‹ Un touriste dans l'extrême OrientChapitre 8 sur 41 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ENVIRONS DE YOKOHAMA 18-23 août.

KaiïKiKoura et le Daïboutz. — Kanasawa. — L’arsenal de Yokoska.

Un déjeuner à Kawasaki.

Il se publie, à Yokohama, deux journaux français : le Courrier et Y Echo du Japon. J’avais fait, à l’hôtel, la connaissance de MM. Lévy et Salabelle, rédacteurs de Y Echo. Ces messieurs voulurent bien organiser, à mon intention, une excursion intéressante, à laquelle ils convièrent quelques amis. Les résidants de Yokohama ont assez l’habitude, pendant la belle saison, d’aller faire des pique-niques à la campagne le dimanche, jour où toutes les affaires sont suspendues, non seulement dans la colonie européenne, mais encore chez les Japonais, qui depuis quelques années ont adopté notre calendrier.

Donc, un dimanche matin, à six heures, nous partions joyeusement, sept djinrikshas à la file, y compris celui du koskaï (cuisinier japonais) de M. Lévy. Il s’agissait d’aller déjeuner à Kamakoura, de visiter les temples de l’ancienne capitale des shoguns, de voir le Daïboutz , statue colossale de Bouddha, et de revenir par mer, en passant par Kanasawa. C’est l’excursion classique que l’on fait faire aux étrangers. Kamakoura est à Yokohama ce que Versailles est à Paris, Potsdam à Berlin, Pompéi à Naples.

ENVIRONS DE YOKOHAMA

Les distances, au Japon, se comptent par ri et par chô. Le chô vaut environ 110 mètres, et il en faut 36 pour faire un ri, lequel par conséquent est égal, à peu de chose près, à notre lieue de 4 kilomètres. De Yokohama à Kamakoura, on compte 6 ri et 30 chô, soit 27 kilomètres.

En sortant de Yokohama, on suit un long faubourg, puis on traverse quelques villages assez mal tenus. A mesure que Don s’éloigne, la campagne devient plus belle, les habitations plus soignées, et les gens mieux velus. En même temps, la route se rétrécit; bientôt elle se change en un délicieux petit chemin, bordé de haies d’althæas et de clématites en fleurs, qui serpente le long des collines ombreuses ou bien traverse des rizières et des champs de légumes. Les yado-ya (auberges) ne manquent pas sur la roule. A chaque ri, nos hommes foftt une courte station, vident une tasse de thé, tirent quelques bouffées de leur petite pipe, puis repartent de plus belle. Je ne connais vraiment pas de plus agréable manière de voyager qu’en djinriksha : vous êtes assis à votre aise, comme dans un bon fauteuil, et vous ne perdez pas un détail du paysage; de plus, au lieu d’une force aveugle ou brutale, vous avez, dans votre djinriki, un seryiteur intelligent, docile, et quoi qu’il arrive, toujours de bonne humeur. A neuf heures et demie, nous faisons notre entrée à Kamaf;oura; tandis que l’on prépare le repas à l’hôtellerie Kadc-ya, nous allons visiter les curiosités de^ environs.

Kamakoura a été la seconde capitale de l’empire depuis la fin du douzième siècle jusqu'au milieu du quinziéme, époque à laquelle elle a été détruite par de grands incendies allumés pendant les guerres civiles. Comme, ici, les villes ont toujours été construites en bois, on ne voit de ruines nulle part. Rien, dans cette plaine bien cultivée, ne laisse deviner que deux cent mille maisons s’y élevaient autrefois. De magnifiques temples, encore debout, perpétuent, il est vrai, la tradition ; mais il est difficile de croire qu’ils

remontent à l’époque de leur fondateur, le grand shogun Yoritomo. Les édifices en bois n’ont pas une si longue durée, et, en admettant que le feu les ait épargnés, ils n’auraient pu résister aussi longtemps aux intempéries des saisons. A en juger par ce qui se passe de nos jours pour d’autres édifices semblables, ils ont dû être reconstruits plusieurs fois déjà, mais toujours sur le même plan.

