IE DE CAMPAGNE
Il s'est écoulé du temps depuis l'aventure des filets de sole, et personne de chez madame de Stainville n'est revenu au Tourne- Bride. Cependant M. Martineau a tenu la promesse qu'il avait faite à l'aubergiste; il est allé à la maison de campagne de la dame, il a donné sa leçon d'écriture au jardinier, puis a demandé à voir madame de Stainville ; mais une petite maîtresse sur le retour est rarement visible; il faut savoir prendre son temps, et le maître d'écriture venait ordinairement à l'heure où madame faisait sa toilette : occupation d'une trop grande importance pour la quitter, surtout quand ce n'était que M. Martineau qui se présentait.
La femme de chambre répondait toujours au professeur : — Madame n'est pas visible maintenant. Et Martineau se disait : C'est donc une comète que cette femme-là? Ennuyé de recevoir sans cesse la même réponse, il renonça au projet de voir madame de Stainville; mais il raconta au jardinier toute
l'histoire des filets de sole et le pria de la rapporter à sa maitresse quand elle serait visible.
Chaque jour qui s'écoulait sans lui ramener le beau monde augmentait la tristesse de Gobinard. Il passait une partie de ses journées devant sa porte, regardant sur la route qui menait à la demeure de madame de Stainville; au moindre nuage de poussière, il s'écriait :
« Les voilà... ce sont eux... c'est la calèche...»
Mais la poussière faisait bientôt place à une voiture de foin ou à l'âne d'une laitière : alors Gobinard rentrait chez lui de mauvaise humeur, il bougonnait tout le monde et faisait des yeux terribles à Petit-Jean.
Marie semblait partager l'impatience de son père adoptif ; elle aussi regardait souvent sur la route, elle aussi était moins gaie; mais chez la jeune fille il y avait du dépit, de l'amour-propre froissé; ces messieurs qui lui avaient tant répété qu'elle était jolie, ce comte d'Aubigny surtout, qui l'avait embrassée sans même lui laisser le temps de se défendre, avaient donc entièrement oublié la jeune fille du Tourne-Bride !
Depuis que Pierre avait quitté le pays, Gaspard continuait d'entrer presque tous les soirs chez maître Gobinard; mais le paysan n'adressait plus la parole à Marie; s'il se trouvait devant elle, ses regards sévères et scrutateurs imposaient à la jeune fille, qui baissait aussitôt les yeux ; Gaspard, après l'avoir regardée quelque temps, s'éloignait d'elle sans lui dire un seul mot.
Pendant qu'au Tourne-Bride on pensait chaque jour à madame de Stainville et à sa société, celle-ci s'efforçait de rendre le séjour de sa campagne agréable à ses hôtes.
La maison que possédait madame de Stainville, près de la Roche-Guyon, offrait tout ce qui fait trouver du charme à la campagne. Jolie pelouse entourée de fleurs, petit bois bien touffu, grotte sombre, bassin, labyrinthe, rien ne manquait au jardin, qui était assez étendu pour qu'on pût y être seul, et pas assez pour s'y perdre. La maison n'était pas grande, mais son aspect avait de l'élégance, et dans l'intérieur on trouvait tout ce qui fait passer le temps aux gens de la ville qui n'aiment pas la campagne pour elle-même : piano, billard, jeux de toute espèce, crayons et pinceaux pour le peintre, bibliothèque pour le p'ôète, fusils et chiens pour le chasseur, lignes et filets pour
ia pêche, et salle à manger pour tout le monde; enfin, chez madame de Stainville régnait la plus entière liberté, chacun pouvait y suivre son goût, y prendre le plaisir qui lui convenait. La maîtresse du logis voulait qu'on se plût chez elle, et se conduisait en conséquence; elle savait que plus on laisse de liberté aux gens, et moins ils en abusent.
Il y avait pourtant quelqu'un qui devait être là pour donner le bras à madame de Stainville lorsqu'elle désirait se promener dans son bois ou s'égarer dans son labyrinthe; M. Daulay comprenait le regard de madame lorsqu'elle disait : « La promenade doit être charmante ce matin î... Il doit faire bien bon dans le jardin... à l'ombre !...
Alors il s'avançait d'un air empressé, il réclamait l'avantage d'être le cavalier de la maîtresse du logis, avantage qui lui était rarement disputé; mais lorsqu'on était dans le jardin, Daulay évitait les allées solitaires, les sentiers touffus; il trouvait toujours quelque prétexte pour se diriger vers les endroits où il savait trouver du monde. Madame de Stainville poussait un soupir en murmurant :
— C'est cruel!... on ne peut jamais jouir d'un moment de solitude... Je ne sais pas comment vous faites votre compte, Daulay, mais vous me menez toujours près des personnes qui sont dans le jardin... Nous retrouvons continuellement M. Bellepêche... ou le comte... et lorsqu'ils sont absents, c'est près de mon jardinier ou de sa femme que vous me conduisez... On ne peut jamais causer... intimement!
