Arroyo , canal naturel
La distance est longue ; nous suivons des rues commerçantes, droites, dallées de marbre, plus larges et plus propres que celles des villes chinoises. Chemin faisant, nous rencontrons M. le chancelier Aumoitte, à cheval et partant pour la promenade. Apprenant que j’étais touriste et Français, il revient sur ses pas et m’offre l’hospitalité chez lui. Après un dîner dont le besoin commençait à se faire sentir, car je n’avais guère usé de la cuisine chinoise du bord, nous passâmes une charmante soirée au consulat. M. et Mme de Kergaradec m’en firent les honneurs de la façon la plus aimable, et les heures s’écoulèrent rapidement en interminables causeries, au coin du feu, sur Paris, le Tonkin et les pays que je venais de parcourir. 11 était plus de minuit lorsque je rentrai à la Chancellerie.
J’insisterai sur ces mots : au coin du feu; car bien des gens s’imaginent que le climat du Tonkin est le même que celui de la Cochinchine, tandis que, en réalité, les saisons y suivent leur cours régulier, comme en Europe. Le froid, à la vérité, n’est jamais bien rigoureux (le thermomètre ne s’abaissant guère au-dessous de + 7°) ; mais il se fait encore assez sentir pour que les Européens jugent utile d établir des cheminées dans leurs appartements. Ceux-là qui ont vécu des années sous l’énervant climat de la zone équatoriale, sans jamais aspirer une bouffée d’air frais, comprendront tout l’avantage que présente aux hommes de notre race, un pays où il existe un hiver : le corps tonifié, régénéré pour ainsi dire, est plus apte à supporter les chaleurs brûlantes de l’été.
25 novembre. — Température à six heures du matin, 18°. M. Messier, employé de la douane, m’a prêté son cheval; nous partons, M. Aumoitte et moi, pour une intéressante excursion dont, la veille, mon hôte obligeant a réglé tous les détails.
Nous allons droit à la citadelle, immense quadrilatère de
DE HONG-KONG AU TONKIN
plus de mille mètres de côté. On sait qu’elle a été construite à la fin du dix-huitième siècle, sous la direction d’officiers français au service de l’empereur Gialong, et fortifiée d’après le système de Vauban : ce qui ne l’a pas
Hanoï. — Porte de la cita Icllo.
empêchée, du reste, d’être enlevée de vive force par une poignée d’hommes commandés par Garnier et Dupuis, le 20 novembre 1873 l.
Je reconnais la porte d’entrée aux souvenirs que m’ont laissés les dessins publiés par le Tour du monde. Au
1. E aussi, comme on sait, le 25 avril 1882, par le capitaine de vaisseau Rivière.
moment où nous la franchissons, un petit vieux, mandarin de classe inférieure, se précipite à la tête de nos chevaux et veut nous obliger à tourner bride. Mon compagnon, qui le connaît, se contente de lui donner amicalement un petit coup de cravache sur l’épaule; le pauvre bonhomme recule de quelques pas en gesticulant d’une manière désespérée et, tantôt riant, tantôt faisant la grimace, se décide à nous laisser libres de poursuivre notre chemin. Du reste, pas un soldat ; pour toute garde, des chiens hargneux qui viennent se jeter dans les jambes de nos montures, ce qui ne laisse pas de m’inquiéter quelque peu, car je suis fort mauvais cavalier.
Dans cette immense enceinte que pourrait seule défendre une armée, on trouve des rues, des jardins, des maisons, toute une ville administrative. Plusieurs bâtiments sont abandonnés et tombent en ruines; tout porte la trace d’une profonde incurie. Cependant le chemin que nous suivons est dallé de marbre à l’entrée des portes et sur les ponts qui franchissent les fossés : malgré son état visible de délabrement, la citadelle, par son énorme développement, présente encore un aspect imposant.
