CHAPITRE X
KAItAME DABlIENTIERg.
Une après-midi, en était encore au salon, indécis sur ce qu'on ferait dans la journée. Madame de Stainville penchait pour la promenade : Daulay trouvait qu'il faisait trop chafid' M. Bellepêche était de l'avis de Daulay, et le comtP, à demi couché sur un divan, ne daignait pas même donner sgïï avi*.
Tout à coup la porte s'ouvre, une dame entre et va embrasser madame de Stainville; mais ce n'est plus une lourde et empesée bourgeoise des environs, c'est une dame élégante, qui se présente avec aisance, avec grâce, dont la taille un peu élevée est parfaitement prise, dont la figure belle, mais sérieuse, a cependant un charme indéfinissable, et dont la toilette, sans être coquette, annonce une recherche qui fait honneur à son goût; enfin, c'est madame Darmentière.
Il faut voir quel changement son arrivée opère dans le salon. En une seconde d'Aubigny a quitté le divan ; il s'est levé et se tient respectueusement contre le piano, attendant qu'un regard tombe de son côté ; Daulay se ranime, son air ennuyé et ennuyeux est remplacé par un sourire ; M. Bellepêche se redresse, rentre son ventre et prend une pose très-confortable : enfin, madame de Stainville va gracieusement au-devant de la nouvelle venue.
— C'est vous, ma chère madame Darmentière I... Ah! il y a bien longtemps que l'on vous désire ici!
— Je ne suis arrivée à ma campagne que d'hier, et, vous le voyez, ma première visite est pour vous.
— Vous êtes bien gentille... Mais pourtant je veux vous gronder de rester si longtemps à Paris... Voilà quinze jours que nous sommes arrivés, nous; permettez que je vous présente trois messieurs qui ont bien voulu me tenir fidèle compagnie... M. le comte d'Aubigny.
— J'ai eu l'avantage de voir madame à Paris... répond le comte en saluant.
— En effet, monsieur, je me le rappelle... chez madame de Glarence.
— Voici M. Daulay, continue madame de Stainville. Oh! mais, vous avez déjà fait oonnaissance avec lui l'été dernier.
— Et ce sera un grand bonheur pour moi de la renouveler, dit Daulay en s'inclinant.
Ce compliment, auquel madame Darmentière ne répond que par un salut, fait faire une légère moue à la tendre Stainville, qui se remet bien vite et reprend :
— Enfin voici M. Bellepéche. que vous avez, je crois, vu chez moi à Paris.
Madame Damo entière salue encore d'un air qui veut dire qu'elle ne se le rappelle pas, et Bellepéche prend la parole.
— Je n'affirmerai pas avoir eu le plaisir de voir déjà madame ; sa figure ne m'aurait pas échappé... madame a quelque chose d'helvétique dans la taille.... Quand je fus en Suisse, j'admirais la taille des femmes.... avec un petit corset, c'est charmant! Et cela court sur les montagnes les plus hautes... où il y a de la neige... qui ne fond pas même l'été. C'est fort dangereux, sans un bâton ferré!...
— Que pensez-vous de moi, qui vis ici avec trois hommes? reprend madame de Stainville en minaudant.
— C'est moins dangereux, je crois, que si vous n'étiez qu'avec un seul. \
— Mais votre arrivée va ranimer ces messieurs, ils commençaient à devenir un peu maussades!...
— Ah! madame... voilà qui est méchant, dit Daulay.
— Madame de Stainville nous en veut aujourd'hui parce que nous ne voulions pas nous promener, dit bellepéche; mais la chaleur est si forte... ce n'est pas ici comme en Suisse, où il y a un air vif, même dans la canicule... J'ai monté sur le Righy, en août, avec un guide... C'était un paysan indigène... il portait une singulière culotte!...
— Enfin, vous voilà, reprend madame de Stainville, qui ne semble pas curieuse de savoir quelle culotte portait le guide de M. Bellepéche. J'espère que nous vous verrons souvent... Vous nous donnerez tous les jours où vous serez libre.
— Libre!... mais je le suis entièrement ici ;vous êtes la seule personne des environs que je voie.... 11 m'était bien venu quelques voisins, quelques dames du pays ; mais ces gens-là m'en-
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nuyaient; je ne leur ai pas rendu leur visite; ils ne sont pas revenus, et c'est ce que je voulais. Je préfère la solitude à la société des sots !