— Belle dame! croyez bien que le hasard seul... Vous ne pouvez douter du charme que je goûte dans un doux tête-àtête... Ce n'est pas ma faute si la société nous poursuit.
Et, tout en disant cela, Daulay, qui avait entendu un chien japper à sa gauche, dirigeait sa compagne de ce côté, bien certain que le chien annonçait une visite.
11 y avait dans les environs de la Roche-Guyon quelques maisons de campagne dont les habitants venaient rendre visite à madame de Stainville. C'étaient de bons bourgeois campagnards qui passaient toute l'année dans leur propriété; les uns avaient entièrement oublié les modes et îes manières de Paris, les autres n'y avaient jamais été ; presque tous ces gens-là mettaient leur plus grand bonheur à parler de leurs plants d'asperges ou de leurs beaux pêchers ; à dire combien ils avaient
récolté d'abricots, et le nombre de pots de confitures qu'ils en avaient tirés. Mais à la campagne, on est fort indulgent sur le choix de la société; pourvu que les personnes soient à peu près présentables, on s'en contente, et on y passe des journées près de gens avec lesquels à Paris on ne voudrait pas causer un quart d'heure.
M. Daulay, qui craignait surtout de rester en tête-à-tête avec madame de Stainville, lui conseillait souvent d'inviter ses voisins à venir la voir; car la compagnie de M. Bellepêche et du comte d'Aubigny n'était pas suffisante pour garantir le jeune Sigisbée des entretiens intimes. M. Bellepêche se levait tard; il était fort longtemps à sa toilette, et quand il descendait, c'était pour déjeuner; il remontait ensuite dans sa chambre pour desserrer la boucle de son pantalon et les cordons de son gilet ; cette opération terminée, il se regardait de nouveau dans une glace, se mirait de face, de profil, essayait même de voir son dos, puis redescendait, bien persuadé qu'il était toujours le plus bel homme de France et de Navarre.
Alors M. Bellepêche se rendait au salon; il parcourait les journaux, les brochures, en ayant soin de s'asseoir toujours vis-à-vis d'une glace, de manière à pouvoir admirer son torse ou sa figure, toutes les fois qu'il tournait un feuillet. Après une heure de lecture, le célibataire allait faire une promenade dans le jardin ; mais il marchait à pas comptés, dans la crainte de s'échauffer : s'arrêtant dès qu'il croyait se sentir en sueur quelque part, il tirait son mouchoir, s'essuyait, s'éventait, s'asseyait, et très-souvent s'endormait pendant deux ou trois heures. Au réveil, se sentant plus léger, plus leste, parce que la digestion de son dîner était faite, M. Bellepêche remontait dans sa chambre, et là il resserrait les cordons de son gilet et la boucle de son pantalon. Puis il se mirait encore, se trouvait mince, svelte, et descendait au salon en faisant petit ventre. Au dîner, il s'abandonnait à son appétit, qui était toujours bon; il mangeait beaucoup et longtemps, goûtait de tous les plats, et au dessert tâtaitdetous les fruits. Après le dîner, on retournait au salon, mais là M. Bellepêche s'apercevait qu'il ne respirait plus avec autant de facilité; aussitôt après avoir pris le café, il remontait à sa chambre, relâchait la boucle de son pantalon, puis, redescendait au salon, en se donnant de l'air avec son mouchoir. C'était à cette époque de la journée que M. Belle-
pèche s'appliquait à faire l'aimable, et qu'il s'entortillait dans ses histoires arrivées en Suisse, et dont la fin était entièrement étrangère au commencement. Cela durait jusqu'au moment où on se souhaitait le bonsoir. M. Bellepèche retournait alors dans sa chambre, et là il commençait par lâcher tous les boutons de son pantalon et de son gilet; mais cette fois c'était pour se mettre complètement à son aise. Les jours suivants, c'était exactement la même conduite.
Passons au comte d'Aubigny. Madame de Stainville avait deviné qu'un motif étranger aux plaisirs de la campagne l'avait conduit chez elle; il n'était pas probable, en effet, que l'homme le plus à la mode, le plus recherché, le plus aimé des belles, serait venu passer son temps chez une petite-maîtresse de quarante-huit ans, dont aucun motif ne le forçait à être le complaisant, si quelques raisons secrètes ne l'avaient attiré là.
Mais à Paris, dans une réunion nombreuse, le comte avait rencontré une femme dont la beauté, la tournure noble et décente l'avaient frappé. C'était madame Darmentière, jeune veuve qui regrettait beaucoup le mari qu'elle avait perdu, et allait fort peu dans le monde, où elle portait toujours un air de réserve, un front sérieux qui donnait à sa beauté quelque chose de sévère et faisait souvent expirer sur le bout des lèvres les galanteries qu'on aurait voulu lui adresser.
D'Aubigny avait remarqué madame Darmentière (une femme qui regrette sincèrement son mari doit nécessairement être remarquée); il s'était approché d'elle, avait essayé de causer, de faire connaissance; on lui avait répondu avec politesse, mais avec froideur; et le comte, qui était trop adroit pour s'imposer brusquement à quelqu'un, avait senti qu'il faudrait du temps pour se lier avec la belle veuve.
