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CHAPITRE II

DE NAGASAKI A YOKOHAMA 11-14 août.

A bord du Malacca. — La Compagnie Péninsulaire et Orientale. —

Hirado. — L| mer Intérieure. — Le golfe de Yédo. — Arrivée à

Yokohama. »

J’ai passé trois jours entiers à Nagasaki, trois jours que je n’oublierai jamais. Le moment du départ est arrivé. Depuis ce mâtin, le Malacca , grand steamer de la Compagnie Péninsulaire et Orientale (que les Anglais, par abréviation, nomment P. and O. et prononcent Piano) est mouillé dans le port. 11 est midi; un double coup de sifflet m’avertit que l’heure s’approche.

Mon tailleur chinois a été exact; il m’a apporté, au jour * dit, le^ vêtements que je lui avais commandée. Je prends congé de l’excellent M. Petersen, qui veut bien se charger de faire confectionner une grande caisse où il renfermera tous les objets qui me sont devenus inutiles, ainsi quennes récentes acquisitions; le tout sera expédié à Paris, en douane, à la première occasion. Puis, muni de mon bagage singulièrement réduit, je prends un sampan et me fais conduire à bord.

Sur les bateaux anglais, il n’y a pas de seconde classe. La troisième classe est réservée aux indigènes, et tout Européen qui se respecte est tenu de voyager en première. Le prix du e. cotteau. 2

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passage pour Yokohama est de 50 dollars, ce qui fait, au taux actuel, environ 240 francs. La distance est de 720 milles, soit 1 334 kilomètres.

Gomme nous ne sommes que quatre passagers, j’ai pour moi seul une spacieuse cabine à deux lits et un large divan ; j’y serai fort bien. Mes compagnons de voyage sont : le colonel March, de Hong-kong, qui se propose de visiter le Japon en touriste; M. Mockler, lieutenant de l’armée des Indes, en garnison à Rangoun (Birmanie) : il a deux mois de congé et vient les passer en ce pays; enfin un jeune Anglais qui a quitté Londres à la fin de juin et se rend à Yokohama pour ses affaires.

Au moment où le Malacca se met en marche, on sonne, assez malencontreusement, pour le lunch. aJ’ai remarqué que c’est presque toujours dans les moments les plus intéressants que la cloche appelle les passagers pour les repas. Cette fois, je ne me rendis pas à son invitation; je préférais rester sur le pont, afin de ne rien perdi*e du magique panorama de la baie; d’ailleurs, je n’ai jamais pu me faire aux habitudes anglaises : il m’est impossible de me remettre à fable, au milieu de la journée, alors que le déjeuner a été copieux et que le dîner doit être servi dans quelques heures. Adieu, rocher de Papenherg, peut-être au revoir! Car, si je rre décide à visiter le nord de la Chine, ‘"je serai probablement obligé de repasser par ici.

Le temps est beau, la chaleur supportable. Le Malacca ne se presse pas; c’est à peine s’il file neuf nœuds. Je m’en réjouis : j’aurai plus de temps pour fixer dans mes souvenirs les magnifiques paysages qui se déroulent sous mes yeux. Je revois ces promontoires escarpés, cette végétation puissante, cette campagne si bien cultivée et cette multitude d’ilots aux formes inattendues, qui avaient excité mon étonnement, il y a quelques jours. Maintenant, notre route longe la côte de plus près ; une foule de détails qui

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m’avaient échappé deviennent visibles ; çà et là on distingue des groupes de cabanes, de petits villages enfouis sous des bosquets de bambous et de camélias. Sur les sommets, les conifères dominent, donnant à la nature un caractère alpestre; mais ici, sous le 33e degré de latitude, la lumière est bien plus vive que dans nos froides montagnes, et le contraste des couleurs, plus frappant.

Ces parages sont très fréquentés ; la navigation est active. Nous renconlrons souvent de grosses jonques à la lourde mâture, aux grandes voiles carrées; des bateaux plus petits, chargés de marchandises, sont conduits par de vigoureux rameurs au corps nu, à la peau basanée, accompagnant leur travail d’un chant monotone. A tous les points de l’horizon, d’innombrable sgmpans, avec leur voile blanche, se détachant nettement sur le bleu intense de la mer, semblent, dans le lointain, comme autant de mouettes se jouant sur les flots.