Parmi ces temples et ces monastères, les uns sont bouddhistes, les autres shintoïstes. On sait qu’il existe au Japon deux religions principales, qui se subdivisent en un grand nombre de sectes. La plus ancienne est le shinloïsme, ou culte des héros des temps fabuleux, descendants des dieux, et dont le mikado est l’héritier et le représentant sur la terre. Au sixième siècle d^ notre ère, le bouddhisme, venu de Chine par l’intermè'diaire de la Corée, fil de rapides progrès au Japon. Déjà les doctrines philosophiques de Confucius et de Lao-tseu avaient pénélré dans le pays. Depuis treize siècles, ces diverses croyances ont toujours vécu en paix côte à côte, se rapprochant peu à peu les unes des autres, se confondant presque, et tendant à aboutir au scepticisme.

Les races de l’Asie orientale, bien différentes en cela des sectateurs de Mahomet qui dominent à l’occident du même continent, ne sont nullement fanatiques. Si le christianisme a été perséêûté jadis au Japon et même anéanti au dix-septième siècle dans des flots de sang, ce n’est pas par esprit d’intolérance, mais seulement comme danger politique ; c’est parce que les shoguns voyaient les daïmios du sud, gagnés par les missionnaires, chercher un appui contre leur autorité auprès des souverains chrétiens. Il n’y a peut-être pas de pays au monde où la masse du peuple tienne moins à sa religion. Les hautes classes, comme je l’ai déjà dit, sont indifférentes et d’une ignorance à peu près complète sur les dogmes enseignés par les prêtres. Ceux-ci sont gé-

ENVIRONS DE YOKOHAMA

néralement méprisés, et si. dans les basses classes, on trouve encore des gens qui se livrent à des pratiques religieuses, il est facile de voir qu’ils n’y attachent guère d’importance.

Beaucoup de gens, il est vrai, vont encore aujourd’hui en pèlerinage, pour visiter les temples célèbres. Mais le Japonais, de sa nature, aime à se déplacer; le voyage est si facile et coûte si peu, que ce sont des parties de plaisir plutôt que des actes de dévotion. Nous avons rencontré, à Kamakoura, un certain nombre de ces pèlerins. C’étaient des familles voyageant gaiement, leur petit paquet sur l’épaule, ou bien des sociétés d’amis en villégiature, dont la physionomie et l’attitude n’avaient rien de recueilli.

A l’entrée des temples, on voit ordinairement deux statues colossale^ qui représentent les kami ou génies gardiens. Leur visagê grimaçant, leur corps peint en rouge ou en vert, leurs poses exagérées jusqu’au grotesque, cherchent à inspirer la terreur aux visiteurs. Je voyais presque toujours ces statues criblées d’une infinité de petits amas d'une pâte blanchâtre, dont je ne m’expliquais pas l’origine. Voici ce que Ton m'apprit à ce sujet : Les fidèles qui ont quelque grâce spéciale à demander écrivent leur prière sur une feuille de papier; puis ils la mâchent de manière à la réduire en pâte et à en former une houlette, qu'ils lancent sur#l’idole. Si le projectile reste collé, c’est bon signe : la requête est parvenue à destination, et la *prière sera exaucée; sinon, c’est à recommencer. Cette façon expéditive et singulièrement pratique de solliciter une faveur, ne s’accorde guère avec nos idées occidentales sur le respect dû à la divinité et le culte rendu par la créature à son créateur.

Les bonzes de Kamakoura me paraissent fort pauvres. Ils vendent des gravures et des photographies, et nous font admirer, moyennant finance, des objets anciens, des souvenirs historiques du temps des shoguns, des armes de

E. COTTEAUé 5

prix, etc. Devant le grand temple se dresse une plate-forme en bois peint en rouge, destinée aux kagoura , ou danses sacrées. Près de là, on voit plusieurs vieux saules et un énorme ichô (Gincko biloba *) dont le tronc mesure plus de sept mètres de circonférence, et que l’on dit être contemporain de Yoritomo.

