées dans une eau presque bouillante; les Chinois se les appliquent avec délices sur la figure pour se rafraîchir. Cela paraît absurde au premier abord, mais il est certain que ce contact brûlant provoque, immédiatement après, une réaction bienfaisante.
L’action qui se déroule sur la scène est absolument incompréhensible; je n’y vois qu’une interminable série de combats grotesques et de défilés de soldats. Les costumes sont splendides, admirablement brodés d’or et de soie, et d’une valeur considérable. Comme au Japon, les rôles de femmes sont remplis par de jeunes garçons, qui se fardent et se griment dans la perfection. Les musiciens, placés derrière les acteurs, font, sans trêve ni repos, un sabbat infernal, un tintamarre inouï. Je ne sais pas comment j’ai pu supporter ce spectacle pendant une grande heure*et demie, sans un instant d’entr’acte.
J’ai fait la connaissance de M. Binos, de Toulouse, corn-
missaire de police de la concession française. Il me fait voir l’hôtel de ville, véritable palais, avec une magnifique salle de réception; dans la cour d’honneur, se trouve la statue de l’amiral Protais, tué en 1864, en combattant les rebelles Taï-ping.
Je visite ensuite les prisons chinoises, dans le sous-sol de l’hôtel de ville; des grilles de fer remplacent d’un côté la muraille, ce qui rend la surveillance plus facile.
Plusieurs condamnés portent la cangue, mais on la leur ôte la nuit, adoucissement de peine inconnu sur le territoire chinois. Aux simples voleurs, on applique la bastonnade. Le patient reçoit sur les cuisses nues un certain nombre de coups de bâton; après quoi il se rhabille, se met à genoux pour remercier ses bourreaux, et reprend sa liberté. Les femmes ne subissent pas la peine du bambou ; on se contente de les frapper sur les joues, avec une lanière de cuir. Tout cela se fait en présence d’un mandarin, et devant une foule de curieux qui se pressent aux portes.
J’assistai aussi, dans la salle des audiences du consulat français, à une séance de la cour mixte. Un mandarin procède aux interrogatoires; devant lui, plaignants et prévenus se tiennent également dans la posture la plus humble, à genoux, les mains à terre.
Dans la soirée, M. Binos me fit faire une longue promenade à travers les quartiers chinois de la concession française, habités par 35 000 indigènes. Nous visitons des établissements de bains, des théâtres populaires, des restaurants de bas étage, des fumeries d’opium et autres maisons mal famées, dont il existe un nombre considérable.
M. Michel, avant son départ, m’avait vivement engagé à ne pas quitter Shang-haï sans voir l’important établissement qup les Jésuites possèdent à Zikavei, à 8 kilomètres dans la çampagne. Un matin j’allai faire visite au P. Basuiau, supérieur de la maison de Shang-haï, et j’acceptai
son offre gracieuse de me faire accompagner dans mon excursion projetée. Il fut convenu que le P. Tournade viendrait me prendre à l’hôtel, le jour même, après le déjeuner.
A cette époque, tout Shang-haï était en révolution à cause des courses de chevaux qui devaient avoir lieu pendant trois jours consécutifs; toutes les affaires étaient suspendues, les bureaux fermés. Cette institution chère aux Anglais, et qu’ils portent avec eux dans tous les coins du monde, n’a jamais eu le don de me passionner. Cependant, elle présente ici un intérêt particulier : ce sont des amateurs et non des jockeys mercenaires, qui montent les chevaux. C’est assurément un attrait de plus pour la fashion ; quant à moi, je ne m’en inquiète guère. Tandis que les résidants européens se pressent au guichet, pour y verser leurs 3 dollars, prix d’une simple entrée dans l’enceinte réservée, et que les Chinois, plus économes, disposent sur la grande route des chaises et des bancs, pour jouir gratis du spectacle qui leur est offert par les « diables aux cheveux roux », je monte, en compagnie du P. Tournade, dans une bonne Victoria de louage qui nous entraîne rapidement le long d’une avenue, sablée comme une allée de parc et bordée de chaque côté par les somptueuses villas des riches négociants.
Après avoir dépassé une pagode, près de laquelle se trouve une source d’eau gazeuse, on entre dans une campagne plate et monotone, mais cultivée avec le plus grand soin. D’innombrables pyramides de terre s’élèvent sans ordre au milieu des champs : ce sont autant de tombeaux.