Sortis par une porte opposée, nous suivons un sentier qui longe les fortifications et aboutit à un faubourg, à l’extrémité duquel nous mettons pied à terre pour visiter une pagode assez bien entretenue. Derrière l’autel, se dresse un gigantesque Bouddha de bronze, mais si mal éclairé qu’il faut allumer des torches pour le voir. La principale curiosité de cette pagode est une statue de pierre représentant une vieille femme assise, de grandeur naturelle. Sa physionomie est vivante; c’est un véritable chef-d’œuvre et qui me rappelle les ouvrages célèbres des anciens artistes japonais que j’admirais naguère à Kiolo. Du reste, l’art tonkinois n’est pas sans présenter quelque affinité avec celui de l’empire du Soleil levant.
DE HONG-KONG AU TONK1N
Nous remontons à cheval et poursuivons notre promenade par un joli chemin côtoyant un petit lac. Voici un enterrement de pauvres gens : une musique diabolique précède le cercueil porté à bras par quatre hommes; à part une demi-douzaine de pleureuses payées, les parents et les amis qui suivent le défunt n’ont nullement Pair triste. Tout le monde mâche le bétel; on cause à haute voix et surtout on rit beaucoup en nous regardant.
Le but de notre excursion était la visite d’une fabrique de papier, à peu de distance des bords du lac. Nous y arrivons bientôt. On nous laisse aller et venir partout, et nous pouvons suivre à notre aise tous les détails de la fabrication, qui s’exécute presque entièrement en plein air, sous les grands arbres, et avec l’outillage le plus primitif. Voici comment on opère. On laisse macérer plusieurs jours, dans des cuves, l’écorce d’un arbuste dont on n’a pu me donner le nom, puis on la broie dans un mortier; la pâte délayée est portée dans une grande auge et tamisée par des femmes qui, dans cette besogne toute manuelle, font preuve d’une grande dextérité. Les feuilles de papier superposées sont ensuite soumises à l’action d'une presse, et enfin desséchées par leur application contre les parois d’un four; ce qu’il y a de surprenant, c’est que le papier, ainsi pressé en masse à l’état humide, ne s’amalgame jamais, et que chaque feuille reste distincte.
C’est aux environs de celte papeterie que Garnier et son lieutenant Balny d’Avricourt succombèrent dans une embuscade, dans la néfaste journée du 21 décembre 1873 L
Nous rentrons à la Chancellerie par un autre chemin, ce qui nous permet de voir en passant un quartier habité par des Chinois d’assez mauvaise mine, vivant avec des femmes
1. C’est également près de là que, dix-huit mois après nîon passage, l’héroïque commandant Pavière devait périr glorieusement, dans une lutte inégale.
annamites et que l’on suppose appartenir à la peu honorable corporation des Pavillons noirs. On désigne ainsi des bandes de brigands, débris des rebelles expulsés de Chine, qui sc sont établis sur la frontière, percevant de la façon la plus arbitraire des droits exorbitants sur les marchandises, et terrorisant le pays. Le pillage de ces gens, sur le haut du fleuve, a été en quelque sorte régularisé par le gouvernement de Tu-Duc qui, ne pouvant s’en débarrasser, les a pris à sa solde; ce sont, avec les mandarins annamites, nos seuls ennemis dans le pays, mais ils ne sont pas nombreux, 1500 ou 2000 au plus.