— Alors si vous ne venez pas nous voir, nous saurons à quoi nous en tenir.
— Vous me verrez tout autant que vous le voudrez... Je suis si près de cette maison... en un quart d'heure on est chez moi...
— Un quart d'heure! dit d'Aubigny : j'aurais cru qu'il y avait beaucoup plus de chemin.
— Est-ce que tous connaissez la maison de madame, comte?
— On me l'a montrée, comme je me promenais dans les environs.
— Mais alors, monsieur, on ne vous a pas montré un chemin de traverse qui conduit chez moi, et abrège de beaucoup la distance.
— Si j'étais votre cavalier, madame, reprend le comte, je ne voudrais pas prendre ce chemin-là.
— Quand je le disais, s'écrie madame de Stainville; ils vont redevenir aimables... Mais voyons, que ferons-nous pour vous amuser aujourd'hui? J'aurais bien proposé une promenade... mais puisqu'il fait si chaud...
— Je crois qu'il y a de l'air, maintenant, dit d'Aubigny en s'approchant d'une fenêtre.
— Oui, dit Daulay, le temps est rafraîchi.
— En allant doucement on peut se promener, ajoute M.Bellepêche.
— Eh bien, messieurs, puisque maintenant vous pouvez supporter la promenade, partons... Madame Darmentière est-elle de cet avis?
— Oh ! volontiers. J'aime surtout à faire de longues courses!... on découvre des sites, des points de vue nouveaux... Je suis très-bonne marcheuse, moi.
— La promenade est aussi fort agréable en calèche, dit Belepêche qui déjà craint de se fatiguer.
— En calèche... y pensez-vous! répond madame de Stainville ;x'est bon quand on veut rester sur une grande route, mais si l'on a envie de parcourir les bois et les champs, il faut
se résoudre à aller à pied. Allons, messieurs, la main dames.
Le comte a déjà offert son bras à madame Darmentière, et Daulay, obligé de prendre celui de La personne qu'il promène tous les jours, s'écrie :
— Surtout, restons tous ensemble... pour causer... c'est bien çlus gai de ne pas se perdre, de rire, de...
Une douleur assez vive au bras empêche le jeune homme de continuer, sa compagne venait de le pincer très-fortement pour lui apprendre à moins aimer la société.
Le comte et madame Darmentière marchent devant; Bellepèche, qui n'a point de dame sous ie bras, va de l'un à l'autre couple, en faisant des remarques sur les points de vue qui se présentent et ramenant toujours la conversation sur la Suisse, qu'il est fier d'avoir visitée. On écoute peu ce que dit ce monsieur, car d'Aubigny, qui veut plaire à la jolie femme dont il tient le bras, fait en sorte d'être aimable, et est déjà parvenu plusieurs fois à faire rire madame Darmentière. Chez le second couple, au contraire, c'est la dame qui fait les frais de la conversation : elle semble gronder son cavalier de ce qu'il la fait marcher trop vite et du désir qu'il témoigne d'être toujours tout près de la jolie voisine. Daulay s'excuse et ralentit le pas ; mais au bout d'un moment il tire plus vivement le bras de sa compagne, en adressant la parole aux personnes qui sont devant lui.
La promenade se prolonge assez longtemps; elle n'a été agréable que pour le comte et madame Darmentière, car le couple qui les suivait a passé presque tout son temps à se quereller ; et Bellepèche, qui a continuellement fait le manège d'un petit chien, en allant de l'un à l'autre, sans que l'on ait fait attention à ses récits de voyages, est le premier à faire remarquer que l'heure du diner approche et qu'il faut songer au retour.
— Il me semblait que nous ne faisions que commencer notre promenade, dit d'Aubigny en jetant un tendre regard sur la personne qui lui donne le bras.
— C'est que vous êtes un marcheur infatigable !.... dit Bellepêche, mol aussi, j'ai beaucoup marché dans les montagnes, en Suisse...
— Nous sommes aux ordres de ces dames, dit Daulay, qui est parvenu à faire avancer sa compagne près de la société.
— Je suis un peu fatiguée, dit madame de Slainville, ce M. Daulay me fait aller si vite.... Ne pourrions-nous nous reposer un moment avant de retourner chez moi?
