‹ Un touriste dans l'extrême OrientChapitre 35 sur 41 · Mouhot, De Lagrée, Garnier, Delapurte, Aymonier, etc · texte numérisé non relu

Mouhot, De Lagrée, Garnier, Delapurte, Aymonier, etc

Gomment résumer mes impressions, comment parler, même d’une manière succincte, de tout ce que j’ai vu dans celte première visite? Bas-reliefs intacts, dont un seul, composé de millions de figures d’hommes et d’animaux, se développe, haut de trois ou quatre mètres, sur une longueur totale de mille mètres; larges colonnes carrées, portiques, chapiteaux, toits arrondis en coupoles, pyramides délicatement fouillées de la base au sommet; le tout construit en gros blocs ajustés sans ciment , admirablement polis, taillés et sculptés. Partout, des motifs d’ornementation d’un goût exquis, d’une finesse incroyable jusque dans les moindres détails, et dont la profusion n’enlève rien à l’harmonie de l’ensemble. Et quel encadrement magique que ces herbes folles, ces guirlandes de lianes, ces banians aux blanches racines aériennes, toute cette puissante végétation tropicale en un mot, qui envahit les cours intérieures, grimpe le long des escaliers et monte à l’assaut des tours les plus élevées! Il faut lire les pages enthousiastes consacrées par le voyageur français, Henri Mouhot, à cette merveille architecturale oubliée des hommes et qu’ii retrouva le premier, en 1861.

Devant le silence de l’histoire, il est difficile d’assigner une date certaine à ce chef-d’œuvre d’un Michel-Ange asiatique, resté inconnu. D’après les scènes allégoriques et mythologiques représentées par les bas-reliefs, on voit que c’est le bouddhisme qui en a été le principal inspirateur, mais on reconnaît aussi beaucoup d’attributs du brahmanisme. Ces traditions mélangées des religions et de l’architecture hindoues, feraient remonter la construction d’Angkor-wat au dixième siècle de notre ère : c’est l’opinion généralement admise aujourd’hui.

Dans l’après-midi, nous parlons pour Angkor-tom. L’ancienne capitale du royaume kmer a si complètement disparu, que, la majestueuse foret recouvre entièrement le sol,

Temple d’Angkor-wat.

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aussi bien au delà qu’en deçà de son immense enceinte carrée, dont le développement n’est pas moindre de 40 kilomètres. L’emplacement de ses principaux monuments est indiqué par des groupes de ruines, épars au milieu de fourrés impénétrables, repaires des bêles féroces.

La plus saisissante de ces ruines est le Baïon , qui remonte à une époque plus ancienne et est moins bien conservé qu’Angkor-wat. Ses quarante-deux tours pyramidales représentent des têtes colossales de Bouddha. Impossible de rêver rien de plus étrange que ces monstrueuses faces humaines, qui se dressent de toutes parts au milieu d’un chaos de blocs écroulés, envahis par une végétation désordonnée d’arbres, d’arbustes et de lianes, de grandes fougères et de délicates orchidées aux fleurs étincelantes. La porte triomphale du Baïon, à elle seule, est une merveille. Chacune de ses quatre faces représente une figure de Bouddha; un énorme figuier banian a poussé au sommet et la couvre de son ombre : ses racines lisses et grisâtres, semblables à de gigantesques serpents, enserrent les pierres moussues d’un inextricable réseau qui les disjoint et les soutient à la fois, et donnent naissance à une infinité de radicelles flottantes, qui retombent jusqu’à terre en filaments blancs et ténus.

Nous avons vu aussi de superbes terrasses, décorées de têtes d’éléphants, des ruines que l’on croit appartenir au palais des rois, et une infinité de statues, dont la plus remarquable est celle d’un certain roi lépreux.

M. Ghilardi, mouleur de la mission, nous a reçus au campement d’Angkor-tom, en l’absence de M. Delaporte qui est allé reconnaître d’autres ruines plus éloignées. Ce dernier tarde à rentrer; d’un autre côté, le jour baisse, et, comme il n’est pas prudent, à cause des tigres, de se mettre en route la nuit dans ces lieux déserts, nous retournons à Anakor-wat.

