CHAPITRE III
YOKOHAMA ET TOKIO 15-17 août.
Yokohama. — Un chemin de fer au Japon. — Tokio. — Asaksa.
Ouéno. — Les temples de Shiba.
Les premiers traités avec le Japon avaient désigné Kanagava comme port de commerce international, sur la baie de Yédo. La situation de cette localité sur la grande route dite Tokaïdo, où passaient fréquemment des gens armés faisant partie do la suite des da'imio (princes féodaux), ne tarda pas à amener des collisions sanglantes. En 1859, les étrangers ne s’y trouvant plus en sûreté, Kanag^va fut abandonnée pour Yokohama, à 6 kilomètres plus au sud, mais offrant le double avantage d’une plus grande sécurité et d'uif port aux eaux plus profondes. C’est de cette époque que date l'importance de Yokohama, autrefois insignifiant village de pêcheurs, maintenant grande ville, peuplée de 120 000 habitants, et principal entrepôt commercial du Japon. *
La majeure partie de la cité, telle qu’elle existe aujourd'hui, est postérieure au grand incendie de 1866. Elle se divise en quatre parties distinctes : la ville européenne qui s’étend sur le bord de la mer, avec ses beaux quais, ses grands hôtels, ses clubs et ses maisons de banque, ses bom tiques et ses magasins dans le genre de ceux de Paris ou
4 fi UN TOURISTE DANS L’EXTRÊME ORIENT
de Londres; le Bluff, ou « la Colline », promontoire es* carpe et merveilleusement accidenté, dominant la rade et couvert de villas disséminées au milieu des jardins, résidences luxueuses des riches marchands; la ville chinoise, séparée de la mer par les précédentes, sale et pauvrement construite, où abondent les cabarets interlopes et les bouges fréquentés par les marins des diverses nations; enfin Benten, la ville japonaise, bâtie en bois et formant de populeux faubourgs, dont les rues étroites ont été tracées au milieu des marais et des rizières de la plaine. Entre les quartiers japonais et le reste de la ville, on a ménagé un vaste espace libre, où s’élèvent les consulats d’Angleterre et d’Amérique, la préfecture (, ken-tcho ), la poste, le télégraphe et la douane.
La colonie étrangère se compose d’environ deux mille Européens ou Américains du Nord, et d’un nombre au moins égal de Chinois. Ces derniers sont généralement employés comme garde-magasins ou comptables dans les maisons de commerce. Ils ont le monopole de la petite banque et du change des monnaies. Ici, comme à Nagasaki, ils s'emparent peu à peu des métiers et du petit commerce ; bientôt il n’y aura plus de place pour l’Européen.
Ma première course, en arrivant à Yokohama, avait été pour la poste. Je n’y trouvai qu'une seule lettre, cel'e dont l’arrivée m’avait été signalée par le bureau de Nagasaki ; encore ne venait-elle pas d’Europe. Aussi je regagnai l’hôtel fort désappointé, réduit, pour toute consolation, à parcourir les jcbirnaux de France, dont le plus récent portait la date du 2 juillet. Nous étions alors au 14 août; les dernières nouvelles que j’avais reçues de ma famille, en Sibérie, étaient postérieures à mon départ de quelques jours seulement. et maintenant vieilles de trois mois. Par suite d’un malentendu, ma correspondance avait été adressée en Chine, où je ne la retrouvai que deux mois plus tard.
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Le lendemain, dans la matinée, j’allai faire visite à M. Jouslain, consul de France, qui occupe une jolie maison dans Main Street , grande rue parallèle au bund. Puis, je me rendis à la gare du chemin de fer qui, depuis le 9 octojre 1872, relie Tokio à Yokohama, faisant, de cette dernière ville, un simple faubourg de la grande capitale japonaise.