Après un fort bon déjeuner, fait à la maison de thé avec des provisions apportées de Yokohama, et arrosé de bordeaux et de champagne authentiques, nous reprenons nos djinrikshas, et, une demi-heure après, nous arrivons au petit village de Hasé, baigné par la baie d’Odovara. La belle plage de sable sur laquelle viennent se briser les vagues écumantes, rappelle un triste souvenir : c’est là que s’est noyé, il y a quelques années, le fils du comte Dam. Dans ces parages, les courants sont très violents; le malheureux jeune homme, quoique excellent nageur, a été entraîné au large et a péri sous les yeux de ses amis, impuissants à le secourir.

Le fameux Ddiboutz se trouve à quelques centaines de pas du village. Devais quelque temps déjà, nous apercevions sa tête colossale, au milieu des grands arbres. Le tempèe qui le renfermait a été détruit à deux reprises, par un incendie et par une inondation de la mer, et n’a pas été reconstruit.

C’est du milieu de l’avenue qui donne accès à Ja statue, qu’on l’aperçoit dans toute sa beauté. La physionomie du

1. Le gincko est un grand arbre, originaire de l’Asie orientale, et que l’on a rangé dans le groupe des conifères. Il croît rapidement. Sa tige est droite et couverte d’une écorce grisâtre, crevassée sur les vieux sujets; ses rameaux forment une large cime pyramidale; ses feuilles amples, triangulaires et bilobées, affectent la forme d’un éventail déployé; elles sont d’un vert jaunâtre, rougissent à l’automne et tombent au commencement de l'hiver. Le fruit est charnu, ressemble à une petite prune, et renferme une amande d’une saveur assez agréable, que l’on mange crue ou cuite. Les Européens l’estiment peu, mais les Japonais en font grand cas, et elle entre pour une large part dans leur alimentation.

Daïboutz de Kamakoux*a

ENVIRONS DE YOKOHAMA

dieu exprime un sentiment de quiétude parfaite et de douceur ineffable. Il est représenté assis, sur une feuille de lotus, dans l’attitude de la méditation; ses deux mains, renversées la paume en l’air et jointes, pouce contre pouce, reposent sur ses jambes croisées.

Nous pénétrons dans l’intérieur. J’y remarque un autel et beaucoup de chiffons de papier, suspendus en ex-voto; mais j’en sors bientôt, car c’est une véritable fournaise. A l’extérieur, des centaines de planchettes portent les noms des pèlerins et le montant de leurs offrandes.

Le bonze, gardien du sanctuaire, tient une boutique où il vend un peu de tout, y compris du vermouth, de la bière anglaise et du,cliampagne mousseux. Je lui achète quelques photographies dti Bouddha. Ce chef-d’œuvre de l’art du fondeur a été exécuté, en 1252, par un arliste nommé Ohno Goroyemou, de la province de Kadzusa, sur l’ordre du shogun Minamotono Yoritomo. La hauteur de la statue est de 15 m. 10, sa circonférence de 29 m. 60 L

Non loin du grand Bouddha, nous visitons un temple où, entre autres curiosités, on nous fait voir une superb$ statue dorée, haute de 9 mètres. Malheureusement, l’intérieur de ce temple est fort mal éclairé, et ce n’est qu’à la lueur vacillante, des torches, que l’on peut se rendre compte des richesses qu’il renferme. *

1. Sur la notice en anglais qui accompagne une de mes photographies, je trouve les renseignements suivants, que je transcris ici en convertissant les mesures anglaises en mètres et en centimètres :

Longueur de la figure 2 rn. 56

Développement d’une oreille à l’autre. . 5 41

Longueur de l’œil 1 21

— du sourcil 1 27

— de l’oreille 2 »