Le chemin le plus direct, si l’on contourne l’ile de Kiusiu, suit le détroit formé par Hirado et la grande terre. Mais ce passage est dangereux par un vent frais ou un temps sombre; on l’évite alors en passant au large. Ce nom de Hirado est souvent répété dans l’histoire des mission^ catholiques au Japon. C’est dans cette île que François Xavier commença à prêcher le christianisme aux Japonais. En *1878, j'avais vu le tombeau du saint à Goa; t>jois ans plus tard, je me trouvais aux lieux mêmes où il aborda, en 1549. Longtemps les Portugais entretinrent ici des établissements prospères. Mais, après l’extermination des chrétiens au dix-septième siècle et l’expulsion définitive des étrangers, Hirado retomba dans l’oubli.

Comme le mauvais temps n’est pas à redouter, le Malacca s’engage dans le golfe, qui, se rétrécissant peu à peu, se change en un chenal sinueux, large en certains endroits de 200 mètres à peine. Des écueils surgissent de tous côtés, laissant deviùer de redoutables bas-fonds. Le courant, d’une

violence extrême, forme des remous et des tourbillons terribles, qui me rappellent ceux des rapides du Saint-Laurent. En ce moment, le pilote japonais, seul, commande à bord. Le steamer rase de sombres rochers qui dressent au-dessus des flots leurs pointes menaçantes; la moindre déviation entraînerait fatalement notre perte. Le spectacle est si imposant, le site qui encadre cette scène émouvante est en si parfaite harmonie avec elle, que tout le monde, officiers et passagers, Européens, Chinois et Japonais, et même les chauffeurs cafres de la machine, se tiennent immobiles sur le pont, graves et silencieux.

Cependant le périlleux passage est déjà loin de nous. Le Malacca navigue maintenant dans des eaux tranquilles, à une distance rassurante des côtes, au milieu du large bras de mer qui sépare file d’Iki de celle de Kiusiu. Nous avons cessé de faire route au nord, pour nous diriger vers l’est. Le soleil vient de s'abîmer dans les flots; derrière lui, tout un côté de l’horizon resplendit dans une gamme de tons d’une vivacité incroyable. Il y a là des nuances bleu foncé, orange, rouges et vertes, comme je n’en ai jamais vues. 'Si un artiste parvenait à les fixer sur la toile, on les déclarerait certainement invraisemblables.

Le lendemain, à trois heures du matin, on s’engage dans le détroit d-s Simonosaki. Je me lève pour voir lej'fameux passage qui donne accès dans la mer Intérieure du Japon. Malheureusement, le temps s’est couvert ; de grands nuages noiçs interceptent les rayons de la lune, et je ne distingue que peu de chose. Toutefois, je ne regrette pas d’avoir quitté ma cabine; la température est délicieuse, un air frais me frappe au visage. Je m’installe à mon aise sur une de ces grandes chaises de bambou, aux savantes courbures, que connaissent si bien les habitués des paquebots sur les lignes de l’Inde et de la Chine, et je termine paisiblement ma nuit sur le pont.

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La mer Intérieure, nommée par les Japonais Souvo-nada, s’étend de l’ouest à lest, du 129e au 133e degré de longitude; elle est traversée par le 34e parallèle. Sa longueur est d’environ 400 kilomètres; sa largeur varie de 10 à 100 kilomètres. Elle est enserrée au nord par l’extrémité occidentale de la grande île de Niphon ou Ilondo au sud par celles de Kiusiu et de Sikok. On sait que l’empire du « Soleil levant » est le pays insulaire par excellence; les géographes indigènes, qui ont eu la patience de dresser le catalogue de ses îles, n’en comptent pas moins de 3 800. La Méditerranée japonaise en renferme une multitude de toutes formes et de toutes grandeurs. La plupart sont habitées et bien cultivées^ couvertes de maisons et de temples; par la variété de leurs aspects, elles offrent au voyageur un coup d’œil merveilleux.

Cependant, dans la matinée, nous n’avons rien d’intéressant en vue; nous sommes à une trop grande distance des côtes, et les îles font défaut dans cette partie de la mer Inlérieure, qui est fort large. C’est seulement vers midi que l’horizon, jusque-là désert, commence à se peupler d'une infinité de cônes volcaniques, surgissant du côté du sud. Nous longeons une grande île boisée, par-dessus laquelle on 4 aperçoit, dans l’éloignement, les cimes bleuâtres de Sikok. Le paysage devient de plus en plus beau. On s'engage dans des détroits qui sont de vrais labyrinthes; de quelque côté que l’on se tourne, on n’aperçoit aucune issue; puis, au détour d’un petit cap, on se trouve en pleine mer* La scène change à chaque instant ; il semble qu’on pénètre dans une longue suite de lacs.