La station ressemble assez à celles de nos petites lignes :1e banlieue, avec cette amélioration toutefois que, dans la salle d’attente de la première classe, une grande table est couverte des journaux de la localité, mis à la disposition des voyageurs. On y voit aussi un petit buffet ( refreshment voom) et des étalages de marchands de gazettes japonaises, de brochures illustrées, de tabac, de pipes et autres menus objets. Les départs ont lieu d’heure en heure, de six heures du matin à onze heures du soir; on délivre des billets d'aller et retour à prix réduits; l’employé japonais, préposé au guichet, parle anglais ; du reste, dans ce chemin de fer, le premier qui ait été construit au Japon, tout est arrivé d’Angleterre, locomotives, voitures, ponts en fer, enfin tout le matériel. Ce sont des ingénieurs anglais qui l’ont tracé et fait exécuter; aussi les Japonais savent ce qu i^ leur a coûté. Les vagons sont bien aérés, jolis et propres; ceux de première et de seconde classe sont munis de plates-formes, 1 où l’on est fort bien pour voir la campagne. Un détail à noter \ les voyageurs de troisième classe sdnt sous clè; pour éviter l’encombrement à la sortie, on n’ouvre les portières de leurs voitures que lorsque les autres voyageurs ont passé. »
Le trajet, de 29 kilomètres, avec cinq stations intermédiaires, se fait en trois quarts d’heure. La voie, plus étroite que chez nous, ne s’éloigne guère du rivage. Dans les fossés qui la bordent de chaque côté, on cultive des nénuphars comestibles et autres légumes aquatiques. Pas un pouce de terrain n’est perdu; les jardins et les bosquets de
bambous succèdent aux rizières et aux champs de patates. La campagne est très peuplée ; d’innombrables maisonnettes, éparses au milieu des vergers, forment une suite à peu près ininterrompue d’habitations reliant entre elles de grosses bourgades. Le paysage est charmant : à droite, une série de collines verdoyantes; à gauche, les eaux bleues du golfe de Yédo.
Le colonel March m’accompagnait. Notre intention était d’aller faire, ce jour-là, quelques visites officielles. A notre arrivée à la station terminale de Shimbashi, nom du quartier de Tokio où s’arrête le chemin de fer, nous sommes entourés par une foule de djinriki qui nous font bruyamment leurs offres de service. Nous n’avons pas d’interprète, mais plusieurs de ces gens baragouinaient quelques mots d’anglais ; nous en choisîmes deux, et nous parvînmes à leur faire comprendre que nous voulions aller au Kodjimalcbi, quartier central, où se trouvent les légations étrangères, le Château et la plupart des ministères.
Malgré la chaleur, nos gens partent avec la rapidité d’une flèche, traversent plusieurs rues commerçantes bordées de maisono d’aspect moderne, puis s’engagent sur un chemin moins fréquenté, où l’on ne voit plus que d’interminables yashki , longues constructions de bois à un seul étage, uniformément peintes en noir et de sombre apparence : ce sont les anciennes demeures des nobles daïmios et de leur suite, aujourd’hui abandonnées ou bien affectées à un service public. Plus loin, la route gravit une pente assez raide1; nos hommes sont maintenant obligés de ralentir leur allure et n’avancent plus que péniblement, louvoyant et décrivant des zigzags sur le chemin. Dans les jardins voisins, je remarque de vastes habitations de style européen; des pavillons flottent sur de grands mâts. Nous sommes dans le quartier des légations. Encore un effort, et nous parvenons au sommet de la colline, occupé par la
E. COTTEAU,
Djinriksha.
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légation de Chine; celle de France est à deux pas plus loin.
La plupart des personnes pour lesquelles j’avais des lettres de recommandation étaient absentes. En cette saison, par ces fortes chaleurs, il est d’usage de quitter la ville et d’aller chercher une température plus fraîche dans les montagnes des environs. Cependant je fus assez heureux pour rencontrer deux compatriotes : M. Boissonade, professeur de droit, et M. Gambet, conseiller de police. Ce dernier, avec la plus grande obligeance, voulut bien se mettre immédiatement à ma disposition pour me faire visiter la ville.
La première promenade que l’on fait faire à un étranger, est ordinairement^ celle d’Asaksa. En effet, c’est le quartier par excellence des divertissements; c’est là que l’on peut le mieux se rendre compte de la vie populaire.
