‹ Un touriste dans l'extrême OrientChapitre 3 sur 41 · Tcha-ya, petit restaurant, littéralement maison de thé · texte numérisé non relu

Tcha-ya, petit restaurant, littéralement maison de thé

les pétards et les fusées partent de tous côtés. Au milieu de ces réjouissances règne un ordre parfait; point d’encombrement, pas l’apparence d’une dispute. Dans les étroits sentiers, c’est à qui ne passera pas le premier; chacun se range de côté pour faire place au promeneur; partout on n’aperçoit que des visages souriants.

Nous sommes au troisième et dernier jour de la fête des lanternes. Les morts doivent bientôt réintégrer leur domi-

cile habituel ; mais, pour leur faciliter le voyage, il faut leur fournir les moyens de s’embarquer. Dans ce dessein, chaque famille a pris la précaution de leur tresser une nacelle de paille, plus ou moins grande, plus ou moins ornée, selon ses ressources. On la décore de banderoles, on la charge de lampions et de lanternes multicolores; on y ajoute quelques grains de riz et une petite pièce de monnaie ; et, ce soir à minuit, chacun se rendra processionnellement au bord de la mer pour y lancer les frêles esquifs de paille, de bambou et de papier qui doivent ramener dans leur monde les âmes des ancêtres.

Je n’avais garde de manquer un pareil spectacle. Aujourd’hui, l’ifumination des cimetières est encore plus complète que les jours précédents. Des feux d’artifice s’allument de toutes parts; de longues traînées de lumière descendent des hauteurs vers la ville : ce sont des processions qui se forment et viennent se grouper sur les bords de la baie. Dès la chute du jour, les rues ont pris une animation incroyable. Tout le monde se prépare pour la fête; on ne voit qUe gens transportant des bateaux de paille, ou bien mettant la dernière main aux ornements de papier qui les décorent. Aux sons d’une musique retentissante, de joyeuses troupes parcourent la cité ; chacun porte, /suspendue à l’extrémité d’un long bambou, une grosse /lanterne de papier. De larges transparents ornés de devises, d’emblèmes, d’attributs grotesques ou de dessins représentant

DE VLADIVOSTOK A NAGASAKI 31

des animaux fantastiques, illuminent les boutiques; d’autres sont promenés triomphalement par les rues. y

Cependant la circulation est devenue très difficile, au milieu de la foule compacte qui se presse au bord de la mer.

M. Petersen, qui m’accompagne, m’engage à monter dans un sampan. Plusieurs centaines d’embarcations , serrées » bord cà bord, forment un arc de cercle en face du rivage ; nous prenons place au milieu d’elles. Toute une population proprement vêtue, souriante et polie, se rend visite d’un bateau à l’autre ; sur ce plancher mouvant, on circule comme à terre. Chacun nous fait bon accueil; on nous tend la main pour sauter de barque en barque, et nous voici bientôt au premier rang. Mon compagnon répond de son mieux aux éclats de rire et aux joyeux propos des jeunes femmes, que notre vue met en belle humeur.

Sur la rive, la foule grossit. Les cloches ne cessent de tinter, accompagnant la musique et les chants populaires.

De l’ensembl*e de ces bruits se dégage une sonorité puissante, une sorte de mélopée indéfiniment répétée et d’une simplicité extrême *. A l'heure précise de minuit, on commence à pousser à la mer les frêles esquifs dominés.

Il y en a de toute taille, et, dans le nombre, d’assez grands, avec mats de bambou, cordages et bannières. Les porteurs * entreift dans l’eau, les soutiennent en nageant et les accompagnent aussi loin qu’ils peuvent ; leur nombre augmente rapidement. La brise enfle les petites voiles de papier; quelques-uns de ces légers appareils chavirent, s’enflamment et communiquent le feu au reste de la flottille Des hommes de la police écartent à l’aide de longues gaffes et submergent au besoin les nacelles enflammées, qui pourraient incendier les bateaux où se pressent les curieux.

L’excieation est à son comble : des centaines de jeunes

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