On rencontre fréquemment, sur le bord de la route ou dans les champs voisins, des cercueils simplement posés sur le sol, le plus souvent isolés, quelquefois réunis par groupes de trois ou quatre. Ils sont en bois très épais; beaucoup sont vernis, sculptés et dorés, semblables à des meubles de
luxe. Gomme ils sont hermétiquement fermés, aucune mau-
vaise odeur ne s’en échappe. Souvent ils restent exposés ainsi pendant de longues années; la famille attend qu’il y en ait plusieurs, ou bien qu’elle ait réuni une assez grosse somme d’argent, pour donner une plus grande solennité aux funérailles : question si importante, aux yeux d’un Chinois, qu’elle est l’objet de ses constantes préoccupations.
Dans le lointain, nous apercevons une tour à sept étages, d’une belle architecture : c’est la pagode de Long-houa, l’une des plus célèbres de la Chine.
Nous voici à Zikavei, village habité presque exclusivement par des chrétiens qui sont venus se grouper autour des établissements religieux. Ceux-ci sont au nombre de quatre : le grand collège des Jésuites avec l’observatoire, l’orphelinat des garçons et les ateliers de travail, le couvent des Carmélites avec un petit pensionnat, et enfin la maison des sœurs Auxiliatrices. C’est cette dernière que je visite d’abord. Je ne répéterai pas ici ce que j’ai dit à propos des sœurs de Pékin. Il me suffira de constater que 400 petites filles sont élevées à Zikavei; que la plupart sont des orphelines ou bien des enfants abandonnés par leurs parents, et seraient mortes de misère ou de maladie, si on ne les avait recueillies; qu’on leur apprend à lire, à écrire et à travailler, et que plus tard elles deviennent de bonnes mères de famille. Celles qui ont la vocation religieuse sont établies, deux par deux, dans les villages de l’intérieur; là, elles catéchisent, tiennent l’école et soignent les malades.
Vers l’àgc de trois ou quatre ans, les petites filles ayant encore leur mère reçoivent la visite de cette dernière, qui vient leur replier les orteils en dessous et leur comprimer le pied à l’aide de bandelettes, afin de l’empêcher de se développer. Sans cette opération, d’ailleurs très douloureuse et qui rend les pauvres créatures infirmes à jamais, elles ne Couveraient que bien difficilement à se marier. Telle est la puissance de la mode, au’il arrive souvent qu
Environs de Shang-haï. — Pagode de Long-houa.
des fillettes orphelines, en grandissant, demandent ellesmêmes à être martyrisées de la sorte.
J’ai visité, dans le même établissement, un asile d’aliénées, d’incurables et d’idiotes. Une de ces dernières avait eu, chez ses parents, les pieds entièrement rongés par les rats. La surveillante chinoise était un témoin vivant de la cruauté des Taï-ping : à lage de treize ans, on lui a^ait coupé les deux jambes. Je vis également les crèches où l’on vient apporter les enfants trouvés; mais ceux-ci ne sont guère abandonnés que lorsqu’ils sont déjà bien malades : aussi en sauve-t-on à peine un seul sur trente.
Les sœurs Auxilialrices tiennent, en outre, un pensionnat qui compte une centaine d’élèves, déjà grandes demoiselles. J’assistai pendant quelques instants au cours que leur faisait un respectable Chinois, séparé par un grillage de son auditoire féminin. Avec ses grosses lunettes rondes, sa théière et son vase-crachoir placés à ses côtés, le brave homme avait l’air tout à fait comique. Cependant les jeunes filles l’écoulaient religieusement, et plusieurs prenaient des notes au pinceau.
La sœur supérieure ne voulut pas me laisser partir sans que j’emportasse, à titre de souvenir de Zikavei, de charmantes petites broderies de soie, exécutées par ses jeunes élèves; elle joignit à ces ouvrages délicats une paire de jolis souliers de femme, également brodés avec une perfection difficile à imiter 1 .
A cinq minutes du couvent des Sœurs, se trouve l’orphelinat des garçons, sous la direction des Jésuites. Je visite de vastes ateliers où travaillent des charpentiers, des menuisiers, des sculpteurs et des doreurs ; il y a aussi des cor-
1. Ces souliers ont à peine 10 centimètres de long. Tour que la malheureuse à laquelle ils sont destinés puisse s’en servir, i? faut que son pied, absolument atrophié, ait été préalablement réduit à l’état de moignon. .