— du nez 1 14

Largeur de la bouche 0 96

Circonférence du pouce 0 91

Longueur d’un genou à l’autre 10 89

Nos djinrikis sont infatigables. Malgré l’ardeur du soleil, ils reparlent au pas de course, et nous voici de nouveau, roulant à la file sur une charmante petite route ou, pour êlre plus exact, un sentier de la largeur de nos voitures minuscules, circulant capricieusement au flanc des collines, sous des taillis de bambous et de camélias. La campagne est ravissante : de sinueux vallons cultivés en terrasses se succèdent les uns aux autres; le fond en est occupé par des rizières, tandis que de chaque côté, à la base des collines, des petits ruisseaux murmurants servent aux irrigations. De distance en distance, apparaissent des groupes de cabanes, mignonnes, proprettes, délicieusement situées à proximité d’une source, sous l’ombre des grands cryptomérias, des paulownias et des chênes à feuilles persistantes. Si l’on en juge par les apparences, le paysan japonais doit vivre là heureux et content de son sort.

Quelquefois le chemin attaque de front les pentes les plus raides; alors nos hommes sont forcés de ralentir leur allure. Quelques-uns d’entre nous descendent, afin de leur épar' ner une trop grande fatigue. Mais ces mauvais passages durent peu, et les braves gens sont les premiers à nous appeler, dès que la route est redevenue praticable.

Le village de Kanasawa, où nous arrivons vers quatre heures, ferait les délices d’un peintre de marine. Il est situé au fond d’une baie semblable à un petit lac, car l’entrée en est tellement étroite qu’on ne l’aperçoit pas au premier abord. Les maisons propres, gentilles et du meilleur style japonais, entremêlées de bosquets et de jardins, les eaux calmes et limpides de la baie, le feuillage éclatant des grands arbres, les collines boisées qui forment le fond du tableau et se détachent nettement sur un ciel toujours pur, tout cela constitue un ensemble plein d’harmonie et de tranquillité.

Nous congédions nos djinrikis en leur payant leur sa-

ENVIRONS DE YOKOHAMA

laire : 1 yen (3 fr.) ; pour 40 kilomètres, c’est tout ce que nous leur devons; il faut avouer que ces braves gens l’ont bien gagné, et littéralement à la sueur de leur front. Avec un léger pourboire, nous les renvoyons fort heureux; ils ont encore une vingtaine de kilomètres affaire pour rentrer à Yokohama, et, sur la route, ils auront probablement la chance de récolter encore quelques sen, en voiturant à prix réduit un compatriote attardé.

Après avoir pris un peu de repos dans une maison de thé, dont la véranda, construite sur pilotis, s’avance audessus de la mer, nous louons une grande barque à quatre rameurs pour nous ramener à Yokohama. Pendant trois heures, mollement bercés par une mer paisible, nous côtoyons le rivage eA ses promontoires boisés, au-dessus desquels nous apparaît de temps à autre la cime lointaine du Fouzi-yama, dorée par les derniers rayons du soleil couchant. Enfin, à huit heures, nous étions tous réunis à « la Colline », dans la confortable habitation de M. Lévèque, négociant à Yokohama, qui avait fait avec nous l’excursion que je viens de raconter. Un excellent dîner termina cette belle et intéressante journée.

Le lendemain, je m’embarquai sur un petit steamer japonais, qui fait quatre fois par jour le voyage de Yokohama à YokosKa, village situé sur le golfe de Yécto, un peu au sud de Kanasawa. Le trajet demande environ deux heures.

C’est dans la baie de Yokoska que les Japonais ont établi leur arsenal ; sa fondation remonte à 1867 ; elle est l’œuvre de notre compatriote M. Yerny, qui l’a dirigé pendant huit ans, avec l’aide d’un nombreux personnel d’employés, tous Français. Cependant le gouvernement japonais ne voyait pas sans défiance un établissement de celte nature entre les mains d’une puissance étrangère; aussi, dès qu’il crut pouvoir le faire, s’empressa-t-il de nous en enlever la direction, pour la

remettre aux mains des ingénieurs et des officiers indigènes formés à noire école. J’ai entendu dire à ce sujet que si, à l’origine, au lieu de choisir des Français, le mikado avait laissé les Anglais prendre pied à Yokoska, ceux-ci se seraient arrangés de manière à ne jamais rendre un poste militaire de cette importance, qui commande le golfe de Yédo et l’accès de la capitale.