Mais bientôt le hasard lui fait découvrir que madame Darmentière vient d'acheter une maison de campagne près de la Roche-Guyon, c'est aussi dans ses environs que madame de Stainville possède une propriété; d'Aubigny y a déjà été plusieurs fois, mais il n'y passait que quelques jours. Il s'empresse alors d'aller demander à madame de Stainville si elle voit à la campagne une nommée madame Darmentière; on lui répond que pendant l'été on a fort souvent le plaisir de la recevoir, parce que la belle veuve, qui va peu dans le grand monde, et que l'on voit rarement à Paris dans les réunions, se
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livre davantage à la campagne, où l'on vit en dehors de toute cérémonie, et qu'elle n'y fuit pas la société de ses voisins.
Ces renseignements avaient suffi pour donner à d'Àubigny le plus grand désir de retourner à la campagne de madame de Slainville, et c'est pourquoi nous l'avons vu arriver en calèche avec MM. Daulay et Bellepêche.
Dès le lendemain de son arrivée, le comte va se pi amener dans les environs et cherche la propriété de madame Darmentière; il n'a pas de peine à la trouver, aux champs on connaît ses voisins, et il serait difficile de s'y cachsr, car les paysans sont généralement curieux.
D'Aubigny s'approche de la maison qu'on lui a indiquée; elle est petite, mais jolie; une grille placée devant, et fermant une cour plantée d'arbres, permet de voir dans une partie dêC jardins. D'Aubigny s'arrête, regarde; il voudrait apercevoir madame Darmentière ; il reste longtemps immobile devant la maison. Au bout de quelque temps un jardinier sort et vient à lui:
— Est-ce que monsieur demande quelqu'un?
— Est-ce qu'il n'est pas permis de regarder ce jardin?,..
— Pardonnez-moi, monsieur.
— Vous avez des fleurs superbes 1
— Monsieur est bien honnête.
— Cette maison n'appartient-elle pas à madame Darmentière?
— Oui, monsieur.
— Et.... elle y est maintenant?
— Non, monsieur, madame n'est pas encore arrivée de Paris; mais nous l'attendons, elle ne doit pas tarder à venir.
Le comte s'éloigne en disant : <» Que les amoureux sont stupides!... je restais là, planté devant cette grille... j'y serais peut-être encore, si ce brave homme ne m'avait dit que sa maîtresse est à Paris... Après tout... n'ai-je pas le temps de voir cette dame!... je n'en suis certainement pas amoureux... à peine si je la connais... elle est fort bien... mais il y en a mille plus jolies... je n'ai presque pas causé avec elle... à peine si elle m'a répondu quelques mots... il me serait difficile d'affirmer si elle a de l'esprit... Elle doit en avoir... ses yeux en promettent... mais les yeux d'une femme promettent tant de choses I... Les femmes les moins spirituelles savent quelquefois
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donner à leurs regards beaucoup d'expression... on y est «rompe bien souvent. »
D'Aubigny est obligé de se contenter encore de la société qui vient chez madame de Stainville; mais le temps lui semble long au milieu de ces bourgeois campagnards, dont les femmes et les filles ne savent faire que de gauches révérences. Daulay fait ce qu'il peut pour s'attacher aux pas du comte *. c'est un moyen de ne pas rester seul avec la tendre Stainville, qui voudrait toujours se promener dans les allées sombres et solitaires. M. Bellepêche, quand il a convenablement desserré ou relâché la boucle de son panfealon, cherche aussi le comte pour lui parler de ses voyages en Suisse ; mais tout cela parait fort monotone à d'Aubigny, qui serait déjà retourna à Paris si chaque jour il n'avait l'espoir de voir arriver madame Darmentière. Quelquefois il a l'idée d'aller au Tourne-Bride lutiner la petite Marie; mais il y a cinq quarts de lieue pour arriver à l'auberge où est la jolie fille, et, pendant qu'il irait là, une autre femme, moins jolie peut-être, mais dont la conquête serait bien plus flatteuse, peut venir faire visite à madame de Stainville.
L'intérieur de la maison de campagne commençait à devenir assez triste. Madame de Stainville boudait Daulay, parce qu'il ne la menait ni dans le labyrinthe ni dans la grotte; Daulay avait de l'ennui d'être sans cesse obligé de promener une petite-maîtresse de quarante-huit ans, dont la sensibilité devenait très-exigeante. Bellepêche, après s'être miré dans toutes les glaces de la maison, et avoir marché en rentrant son ventre, aurait voulu que quelque femme fût là pour prendre garde à lui. Enfin, d'Aubigny, qui ne voyait pas arriver madame Darmentière, était fort maussade, et ne prenait pas la moindre peine pour être aimable.
Mais ainsi qu'un rayon de soleil dissipe les nuages et fait oublier une triste journée, ainsi il ne faut souvent dans une société qu'une personne de plus pour y ramener la gaieté, les plaisirs et le bonheur.
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