La course est longue; il nous faut traverser la ville immense dans une grande partie de son étendue. Aussi avons-nous pris chacun deux hommes. C’est un luxe que se permettent seuls les Européens, ordinairement plus grands et beaucoup plus lourds que les Japonais, ^tandis qu’on voit souvent ces derniers se faire traîner à deux dans la même voiture, par un seul kourouma l. Lorsque le chemin est 'de niveau, nos gens s’attellent en flèchç et, s’excitant l’un l’autre, courent à toute vitesse; dans les montées, l’un d’eux se détache et, poussant le véhicule par derrière, vient ainsi en aide à son camarade resté dans les brancards. De la sorte, nous ne mettons guère plus d’une heure à franchir les 10 ou 12 kilomètres qui séparent le quartier des légations de celui d’Asaksa.
Une longue avenue dallée, bordée de petites boutiques
1. Kourouma est synonyme de djinriki; c’est le nom que l’on donne aux traîneurs de djinriksha .
où l’on vend une foule de menus objets, jouets d’enfants, bimbeloterie, photographies, images de sainteté et autres, conduit au temple principal, qui s’élève au centre d’un vaste emplacement, planté de beaux arbres et converti en une sorte de foire permanente. Amusements et religion, au Japon, marchent de concert; bonzes et saltimbanques font bon ménage. Les échoppes des marchands sont installées jusque sur les parvis sacrés.
Après avoir passé sous une magnifique porte triomphale à deux étages, en bois laqué de rouge, nous arrivons devant l’édifice principal, qui forme un grand carré de 30 mètres de côté, entouré d’une large galerie. La première chose qui frappe les regards, c’est le nombre considérable des lanternes suspendues au plafpnd et des ex-voto qui couvrent les murs : ce sont autant d’offrandes faites par les dévots. On voit aussi de grandes peintures, exécutées par de bons artistes, et de remarquables tableaux en relief. Une grille défend les approches du sanctuaire consacré à la déesse Kouanon et qui reste dans une pénombre où l’on distingue vaguement des fleurs, des statues grimaçantes et des ornements bizarres. Les deux teintes dominantes sont le rouge et le brun foncé rehaussé d’or.
Comme je l’ai dit, la religion est ici familière et peu gênante : poirp de longues cérémonies à époques déterminées, pas de prières dites à heures fixes et rassemblant, dans la même enceinte, des groupes de fidèles abîmés dans le recueillement. On va au temple comme on entre à la maison «
de thé, selon le caprice du moment, avec le même visage souriant. Des jeunes gens, des jeunes filles montent en causant les gradins sacrés et s’arrêtent devant l’autel ; là seulement, leur visage prend une expression sérieuse. Us frappent deux fois dans leurs mains pour appeler le grand Bouddha, s’inclinent légèrement, font mentalement une courte prière en frottant l’une contre l’autre la paume
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de leurs mains jointes, puis s’éloignent en jetant une pièce de cuivre dans un grand coffre grillagé. Tout cela n’a pas duré plus d’une minute. Ces dévots sont venus demander une faveur quelconque à la divinité; ce ne sont, il est vrai, que des gens du peuple, mais ils sont croyants. Les hommes appartenant aux classes élevées se piquent d’être libres penseurs; ceux que l'on rencontre aux temples ne sont que l’infime exception; quant aux dames de qualité, elles n’y paraissent jamais.
Mon compagnon me fait remarquer, sous le portique extérieur, une statue de bois rouge, représentant un vieillard assis. C’est celle d’un pieux disciple de Bouddha, nommé Bindzourou, qui a le pouvoir de guérir toutes les maladies humaines, et ^el^ d’une façon fort simple : pour obtenir quelque soulagement, le malade n’a qu a venir toucher et caresser de la main, sur le corps du saint, la partie correspondant à celle dont il souffre lui-même. A toute heure du jour, on peut voir des gens se livrant sérieusement à cet exercice inoffensif.
