‹ Un tourlourou (volume 2)Chapitre 9 sur 28 · LES FILETS DE SOLE. — UNE PROPOSITION · texte numérisé non relu

LES FILETS DE SOLE. — UNE PROPOSITION

Laissons Pierre poursuivre sa route et se rendre à son corps, étouffant avec peine les sanglots qui l'oppressent et se disant pour ranimer son courage :

— Je suis homme... et je suis soldat! si je pleurais, que pen- ?erait-on de moi !

Mais son courage ne tenait pas toujours contre ses peines, et quelquefois il s'enfonçait sous un bois touffu, il s'arrêtait derrière une vieille masure pour y donner un libre cours à ses armes. On ne quitte pas impunément le lieu de sa naissance et l'objet de son choix; avant de s'étourdir sur ses chagrins, il faut éprouver encore bien des moments de faiblesse; et puis, enfin, parce qu'on est homme, est-ce qu'il n'est plus permis d'écouter son cœur?

Laissons le jeune paysan faire l'apprentissage du soldat et s'habituer à la vie de caserne, aux plaisirs, aux flâneries du tourlourou. Revenons près de Marie, la jolie fille du Tourne-Bride, Marie, dont les beaux yeux semblent devoir faire tant de conquêtes, et qui a déjà oublié le mal que ses rigueurs ont fait a

Pierre, qu'elle a quitté pour porter des cornichons à madame de Stainville.

La gaieté commençait à gagner la belle société qui se trouvait réunie au Tourne-Bride. Le comte d'Aubigny avait demandé les meilleurs vins, M. Bellepèche devenait à table d'une humeur très-joviale, Daulay lui-même, perdant un peu de son air prétentieux, était plus aimable en devenant plus naturel. Madame de Stainville savait soutenir la conversation sur le ton d'une gaieté convenable, et après avoir goûté de deux plats qu'on leur avait servis, Daulay s'écria :

— Ma foi, je commence à croire que l'on peut dîner dans une auberge de village.

— Ces messieurs ne sont donc pas mécontents? dit Marie en plaçant des cornichons sur la table.

— Jusqu'à présent tout ceci est convenable, dit M. Bellepêche.

— Et la jeune fille qui nous sert est surtout charmante! dit le comte en entourant de son bras la taille de Marie.

— Eh bien! monsieur le comte... que faites-vous donc? dit madame de Stainville en prenant un air demi-sévère.

— Ma foi! madame, rien que de bien naturel, il me semble... Je dis que cette jolie enfant est déplacée ici... c'est trop d'attraits pour un village... Si elle veut, moi, je l'enlève 1...

— Oh! fi, fi! d'Aubigny! dire de telles choses à ma petite Marie!

— Ah! madame, je sais bien que c'est pour s'amuser que monsieur me dit cela, répond Marie en rougissant.

— Mais il serait capable de le faire comme il le dit! murmure Bellepèche en jetant un regard en coulisse sur la jeune fille.

— Oh ! du reste, je suis tranquille pour Marie, reprend madame de Stainville en souriant avec malice; d'Aubigny ne sera pas ici sans occupation... ce n'est pas que pour être avec nous qu'il nous a accompagnés à la campagne...

— Comment... comment... le comte a quelque passion par ici! dit Daulay. Oh! contez-nous donc cela...

— D'honneur, j'ignore ce que madame veut dire, répond le comte en cherchant toujours à attraper la main de Marie.

— Vous ignorez!... eh bien, moi, je n'ignore pas... Ne croyez pas, après tout, mon cher d'Aubigny, que ce soit un reproche que je vous adresse... nous n'avons jamais eu la prétention de

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penser que l'attrait de notre société suffirait pour attirer à not-. modeste campagne l'homme le plus à la mode de Paris;... mais nous sommes encore heureux qu'un voisinage agréable nous procure le plaisir de vous posséder.

— Un voisinage! dit le comte en continuant déjouer avec la main de Marie. En vérité, belle dame, je n'y suis pas du tout.

— Et si je vous disais qu'à un quart de lieue de chez moi est la campagne de madame Darmentière... me comprendriezvous?...

Le comte sourit, etDaulay s'écrie :

— Madame Darmentière!... Oh! je comprends à présent. Madame d'Armentière, fort jolie femme... veuve depuis deux ans... On la dit encore affligée de la perte de son mari, qu'elle aimait beaucoup; mais si le comte entreprend de la consoler!... Ah! vous êtes amoureux de madame Darmentière?... Eh bien, vous la verrez à la campagne de madame, elle y vient souvent1!...

— Oh! d'Aubigny le sait bien.

Marie, sans trop savoir pourquoi, retire vivement sa main qui était dans celle du comte, et va se placer à l'autre bout de la chambre.