13 décembre. — Avant le jour je suis allé, en compagnie du docteur, me plonger dans un étang sacré; mais son eau stagnante est tiède, et ce bain matinal ne m’a pas procuré tout le bien que j’en attendais.

Hier soir, nos voisins les bonzes et leurs élèves ont continué leurs exercices religieux jusqu’à une heure avancée de la nuit. Je me suis endormi au bruit monotone de leurs bourdonnantes psalmodies. Ce matin, ils ont lancé un prodigieux cerf-volant qui se maintient à une grande hauteur au moyen d’une corde dont les vibrations produisent des sons harmonieux.

M. Delaporte est arrivé, amenant avec lui M. Ghilardi. Le déjeuner, dont les boites de conserve ont fait à peu près tous les frais, nous a réunis autour de la grande caisse qui remplace la table; d’autres caisses plus petites nous servent de chaises. M. Delaporte paraît très fatigué; il se tue au travail et ne se soigne pas assez. Le climat d’Angkor est extrêmement malsain; la fièvre des bois y est à l’état endémique; de plus, l’installation de la mission est tout à fait insuffisante. M. Ernault me fait part de ses craintes l.

Après avoir admiré une dernière fois les magnificences d’Angkor-wat, nous retournons à Siem-réap. Là, nous faisons visite au gouverneur de la province, puissant personnage, possesseur de vingt éléphants. Nous le trouvons trônant sur un fauteuil, au milieu d’une vingtaine de courtisans prosternés devant lui la face contre terre. C’est un petit homme encore jeune, replet et très peu vêtu; sa parole est embarrassée, probablement à cause de la chique de bétel

1. Le docteur ne se trompait pas dans ses pronostics : quinze jours après mon passage, M. Delaporte était à l’hôpital de Saigon, très gravement malade; trois de ses compagnons ne tardèrent pas à l’y rejoindre, également atteints de la terrible fièvre. Tous ont heureusement guéri, mais la mission s’est trouvée forcément interrompue avant d’avoir terminé ses travaux.

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qui lui emplit la bouche. Il nous désigne des sièges sur lesquels nous prenons place, et la conversation s’engage d’une façon assez originale. M. Delmaring, qui est Allemand , parle malais à son boy chinois; celui-ci traduit les paroles de son maître, en chinois , à notre petit mandarin Louk, lequel, à genoux devant son supérieur, les lui répète en dialecte vulgaire siamo- cambodgien. Les réponses du gouverneur suivent la même filière pour parvenir à M. Detmaring, qui les rapporte en anglais à M. Goop, et à moi en français.

On me croira sans peine si j’ajoute que, dans ces conditions, un entretien ne peut guère que se traîner sur des banalités. En voici, du reste, un échantillon :

M. Detmaring. — Nous sommes heureux d’avoir visité un pays si beau et si bien gouverné par vous.

Le gouverneur. — Je suis content que de nobles étrangers viennent me voir; mais qu’ils m’excusent si je n’ai pas de chemise : il fait bien chaud, etc.

En somme, ce haut fonctionnaire nous a paru assez bonhomme. Il ne faudrait pourtant pas trop s’y fier : huit jours auparavant il avait fait trancher la tête à son propre frère, coupable de lui avoir enlevé une de ses femmes.

En sortant du palais, nous rencontrons, dans les rues de Siem-réap, un mandarin d’un ordre inférieur. C’est un simple chef de canton; il est à peu près nu, mais coiffé d’un casque de forme européenne. Trois hommes lui servent d’escorte, portant les attributs de sa dignité, de plus un matelas et une boîte à bétel. Toute la population s’agenouille sur son passage.