E. COTTEAÜ.
donniers et des tailleurs. L’imprimerie est parfaitement installée dans un autre bâtiment, avec ses diverses annexes, ateliers de lithographie, de gravure, de peinture sur toile et à l’eau; là, de jeunes Chinois exécutent des copies parfaites de tableaux et de statues de saints : très forts pour l’imitation, ils le sont beaucoup moins pour l’invention.
J’ai vu tirer un journal hebdomadaire publié par la mission. Les Chinois impriment au moyen de planches stéréotypes, gravées sur bois. Ce système est employé à Zikavei, mais on se sert aussi de caractères mobiles en plomb. L’écriture chinoise comprend plus de 80 000 caractères différents; quelques milliers seulement sont d’un usage commun, ce qui ne laisse pas que de faire un casier considérable. Quand on a besoin d’employer d’autres caractères, on est obligé de les faire graver. L’artiste spécialement chargé de ce travail est le mieux rétribué de tous : il gagne une demi-piastre (2 fr. 40) par jour, salaire considérable pour un Chinois. Les stéréotypes sur bois sont très bien exécutés; le graveur est payé à raison de 3 sapèques (un peu plus d’un centime) par caractère.
Le collège des Jésuites a été fondé au dix-septième siècle. Une centaine de jeunes gens, chrétiens ou non, y reçoivent une solide instruction et peuvent, à leur sortie, se présenter aux examens du mandarinat, comme les étudiants des écoles indigènes. Il y a aussi un séminaire, avec une quinzaine d’élèves se destinant à la prêtrise.
L’observatoire météorologique, subventionné par les États-Unis, est au courant de tous les progrès de la science, et possède d’excellents instruments. 11 est dirigé par le savant P. Dechevrens qui, à l’époque de mon passage, venait d’inventer un appareil destiné à mesurer l’inclinaison des vents. On me fit voir une machine d’un volume considérable, qui enregistre, en les photographiant, de nuit comm^ de jour, les observations recueillies sur la variation
des courants magnétiques terrestres et la déviation de la boussole. Cet ingénieux appareil fonctionne ici régulièrement, depuis quatre ans; on me dit qu’à l’observatoire de Paris, il n’a pas encore été employé utilement. L’observatoire de Zikavei a encore une autre utilité pratique : il prévoit facilement ces ouragans si redoutables des mers de Chine, connus sous le nom de typhons, et donne des avis précieux aux navigateurs. En résumé, c’est un des établissements météorologiques les plus complets qui existent.
Les Jésuites possèdent également à Shang-haï une importante maison d’éducation, où 110 élèves de toute nationalité, la plupart fils des résidants étrangers, reçoivent l’enseignement en anglais. Il en est de même des sœurs Auxiliatrices, qui, grâce aux généreuses subventions de la colonie protestante, viennent de faire construire une vaste et belle maison, pour leur pensionnat.
15 novembre. — J’ai résolu de partir ce soir par le paquebot le Yang-tsé , des Messageries maritimes. Avec un chèque de 207 taëls, j’ai payé ma place jusqu’à Marseille, en me réservant la faculté de faire le voyage par escales. Mon itinéraire de retour n’est pas encore définitivement arrêté; j’ai l’intention de visiter Canton, de pousser une pointe à Manille, puis de gagner Java par Singapour. Je me déciderai selon les circonstances; en tout cas, mon billet de passage est valable pour six mois : c’est bien plus de temps qu’il ne m’en faut pour réaliser mes projets.
J'ai acheté un grand coffre chinois, en bois de camphrier, et j’y ai emballé mes souvenirs et mes acquisitions qui, depuis que je suis en Chine, ont singulièrement fait la boule de neige. Ne voulant pas traîner avec moi tous ces objets, j’expédie ma caisse en douane, directement à Paris où, plus tard, elle me servira à préserver des miles qies habits d’hiver.
Je viens de régler ma note d’hôtel, toujours ^avec un
chèque : toute journée commencée est payée à raison de 3 dollars, même si l’on n’a pas passé la nuit, de sorte que, si vous arrivez le soir pour dîner et que vous partiez le lendemain après déjeuner, on vous comptera deux jours complets. Il paraît que c’est l’habitude en Chine ; il ne vient ici à personne l’idée de la critiquer. Je ne crois pas qu’il y ait un pays au monde où l’on tienne moins à l’argent, — peut-être à cause de l’usage général des chèques. Les services rendus par les Européens sont hors de prix : une simple visite de médecin coûte 30 francs; il faut être millionnaire pour aller chez un dentiste.