Quoi qu’il en soit, il n’y a plus aujourd’hui qu’un seul employé étranger, un Américain, je crois, et qui a été engagé temporairement pour apprendre aux Japonais la construction et la manœuvre des torpilles. Les machines à vapeur n’en fonctionnent pas moins pour façonner le fer, scierie bois et tordre les câbles; mais tout(se fait sous la direction d’ingénieurs japonais. En ce ntbment, deux frégates sont sur le chantier, et on creuse un nouveau bassin de radoub. Des prisonniers condamnés aux travaux forcés, vêtus de rouge et la chaîne au pied, sont employés aux travaux. En somme, ce bel établissement atteste, une fois de plus, l’extrême facilité des Japonais à s’approprier les inventions çiodernes. Leur marine compte aujourd’hui dix-sept navires de guerre. En outre, l’arsenal de Yokoska rend de grands services à la navigation étrangère; les bâtiments de première grandeur peuvent être envoyés en réparation dans ses cales sèêhes.

Un souvenir d’un autre ordre se rattache au nom de Yokoska. C’est là que vécut, au commencement du dix-septième siècle, un Anglais du nom de Will Adams, qui, après toutes sortes d’aventures, finit par obtenir la faveur du shogun Yéyas. Ce dernier, en récompense de ses services, l’anoblit et le fit daïmio du pays. L’aventurier anglais, devenu prince japonais, épousa une Japonaise dont il eut un fils, et mourut à Yokoska, en 1620. On peut voir encore son tombeau et celui de sa femme, au sommet d’une colline voisine, près d’un monastère bouddhique.

ENVIRONS DE YOKOHAMA

Depuis que j’étais arrivé au Japon, le thermomètre ne s’était jamais abaissé, meme la nuit, au dessous de 30°. La pluie tombait bien quelquefois, mais c’étaient de chaudes ondées, qui ne duraient pas et ne rafraîchissaient guère l’atmosphère, car les rayons du soleil ne tardaient pas à se montrer de nouveau, plus implacables que jamais. Dans ces circonstances, je ne pouvais faire autant d’excursions que je l’aurais désiré. La prudence me retenant souvent dans la chambre l’après-midi, j’eus l’idée de consacrer mes loisirs à écrire un récit abrégé de ma traversée de Sibérie. Mes nouveaux amis de Y Echo du Japon , auxquels je communiquai mon travail, voulurent bien le publier dans leur journal. Pendant les trois ou quatre jours que je consacrai ainsi au repos, j’hais pris l’habitude d’aller, vers quatre heures du soir, porter ma copie au bureau du journal, où je rencontrais toujours quelqu’un de ces messieurs. A celte heure, le soleil était devenu plus clément. Nous montions en djinriksha, et nous poussions de l’autre coté de la colline, jusqu’à ip jolie promenade que l’on appelle, je ne sais pourquoi, Mississipi bay, car cette splendide nature^et les Ilots bleus du golfe de Yédo ne rappellent nullement les rives monotones et les eaux jaunâtres du grand fleuve américain. #

Au fond d’une anse discrète, sous l’ombre épaisse d’arbres gigantesques, se trouvent quelques maisons de thé, où l’on peut laisser ses habits à la garde des mousmé de l’endroit. Nous prenions, dans une eau tranquille et profonde, abritée de la houle du large par de grands rochers noirs, des bains délicieux. A cette heure du jour, on retrouvait toujours là quelque ami de Yokohama, — au Japon, entre résidants européens, on a bien vite fait connaissance. C’étaient de longues causeries ; la tiédeur de l’eau nous engageait, à nous y replonger de nouveau ; puis, à la tombée de la nuit, on regagnait la ville, en longue fde, au trot alerte des dj in-

rikis. Je n’oublierai jamais les belles soirées de Mississipi bay!