Dans certains passages étroits régnent de violents courants. Alors on ralentit la marche; on n’avance plus qu’en

1. Niphon, ou plus exaclcmcnt Nippon, est le nom sous lequel les Japonais désignent le Japon tout entier. Les Européens l’ont attribué à tort à la grande île, dont le véritable nom est Hondo.

sondant. Tout l’équipage est à son poste, se tenant prêt à mouiller l’ancre, sur un signe du pilote.

Quelquefois nous longeons la côte de fort près. Je me rappellerai toujours un certain petit village, adossé à un bois de bambous, au fond d’une anse sablonneuse encadrée par deux promontoires rocheux, que de vieux arbres, au tronc noueux, cherchent à escalader. Impossible de rêver un site plus romantique. Toute la population, demi nue, rangée le long du rivage, nous regardait passer en nous faisant des signes d’amitié. 11 y a, comme cela, des centaines de villages ; mais je ne sais pourquoi celui-là est si bien resté gravé dans mes souvenirs, que je n’ai qu’à fermer les yeux pour le revoir encore..

Le sol est tellement accidenté qu’on n’aperçoit jamais de plaines. Cependant une infinité de terrasses étroites, étagées les unes au-dessus des autres et capricieusement découpées au milieu des bois, indiquent que la campagne a été cultivée partout où ç’a été possible; le reste est couvert d’épaisses forêts ou de rochers inaccessibles.

Beaucoup de petites îles et d’ilols affectent la forme d’un cône parfaitement régulier. On en voit qui sont surmontés d’un arbreunique, énorme et formant comme un gigantesque parasol; d’autres portent crânement leur plumet defeôté. Je suis porté a croire que les Japonais ont un culte particulier pour les vieux arbres, ou du moins qu’ils respectent tous ceux qu’ils considèrent comme nécessaires à l’ornement du paysage. Dans les endroits naturellement pittoresques, et principalement sur les sommets des montagnes, on est certain de les retrouver, soit isolément, soit par groupes, abritant le plus souvent un petit temple. Quel contraste avec ce que je venais de voir en Sibérie! Les Russes font le vide autour de leurs habitations; ils les disposent, comme on ferait d’un régiment, en ordre de bataille; ils ne connaissent que la ligne droite et se complaisent au mi-

Vue prise dans la mer Intérieure.

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Heu de vastes espaces dénudés. Ici, au contraire, les maisons sont élevées dans les endroits les plus pittoresques; presque toujours elles sont abritées par de grands arbres, qui leur versent un ombrage bienfaisant : les villages japonais sont de véritables nids dans la verdure.

En ces parages, les jonques se comptent par centaines, les petites barques par milliers. Selon l’heureuse expression de mon ami M. Michel *, leurs voiles déployées semblent étaler, dans le lointain, les bannières d’une longue procession. Vers quelque point de l’horizon que vous portiez les regards, le spectacle est toujours merveilleux.

Quand on ne la pas vue, il est impossible de comprendre le singulier enchantement produit par cette nature poétique. La constarie beauté du paysage japonais provient non seulement du relief du sol, mais encore de la vivacité des couleurs et de leur étonnante variété. Les champs cultivés, les maisons, les forêts, les rochers noirs, les plages de sable jaune, les blanches voiles des barques et la mer bleue, se retrouvent ici presque partout, et, diversement éclairés, tantôt exposés à une lumière éclatante, tantôt à demi noyés dans l’ombre, se présentent sous les aspects les plus séduisants.

Dans la nuit, le Malacca a stoppé au large, à la hauteur du po^t de Kobé, afin de permettre au pilote japonais de regagner la terre.

Au point du jour, le temps continue à être beau, mais la mer est agitée. Nous sommes sortis des eaux toujours, tranquilles de la mer Intérieure. La grande île d’Avasi-sima, qui en ferme l’extrémité orientale, est encore en vue. Le détroit qu’elle forme avec Sikok raccourcirait la route de quelques milles ; mais il est à peu près abandonné par la navigation, à cause des courants qui y régnent constamment;

i. Ernest Michel, Le tour du monde en 240 jours, Nice, 1882.

nous avons passé au nord et pris l’autre bras, beaucoup plus large.

Vers midi, Avasi-sima a disparu depuis longtemps ; les montagnes de Sikok s’effacent à leur tour. Nous longeons la côte méridionale de Hondo; dépourvue d’iles et moins intéressante que celles que nous avions en vue les jours précédents, elle offre quelque analogie avec la Calabre. Après avoir doublé le cap Idsumo, on fait route au nord est, à une assez grande distance de terre. La mer grossit; le Malacca , peu chargé, roule beaucoup.