Une autre curiosité, c’est la « bibliothèque tournante », petite construction en laque rouge et noire, assez grande cependant pour contenir une édition complète des écritures bouddhistes. Elle repose sur un piédestal en pierre repré sentant *remblème sacré, la fleur du lotus, et est disposée de manière à pouvoir tourner facilement sur un pivot, si on lui imprime une vigoureuse poussée. Comme il serait presque impossible, à un seul individu, de lire les 6 774 volumes dont se compose la sainte bibliothèque, il a été convenu que chacun pourrait se procurer les mêmes avantages temporels et spirituels, en la faisant simplement tourner trois fois sur son axe. On doit cette ingénieuse invention à un prêtre chinois, qui vivait au sixième siècle de notre ère.
Près de là, s’élève une grande pagode à cinq étages, dont il est permis de faire l’ascension moyennant une légère
rétribution. L’escalier est assez difficile; mais, du sommet, on a une très belle vue sur la ville et, si le temps est clair, sur le cône du Fouzi-yama.
Pour l’étranger non encore blasé par un long séjour au Japon, ce qu’il y a de plus intéressant, c’est le spectacle de la foule. Sous les grands arbres du parc d’Asaksa, les badauds de Tokio flânent à peu près comme ceux de Paris à la foire au pain d’épices, mais sans le moindre désordre et avec la tranquillité béate de braves gens qu’un rien amuse et qui veulent, avant tout, s’amuser paisiblement. Et les sujets ne manquent pas! Voici des prestidigitateurs et des équilibristes qui font leurs exercices en plein air. Dans les baraques voisines, on peut assister à des assauts de bâton, voir des maîtres d’escrime et des lutteurs. Ces derniers, véritables colosses, géants obèses à la peau huileuse, forment comme une race à part au milieu d'un peuple généralement petit et maigre. Il y a aussi des ménageries, des dioramas et des théâtres de marionnettes; des musées d’histoire naturelle et d’anatomie, où les pièees grossies et exécutées en carton, sont montées et démontées par des gens qui en expliquent le mécanisme au bon public; des salles de conférences populaires, et enfin des cabinets où l’on montre des mannequins de grandeur naturelle, analogues à nos figuras de cire, mais faits de bambou et de papier mâché, et habillés de riches étoffes de soie. Moyennant quelques sous payés à la porte, vous vous engagez dans un labyrinthe où vous passez en revue une quantité de personnages, de groupes et de scènes diverses, le tout exécuté dans la perfection. Ce sont ordinairement des épisodes dramatiques tirés de légendes mythologiques. Chaque sujet représenté occupe un compartiment dont l’éclairage est habilement ménagé, de manière à rendre l’illusion plus complète.
Toute une allée est bordée d’élégantes boutiques de tir à
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l’arc. Les honneurs en sont faits par de gracieuses jeunes filles qui, de la façon la plus aimable, sollicitent le passant à venir exercer son adresse. Les ateliers des photographes sont presque aussi nombreux que les maisons de thé, ce qui n’est pas peu dire. A chaque pas, vous rencontrez leurs coquets établissements, avec un petit salon meublé à l’européenne, où chaque promeneur peut faire faire son portrait, si la fantaisie lui en prend. Asaksa est vraiment le paradis des amateurs de photographies. J’y ai achelé de petits albums, des collections de portraits cartes représentant des acteurs connus, des types variés, des vues de Tokio, le tout convenablement exécuté et à des prix très bas, quelque chose comme jm ou deux sen la pièce (3 ou 6 centimes) ; et, si l’on en pr£nd un certain nombre, le marchand en donne toujours quelques-uns de plus. Sur ce chapitre, les boutiquiers japonais sont très accommodants.
Dans les environs, nous avons visité le jardin d’un pépiniériste, rempli d’arbustes bizarrement taillés. L’art du jardinier au Japon consiste à rapetisser et non à développer la végétation. Au moyen de certains procédés, il gbtient des variétés d’arbres nains, présentant, malgré leur petitesse, tous les caractères de la vieillesse, jusqu’aux racines noueuses émergeant du sol et à la mousse qui couvre leurs troncs minuscules. Dans une simple vasque en'porcelaine, on arrive à reproduire ainsi un paysage rocailleux, orné de ponts jetés sur des vallées en miniature, au fond desquelles dorment de petits lacs. Ces imitations réduites de la nature, qui au premier abord paraissent puériles, finissent par charmer réellement : c’est que le Japonais, en cela comme en beaucoup d’autres choses, se montre un artiste consciencieux et patient. Ces petits chefs-d’œuvre végétaux demandent des soins continuels et beaucoup de temps. Il faut bien des années pour amener le sujet à l’apparence voulue; malgré cela, les prix ne sont pas très élevés.
