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CHAPITRE XVIII

DE HAÏ- P H ONG A SAIGON 30 novembre — 7 décembre.

Départ de Haï-phong. — Le Washi. — La baie de Tourane. — Quinhone. — Le cap Saint-Jacques. — Arrivée à Saigon.

Entre Haï-phong et Saigon on compte 880 milles marins, soit 1630 kilomètres. Un steamer des Messageries franchirait cette distance en trois jours, mais le Washi n’a pas la prétention d’être un bon marcheur; de plus, il doit faire escale à Tourane et à Quinhone. Aussi dois-je compter sur une traversée de sept jours, même avec le beau temps. Heureusement, si la machine du Washi est mauvaise, sa coque est solide. C’est un petit navire construit primitivement pour les voyages d’agrément d’un lord anglais, puis vendu au Mikado et enfin racheté par un armateur, qui lui a fait subir d’importantes transformations. Il est maintenant subventionné par la colonie, et fait un service régulier entre la Gochinchine et le Tonkin. Ce sera son avant-dernier voyage, car, à partir du 1er janvier 1882, il sera remplacé par la Compagnie des Messageries.

Si j’en excepte deux soldats d’infanterie de marine, rapatriés pour cause de santé, je suis le seul passager européen à bord . Les cabines sont étroites et mal aérées ; je préfère m’installer sur une simple banquette, i/u petit salon de l’arrière. Je prends mes repas à la table du capitaine

Garceau, vieux routier des mers de Chine, et qui, pendant plusieurs années, a commandé une canonnière chinoise. C’est un homme excellent et sans façon ; il m’invite à me considérer comme chez moi dans son carré, met à ma disposition sa propre bibliothèque, bien montée en revues et livres de voyage, et fait disposer à mon intention un fauteuil sur la passerelle. En somme je ne serai pas mal à bord de ce petit vapeur, bien que son moindre défaut soit de rouler et de tanguer d’une manière extravagante; heureusement, je suis peu sensible à ces sortes de manifestations.

A peine hors de la rivière de Haï-phong, nous sommes assaillis par un coup de vent, mêlé de grains violents. La mer est absolument démontée; aussi, pendant cette première journée, faisons-nous très peu de chemin. Bien que nous ayons une centaine de passagers annamites et chinois, le pont reste désert; l’entre-pont, où ces malheureux sont entassés, ressemble à un champ de bataille.

Le lendemain, la mer reste toujours houleuse, mais le soleil reparaît et, avec lui, la température s’élève à 28°.

Je cause longuement avec le capitaine Garceau, qui me donne de curieux détails sur les mœurs du pays. Au Tonkin comme en Chine, les filles sont bien moins estimées que les garçons par leurs parents; ceux-ci s’en débarrassent souvent en les vendant à des étrangers. A Haï-phong, le prix d’une fille de six à douze ans est de 15 ou 20 francs, tandis qu’il atteint communément 200 à 250 francs sur le marché de Canton; aussi des spéculateurs cherchent-ils à se procurer, par tous les moyens, une marchandise qui leur donne de si beaux bénéfices. Si c’est le père qui vend son enfant, il n’y a rien à dire. Mais il arrive souvent que les fillettes sont volées; alors le gouvernement s’oppose à leur exportation, et le capitaine qui se prête à ce commerce illicite, est passîbled’une amende. M. Legrand, capitaine du port de Haï-phong, a trouvé dernièrement quatorze petites Ton-

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kinoises cachées par des Chinois dans les caisses à eau d’un navire en partance pour Hong-kong.

M. Garceau me raconte aussi que la veille de notre départ, la douane française de Hanoï a mis la main sur une douzaine de fusils Remington, qui avaient été soigneusement dissimulés dans l’intérieur d’une balle de coton. Ces armes de guerre, dont l’importation est sévèrement interdite, étaient sans aucun doute destinées à nos ennemis, les Pavillons noirs. La cargaison du bâtiment suspect a été confisquée, et des mesures rigoureuses vont être prises pour que pareil fait ne se renouvelle pas.

Dans la soirée, nous passons au large de Touane-ane, port de Hué. La capitale de PAnnam se trouve à une centaine de kilomètres au nord-ouest de la fameuse baie de Tourane, devant laquelle nous arrivons dans la nuit; mais le manque de phare nous oblige à louvoyer sous basse pression, et à attendre le jour pour entrer.