Lors de ma première visite à Tokio, MM. Boissonade et Gambet, dans le désir de m’être agréables en m’initiant aux coutumes indigènes, m’avaient invité à un déjeuner purement japonais à Kawasaki, station du chemin de fer, à micbemin entre Tokio et Yokohama. Au jour dit, je fus exact au rendez-vous.

M. Boissonade a été chargé par le gouvernement japonais de réorganiser la législation du pays, et de lui préparer un code se rapprochant le plus possible du nôtre, tout en tenant compte de la différence des mœurs et des coutumes des habitants. L’éminent jurisconsulte français jouit au Japon de l’estime générale et de la considération due à son caractère et à son talent. Il a déjà formé de nombreux élèves; tous l’aiment et le respectent comme un père. M. Boissonade avait amené avec lui trois de ces derniers, jeunes gens intelligents, bien élevés et parlant parfaitement le français; M. Gambet était venu seul.

La maison de thé, où nous devons déjeuner, jouissait autrefois' d’un grand renom dans les environs de Tokio. Les daïmios avaient l’habitude de s’y arrêter dans leurs voyages à la capitale. Depuis la construction du chemin de fer, elle reçoit beaucoup moins de nobles visiteurs; mais on voit que c’est une maison bien tenue et qui a conservé les anciennes traditions.

L’hôte nous reçoit avec force salutations, je ne dirai pas à la porte, — il n’y en a pas, — mais au seuil de son établissement. Un vaste rez-de-chaussée, ouvert de tous côtés et auquel on accède au moyen de deux marches, sert de cuisine, et aussi de lieu de repos pour les voyageurs qui ne font que passer. Dans cette espèce de halle, où tout est reluisant de propreté, vont et viennent une douzaine de jeunes filles élégamment vêtues, occupées aux soins du ménage ou bien

ENVIRONS DE YOKOHAMA

à servir les clients. Quelques-unes s’empressent autour de nous et nous aident gracieusement à nous débarrasser de nos chaussures; puis nous gravissons un étroit escalier, et l’on nous dispose une chambre au premier étage, au moyen de panneaux de papier, que l’on fait glisser dans des rainures pratiquées au plafond et sur le plancher.

Point de meubles nulle part, rien qu’une étagère laquée, destinée dans l’origine à recevoir les armes des hommes à deux sabres. Quelques courtes sentences peintes sur les châssis mobiles qui servent de cloisons, un poteau délicatement sculpté, un autre auquel on a soigneusement conservé l’apparence rugueuse d’un tronc d’arbre, de fines nattes encadrées dans le parquet, voilà pour la décoration intérieure, qui, comme on le voit, est d'une extrême simplicité; d’autant plus que l’on a conservé au bois sa couleur naturelle, sans le revêtir d’aucune couche de vernis ni de peinture; cependant l’ensemble flatte l’œil, car toutes les pièces sont admirablement ajustées, et les matériaux employés sont de premier choix.

L’hôtelier nous fait voir qu’il a l’habitude de recevoir des Européens chez lui; il nous envoie trois pliants et une petite table en bois laqué. Quant à nos amis japonais, ils s’accroupissent sur les nattes moelleuses, et nous leur laissons le soin de commander le menu. •

On commence par nous apporter le thé, amer et sans sucre, des fruits et des gâteaux. Jusque-là, tout va bien; mais les difficultés commencent avec le potage, qui est servi à chacun de nous dans une tasse de laque et se compose d’un morceau de poisson bouilli, nageant dans l’eau en compagnie de petits oignons, d’algues marines cuites et d’un cube blanchâtre, semblable à un morceau de fromage, mais qui n’est autre qu’un bloc de pâte de haricots fermentés. Naturellement, nous n’avons à notre disposition ni couteaux ni fourchettes; c’est à l’aide d’une paire de pe-

tits bâtonnets qu’il faut découper le poisson et en porter les fragments à sa bouche. Je regarde comment font les Japonais et j’essave de les imiter, mais sans succès, jusqu’à ce que l’un d’eux m’ait enseigné la manière de m’y prendre *.