La fleur préférée des Japonais est le chrysanthème. Par une cuiture raisonnée, on arrive à lui donner un développement considérable. Mais il faut voir avec quelle minutie chaque rameau de la plante est soutenu et dirigé de manière à former un assemblage parfait, et cela sur des parterres entiers.
Avant de quitter le Vilmorin japonais, je lui achetai, moyennant 3 yen (9 fr.), une collection de cent espèces de graines d’arbres, de fleurs et de légumes, renfermées dans autant de petits sacs doubles et soigneusement étiquetés.
En sortant d'Asaksa, nous jetons un coup d’œil, en passant, au grand temple de Higashi Hongwanji, dont la façade principale est ornée de délicates sculptures sur bois, représentant des fleurs, des feuillages et des dragons entrelacés; ce sont les meilleurs spécimens de ce genre de travail que l’on puisse voir dans la capitale.
Une demi-heure après, nous arrivons à la belle promenade de Ouéno. Nos djinrikis s’arrêtent au pied d'un escalier. Nous gravissons quelques marches qui nous conduisent à une longue avenue dallée, bordée de chaque côté de toro , gigantesques lanternes de pierre ou de bronze, élevées par les daïmios vers le milieu du dix-septième siècle, à la mémoire de Yéyas et portant chacune le nom du donateur, ainsi que la date de son érection. Les jours d’illumjnation, cette allée doit présenter un aspect féerique. D’autres avenues, larges et gazonnées, s’enfoncent dans les profondeurs du bois sacré, maintenant converti en parc public. Plus loin, on remarque un grand lori, arc de triomphe d'une forme spéciale que l’on retrouve au Japon à l’entrée de tous les sanctuaires, et une haute tour, avec cinq toits superposés. Çà et là s’élèvent, sous les grands arbres, des temples secondaires et les magnifiques tombeaux des shogun. Mais ie temple principal, qui passait pour un chef-d’œuvre de l’architecture japonaise et était considéré comme le mé-
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tropolitain du Japon tout entier, n'existe plus. Il a été brûlé en 1868, pendant la bataille sanglante qui s’est livrée à Ouéno même, entre les impérialistes et les derniers partisans du gouvernement du shogun.
Malheureusement pour les admirateurs de la nature, la civilisation moderne a fait sa trouée au milieu de l’antique futaie d’Ouéno. De vastes espaces ont été déboisés; on a édifié, en 1877, un musée d’éducation professionnelle et, tout récemment, les bâtiments qui ont servi à l’Exposition. Cette dernière venait d’être fermée. On m’a dit qu’elle avait été fort intéressante et que chacun avait pu conslaler combien les Japonais avaient fait de progrès, depuis quelque temps, dans la fabrication des produits et des objets qu’autrefois ils faisaient venir d’Europe ou d’Amérique. A mon avis, on aurait mieux fait de choisir un autre emplacement ; on eût évité ainsi de sacrifier à des constructions provisoires, des arbres plusieurs fois séculaires, contemporains des âges héroïques du Japon.
Les jardins d’Ouéno s’étendent sur une ondulation de terrain, qui se termine au couchant par un escarpement dominant un petit lac, couvert de nénuphars au£ fleurs roses, au milieu desquels s’ébattent des milliers de canards sauvages. Au centre de la pièce d’eau, sur un îlot, s’élève un temple aux lignes bizarres, aux énormes .toits recourbés. La jetée qui le réunit à la terre ferme est bordée de maisons de thé. D’autres Icha-ya , gentilles et proprettes, sont éparses sur la rive, partout où l’ombre plus épaisse semble inviter le promeneur au repos.