— Si cela peut vous faire plaisir, répondit le comte, je veux bien être amoureux de cette dame, mais je vous ferai seulement observer que je la connais à peine ; je ne l'ai vue que deux fois dans le monde!...

— N'est-ce pas assez pour devenir amoureux?... ohl je m'y connais, mon cher d'Aubigny, dit madame de Stainville, ce n'est pas moi que l'on trompera !

— Ah çà, il me semble que nous ne mangeons plus, dit M. Bellepêche en s'essuyant la bouche. Petite, est-ce qu'on n'a plus rien à nous offrir?

— Oh ! pardonnez-moi, monsieur. Je sais que l'on vous prépare quelque chose... M. Gobinard a dit qu'il voulait se surpasser.

— Eh bien, qu'il arrive donc!

Le voici, monsieur.

Maître Gobinard arrivait en effet avec un plat monté avec beaucoup de recherche et qu'il pose avec dignité sur la table.

— Qu'est-ce que cela, mon cher Gobinard? dit madame de Stainvitte.

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— Filets de sole à la chevalière 1 répond l'aubergiste avec un sérieux comique.

— Oh ! mais alors nous sommes ici comme chez Véfour, chez Grignon! dit le comte. Maître Gobinard, jusqu'à présent tout était fort bon.

— J'ose me flatter, monsieur le comte, que ceci ne vous déplaira pas, et vous donnera bonne opinion de mes talents.

Après avoir dit ces mots, Gobinard porte la main à son bonnet de coton, et s'éloigne comme un homme parfaitement content de lui, et qui par modestie ne veut pas assister à son triomphe.

Marie est restée, elle tourne autour de la table, elle épie dans les regards des convives si l'on a besoin d'elle. Le comte a tiré devant lui les filets de sole, il en sert à chacun, puis se sert lui-même; on attaque de tous côtés le plat que mailre Gobinard vient d'apporter avec tant de cérémonie.

M. Bellepêche commence à faire une grimace; Daulay s'arrête après avoir une seconde fois porté à sa bouche des filets de sole; madame de Stainville en fait autant, et le comte repousse son assiette, en s'écriant :

— Que diable nous fait-on manger là?...

— Ce n'est pas bon, dit Bellepêche.

— Pas bon, dit Daulay, vous êtes bien honnête... c'est-à-dire que c'est détestable?

— Ah! mon Dieuî si nous étions empoisonnés 1 dit madame de Stainville qui tremble déjà.

— Oh 1 madame, n'ayez donc pas peur ! s'écrie Marie ; M. Gobinard a pu se tromper... en voulant faire trop bon... il aura mal réussi!... mais certainement il n'y arien là-dedans qui puisse vous faire du mal.

— Nous plaisantons, ma belle enfant, dit le comte ; voyons, nous avons peut-être mal goûté, après tout... il y a des choses auxquelles il faut s'habituer.

El le comte porte de nouveau sa fourchette à sa bouche, mais il ne continue pas et se met à rire, en disant :

— Il n'y a pas moyen!... je ne sais pas où maître Gobinard a eu la recette de ceci... mais je no lui conseille pas d'en faire souvent s'il veut attirer ici les voyageurs... Ah! ah! ce pauvre. M. Bellepêche, quelle grimace il a faite!... Allons, un verre de

Champagne, et en route; je crois que nous nous en tiendrons-là... qu'en pense la société?

— Oh I je ne mange plus rien! dit madame de Stainville.

— Ni moi, dit Daulay, et j'en reviens à ma première opinion sur les aubergistes de village.

— Que diable a-t-il pu mettre là-dedans? dit M. Bellepêche, j'ai mangé quelquefois des ragoûts... mais jamais de ce goût... A Venise, j'ai voulu goûter d'un mets italien... les Italiens ne sont pas forts sur la cuisine... c'est comme les Turcs, qui fument toujours... même en dînant... ce que c'est que l'habitude!... Je connaissais un Suisse qui fumait en dormant... un jour il se brûla... non, c'était la nuit.

— Si nous partions, dit le comte en quittant la table. Chacun l'imite, et M. Bellepêche ne continue pas son histoire. Marie s'était retirée dans un coin de la chambre ; la jeune fille était affligée du peu de succès que venait d'obtenir le dernier plat de maître Gobinard.

— Eh bien! belle enfant, vous semblez toute triste maintenant, dit le comte en allant cajoler Marie. Mais en vérité, si votre chef de cuisine a manqué son dernier plat, il n'y a pas là de quoi vous rendre sérieuse... et vos beaux yeux suffisent pour attirer ici les voyageurs I Je reviendrai vous voir, petite Marie. Oh! certainement, je reviendrai! car vous êtes charmante, adorable! et je vous aime déjà à la folie!...