On nous sert ensuite, dans un plat de porcelaine bleue, un taï cru, presque vivant, ayant seulement la moitié supérieure du corps découpée en minces tranches, d’un rose pâle, encore adhérentes à l’épine dorsale, tandis que l’autre moitié est intacte. J'ai dit presque vivant, car il frissonne encore sur le lit de fleurs dont on l’a entouré. Le taï est un gros poisson rouge, très estimé ici, et que les Japonais préfèrent manger cru, mais à la condition qu’il soit très frais; aussi les hôteliers, désireux de prouyer la qualité de leur poisson, s’arrangent-ils de manière^ le taillader, délicatement pour ainsi dire, afin que la victime conserve encore un reste de vie lorsqu’elle paraît devant les gourmets.

J’avoue que, malgré mon désir de faire un repas entièrement à la japonaise, j’hésitais à toucher à ce singulier plat; mais, encouragé par l’exemple de mes amphitryons, qui, depuis longtemps, n’avaient plus les memes scrupules et m’assuraient en outre que le taï était fort bon au naturel, je surmontai ma répugnance, et je ne m’en trouvai pas plus mal. Avec le poisson cru, on sert toujours une tasse de Kl fameuse sauce japonaise, le shoyou , qui s’obtient par la distillation de haricots fermentés. Chaque

1. Un des bâtonnets doit se tenir entre le pouce, l’index et le médius, absolument comme une plume à écrire; l’autre bâtonnet s'introduit dans le pli que forme avec la main la naissance du pouce, et, s’appuyant d’autre part sur la première phalange de l’annulaire, forme une ligne fixe de laquelle s’approche ou s’éloigne, comme une mâchoire, l’extrémité du premier bâtonnet. La difficulté est de faire mouvoir la branche supérieure exactement dans le plan de la branche inférieure; pour peu qu’elle s’en écarte, les extrémités, au lieu de se réunir et de saisir les aliments, se dépassent et font tourner et tomber le morceau, juste au moment où l’on est sur le point de l’avaler. — Emile Guimet, Promenades japonaises.

Dinev de Japonais

ENVIRONS DE YOKOHAMA 79

morceau est trempé dans la tasse; c’est le mets national des Japonais, celui qu’ils préfèrent à tout autre.

Après le taï cru, nous mangeâmes du taï bouilli, que pour ma part, et malgré mon amour de la couleur locale, je déclarai supérieur au précédent et véritablement succulent.

Rappellerai-je ici tous les mets et les condiments divers qui se succédèrent dans les petites tasses laquées : crevettes et homards, fragments de pieuvre et poissons frits, graines et liges de nénufar, gingembre confit, maïs grillé, champignons, confitures de haricots rouges, radis découpés en fines lanières, petites prunes salées et concombres fermentés? Enhardi par l’expérience que j’avais faite du taï cru, je goûtai à toui et je déclarai tout excellent, à la grande joie des Japonais, * peu habitués à entendre un étranger porter un pareil jugement sur leur cuisine nationale.