Le gouvernement chinois aurait intérêt à leur destruction, car alors le commerce de la province limitrophe du Yun-nan prendrait une extension considérable. Les négociants de Hong-Kong ne seraient pas fâchés de nous voir occuper définitivement ces contrées; ce serait pour eux une source de nouveaux débouchés. N’oublions pas, d’un autre côté, que le Tonkin formait autrefois un Etat indépendant. Les Annamites y sont regardés comme des étrangers, et la population indigène, dont une notable partie est chrétienne, verrait sans répugnance notre administration succéder à celle des mandarins. Aujourd’hui un Tonkinois, s’il a quelques ressources, les dissimule avec soin; il n’osera même pas acheter des vêtements neufs, car, si on le croit riche, il sera en butte aux exactions de l’autorité, qui, par tous les moyens possibles, cherchera à le dépouiller de ses biens. Il n’y a donc rien d’élonnant si, malgré les fautes commises autrefois, le nom de la France inspire encore de la sympathie à ces malheureuses populations. Je ne prétends pas dire par là que les Tonkinois nous aiment pour nous-mêmes. Il est évident qu’ils préféreraient vivre indépendants; mais comme maintenant ils sont opprimés, et que nous sommes les premiers Européens venus dans leur pays, ils ne connaissent que la France et n’ont d’espoir
DE HONG-KONG AU TONKIN
qu’en elle pour améliorer leur sort. Quant aux Anglais de Hong-kong et de Singapour, si leurs journaux sont favorables à nos projets, c’est, bien entendu, par pur intérêt commercial. Le fait n’en existe pas moins.
La concession française à Hanoï occupe une bande de terrain longeant le fleuve, à l’extrémité méridionale de la ville. Comme à Haï-phong, les édifices élevés par l’État ont tout à fait bon air, à côté des paillotes et des maisonnettes où logent les indigènes. Seulement, à l’époque de mon passage on n’y comptait encore qu’une seule habitation appartenant à un négociant, et ce négociant était un Allemand. Il est vrai que M. Gally, représentant de la maison Oppenheimer de Paris, venait d’arriver à Hanoï avec l’intention de s’y établir.
De petits jardins ont été plantés çà et là; des légumes, des arbres fruitiers de France, y sont cultivés avec succès. J’ai vu des vignes bien venantes et promettant de donner de brillants résultats. Certains plants fournissent, dit-on, deux récoltes par an, mais ce fait mérite confirmation.
La garnison est double de celle de Haï-phong et se compose de deux compagnies d’infanterie de marine, soit 200 hommes; ce qui n’est certes pas trop pour surveiller une ville dont la population n’est pas moindre de 120000 âmes.
Après déjeuner, mon hôte me conduit au café des offi-' ciers. C’est un Chinois qui tient ce modeste établissement que je n’ose vraiment pas qualifier du nom de cercle, mais où l’on peut se procurer, à des prix relativement modérés, de la bière de Christiania ou de Marseille, du pale-ale et autres rafraîchissements.
Nous apprenons qu’une troupe d’acteurs chinois de la province duTCiang-si vient d’arriver à Hanoï, et doit donner ce jour même une première représentation. Seloji la coutume des pays de l’extrême Orient, le spectacle commencera à midi et se prolongera fort avant dans la nuit. Des places
E. COTTEAU.
ont été retenues par les officiers, qui nous engagent à les accompagner.
Je n’entreprendrai pas de décrire cette représentation théâtrale; les acteurs étaient Chinois, le public l’était aussi en grande majorité; ce fastidieux spectacle, auquel j’avais déjà assisté en Chine, n’avait plus pour moi l’attrait de la nouveauté, et je n’en parlerais même pas, sans l’incident auquel il donna lieu.
Un des figurants portait un costume dont les couleurs dominantes étaient le bleu, le blanc et le rouge. Nous n’y avions pas fait grande attention d’abord, lorsque nous démêlâmes que le pitre en question jouait un rôle peu héroïque, et recevait à chaque instant de ses camarades quelque bourrade bien sentie. Dans ce fait, nous crûmes voir une allusion peu flatteuse pour le drapeau tricolore, et, nous étant donné le mot, nous nous levâmes tous ensemble, nous disposant à quitter la salle.
Le directeur de la troupe, voyant ce qui se passait, fit des efforts pour nous retenir; malheureusement pour lui, tout en nous parlant, poliment du reste, il avait conservé sa queue roulée autour de la tête. C’était une grave inconvenance, absolument comme si quelqu’un, chez nous, conservait son chapeau sur la tête en s’adressant à un supérieur. On le lui fit sentir assez vertement, et le pauvre diable, déroulant sa queue, mais trop tard, se retira tout penaud, humilié devant ses compatriotes. Tout cela était-il prémédité? C’est fort possible.