— Très-volontiers! dit madame Darmentièreen quittant aussitôt le bras de son cavalier. Tenez, cet endroit me semble joli.... De la vue, de l'ombre, du gazon... -voilà un salon champêtre tout trouvé.
La société s'assied sur l'herbe. Madame Z)arme>.'i c*i.. va se mettre à côté de madame de Stainville; le gros Bellepéche est le plus long à se placer, encore ne se décide-t-il à s'asseoir qu'après avoir secrètement lâché la boucle de son pantalon.
— Combien j'aime la campagne! dit madame Darmentière en promenant autour d'elle des regards satisfaits. Que l'on est bien ici!... quel beau site! quel air pur!... Ah! dites-moi si le plus beau salon de Paris vaut ce gazon émaillé de fleurs... ces arbres majestueux qui nous ombragent, et surtout cette douce liberté que nous goûtons ici?...
— Oui!... j'aime beaucoup la campagne aussi, dit madame de Stainville, et pourtant elle me porte à la rêverie, à la mélancolie.
Un long soupir accompagne ces paroles.
— Il y a des rêveries bien douces, dit d'Aubigny, et dans lesquelles on se complaît longtemps! Ce sont presque toujours celles qui précèdent ou suivent un nouvel amour...
— Il y a d'anciens sentiments qui nous font rêver plus que ne le ferait un nouveau ! dit madame Darmentière en détournant la tète d'un air attristé... mais vous, messieurs, vous ne comprenez pas cela!... vous ne placez le bonheur que dans le changement. Aussi vos rêveries se composent d'espérances, et presque jamais de souvenirs.
— Il faudrait ne pas vous connaître pour penser ainsi, murmure d'Aubigny à voix basse. La jolie femme n'a pas l'air d'avoir entendu. Bellepèche risque d'étendre ses jambes sur l'herbe, en disant :
— Il a fait considérablement chaud aujourd'hui!
— Oui, la campagne a beaucoup de charme.
— Certainement dit à son tour Daulay, c'est dommage que l'on y éprouve souvent des privations; par exemple, en ce mo-
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ment j'ai une soif ardente, et j'avoue que je donnerais je ne sais quoi pour un verre de bière ou de limonade... mais cherchez donc un café par ici!...
— A défaut de café, monsieur, on trouve quelquefois des sources où l'on peut se rafraîchir...
— Voulez-vous que nous allions tous deux en chercher un^;? dit avec empressement madame de Stainville.
— Non, je vous remercie, répond Daulay, qui ne se soucie pas de s'aventurer seul avec son amie. Vous êtes fatiguée... et puis il n'y a pas de sources dans ce pays-ci!... Mais j'aperçois un paysan qui vient de ce côté avec un paDier à son bras... il a peut-être là-dedans des fruits, du raisin.. , Me permettez-vous de l'appeler, mesdames?
— Certainement, et nous goûterons volontiers à ses fruits, s'ils sont bons.
— Holà! hé! l'homme... par ici!
Le paysan était Gaspard qui retournait à Vétheuil, suivi de son âne chargé d'herbes, tandis que lui portait dans un panier des prunes et du raisin qu'il venait de cueillir dans une petite pièce de terre qui composait tout son bien. Il a entendu les voix qui l'appellent, et, se détournant de son chemin, il fait faire halte à son âne, s'avance sous les arbres et s'approche de la société en disant :
— C'est-i moi que vous appelez?
— Sans doute. Avez- vous des fruits dans ce panier?
— J'ai queuques prunes et du raisin.
— Voulez-vous nous en vendre?
— Pourquoi pas, à vous ou à d'autres, quoi que ça me fait, pourvu que je vende?...
Et Gaspard, ôtant les feuilles dont son panier est recouvert présente ses fruits à la société.
— Ah! quelle horreur! dit Daulay, des prunes de Monsieur!... fi donc! Est-ce que je mange de cela?...
— Pourquoi donc que vous n'en mangeriez pas? répond Gaspard, est-ce que vous croyez que mes prunes sont venuel pour des chiens?...
— Mon ami, tâchez d'abord d'avoir un ton plus poli et de fair< attention à qui vous parlez... vous n'êtes pas en ce moment avec vos pareils.
— Je ne suis pas avec mes pareils?... Ah ben ! en v'ià une
bonne à c't'heure... Est-ce que vous n'avez pas un nez, une bouche et des oreilles comme moi?... est-ce que vous pensez que je suis une grenouille, par hasard?