A onze heures du soir, je m’embarque sur un petit vapeur de rivière. La ligne imposante des quais de Shanghaï, brillant à la lumière du gaz, disparaît au premier coude du Wang-pou. Deux heures après, on accoste le Yang-tsé que son énorme masse retient au mouillage de Wousong.
16 novembre . — On a levé l’ancre à la pointe du jour. Le temps est doux et couvert, le vent faible. Vers midi, nous commençons à apercevoir les Tchousan, archipel composé d’une infinité d’îles montagneuses et d’îlots rocheux. Mgr Delaplace, qui a habité la grande Tchousan, m’en a parlé comme d’une contrée enchanteresse, remarquable à la fois par la beauté des sites, la douceur du climat et la fertilité du sol; il évalue sa population à 1 million d’habitants.
Nous sommes par le travers du golfe de Hang-tcheou. Non loin de la côte méridionale, sur une rivière navigable, s’élève, au milieu de riches campagnes, la savante et industrieuse cité de Ningpo, connue des Européens depuis plus de trois siècles. Aujourd’hui, cette ville est comprise au nombre des ports ouverts; mais le voisinage de Shanghaï nuit beaucoup à son commerce direct avec l’étranger.
Le vpste pont du Yang-tsé paraît désert; les officiers,
enfermés dans leur carré, restent invisibles. Nous ne sommes en tout que six passagers de cabine, y compris une dame californienne, son jeune fils et le précepteur de ce dernier; je suis seul Français. L’Américaine a quitté son pays après la mort de son mari, et n’a plus de domicile fixe; elle vient de passer six mois au Japon. Son fils terminera son éducation à Londres; en attendant, elle fait son tour du monde, à petites journées, sans se presser; elle s’arrêtera un peu partout et compte bien visiter, en passant, les Philippines, Siam, la Birmanie et les Indes. Le précep* leur parle bien le français; nous causons longuement.
Au coucher du soleil, je remarque un curieux effet de mirage sur les îles.
17 novembre. — Mer calme; température 20°. Nous sommes en vue de la petite île Alligator, à la hauteur de Fou-tcheou, grande cité de 600 000 âmes et capitale de la province de Fo-kien, « Région Prospère ». Cette ville, située dans une contrée très pittoresque, à 50 kilomètres de la mer, sur la rivière Min, est le port principal de la côte, entre Shang-haï et Canton. Elle renferme un arsenal, le plus important de l’empire, qui a été construit en 1869, sous la direction de deux Français, MM. Giquel et d’Aiguebelle.
Nous entrons dans le détroit qui sépare du continent la grande île de Formose (en chinois Tai-wan). La mer, dans ces parages, est peu profonde, 60 mètres en moyenne. Le canal de Formose, dans sa partie la plus resserrée, a encore 130 kilomètres de largeur; notre route se rapprochant de la côte de Chine, l’ile est trop éloignée pour qu’on puisse l’apercevoir. Comme l’indique son nom, qu’elle a reçu des premiers navigateurs portugais qui y abordèrent, c’est une des plus belles terres du globe. Longue de 400 kilomètres et quatre fois et demie plus étendue que la Corse, elle renferme approximativement 3 600 000 habitants,. Depuis
deux siècles, la colonisation chinoise a fait de grands progrès dans la partie occidentale de l’île; mais les montagnes de l’intérieur, ainsi que la côte orientale, sont encore occupées par la race primitive des indigènes, et sont peu connues. En vertu des traités, quatre ports de Formose ont été ouverts par les Chinois au commerce international l.
La soirée est fort belle. La mer est d'une phosphorescence extraordinaire ; je ne crois pas l’avoir jamais vue plus lumineuse. Je suis seul pour admirer ce beau spectacle : les officiers continuent à faire leur whist au carré.
18 novembre. — Dans la nuit, on a dépassé Amoy dont le port, l’un des plus beaux et des plus importants de la Chine pour le mouvement des échanges, est ouvert au commerce étranger. A six heures du matin, nous sommes à la hauteur de Swateou, autre port ouvert. Le tropique vient d’être franchi, cependant la chaleur n’est pas sensiblement plus forte que les jours précédents : le thermomètre marque 23°.