Nous flânons par les rues de la ville, visitant les boutiques des marchands, généralement groupées, comme en Chine, par professions de même nature. L’industrie des meubles incrustés de nacre est spéciale à Hanoï et occupe un grand nombre d’ouvriers. Cette branche de commerce a pris, dans ces derniers temps, un développement considérable, mais au détriment de la qualité des produits. Les fabricants,
Ouvriers incrustant la nacre.
DE HONG-KONG AU TONKIN
pressés de satisfaire aux commandes de l’étranger, emploient des bois de qualité inférieure, insuffisamment secs, et qui ne tardent pas à se fendiller. On pourrait remédier à cet inconvénient en achetant à Canton des bois convenablement préparés, et en les faisant incruster à Hanoï; mais alors le prix de revient s’augmenterait dans une forte proportion. D’un autre côté, l’artisan tonkinois, abandonné à lui-même, est peu capable de se livrer à un travail suivi. Ces plateaux finement incrustés, ces arabesques dont nous admirons l’exquise délicatesse, sont fabriqués la plupart du temps dans quelque réduit obscur, par un individu accroupi sur une mauvaise natte et n’ayant à sa disposition que quelques outils tout à fait primitifs; il travaillera, dormira, se reposera, sans régularité, suivant le caprice du moment et sans se préoccuper de la date de livraison. Pour obvier à cet inconvénient, des négociants de Haï-phong ont engagé des ouvriers et les font travailler en atelier; mais on ne peut guère compter sur eux : à peine ont-ils gagné quelque argent, ils demandent à s’en aller.
On fabrique aussi à Hanoï des laques communes, paniers à compartiments, malles et boîtes à bétel laquées de rouge et de noir. Ces objets, légers et solides à la fois, sont faits avec goût et se vendent très bon marché.
Je ne quitterai pas le quartier commerçant sans parler des marchands de stores et d’images coloriées, chez lesquels je fis de longues stations intéressées, choisissant ici un superbe tigre aux yeux verts, là des peintures représentant des feuillages, des fleurs et des oiseaux, dans le genre des kakémono du Japon, plus loin une curieuse collection des supplices infernaux. Mentionnons aussi les objets en métal, statuettes de bronze, boîtes en cuivre ou en argent niellé, brûle-parfums sculptés et ciselés avec un remai (juable sentiment artistique.
Rentré à la Chancellerie, pour y déposer mea acquisi-
tions, j’en ressors presque aussitôt afin d’aller visiter, dans les environs, la fabrique de sapèques du gouvernement. Rien de commun, je me haie de le dire, avec notre hôtel des Monnaies. Nous franchissons une porte gardée par trois ou quatre soldats sans armes, pieds nus, coiffés d’un petit chapeau conique, portant pour tous vêtements un large pantalon jadis blanc, et une robe rouge serrée à la taille. Dans une vaste cour, s’élèvent quelques hangars couverts de paille; sous l’un d’eux, le cuivre est en fusion dans des creusets. J’assiste à tous les détails de l’opération. Pas une table, pas même un banc : c’est sur le sol que se fabriquent les matrices, avec un mélange de cendre et de terre humide. Tout se fait à la main. Le métal est versé dans les moules, que l’on porte aussitôt dans une auge pleine d’eau, où ils se refroidissent; puis on les brise à coups de maillet. Il ne reste plus qu’à séparer les rondelles et à enlever les bavures.
Un millier de ces sapèques équivalent à peu près à une piastre (environ 5 fr.).U existe aussi des sapèques en zinc, dont la valeur est six fois moins forte.