— Ah, mon Dieu! mais je reconnais ce rustre, dit à demivoix Daulay, c'est celui que nous avons déjà rencontré au Tourne-Bride...
— Oh! je vous reconnais ben aussi, moi, dit Gaspard qui avait entendu ce que le petit-maître n'avait prononcé qu'à demi-voix; c'est vous qui, l'autre jour, m'avez appelé cet homme! Oh!. ..je vous ai ben remis tout de suite... mais je n'ai pas de rancune, allez, et je vous vendrai des prunes tout de même qu'à un autre !
Gaspard ajoute en lui-même . — Tu les payeras double, par exemple.
— En effet, dit à son tour d'Aubigny, c'est maître Gaspard que nous avons le plaisir de retrouver.
— Gaspard, comme vous dites... oh! je ne changeons pas de nom, nous autres!... c'est pas comme les gens de Paris, qui en ont souvent un pour chaque quartier!
— Toujours plaisant et caustique, maître Gaspard !...
— Allons, mesdames... voici le panier... voulez-vous vous risquer?
— Très-volontiers, dit madame Darmentière ; d'ailleurs à la campagne il ne faut pas être difficile... Mais elles sont trèsbonnes ces prunes!...
— Pardi ! j'crois ben, dit Gaspard , c'est de la reine-claude violette.
— Alors il fallait donc me le dire, reprend Daulay, au lieu de me parler de chiens et de grenouille...
— Pourquoi avez-vous l'air de ravaler ma marchandise?
— Diable ! il me paraît qu'il ne faut rien vous dire, à vous autre paysans! Voyons donc ces prunes...
— Je vous préviens qu'elle vaut six liards la pièce, parce qu'il n'y en a plus... la prune s'en va!... et celle-ci est la dernière...
— Est-ce que ça ne me fera pas de mal à l'estomac, vos reines-claudes violettes? demande Bellepêche en regardant Gaspard.
— I'rû' semble que vous n'avez pas l'air trop poumonique I répondre paysan d'un air moqueur.
La société commence à s'amuser des saillies et de la brusque franchise de Gaspard, qui n'est pas plus embarrassé au milieu de gens du grand monde que s'il était au cabaret.
— Voyons le raisin maintenant, dit le comte.
— Ah, damel le raisin n'est pas comme la prune, il commence, lui... c'est pas encore tout miel, mais c'est déjà bon, tout de même...
— Ohl non, ce n'est pas tout miel! dit Daulay qui vient de goûter une grappe; si c'est avec cela qu'on fait du vin par ici, cela doit être excellent pour accommoder une salade!
— Oh! vous avez encore mangé queuque chose de plus mauvais que ça! répond Gaspard d'un air goguenard.
— Non, certes, dit Daulay, je n'ai jamais rien pris qui m'ait fait faire la grimace à ce point...
— Bah! bah!... cherchez ben...
— Ah çà, mais il est tout à fait plaisant, ce paysan, qui veut m'apprendre ce que j'ai fait...
— Et moi je vous dis que vous avez fait une ben autre grimace quand on vous a servi au Tourne-Bride des soles avec de la mélasse... et que vous avez eu peur d'être empoisonné !...
— Ma foi, ce brave homme a raison, dit d'Aubigny, et je suis de son avis... Ce raisin, tout vert qu'il est, est encore préférable aux filets de sole de maître Gobinard. Ah çà, mais comment savez-vous cette aventure?...
— Ohl pardi 1 c'est tout simple, puisque j'étais au Tourne- Bride pendant que vous dîniez... Je vous ai entendu en sortant faire vos compliments à Gobinard, qui se serait arraché les cheveux s'il en avait eu. Enfin, j'ai appris comme ça toute l'affaire... C'était son marmiton qu'avait pris un pot pour un autre... de la mélasse pour du bouillon... du coulis, du réduit!... est-ce que je sais, moil... si ben qu'on a envoyé le petit courir après votre calèche, pour vous apprendre ça, et que le marmiton, au lieu de rattraper votre voiture, s'est laissé tomber dans un bourbier, et est revenu tout couvert de vilaines ordures, sauf votre respect, et puis que le père Martineau, le professeur d'écriture, s'était chargé de vous apprendre la chose, et qu'il s'est contenté de la dire au jardinier de madame, qui , à ce que je vois, ne L'avril pas redite à sa maîtresse, et v'ià toute l'histoire.