Le pain, au Japon, est remplacé par le riz cuit à l’eau sans sel. La jeune servante qui, accroupie à une distance respectueuse, assiste à notre repas, en tient toujours à notre disposition. Sur un signe, elle plonge une large spatule dans une caisse de bois contenant une pyramide de rjz fumant, blanc comme la neige, et remplit la tasse que vous •lui présentez. Le riz que l’on sert dans tout l’extrême Orient, ji’a pas l’apparence sous laquelle nous sommes habitués à le consommer en Europe. Gela tient à la manière de le préparer. Les Japonais, comme les Chinois et les Hindous, le font cuire très peu , de sorte que les grains restent toujours distincts et ne sont jamais agglutinés comme chez nous, en forme de pâte. Les Japonais ne mangent guère le riz qu’à la fin du repas; ils y ajoutent parfois du thé et ont toujours le soin, en finissant la dernière tasse, de ne point laisser un seul grain au fond, ce qui serait considéré comme une offense au maître de la maison. Jamais ils ne boivent d’eau en mangeant, jamais

non plus ils ne prennent de boisson froide. Ils se contentent, à l’ordinaire, de thé sans sucre, et ne boivent de saki que pour se réjouir entre amis. On le sert tiède dans d’élégants flacons de porcelaine. Nos petits verres sont remplacés par ces légères coupes minuscules, vulgarisées chez nous par les bazars à quinze centimes. La politesse japonaise exige que chaque convive remplisse une tasse à tour de rôle, y trempe ses lèvres, et la présente à celui qu’il veut honorer, lequel doit la vider d’un seul trait et rendre la meme politesse à la première occasion.

L’hôtelier nous avait présenté une série de bouteilles soigneusement cachetées et revêtues de pompeuses étiquettes, Châleau-Margaux, Chambertin et même Johannisberg; il nous les offrait à des prix beaucoup moins élevés qu’en France. Nous savions que les Japonais, avec leur talent inné d’imilation, étaient devenus bien vite d’habiles contrefacteurs ; aussi regardions-nous la marque de ces grands crus avec d’autant plus de défiance que, sur l’un de ces précieux flacons, l’étiquette avait été collée sens dessus dessous. Pour ma part, je leur préférais le saki national, que je buvais dans un verre, mais froid et additionné d’eau; quant aux jeunes disciples de M. Boissonade, ils ne cessaient de s’offrir, avec force politesses, les petites lasses contenant la liqueur capiteuse, attiédie, mais pure de tout mélange. •

Je me plaisais à m’entretenir avec ces futurs magistrats du nouveau Japon. L’un d’eux était né à Kiolo. Comme je lui posais diverses questions sur cette seconde capitale du Japon, qu’il enlrait dans mes projets de visiter, il me dit qu’il serait heureux de voyager avec moi et de me faire voir les curiosités de sa ville natale.

Cette perspeclive me souriait assez. M. Boissonade, de son côté, n’y voyant aucun empêchement, le jeune homme me dit qu'il demanderait à son père l'autorisation de m’ac-

ENVIRONS DE YOKOHAMA

eonipagner, et me promit une réponse définitive dans deux ou trois jours.

Du reste, je n’avais pas l’intention de partir pour Kioto si promptement; il me restait encore bien des choses à voir à Tokiû;je voulais aussi, avant de quitter le Japon oriental, faire le voyage classique de Nikko, le premier que l’on recommande au touriste désireux de connaître l’intérieur du pays.

M. Gambet, bien qu’habitant le Japon depuis sept à huit ans, n’avait pas encore fait cette excursion; il remettait d’année en année ce petit voyage. Maintenant la saison était favorable; la chaleur de Tokio le fatiguait beaucoup, et je finis par lui persuader qu’il ferait bien d’aller respirer, pendant qullqjies jours, l’air plus frais des montagnes. L’excellent homme céda à mes instances; le désir de m’étre agréable triompha de ses dernières hésitations. Il fut convenu que notre expédition aurait lieu le plus tôt possible, qu’il se chargerait de son organisation, ainsi que de tous les préparatifs, et qu’il me préviendrait dès que tout serait prêt.

Quant à M. Boissonade, l’état de sa santé et les nombreux travaux qu’il mène de front, lui interdisaient de songer à nous accompagner.

Ce futJ ainsi que, dans une maison de thé du «village de Kawasaki, furent jetées, le même jour, les bases de mes deux principales excursions à travers la grande île de Hondo.

E. COTTEAÜ.

Page 1