Bien que la terre soit à une grande distance et à peine visible, nous apercevons un nombre considérable de jonques et de barques de pêche, ces dernières groupées deux par deux, et laissant traîner entre elles un filet. La houle, insignifiante pour nous, est très forte pour ces frêles esquifs.
On met le cap sur la côte : de hautes montagnes aux pentes arides, des promontoires escarpés, des îles rocheuses, indiquent les approches de Hong-kong. A mesure que nous avançons, le panorama devient plus vaste et plus animé. Enfin, après avoir franchi une passe étroite, le Yang-tsé ralentissant sa marche, pénètre dans une belle nappe d’eau enfermée entre les îles et le continent. De
1. Eu consultant le Chronicle and diredory , sorte d’annuaire de l’extrême Orient, volumineux recueil publié à Hong-kong, je ne trouve, parmi une cinquantaine de négociants ou agents consulaires anglais, américainsrou allemands résidant à Formose, aucun nom français.
nombreux navires y sont à l’ancre : nous sommes dans la rade de Victoria. En cinquante-neuf heures nous avons franchi une distance de 826 milles (1530 kilomètres), d’où résulte une moyenne fort satisfaisante de quatorze nœuds (26 kilomètres à l’heure).
Pendant les préparatifs du mouillage, on me montre un grand steamer, peint en blanc, qui chauffe le long du quai : c’est le bateau de Canton qui, en semaine, part tous les jours, à six heures précises. Je me décide aussitôt à profiter de l’occasion. Mon léger bagage est prêt; à peine l’ancre a-t-elle touché le fond que je me précipite dans un sampan. La distance est assez longue, mais mon batelier fait force de rames, et je parviens à toucher le but, juste au moment où retentit le troisième coup de sifflet réglementaire, signal d’un départ imminent. Par malheur, nous avons accosté du côté opposé à la coupée; rapidement nous faisons le tour du navire; j’escalade la jetée à l’instant même où se déroulent les dernières amarres. On retire la planche; je puis encore sauter; ma valise me retient au rivage, j’hésite une seconde : c'en est assez pour que le fossé, s’élargissant lentement, m’enlève toute possibilité de le franchir, et je reste sur le quai, faisant assez piteuse figure devant les rires moqueurs des passagers chinois, que la déconvenue d’un « diable étranger » avait mis en belle humeur i.
On s’imagine parfois, en Europe, que Shang-haï et Hong-kong sont dans une situation identique, par rapport à la Chine : c’est une grave erreur. A Shang-haï et dans la plupart des autres ports dont j’ai eu occasion de parler, les Européens ont obtenu des concessions de terrain tempo-
1. C’est ainsi que, faute d'une demi-minute, je n’ai pu voir Canton. Je croyais bien alors que ce ne serait que partie remise; ipais les circonstances en ont décidé autrement, et j’ai eu le regret de. quitter la Chine, sans avoir visité la ville chinoise par excellence, la a grande cité du Sud »>, la plus populeuse de l’Empire. *
raires, et la permission de se livrer à des opérations commerciales. Hong-kong, au contraire, est une dépendance directe de la couronne britannique; c’est une terre politiquement anglaise, au même titre que Jersey par exemple, et le gouvernement chinois n’a pas plus de droits sur elle, que la France n’en aurait sur les îles de la Manche.
C’est en 1841, pendant la guerre dite de l’Opium, que les Anglais se sont emparés de l’île de Hong-kong, laquelle leur a été cédée définitivement par le traité de Nankin, en août 1842. Celte île, qui fait partie du groupe des Ladrones (ainsi nommées autrefois par les Portugais, à cause du penchant naturel de leurs habitants à la piraterie), est située à l’embouchure de la rivière de Canton, à 150 kilomètres de la ville du même nom. C’est une crête irrégulière et profondément découpée, s’étendant de l’est à l’ouest, sur une longueur de 17 kilomètres, avec une largeur variant de 4 à 8 kilomètres. Elle est séparée de la terre ferme par un détroit qui, dans sa partie la plus resserrée, n’a que 800 mètres de large. La péninsule de Kouloun, qui lui fait face, a été cédée par la Chine, en 1861, et fait partie maintenant de la colonie de Hong-kong.
L’Angleterre possède là un des plus magnifiques ports du monde; entouré de montagnes pittoresques, hautes de 3 à 4000 pieds, il réunit dans le même tableau, comme le dit un auteur anglais, l’aspect sauvage des paysages de l’Ecosse à la beauté classique de l’Italie, encore rehaussée par la splendeur de la nature tropicale.