Bien que la cuisine du bord soit essentiellement anglaise, la table est bonne; elle est même trop copieusement servie. Un Français préférera toujours le traitement des Messageries maritimes à celui des meilleurs paquebots anglais, et la plupart des étrangers seront de son avis. Les vins et la bière sont ici à un prix modéré et de bonne qualité; l’eau seule laisse à désirer : elle n'est pas assez fraîche. Il est vrai que nos compagnons n’en consomment guère. Connaissant par expérience le caractère anglais, je m'étais tenu tout d’abord avec ceux-ci sur la plus grande réserve; mais je fus agréablement surpris lorsque le colonel March, contrairement aux habitudes de ses compatriotes, m’adressa le premier la parole et en fort bon français. Il avait longtemps habité la colonie de Natal, dans l’Afrique ayslrale, et avait fait la dernière guerre du Zoulouland. Je trouvai en lui un aimable causeur et un caractère vraiment sympathique.

Le lendemain 14 août, dès le matin, le colosse des montagnes japonaises, le Fouzi-yama, est en vue à 65 milles de distance. Je reconnais, pour l’avoir vu tant de fois reproduit sur les laques et les estampes, le cône parfaitement régulier du volcan, dont le sommet légèrement tronqué et haut de 3 800 mètres, plane au dessus des nuages qui nous dérobent la vue de la côte.

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Quelques heures après, nous doublons le cap Idzou et nous passons au large de la rade de Simoda, longeant à tribord Oho-sima et toute une pléiade d’iles volcaniques. À midi , nous laissons derrière nous la magnifique baie d’Odovara ; encore un dernier promontoire, et nous voici dans le golfe de Yédo.

Un grand steamer passe à quelques encablures du Malacca , se dirigeant à toute vapeur vers le sud : c’est le Menzaleh , de la Compagnie des Messageries maritimes, en route pour Hong-kong, avec la malle et les passagers pour l’Europe. Le drapeau tricolore est arboré à l’arrière. Chez nous, dans la vie journalière, cet emblème nous laisse à peu près indifférents; mais, à cinq mille lieues de distance, on le revoit sous*un tout autre aspect. Pour moi, cette apparition inattendue évoquait tout un monde d’idées et de sentiments d’autant plus vifs que, depuis de longs mois, c’était la première fois que je voyais flotter les couleurs françaises. Cependant à vrai dire, je n’éprouvais plus, depuis mon arrivée au Japon, cette sensation de l’éloignement qui naguère m’étreignait si fort au milieu des solitudes sibériennes, au centre du continent asiatique. Pourtant, j’avais encore augmenté, d’un certain nombre de degrés en longi- • tudc, Jp distance qui me séparait de Paris; mais les circonstances étaient bien changées. A présent, jb me sentais en pays civilisé; j’étais relié à la patrie par des communications fréquentes et régulières; je pouvais, si l’envie m’en prenait, m’embarquer pour rentrer directement au logis. En un mot, il me semblait que j’étais simplement en excursion sur les rivages de la Méditerranée, à quelques journées de Marseille.

La mer, resserrée entre deux presqu’îles, est redevenue d’une tranquillité parfaite. Môme après les incomparables paysages de la mer Intérieure, le golfe de Yédo est encore d’une beauté admirable. Voici Uraga, où s’arrêtaient autre-

fois, par mesure de police, toutes les jonques qui se dirigaient vers la capitale. C’est là que le commodore Perry vint jeter l’ancre, le 8 juillet 1853, date mémorable pour l’histoire du pays; il apportait au shogun une lettre du président des Etats-Unis, réclamant l’ouverture du Japon au commerce international. Un peu plus loin, c’est Yokoska, avec son phare et son arsenal.

Le golfe s’élargit à mesure qu’il pénètre dans l’intérieur des terres; vers le nord, on dirait la pleine mer; à l’orient, la péninsule montagneuse de Kadzuma s’éloigne de plus en plus. Enfin, derrière un promontoire rocheux, s’ouvre une vaste baie où sont mouillés une trentaine de navires. Nous prenons place au milieu d’eux. Devant nous, s’étend un quai bordé d’une longue ligne de constructions européennes; plus loin, on distingue d’innombrables maisons japonaises, basses, aux toits grisâtres, disséminées au milieu des jardins et sur le penchant des collines boisées. Nous sommes à Yokohama.

L’ancre avait à peine touché le fond que déjà nous étions accostés par une chaloupe à vapeur, appartenant au Grand Hôtel. On descend nos bagages; comme nous sommes peu nombreux, tout est bientôt terminé. Quelques minutes après, nous abordons à la douane où les employés japonais, très polis mais aussi très minutieux, examinent scrupuleusement nos valises. L’hôtel est à deux pas; à quatre heures, j’étais installé dans une grande et belle chambre, au rçz-de-chaussée de ce confortable établissement.

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