De là, j’allai faire visite au P. Landais, des missions étrangères. Un terrible typhon s’était abattu, le 5 octobre dernier, sur Hanoï et les environs. Ce matin, j’en avais vu les traces navrantes dans la campagne : gros arbres déracinés, bambous littéralement hachés, maisons renversées. Les bâtiments de la mission ont eu beaucoup à souffrir; le jardin a été absolument ravagé, des toitures ont été arrachées, toutes les cases attenantes à la maison principale, jetées par terre.
La pagode des Supplices, que j’allai voir ensuite, est l’édifice le plus intéressant de Hanoï. Indépendamment des peintùies murales représentant toute la série des supplices infernaux, on y remarque un grand nombre de statues dorées en très bon état de conservation.
Uiï HONG-KONG AU TONKIN
Mes nouveaux amis ont organisé à mon intention une petite fête tonkinoise. Dans la soirée, nous nous rendons à l’autre extrémité de la ville, dans une maison d’assez pauvre apparence, où six chanteuses et danseuses ne tardent pas à faire leur entrée, sous la conduite d’un imprésario indigène. Ce sont des fillettes à la physionomie douce et modeste, plutôt sérieuses qu’enjouées. Leur toilette est d’une extrême simplicité; comme coiffure, un turban d’étoffe noire roulé dans les cheveux; peu ou point de bijoux. Leurs longs vêtements également noirs et qui retombent flottants jusqu’aux talons, dissimulent leurs formes, et les font paraître encore plus maigres qu’elles ne le sont. Leurs danses et leurs chants sont assez monotones. Cependant, à la fin, sous l’influence de l’eau-de-vie de riz, elles s’animent un peu, mais sans jamais excéder les bornes de la décence.
Vers minuit, on nous sert un souper à la mode tonkinoise : porc découpé en petits morceaux, canard fumé, tronçons de canne à sucre, oranges et gâteaux; les couteaux et les fourchettes sont remplacés par les petites baguettes en usage dans tout l’extrême Orient. Peu après, à travers les rues désertes, nous regagnons la concession française.
26 novembre. — A sept heures du matin, je prends congé de M. Aumoitte et de ses amis, qui m’avaient si bien accueilli à Hanoï, et je m’embarque pour Haï-phong sur le Tonkin, chaloupe à vapeur appartenant au négociant allemand dont j’ai parlé plus haut. Le patron, Baptiste Costa, est un ancien compagnon de Dupuis; il me raconte ses malheurs et me prend pour confident de ses espérances.
Il existe encore au Tonkin une douzaine de personnes ayant pris part à l’héroïque expédition de 1873/Ces gens, dont la situation est intéressante et qui n’ont reçu aucune indemnité, vivent honorablement de leur travail et jouis-
sent de l’estime des nouveaux habitants. Tout le monde â Hanoï aime la vieille mère De Beyre, qui, elle aussi, a fait la fameuse campagne et tient maintenant un cabaret bien connu des sous-officiers et des soldats. J’ai eu également le plaisir de faire la connaissance du brave Gyriaque, plusieurs fois cité dans le journal de l’expédition. Grec d’origine, ancien officier de Dupuis, il commande aujourd’hui un petit steamer qui fait la navette entre Haï-phong et Hanoï.
A cinq heures du soir, je suis de retour à Haï-phong. Un vapeur, le Wouvaërts, chauffe pour Hong-kong : il n’y a pas de temps à perdre, si je veux profiter de l’occasion. Mais ces dernières journées ont été fatigantes. M. Constantin a mis à ma disposition une grande chambre avec un bon lit, et je me décide à prendre un peu de repos.