Lorsque les Anglais en prirent possession, Hong-kong n’était qu’un rocher aride, habité par quelques centaines de pêcheurs. Tout était à créer; le gouvernement de la métropole a dépensé, dans l’origine, des sommes considérables; d’immenses travaux ont été entrepris et menés à bonne fin : l’or et le génie persévérant de l’Angleterre ont triomphq des obstacles naturels. Maintenant une cité de
100 000 âmes, Victoria, « s’élève sur la rive septentrionale de l’île, au bord de la rade formée par le détroit; des villages populeux ont surgi à l’issue de toutes les vallées; des maisons de campagne et des édifices somptueux occupent tous les promontoires, au milieu de la verdure épaisse des pins, des figuiers banians, des bambous. Une belle roule s’élève en serpentant jusqu’au sommet le plus haut de l’île, d’où l’on voit, à 539 mètres plus bas, les quais de Victoria et la nappe éclatante de la rade, avec ses navires de guerre et de commerce entre-croisant leurs sillages. Par la propreté de ses rues, la solidité de ses constructions, la richesse de ses palais, la ville anglaise ressemble à une cité de la mère patrie, mais elle a de plus la beauté que donnent les vérandas ornées de (leurs, les jardins emplis d’arbustes et le ciel lumineux du Midi i. »
L’île de Hong-kong est plutôt un grand entrepôt commercial qu’une colonie. Elle est utile à l’Angleterre comme dépôt des marchandises échangées avec la Chine, et comme station militaire et navale pour la protection de son commerce. C’est un port libre : il est donc impossible de donner le chiffre exact de ses importations et de ses exportations. Néanmoins, on peut juger de son importance exceptionnelle par ce fait que le total du tonnage des navires entrés et sortis, dans l’espace d’une année, dépasse 2 millions de tonnes; et encore, dans ce calcul, on ne tient pas compte des 52 000 jonques chinoises et des milliers de petits bateaux qui fréquentent annuellement le port de Hong kong 2.
Je reviens à mon journal de voyage.
1. Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle , tome Vif, p. 50a.
2. En 1879, la part du Royaume-Uni et de ses colonies dans le
commerce de la Chine s’est élevée à 898 287 150 francs, dont 545 331 760 pour Hong-kong. * ,
En 1881, la France a reçu de Chine 145 450 000 de marchandises et ne lui en a envoyé en retour que pour 3 410 000 francs. ,
Pendant que le bateau de Canton s’éloignait, ainsi que je l’ai raconté plus haut, une nuée de coolies — ces gens rôdent toujours sur le quai, à l’affût des nouveaux débarqués — s’était ruée sur mon bagage; c’était une bousculade, des cris et des gestes dont on n’a pas d’idée. Je pris le parti héroïque de reconquérir ma malle, à la force du poignet; puis, m’asseyant dessus et tenant mon sac entre mes jambes, je m’en rapportai pour le reste à la Providence, laquelle ne tarda pas à se manifester sous la forme d’un majestueux policcman hindou, au teint bronzé, aux formes athlétiques. A sa vue, le tapage cesse comme par enchantement; il désigne deux Chinois, et leur intime l’ordre de me conduire à l’hôtel avec mon bagage; les autres se retirent docilement.
Chemin faisant, je remercie mon libérateur. Il m’apprend qu’il est Sikh, natif d’Amritsir; je lui réponds que je connais son pays; je lui parle du Golden temple que j’ai visité il y a trois ans, et j’ai soin de glisser dans la conversation quelques mots d’hindoustani qui me sont restés dans la mémoire. Le brave homme, enchanté, m’accompagne jusqu’à l’hotel, où je trouve à mon adresse une lettre de M. Michel, parti la veille pour Singapour.