La baie de Tourane mérite sa réputation. C’est une petite mer intérieure, bordée de hautes montagnes boisées sauf du côté du sud où, à quelque distance dans l’intérieur, on distingue confusément le village de Tourane, au milieu d’une plaine basse et uniforme comme une plage de sable. Dans toutes les autres directions, la côte, couverte d’une végétation luxuriante, se découpe en une infinité de criques solitaires. L’ensemble du tableau est imposant.

Le Washi jette l’ancre non loin de l’aviso le d' Entrée asteaux , un des cinq bâtiments de guerre que la France a donnés à l’Annam, en 1876; maintenant, faute de réparations, il reste immobilisé, et probablement pour toujours, dans la baie de Tourane. Il y a aussi quelques jonques au mouillage, mais si peu nombreuses, que l’immense nappe d’eau paraît déserte; sur le rivage voisin, on n’aperçoit aucune habitation. *

Deux grosses barques annamites accostent le Washi. Des

coolies demi-nus, coiffés de gigantesques chapeaux coniques, chargent et déchargent des marchandises, mais lentement et sans ordre. Autour de nous, s’agitent une vingtaine de sampans montés par une nombreuse population de femmes et d’enfants.

Sachant que nous devions passer ici la journée entière, j’avais formé le projet d’aller visiter le village de Tourane; mais le capitaine me déconseille cette excursion pour plusieurs motifs, notamment à cause de la chaleur (32° à l’ombre dès neuf heures du matin) et du danger des insolations. Ici, on ne saurait trop se tenir en garde contre le soleil, ce terrible ennemi des Européens dans les basses latitudes. Tout à l’heure, j’écrivais sur le pont : abrité des rayons du soleil par une double toile à voile, goudronnée, d’un tissu épais, j’avais cru pouvoir ôter mon casque; M. Garceau est venu aussitôt me prévenir que je commettais une grave imprudence et il m’a cité, à l’appui de son dire, des exemples terrifiants. Même à l’ombre, on n’est nullement en sûreté, si l’on a la tête découverte. Mon précédent voyage aux Indes anglaises m’avait déjà familiarisé avec les précautions à prendre, mais il paraît que, nulle part, le soleil n’est aussi dangereux que dans l’Indo-Ghine.

J’emploie mon temps à relire l’excellent ouvrage de M. Dutreuil de Rhins, Le Royaume d'Annam et les Annamites,, que j’ai eu la bonne fortune de trouver dans la bibliothèque du capitaine. L’auteur, qui a commandé pendant une année un navire sous pavillon annamite, l’ancien aviso de la marine française, le Scorpion , était on ne peut mieux placé pour étudier ce pays encore si peu connu; aussi son ouvrage est-il plein d’intérêt. J’étais heureux de le relire dans le pays même et de contrôler, sur place, l’exactitude de ses descriptions.

Cependant, vers quatre heures, la brise s’élevant et le soleil ayant beaucoup perdu de sa force, je prends un sam-

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pan et me fais conduire à terre. Pour débarquer à pied sec, je dois monter sur les épaules de mon batelier, qui me fait gagner de la sorte une plage sablonneuse, dans le voisinage d’un poste de soldats campés sous des branchages ; quelques-uns coupent du bois et le lient en fascines, mais la plupart dorment étendus sur le sol. Non loin de là, un ruisseau murmure sous les arbres de la forêt. Je me dirige de ce côté et je découvre une cascade fraîche et limpide, sous laquelle je prends un bain délicieux.

De là, je remonte en sampan et vais visiter, dans la presqu’île de Thien-tcha, le cimetière européen où se trouvent les tombes des officiers et des soldats français et espagnols, qui ont succombé dans la première expédition de 1858-1859. Une végétation inextricable de plantes grimpantes, de lianes, de broussailles, de houx à longues épines, a tout envahi. L’endroit est éminemment pittoresque; un isthme étroit se relève en colline entre deux anses bien abritées et bordées de sable fin ; sur le rivage, brillent une infinité de coquillages aux couleurs éclatantes et d’espèces variées.

Plus loin, à la pointe de l’Observatoire, j’aborde un îlot où, sous de magnifiques ombrages, s’élève une petite pagode abandonnée; enfin, je rentre au Washi , à la nuit tombante. Peu après nous quittons la baie de Tourane.

Une pluie torrentielle ne cesse de tomber pendant tout le jour suivant. Malgré le mauvais temps, le Washi se comporte bien, et il fait encore jour quand nous arrivons à l’entrée de la baie de Quinhone, à 334 kilomètres au sud de celle de Tourane. La passe, étroite et sinueuse, donne accès à un vaste port intérieur bien fermé, mais qui ne mérite guère que le nom de lagune, car sa partie méridionale offre seule un bon mouillage. A l’est, Ja baie est protégée par une presqu’île montagneuse, se terminant par un rocher à pic, couronné d’un fortin. En face, sur une

E. COTTEAU.

étroite langue de sable, on a édifié plusieurs maisons où sont logés le consul, les employés de la douane francoannamite et les officiers. Des casernes occupées par une compagnie d’infanterie de marine et un hôpital en construction, complètent la petite colonie française.