27 novembre. — Le Wcishi , petit vapeur qui fait un service à peu près régulier entre Saigon et Haï-phong, toiiL'hant à Quin-hone et à Tourane, est arrivé ce matin. Quant au Wouvaërts , il est parti cette nuit. Ou ignore absolument quand se présentera une autre occasion pour Hong-kong; et comme, d’un autre côté, mon temps limité ne me permet pas d’attendre indéfiniment, je me décide à renoncer à Canton et à Macao; Le sort en est jeté! Je partirai avec le Washi qui doit quitter Haï-phong après-demain, pour effectuer son voyage de retour. Cette combinaison me permettra de voir la côte annamite et me donnera tout le temps nécessaire pour me reposer, emballer mes nouvelles acquisitions, enfin mettre au courant ma correspondance et mes notes de voyage.
28 novembre. — Le premier mandarin de Haï-phong est venu aujourd’hui rendre visite à M. Constantin. Il était accompagné d’une suite nombreuse : porteurs de parasols, d’enseignes, de tapis ouatés, de boîtes à tabac et à bétel, etc., sans lesquels un fonctionnaire de son rang ne saurait faire
Cortège d’un mandarin tonkinois.
DE HONG-KONG AU TONKIN
un pas dans la rue. C’est un Annamite de Hué, petit, maigre, et d’une physionomie désagréable; d’ailleurs, sans aucune tenue : à peine assis, il ôte ses sandales, et, ramenant sous lui ses jambes grêles et couleur chocolat, s’amuse à se gratter les pieds; ses ongles sont d’une longueur démesurée, signe de suprême élégance.
Quatre jonques de guerre annamites sont mouillées près de la maison de M. Constantin. Ce sont de lourdes machines, armées de canons et conduites à la rame. Des soldats, plus ou moins dépenaillés, se prélassent sur la berge ; quelques-uns font l’exercice, armés de lances ou de longs bâtons. Au coucher du soleil, un chef bat la retraite sur le tambour; des soldats l’accompagnent en entre-choquant deux baguettes de bois sonore.
29 novembre. — Je viens de faire mes visites d’adieu. Il m’en coûte de quitter aussi promptement un pays où j’ai été si bien reçu. Il y a dix jours, je ne songeais même pas à venir au Tonkin, où je ne connaissais âme qui vive; il me semble pourtant que les personnes dont je viens de prendre congé sont pour moi de vieux amis. Nous nous sommes serré la main avec la pensée de nous revoir plus tard ; on s’est donné rendez - vous à Paris : de ces engagements pris à la veille du départ, combien seront tenus ?
Au moment où je mets en ordre ces souvenirs, l’attention publique se porte sur le Tonkin, où se déroulent de graves évènements. Le trop court séjour que j’ai fait dans cette belle contrée ne me permet pas de porter avec autorité un jugement définitif. Je me bornerai à dire que toutes les personnes que j’ai eu l’occasion de voir au Tonkin, quelle que fût leur position sociale, ont été d’accord pour me vanter la salubrité du climat, la richesse du sol/ la douceur et la docilité des indigènes, leur intelligence industrielle, et enfin l’extrême facilité d’une occupation sérieuse «et défini-
tive l. Cette unanimité est d’autant plus remarquable que les Français, en général, ont peu l’habitude, comme on sait, de faire l’éloge de la ville ou de la contrée où le sort tes a jetés.
1. La résistance que nous rencontrons actuellement (octobre 1883) semble donner un démenti à cette dernière appréciation. Toutefois je persiste à croire qu’à l’époque de mon passage (novembre 1881), la conquête du pays eût été très facile et n’aurait demandé qu’un petit nombre d’hommes. Nos hésitations ont donné à l’ennemi le temps de se préparer à la lutte. L’armée régulière annamite s’est jointe aux Pavillons noirs; nos adversaires, très peu nombreux dans l’origine, se sont grossis, en outre, d’une foule d’aventuriers et de Chinois chassés de leur pays. Mais il ne faut pas oublier que la population tonkinoise ne fait nullement cause commune avec eux, qu’elle souffre Cruellement de la guerre et n’aspire qu’à la voir cesser. 11 en est de même des colons et des marchands chinois qui, depuis quelque temps, sont venus en grand nombre se fixer dans le pays.