Et profitant d'un moment où la société descend l'escalier, le comte embrasse à plusieurs reprises la jolie fille; celle-ci se laisse faire sans penser même à opposer de la résistance, car Marie croyait que le beau monsieur lui faisait beaucoup d'honneur.

Maître Gobinard était dans sa salle en bas, il attendait le passage de la société, croyant recevoir des compliments pour ses filets de sole.

Mais chacun passe sans lui adresser un seul mot; on semble, au contraire, avoir l'air mécontent. L'aubergiste n'y tient plus, et, après avoir reçu du comte le montant de sa carte, il ne peut s'empêcher de lui dire :

— Je pense que mon dernier plat aura aussi obtenu les suffrages de la société?...

— Votre dernier plat! dit d'Aubigny en souriant, ah! mon cher hôte... pour votre honneur... je vous conseille de ne jamais

le recommencer... Il n'y avait pas moyen de le manger... c'était une médecine...

— Une médecine!... mes filets à la chevalière 1... murmure Gobinard en laissant retomber ses bras comme un homme atterré.

— C'est dommage! dit madame de Stainville, car Gobinard ivaitbien commencé; mais enfin, il fera mieux une autre fois l...

— C'était pitoyable!... détestable I... s'écrie Daulay en prenant la main de la dame pour la conduire à sa calèche. Il y avait de quoi nous empoisonner.

— C'est-à-dire, ajouta M. Bellepêche en s'arrêtant devant l'aubergiste, que je crains fort d'en être indisposé... il me semble que cela me travaille déjà!... et aller en voiture, maintenant... je vais être fort embarrassé! ..

La compagnie sort de l'auberge et monte dans la calèche qui est attelée. Marie seule a suivi tout le monde; elle fait encore la révérence, que déjà la voiture n'a plus laissé sur la route qu'un nuage de poussière... Alors la jeune fille pousse un long soupir et se décide à rentrer dans la maison en se disant :

— Quand reviendront-ils à présent?

Mais dans l'auberge une scène nouvelle se prépare : maître Gobinard, qui est d'abord resté comme frappé de la foudre en écoutant les reproches qu'on lui adresse, vient de sortir de sa léthargie et se promène à grands pas dans la salle en s'écriant :

— Ah ! c'est trop fort t.. . un plat que j'ai si bien soigné... un plat dont j'étais si fier!... ce n'est pas possible!... rien n'était brûlé, pourtant... je l'avais encore goûté avant qu'on ne le colorât avec mon coulis réduit... voyons encore I

Et l'aubergiste remonte l'escalier quatre à quatre ; il arrive dans la chambre où la compagnie a dîné. Le plat de filets est encore sur la table, Gobinard en prend une grosse cuillerée, et l'avale avec confiance, mais bientôt il fronce le sourcil, se frappe le front et se laisse aller sur une chaise en murmurant :

— Détestable l... ils avaient raison... Je suis perdu, déshojoré l

Et le malheureux cuisinier s'arrache son bonnet de coton et le foule à ses pieds; il essaye aussi de s'arracher les cheveux, mais n'en trouvant pas, il prend le parti de remettre son bonnet sur sa tète, et, s'emparant du plat, cause de son désespoir, descend à sa cuisine où il appelle tout son monde.

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— Marie, avez-vous mis quelque chose dans ce mets avant de le servir?

— Moi! monsieur, vous savez bien que je ne me permettrais jamais cela.

— C'est vrai, mon enfant... je vous sais une fille respectueuse pour tout ce qui sort de mes fourneaux... et puis vou9 n'avez point de goût pour la cuisine. Est-ce vous, grosse Catherine?

La grosse Catherine était une fille que l'on employait au gros ouvrage quand on avait besoin d'aide. Elle jure n'avoir pas approché des casseroles.

— Et toi, Petit-Jean? dit maître Gobinard en s'adressant à son marmiton.

— Moi, répond le petit élève en se grattant l'oreille, j'ai mis ce que vous m'avez dit... le coulis... le réduit... pour donner de la couleur... vous avez même trouvé la couleur superbe...

— C'est vrai... mais où as-tu pris ce réduit?...

— Pardi... là... tenez, dans ce pot...

Le marmiton va chercher un pot qu'il apporte à son maître; celui-ci trempe son doigt, goûte, puis laisse tomber le pot en s'écriant :

— Ah! misérable I tu t'es trompé... au lieu de coulis, tu as mis de la mélasse!... Ahl je ne m'étonne plus si cela avait un goût de médecine!...

— De la mélasse!... répond Petit-Jean en ouvrant de grands yeux.