Un Japonais a eu l’heureuse idée d’établir, en ces lieux enchanteurs, un restaurant à l’européenne. Nous y avons fait, M. Gambet et moi, un dîner fort convenable, arrosé de vins de France, que l’on nous donne au même prix qu’à Paris K
1. Les vins ne payent pas de droits de douane au Japon. 11 n'en
De la véranda où nous prenons le frais dans la soirée, on jouit d’une vue incomparable sur la ville immense. Et quel cadre au magique tableau qui se déroule sous nos yeux ! Les vieux cèdres, aux sombres rameaux, se détachent sur le feuillage plus clair des autres essences; un massif d’élégants bambous laisse entrevoir la silhouette colossale d’un Bouddha de bronze; des arbres argentés, aux larges feuilles cotonneuses, des peupliers pleins de vigueur, abritent des taillis de camélias, de pêchers, de cerisiers et de pruniers. Ces derniers arbres sont cultivés uniquement pour leurs belles fleurs roses et blanches, que les Japonais aiment passionnément; dans les beaux jours du commencement d’avril, tout Tokio se rend en pèlerinage à Guéno pour les admirer. 10
Les temples de Shiba, que je visitai le lendemain, sont bien supérieurs à ceux que j’avais vus à Asaksa et à Ouéno. Et cependant, à Shiba aussi, le grand temple n’existe plus; il a été incendié en 1874, sans que la cause ait jamais été bien connue. Les uns disent que le feu a été allumé par deux étudiants fanatiques, irrités des superstitions de leurs concitoyens; d’autres attribuent cet acte de vandalisme aux prêtres eux-mêmes, en partie expropriés par le gouvernement et exaspérés par la perte de leurs revenus. Quoi qu’il en soit, on travaille aujourd’hui à sa reconstruction, ?
Un temple, au Japon, n’est nullement, comme on pourrait le croire, un monument isolé et exclusivement consacré au culte. C’est un ensemble de sanctuaires, de petits édifices votifs, de tombeaux de personnages célèbres, disséminés sous les profondeurs d’un bois sacré — le lucus des anciens — qui s’étend presque toujours sur les flancs d’une colline aux horizons lointains, aux points de vue pittores-
coùtera pas plus cher, pour faire venir une barrique de Bordeaux à Yokohama, que pour acquitter les droits d’octroi à Taris.
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ques. On peut, en une après-midi, parcourir les jardins publics de Shiba, comme on les appelle aujourd’hui ; mais, pour décrire, comme il mériterait de l’être, cet assemblage d’édifices sacrés, épars sous les grands arbres, il faudrait plusieurs visites et de longues pages. Un livre récemment publié à Yokohama *, en a fait une description minutieuse; mais je n’entreprendrai pas la môme tâche. Je résumerai mes impressions en quelques mots.
Sept shoguns reposent à Shiba, sous les grands arbres, où les corbeaux croassent et les pigeons roucoulent aussi paisiblement qu’au fond d’un bois. Leurs tombeaux sont intacts. Chacun d’eux est précédé d’un temple bouddhiste, en bois laqué *le rouge, décoré avec une richesse inouïe et dont la pièce principale d’architecture est le toit; les colonnes qui le soutiennent sont profondément fouillées.
Dans la cour d’entrée, on voit plusieurs rangées de lanternes de bronze ou de pierre. Des hauts reliefs en bois, sculptés à jour, servent de grilles aux murs de l'enceinte. A l’intérieur, les panneaux des murailles représentent des feuillages, des nuages et des oiseaux; on retrouvera ces merveilleuses laques d’or, relevées de sculptures délicates, harmonieusement coloriées, où la perfection du travail de l’artiste# n’est égalée que par la richesse de la matière. Comme*le dit si bien le baron de Hübner1 2, oA est ébloui à chaque pas par la prodigalité des ornements, le fini des détails, la solennelle magnificence de l’ensemble.
11 existe encore une partie du temple principal, qui a échappé à l’incendie de 1874. Entre autres objets précieux, elle renferme une grande statue dorée d’Amida, ouvrage d’un artiste fameux qui vivait au neuvième siècle
1. A handbooh for travellers in central and northern Japon , being a guide to Tohio, Iiioto, Ozaka, and olher ciliés , by Ernest Mason 5atow and lieutenant A. G. S. Ilawes. — Yokohama, 18S1.