Dans la soirée, je vais au Hong-kong Club , où je me retrouve en pays de connaissance : d’abord M. de Champeaux, agent principal des Messageries, chez qui j’avais dîné à Calcutta, en 1878, M. Gauthier, employé au Comptoir d’Escompte, que j’ai connu à Paris, et enfin le colonel March, mon compagnon de voyage à Nikko, au mois d’août dernier. Ces messieurs me dissuadent d’aller à Manille; on me parle du choléra, des tracasseries de la douane espagnole, de la quarantaine inévitable qui m’attend aux Philippines, trois jours selon les uns, huit jours selon les autres. Que faire? La nuit porte conseil : nous aviserons demain. t
19 novembre. — J’ai fait ce matin une longue et intéressante promenade sur les quais et dans Queens road. Celte rue est fort animée; de grands magasins européens et chinois étalent toutes les marchandises de l’Europe et de l’Asie. Les maisons sont ornées d’arcades et de portiques, non seulement au rez-de-chaussée, mais encore aux différents étages : précaution excellente pour intercepter les rayons du soleil, et rafraîchir les appartements. Maintenant, la température est très agréable, mais, pendant les mois de juillet, août et septembre, la chaleur est étouffante.
Ici, la plupart des sampans sont conduits par des femmes ; au moins celles-là n’ont pas les pieds estropiés, honneur réservé, dans le sud de la Chine, aux classes élevées. Comme les hommes, elles portent des fardeaux et rament courageusement, ayant souvent sur leur dos, enveloppé dans un morceau d’étoffe, un bébé dont la tête ballante suit tous leurs mouvements. Le bateau sert de logement à toute la famille ; on y fait la cuisine dans un vase de terre. Des enfants grouillent dans tous les recoins; hier, dans mon sampan, en levant la planche sur laquelle j’étais assis, j’en ai vu trois, blottis au fond d’un trou, comme des petits chiens dans une niche.
Victoria est construite en amphithéâtre. A l'exception d’un petit nombre de rues parallèles aux quais, toutes les autres voies de communication sont plus ou moins escarpées, et souvent interrompues par des escaliers; aussi les djinrikshas ne peuvent-ils circuler que dans le voisinage de la mer. Les chaises à porteurs sont d’un usage général. Elles se composent d’un siège commode, en bambou, fixé entre deux perches parallèles; deux robustes coolies, coiffés de ' grands chapeaux de paille, vêtus d’une blouse flottante et de larges pantalons, vous transportent avec rapidité, quelle que soit l’inclinaison de la route. Chaque soir, les négociants quittent ainsi la ville basse, pour regagner leurs
somptueuses habitations échelonnées sur les pentes de la montagne, et respirer sur les hauteurs un air plus frais.
J’use de ce moyen de transport pour me faire conduire au Jardin public. Nos porteurs partent au pas accéléré. Je crois qu’ils m’ont compris, il n’en est rien : après bien des tours et détours, je me retrouve à la même place. Ces gens sont tous les mêmes : préoccupés uniquement de gagner leur salaire, ils s’élancent comme des fous sans savoir où ils vont. Je ne puis trop leur en vouloir; les pauvres diables sont couverts de sueur, et, à tout ce que je leur dis, me répondent humblement dans le singulier langage 1 usité entre Chinois et Européens : « Mi no savé » c’est-à-dire : « Je ne sais pas. x>
Le Jardin public, où je finis par arriver, est une merveille. Sur les pentes escarpées, les Anglais ont su créer de belles pelouses d’un gazon toujours vert, et faire croître sur un rocher, autrefois nu et sans eau, les arbres les plus gracieux des tropiques.
De retour dans le quartier des affaires, j’allai voir M. Marty, négociant français, pour lequel j’avais été chargé d’une commission par un de ses amis de Shang-haï. Dans la conversation, je lui fis part de mes perplexités au sujet de mes projets de voyage ultérieurs. « Pourquoi, répliquat-il, n’iriez-vous pas au Tonkin? C’est un pays dont on parle beaucoup maintenant, et que bien peu de personnes connaissent. Venez dîner à la maison ; je vous présenterai à M. et à Mme Conslantin qui, ce soir même, retournent chez eux, à Haï-phong, où ils sont fixés depuis plusieurs années. A minuit, vous vous embarquerez tous les trois : c’est une occasion qu’il ne faut pas manquer. A votre retour ici, vous verrez Canton et Macao. »
1. C’est le piggin , patois anglo-franco-chinois, mêlé aussi de mots portugais et mal<us.
Hong-kong. — Chaise à porteurs.
J’acceptai cette aimable proposition; la soirée se passa gaiement, et mes hôtes n’eurent aucune peine à triompher de mes dernières hésitations.
Et voilà comment il arriva que, le 20 novembre 1881, par une splendide matinée, je disais adieu à la belle rade de Victoria, tournant le dos résolument aux possessions espagnoles, pour voguer en droite ligne vers le golfe du Tonkin.