Le port de Quinhone a été ouvert au commerce étranger en vertu des traités de 1874. Ce nom de Quinhone appartient réellement au chef-lieu de la province de Binh-dinh, grand village fortifié situé à une vingtaine de kilomètres dans l’intérieur; cependant le nouvel établissement français sur la côte est désigné sous la môme appellation.

Entre deux averses, je me rends à terre. Comme à Tourane, je suis obligé de recourir aux épaules d’un Annamite pour débarquer; et, par une pluie battante et une profonde obscurité, je vais demander l’hospitalité au directeur de la douane, M. de la Rosière, pour lequel j’étais chargé d’une commission de la part de son fils, employé à Haï-phong dans la même administration. Avec beaucoup d’obligeance, il s’empressa de mettre à ma disposition un canapé de bambou, dans une chambre fermée seulement par des volets à claire-voie. J’y passai une nuit excellente, malgré les éléments déchaînés qui faisaient rage au dehors.

Mon hôte m’avait parlé d’un violent typhon qui s’était abattu sur Quinhone, quatre jours auparavant, dans la nuit du 28 au 29. Un navire européen a dû périr sur la côte, car nous avons rencontré, un peu avant d’arriver, un grand mât flottant au large : évidemment, c’était une épave récente.

Le lendemain matin, je me rends compte des terribles effets du typhon. Le sol est jonché de feuillages et de grosses branches brisées; des arbres sont déracinés, des toits enlevés, des paillotes indigènes effondrées; les murs de clôture du consulat sont presque entièrement renversés : le spectacle est navrant. Accompagné de M. de la Rosière, je vais faire

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un tour dans le village annamite, où j’achète moyennant 4 piastres et demie (21 francs) une jolie pièce de crêpe de soie jaune, longue de dix mètres : c’est une spécialité de Quinhone. Pendant que nous en débattons le prix, un orage éclate avec tant de violence, que nous restons bloqués, une heure durant, sous l’échoppe du marchand. Quand la pluie cesse, il y a tellement d’eau dans les rues, que je dois grimper encore une fois sur le dos d’un Annamite, et c’est en ce singulier équipage que je vais faire ma visite au consulat.

Gomme il n’existe à Quinhone aucun négociant européen, aucun Français qui ne soit militaire ou fonctionnaire, notre consul, M. de Verneville, a de nombreux loisirs. Il les emploie à faire une guerre acharnée aux tigres, rhinocéros, éléphants et buffles sauvages, qui pullulent dans les forêts du voisinage. La plaine seule est habitée; la montagne appartient aux fauves. Les tigres sont particulièrement redoutés des indigènes; ils viennent souvent faire des visites nocturnes jusque dans la concession française; par une nuit sombre, on n’ose pas sortir de chez soi. L’année dernière, un tigre a été tué à cent mètres des casernes. Quant aux éléphants, il faut aller les chercher plus loin. Leur nombre doit commencer à diminuer sensiblement : je viens de voir sur la plage le crâne de l’un de ces animaux; il portait, juste au milieu du front, un trou indiquant quel avait été son genre de mort; c’était le soixante-deuxième animal de son espèce abattu par M. de Verneville.

Bien que, pour un chasseur intrépide, avide d’émotions, Quinhone soit une terre bénie, ce n’en est, pas moins un des plus tristes séjours que je connaisse; cependant son climat est assurément meilleur que celui de Saigon.

L’arrivée et le départ du Washi constituent à*peu près les seules distractions de la garnison ; car le port de Quinhone est peu fréquenté par le commerce étranger, et, #bon an

mal an, on n’y voit guère qu’une vingtaine de navires de construction européenne.

Dans l’après midi, le temps s’étant remis au beau, je fais, en compagnie d’un jeune sous-lieutenant, une promenade dans les environs. Notre but était de visiter une pagode dont le nom m’échappe. Un vieux bonze nous reçoit amicalement, et nous fait voir avec complaisance les curieuses peintures qu’il exécute lui-même sur les murailles du temple, et dont il se plaît à décorer les tombeaux voisins.

A cinq heures je suis de retour au Washi , qui ne tarde pas à lever l’ancre. La soirée est belle; aidés par les courants, nous filons avec une vitesse fort raisonnable.