Rentrés à la maison des étrangers, nous envoyons au gouverneur, à titre de cadeau, trois bouteilles de champagne que nous avions réservées à son intention. Demain nous donnerons à maître Louk une douzaine de piastres. Quant à la gent corvéable, voituriers et bateliers^ qui, pen-

dant trois jours, ont été mis à notre disposition, il n’en sera nullement question. J’aime à croire que notre guide leur distribuera quelques ligatures de sapèques, mais rien n’est moins cerlain; à coup sûr il gardera pour lui les espèces sonnantes : des cadeaux aux grands, de l’argent aux petits, et rien du tout à la vile populace qui, en somme, a eu tout le mal; rien, que des coups de rotin, si elle réclame. C’est ainsi que les choses se passent dans le royaume de Siam; sans l’appui des mandarins, un voyageur européen ne pourra rien obtenir : le peuple, façonné à l’esclavage, ne lui fournira les moyens de continuer sa route, que sur l’ordre de ses chefs.

14 décembre. — A deux heures du matin, branle-bas général sous la conduite de l’indispensable Louk. De belles habitations, de vastes cours bien tenues, des jardins plantés de superbes cocotiers, un enclos renfermant une grande pagode, défilent devant nous à la clarté de la lune, tandis que nos petits bœufs nous entraînent d’un pas relevé sur le chemin qui borde la rivière. Des feux de bois vert, entretenus par des enfants à moitié endormis, sont allumés sous la plupart des cases : ils sont destinés à chasser les moustiques.

Nous quittons nos charrettes pour monter en sampan. Au lever du soleil, on arrive dans la forêt inondée. Nous la traversons et, à sept heures, nous débouchons sur le Grand Lac : point de Mousqueton ni de Battambanq. Heureusement, notre inquiétude dure peu; les bateliers, s’apercevant qu’ils ont fait fausse route, obliquent à l’est, le long des arbres : une heure après, nous sommes à bord du Battambang qui, exact au rendez-vous, nous attendait depuis la veille au soir. Nous renvoyons le bonhomme Louk fort satisfait des piastres qu’il a reçues, et aussi d’une bouteille de vermouth dont nous lui faisons cadeau.

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INous avons à bord des Birmans, sujets anglais, qui se disent marchands de pierres précieuses. C’est la première fois que je rencontre des individus de cette nation. Petits, ayant les cheveux longs, noirs et épais, ils me semblent appartenir à une race intermédiaire entre les Hindous et les Chinois. Ils sont élégamment drapés dans des étoffes de couleurs éclatantes et, comme coiffure, portent, roulé autour de la tête, un simple foulard de soie.

Vers quatre heures, nous sommes à l’issue du lac. Notre léger steamer s’engage dans un dédale d’îles et d’îlots de verdure qui, sauf la différence de végétation, me rappellent le confluent du Volga et de la Kama, où je me trouvais, sept mois auparavant. Le soleil a perdu une grande partie de sa force; quelle délicieuse navigation nous faisons ainsi à travers la forêt inondée, rapidement entraînés par le courant, le long d’arbres gigantesques couverts de lianes et de plantes parasites, semblables de loin à de hautes murailles ruinées, tapissées de mousse et de lierre!

15 décembre. — Vers minuit, le Battcimbang a jeté l’ancre à l’embouchure de l’arroyo de Compong-leng. Le capitaine Hamelin, pris d’une subite ardeur pour la chasse, a formé le projet d’aller explorer une montagne que l’on aperçoit sur la rive gauche. Ce matin, il nous emmène dans son canot et nous remontons la rivière jusqu’à un pauvre village, où je remarque de singulières maisons flottantes, construites sur des radeaux de bambous entrelacés. Nous mettons le pied sur un sol marécageux, où la marche est rendue encore plus difficile par les broussailles couvertes de rosée qui tapissent le pied de la colline. En somme, le pays présente peu d’intérêt; aussi, n’ayant pas de fusils, laissons-nous l'intrépide chasseur s’enfoncer avec son guide dans la montagne. En regagnant le bord, nous trouvons l’équipage et les passagers chinois fort occupés à pêcher à la ligne; ils amorcent simplement avec un grain de riz cuit* e. cotteau. 27

fixé à l’extrémité d’un clou recourbé : je ne tarde pas à les imiter, et, comme eux, je prends en peu de temps plusieurs gros poissons.

A neuf heures, le capitaine rentre exténué et n’ayant pas brûlé une amorce. Nous continuons notre route aussitôt et, grâce à la rapidité du courant, nous sommes à deux heures devant Pnom-penh.