La compagnie a écouté avec attention le récit de Gaspard, et M. Bellepèche s'écrie :
— Voyez, cependant, à quoi tient notre existence 1... Si ce petit marmiton avait aussi bien pris de l'eau de javelle, nous eussions été tous empoisonnés 1...
— Voilà ce que c'est que de manger chez un traiteur de village!
— A propos, dit le comte, et la jolie Marie... la petite brune aux yeux si brillants, est-elle toujours au Tourne-Bride?
— Tiens, sans doute!... et où donc voudriez-vous qu'elle fût?... Mais, dites donc, j'ai pas le temps de rester là?... j'ai de l'ouvrage encore... Prenez-vous mon raisin?
— Non... Il est trop vert!
— Alors payez-moi mes prunes, et que ça finisse... Je ne veux pas passer ma journée comme vous à me coucher sur le dos... C'est bon pour les gens de Paris, ça.
— Vous croyez donc que les gens de Paris, passent tout leur temps à se reposer?
— Ah! dame, je sais ben qu'il y en a aussi qui travaillent, qui font des ouvrages avec des plumes, de l'encre... un tas de grimoire, où je ne connais goutte! et dont je me passe ben! quoique le père Martineau dise que je suis un âne... Mais les ânes gagnent leur vie tout de même... Qui est-ce qui paye de vous tous?...
— Tenez, l'ami, voilà pour vous, dit d'Aubigny en présentant une pièce de cinq francs au paysan. Celui-ci la prend en B'écriant :
— Ah ben, à la bonne heure!... vous n'êtes pas trop dur, vous!... Quand on est bon enfant avec moi, je le suis tout de même!... Si vous voulez mon âne pour vos dames, pour vous en revenir, je vas vous le prêter, et vous ne me donnerez rien de plus pour ça.
— Ces dames veulent-elles accepter la monture qu'on leur offre ?
— Non, pas moi, dit madame de Stainville, quand je suis sur un âne j'ai trop peur qu'il se couche!...
— Oh ! le mien n'aura pas envie de se coucher avec vous! je vous en réponds! dit Gaspard.
— Moi je préfère aller à pied, dit madame Darmentière.
— A votre aise : alors je m'en vas; salut, la compagnie!
100 UJÏ TOURLOUROU.
Gaspard porte la main à son bonnet, puis retourne â son âne, qu'il pousse devant lui, et avec lequel il continue son chemin.
— Ce rustre n'est pas sot! dit d'Aubigny en regardant le paysan s'éloigner.
— Je le trouve très-grossier 1 dit Daulay, et sans la présence de ces dames, je lui aurais donné une leçon de politesse.
— Je crois que vous auriez eu fort à faire, et que vous y auriez perdu vos peines.
— Quelle est donc cette jolie Marie, dont monsieur vient de demander des nouvelles? dit d'un air indifférent madame Darmentière.
— .C'est une jeune fille fort gentille, répond madame de Stainville, elle est servante au Tourne-Bride, et en vérité elle méritait mieux... Elle a une figure tout à fait aimable... et puis c'est un enfant qui a été abandonné, et dont l'aubergiste a pris
soin Elle n'a jamais connu ses parents, tout cela la rend
intéressante... Si j'y avais songé, j'aurais dit à ce paysan de me l'envoyer; car j'ai plusieurs chiffons, quelques robes, dont je veux lui faire présent.
— Madame est vraiment trop bonne, dit Daulay; je trouve, moi, que cette jeune fille n'a rien de remarquable. C'est une fille d'auberge, jolie... comme peut l'être une fille d'auberge!... et voilà tout.
— C'est la beauté du diable, et pas autre chose! dit Bellepêche en essayant de changer de position. Elle a de la fraîcheur, de la vivacité!... mais ce n'est point là un vrai type de beauté. Quelle différence avec les Suissesses!... Oh! les Suissesses sont de superbes femmes. J'en ai connu deux entre autres... c'était aux environs de Zurich, je venais de faire une tournée, et l'on m'avait donné pour guide un chien des montagnes... Bel animal ! il avait le poil comme de la soie, la queue longue et fournie comme celle d'un renard, et une tache de feu sous le ventre... Je préfère cette espèce aux chiens de Terre- Neuve...