5 décembre. — Nous avons marché toute la nuit à raison de 12 nœuds (22 kilomètres à l’heure), ce qui, pour le Washi , est phénoménal. Le capitaine lui-même n’en revient pas : il n’a jamais vu pareille chose; selon son expression pittoresque, c’est la coque qui entraîne la machine. Si cela continue ainsi, nous arriverons facilement demain soir, car on ne compte que 400 milles (741 kilomètres) de Quinhone à Saigon.

Au salon de barrière, je puis me débarrasser de mon casque; mais le thermomètre, exposé à un courant d'air, marque 33°, et on y est constamment assailli par des légions de mouches qui ne vous laissent pas un instant de tranquillité. Ces diptères voraces, appartenant à l’espèce ordinaire d’Europe, se retrouvent partout en Asie avec la même abondance et sous les climats les plus divers, de la Sibérie à la Gochinchine; aussi je préfère le séjour du pont, où la brise les disperse et où la température est de deux ou trois degrés plus basse. J’ai de plus la distraction de voir défiler la côte, que nous longeons à quelques milles de distance. C’est d’abord la- province de Fou-yêne, renommée par ses mines autant que par la fertilité de son sol, puis celle de Khagneboa, riche en soieries. Celle partie du littoral de PAnnam

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offre aux regards une série de montagnes boisées, alternant avec des plages sablonneuses. On n’aperçoit aucun village, pas une maison; le pays semble inhabité, cependant il paraît qu’on y trouve des ports nombreux et excellents, mais presque déserts.

Dans la soirée, le vent fraîchit, la mer moutonne, se creuse de plus en plus, et nous roulons fortement; mais comme nous avons vent arrière, on continue à avancer rapidement. A huit heures, par un clair de lune splendide, nous franchissons un passage difficile, entre la côte et un banc de roches sous-marines. Nous venons de doubler le cap Padaran et nous sommes en vue de la province de Binh-touane *, limitrophe de nos possessions de la basse Cochinchine, et réputée pour ses bois précieux. Signalons, vers minuit, une éclipse totale de lune.

6 décembre. — Nous avons si bien marché avec le vent, que ce matin, à quatre heures, nous nous trouvons au cap Saint Jacques, sombre promontoire, abrupt et couvert de forêts. Il est dominé par un phare de première classe, dont le feu porte à une distance de 30 milles. A sa base s’étend une plaine boisée où l’on distingue une grande maison blanche : c’est la station d’attache du câble anglais qui, par Singapour , met la Cochinchine en communication, d’un côté avec la Chine, de l’autre avec l’Europe. Il y a quelque temps, on a tué, dans le bureau même des employés, un tigre qui, s’étant acharné à la poursuite d’un chien, en avait franchi le seuil.

Le pilote, un créole de Pondichéry, vient à bord et nous commençons à remonter le Donnai, mais fort lentement, car nous avons contre nous le courant et le jusant. Nous voici dans le domaine des palétuviers. C’est une triste et monotone

1. Cédée tout récemment à la France, par le traité signé à Hué le 25 août 1883. ,

contrée, absolument improductive, car les fortes marées qui la recouvrent périodiquement d’eau salée, s’opposent à toute culture.

Sur les rives laissées à découvert par le reflux, s’étend une épaisse couche de vase noire et gluante. Je cherche des yeux, mais bien inutilement, les crocodiles dont certains voyageurs ne manquent pas de faire mention dans leurs récits. Il est vrai que ces memes voyageurs s’extasient sur les innombrables bandes de singes, qui ne cessent de prendre leurs ébats sur les arbres magnifiques de la forêt vierge, au bord du fleuve! Or, en fait de singes, je n‘cn ai pas aperçu un seul; et j’ajouterai que ces tristes arbustes au feuillage sombre, aux racines souillées de boue, que l’on nomme mangliers ou palétuviers, ne sont guère de nature à rappeler les splendeurs de la forêt vierge.

Dans cette première partie du trajet, le Donnai, large et profond, décrit de capricieuses sinuosités, mais le paysage reste toujours d’une monotonie désespérante.

Plus haut, apparaissent les premières rizières; leur tendre verdure, succédant aux éternels mangliers, charme le regard. Malheureusement la température devient étouffante; sur le pont, il ne règne pas un souffle d’air et le thermomètre marque 34°. A part quelques cabanes à demi cachées sous les bois et une petite église toute neuve, la campagne semble déserte. Cependant nous rencontrons assez souvent des barques cochinchinoises ayant la forme d’un gros poisson, avec un œil peint de chaque côté à l’avant et deux nageoires figurées par des appendices en bois.