La capitale du Cambodge est en révolution. L’aviso la Fanfare, que nous avions vu à Mytho, est mouillé dans le fleuve; il y aura ce soir grand dîner à bord, en l’honneur du roi Norodom. Je rappelle à M. Fourès la promesse qu’il m’a faite : il me répond que le salon de l’aviso est bien exigu et qu’il n’y a plus une seule place disponible; toutefois, il ajoute que, demain, je pourrai être reçu par le roi. Demain, je serai loin ! Décidément, passer deux fois à Pnom-penh et ne pas voir le souverain légendaire du Cambodge, c’est jouer de malheur.

La charmante promenade que je fais dans le faubourg qui longe le Mékong, au nord de la ville, me console bien vite de ce contre-temps. A une certaine distance, la route se change en un délicieux sentier, serpentant à l’ombre des grands arbres à ouate, des palmiers et des bananiers; à droite et à gauche, on entrevoit de jolies cases enfouies dans un nid de verdure. Je suis dans un village habité par des chrétiens; voici une petite église neuve, construite en briques.

Un peu plus loin, se trouve l’habitation du P. Sylvestre, des Missions étrangères. Je frappe à sa porte : il me reçoit cordialement, et s’empresse de me faire voir un grand jardin qu’il soigne avec amour. Il me montre ses arbres fruitiers, ses caféiers qui réussissent ici fort bien. Jamais il ne consomme d’autre café que celui qu’il récolte lui-même; il veut absolument m’en faire goûter : la vérité est que je le trouve excellent. « Avec 25 000 francs de capital, me dit-il,

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on pourrait monter une plantation qui enrichirait vite son propriétaire ; mais il ne vient ici, en fait de Français, que des marchands d’absinthe ou de vermouth, qui n’ont pas le premier sou et feraient beaucoup mieux de rester chez eux. *

Le P. Sylvestre est fixé depuis une trentaine d’années à Pnom-penh et compte bien y finir ses jours, au milieu des chrétiens indigènes dont il n’a qu’à se louer; ceux-ci sont au nombre de 2000 dans la capitale du Cambodge. Après une heure d’intéressantes causeries, je jugeai qu’il était temps de me retirer, car le digne missionnaire était au nombre des rares élus au banquet de la Fanfare.

Il y a fête aussi à bord du Battambang. Le capitaine Hamelin n’a pas voulu rester en retard sur son collègue de l’aviso. Si nous n’avons pas à dîner d’invité royal, nous avons du moins l’honneur de recevoir à notre table le commandant en chef des forces françaises au Cambodge, M. X., simple lieutenant d’infanterie de marine, ayant sous ses ordres les trente hommes qui constituent l’armée d’occupation destinée à protéger le royaume de Norodom.

Il nous restait une couple de bouteilles de champagne, retour d’Angkor; nous en fîmes joyeusement sauter les bouchons, pendant que s’allumaient, à bord de l’aviso, les fusées destinées à éclairer la chaloupe royale qui s’éloignait du rivage. Au moment où elle accoste, les marins français poussent le cri de : Vive le roi ! tandis que ceux de Norodom crient à tue-tête : Vive la République! et que les cuivres de la musique tagale 1 font résonner les échos du fleuve en estropiant plus ou moins la Marseillaise. La façade du protectorat, toute resplendissante de lampions, des flammes de Bengale allumées sur divers points, un feu d’artifice tiré

1. On nomme Tagals les indigènes des Philippines. Les gardes du palais et particulièrement les musiciens de la cour de Norodom, sont recrutés en grande partie parmi eux. ,

au milieu du fleuve, compilent la fête, en éclairant de rouges lueurs les faces bronzées de la foule cambodgienne qui se presse sur le rivage.

A minuit, tout est retombé dans le silence; la lumière des étoiles, presque aussi brillante sous cette latitude que celle des fusées, illumine seule la voûte céleste. Malheureusement, les moustiques se sont mis en fêle à leur tour, et il m’a élé impossible de fermer l’œil pendant le reste de la nuit.

Le surlendemain, 17 décembre, un peu avant midi, nous étions de retour à Saigon. — Notre voyage avait duré huit jours et demi.

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