— Si nous rentrions, dit madame de Stainville; je crois que chacun doit être reposé...
— Nous sommes à vos ordres, mesdames...
— En route, alors; monsieur Daulay, donnez-moi donc la main pour m'aider à me léser...
UN TOURLOUROU. 10l
— Me voici, madame.
Madame de Stainviîle a demandé la main à Daulay pour quitter le gazon, mais une fois levée, elle n'abandonne pas cette main sans reprendre aussitôt le bras du jeune homme, afin qu'il ne puisse aller s'offrir pour cavalier à madame Darmentière. On revient donc dans le même ordre que l'on était parti ; pourtant, cette fois, la jeune dame qui donne le bras au comte s'obsline à mesurer son pas de manière à rester toujours près de madame de Stainviîle. Est-ce simple politesse de sa part? est-ce pour que d'Aubigny ne puisse avoir avec elle de conversation particulière? c'est ce que celui-ci se demande tout en pesiant contre ce caprice de madame Darmentière.
On revient chez madame de Stainviîle. On dîne gaiement, et le soir quelques voisins campagnards viennent, par leur présence, provoquer les saillies de d'Aubigny et les épigrammes de Daulay ; enfin le temps s'écoule plus vite, parce qu'une jeune et jolie femme est là, qui écoute, qui répond, et qui, quelquefois, daigne sourire à un bon mot de ces messieurs.
Mais l'heure est venue de se retirer ; madame Darmentière remet son grand chapeau de paille, et se dispose à retourner chez elle. D'Aubigny attendait ce moment avec impatience; car il s'est bien promis de reconduire madame Darmentière ; déjà même il offre son bras ; mais la jeune dame le remercie gracieusement, en lui disant :
— Je vous suis obligée, monsieur, je ne veux déranger personne...
— Comment, madame dérangerl c'est un plaisir que
vous me procurerez, au contraire!... A coup sûr, vous ne pensez pas que nous vous laisserons vous en aller seule...
— Non, monsieur; mais comme cela me gênerait pour venir chez mon aimable voisine, si, chaque soir, on était obligé de me reconduire, j'ai dit à mon jardinier de venir me chercher, et je suis certaine qu'il m'attend N'est-il pas vrai, mademoiselle, que mon jardinier est là?
La femme de chambre fait un signe affirmatif. Après avoir embrassé madame de Stainviîle, madame Darmentière fait un aimable salut aux trois messieurs, et s'éloigne en déclarant qu'elle ne reviendrait plus si l'on s'obstinait à vouloir la reconduire.
lllaut donc laisser la jolie voisine regagner sa demeure dans
m UN TOURLOUROO.
la seule compagnie de son jardinier. Lorsqu'elle a quitté le salon, madame de Stainville part d'un éclat de rire, parce que les trois messieurs, et surtout d'Aubigny, semblent consternés de la sortie de madame Darmentière.
— Ah! messieurs!... madame Darmentière a de la fermeté dans le caractère, dit madame de Stainville, qui semble charmée de ce que sa voisine n'a voulu lui enlever aucun de ses cavaliers... elle tient bon quand elle veut quelque chose... ce ne sera pas une conquête facile !...
— Tant mieux, madame, tant mieux 1 il y aura plus de gloire à la faire! répond le comte en se frottant les mains.
— Eh, mon Dieu! reprend Daulay, la sévérité dans les regards ne me prouve rien, à moi. Toutes les femmes ont un côté faible... il ne s'agit que de le trouver.
— Certainement! certainement! dit Bellepêche en se regardant dans une glace, une conquête parbleu!... quand on
voudra s'en donner la peine... on sait bien comment il faut s'y prendre... et puis, pour peu que l'on soit bel homme... une femme n'est pas de marbre. En Suisse, je me trouvais un soir à table d'hôte à côté d'une étrangère dont ia beauté noble et fière captivait tous les regards. Je lui présentai de la venaison... c'étaient des perdreaux accommodés avec une sauce noire. Ils ont une singulière façon d'accommoder les perdreaux en Suisse... ils mettent des épices... entre autres une plante qu'ils cueillent dans les montagnes...
Ici M. Bellepêche, se retournant, s'aperçoit qu'il est seul dans le salon. Tout le monde était allé se coucher. Il se décide alors à en faire autant, sauf à se conter à lui-même son histoire en se déshabillant.