Le fleuve, coupé de nombreux arroyos, continue sa course tortueuse entre deux berges plates. Les mâts des jonques, les grandes voiles s’élevant au dessus des champs de riz, nous indiquent à l’avance le chemin que nous devons suivre.

A midi, on aperçoit la flèche de la Sainte-Enfance, do-

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minant les toits roses des édifices de Saigon. Encore un dernier détour et voici de grands navires à l’ancre, la belle construction des Messageries et le mât des signaux : nous sommes arrivés.

Il est de mode aujourd’hui de prétendre que les Anglais seuls s’entendent à créer des colonies. Bien des gens nous répètent sur tous les tons que les Français ne savent pas coloniser. A ceux-là, je conseillerai d’aller faire un tour en Cochinchine, et de revenir ensuite dire ce qu’ils auront vu; ou simplement si, comme il est probable, ils reculent devant le voyage, de feuilleter une brochure éditée par l’imprimerie nationale de Saigon et intitulée : Etat de la Cochinchine française en 1880. Ils y verront ce que nous avons su faire en une vingtaine d’années seulement, et cela à 13 300 kilomètres de la mère patrie x.

C’est le 17 février 1859 que le drapeau français a flotté pour la première fois sur les remparts de Saigon. Pendant les années suivantes, on s’est fortifié dans le pays. La paix

1. En 1880, Saigon comptait 4 boulevards, 37 rues et 3 quais présentant un développement de plus de 35 kilomètres. Le nombre de ses maisons était de 1253, parmi lesquelles figurent les établissements et édifices publics suivants :

Palais du Gouvernement, hôtel du général, hôtel du Directeur de l’intérieur, hôtel du secrétaire général, bureaux de la direction de l’intérieur, hôtel du Procureur général, trésor, poste, télégraphe, bureaux de l’enregistrement, des domaines et du cadastre; travaux publics, imprimerie, bureaux de l’Administration de la marine, direction u génie, direction de l’artillerie, gendarmerie, direction du port de guerre, arsenal (magasins, ateliers, bassins et docks), direction du port de commerce, bureaux de l’immigration, évêché, mess des officiers, magasins et ateliers des travaux publics, magasins du service local, magasins généraux de la marine, manutention, 5 postes de potice, palais de justice, tribunal militaire et maritime, justice de paix, mairie, 2 marchés, 1 abattoir, magasins à pétrole, 1 hôpital militaire, 3 casernes, 1 camp, 1 prison centrale; 7 établissement^ d’enseignement, dont 4 laïques et 3 religieux ; 2 établissements de congrégations religieuses; 1 église, 2 mosquées, 1 pagode, 1 temple brahmanique, 1 loge maçonnique; 2 jardins publics, 1 observatoire et 1 théâtre.

de 1862 nous a confirmé la possession des provinces de Saigon, Mytho et Bien-hoa. En 1867, trois autres provinces, Vinh-long, Chaudoc et Hatien, ont été annexées sans effusion de sang, ce qui a porté l’étendue de nos possessions de la basse Cochinchine à 60 000 kilomètres carrés, soit la neuvième partie de la superficie de la France, avec une population asiatique d’environ deux millions d’habitants.

Saigon est trop connue aujourd’hui pour que j’en fasse la description. Je me bornerai à dire qu’elle m’a produit une impression extrêmement favorable : c’est une ville française et, de plus, une jolie ville.

Il n’entrait pas dans mes intentions d’y faire un long séjour; je comptais m’embarquer le plus tôt possible pour gagner Singapour et me rendre ensuite à Java. D’autre part, M. Gambet (que le lecteur n’a sans doute pas oublié) devant quitter le Japon le 26 novembre pour rentrer en Europe, j’avais l’espérance de le retrouver sur le paquebot des Messageries attendu le 8 décembre. Aussi, des que le Saghalien fut signalé au mouillage, je m’empressai de monter à bord. Une triste nouvelle m’y attendait : le commissaire me remit une lettre de M. Boissonade, m’apprenant que notre malheureux ami était mort à Tokio, huit jours avant la date qu’il avait depuis longtemps fixée pour son départ.

Cet évènement contribua à modifier mes projets. La veille, j’avais été voir le gouverneur de la colonie, M. Le Myre de Yilers, qui m’avait vivement engagé à ne pas quitter Saigon sans faire une excursion dans le Cambodge et aux ruines d’Angkor. Justement, un steamer doit partir ce soir même pour Pnom-penh, le Grand Lac et Battambang : je me décide à profiter de l’occasion.

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