— Eh oui!... cuistre!... delà mélasse!...

— Est-ce que cela les rendra malades? demande Marie.

— Non !.. . mais je n'en suis pas moins perdu de réputation !... un plat exquis est devenu détestable, grâce à ce drôle qui y introduit de la mélasse 1... Petit-Jean, je t'ordonne de courir après la calèche de madame de Stainville, je t'ordonne de la rattraper, et dès que tu en seras proche, de lui crier : Madame! c'était de la mélasse... c'est ma faute, c'est moi qui me suis trompé... Va, polisson 1 va, et rattrape la calèche, ou ne rentre plus chez moi!

Petit-Jean, qui n'a jamais vu son maître dans une telle colère, se hâte de sortir, et court drt toutes ses forces sur la route que la calèche a suivie, en criant

— C'était de la mélasse!... mais ça ne vous rendra pas malades, c'est moi qui me suis trompé de pot.

Petit-Jean a disparu. M. Gobinard s'est laissé aller sur une chaise; après toutes les secousses qu'il vient d'éprouver, l'aubergiste a besoin de repos. Mais de temps à autre il frappe de son poing une table qui est auprès de lui, et murmure:

— De la mélasse!... voyez pourtant à quoi tiennent les réputations !... je vais peut-être passer pour un gargotier dans l'esprit de ces gens de Paris!... c'est désespérant 1 c'est à s'arracher les cheveux!...

Marie s'est approchée de l'aubergiste, elle essaye de le consoler; mais il la repousse brusquement, en lui disant :

— Laisse-moi, Marie, laisse-moi., tu ne sais pas ce que c'est qu'une réputation à conserver... tu ne sais pas ce qu'il faut de travail, de temps pour l'acquérir!... Va te reposer... va te coucher... mais laisse-moi.

La jeune fille obéit; d'ailleurs, elle ne sera pas fâchée d'être seule dans sa chambre pour y rêver tout à son aise. Vous croyez peut-être qu'elle va pensera ce pauvre Pierre, qui s'est fait soldat parce qu'elle n'a pas répondu à son amour... oh! vous vous trompez... est-ce qu'une femme s'occupe de l'homme qui pleure pour elle? Non, vraiment; celui qui trouble son âme, qui lui revient sans cesse à l'esprit, celui auquel elle pense toujours, c'est le mauvais sujet qui veut la séduire, c'est le libertin qui la lutine et lui ravit des baisers que l'amoureux timide n'ose même pas demander! il est vrai que cet homme-là est beaucoup plus gai que celui qui soupire et pleure, et les femmes aiment surtout qu'on les fasse rire.

Marie s'est donc éloignée. Gobinard est resté seul dans la salle, où il continue de gémir en donnant de temps à autre un gros coup de poing sur la table, car lorsqu'on est en colère, il semble que l'on se soulage en se faisant du mal.

Il y a assez longtemps que l'aubergiste est seul, lorsqu'on ouvre la porte d'entrée. C'est Gaspard qui, après avoir fait la coaduite à Pierre, est revenu tristement au village, et, suivant son habitude, s'arrête au Tourne-Bride.

Gobinard ne se dérange pas, il a reconnu Gaspard; il se contente de taper encore avec son poing, en murmurant : Quel malheur!..

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Gaspard s'approche alors de l'aubergiste, et, poussant un gros soupir, répète avec lui :

— Oh ! oui, c'en est un malheur!... Qui aurait pensé ça?

— Personne! s'écrie Gobinard, personne n'aurait pu deviner cela!... on ne peut pas s'attendre à de tels événements!

— C'est bien vrai!. «. mais dame!... dans la vie... il arrive des choses qu'on ne prévoyait guère !...

— Quant à moi, je déclare que c'est une tuile qui vient de me tomber sur la tête!... j'en suis encore tout abasourdi!

— Bah ! t'as pris la chose à cœur donc?... eh ben, à la bonne heure... j'aime mieux ça... et au fait... ce pauvre garçon, tu ^ ois l'aimer, tu l'as vu si jeune...

— L'aimer! après ce qu'il a fait!... le petit misérable... s'il n'a pas rattrapé la calèche, je le chasse... c'est décidé!

— Tu le chasses... la calèche... De qui diable parles-tu donc?

— Eh! morbleu, de Petit-Jean, qui a mis de la mélasse dans mes filets de sole!...

— Des filets de sole!... dit Gaspard en allant s'asseoir dans un coin, et c'est pour cela que tu te désespères!...

— Il me semble qu'il y a de quoi !...

— Moi, je croyais que tu pensais à Pierre... à ce pauvre garçon qui vient de partir, qui s'est fait soldat!... parce que ta mamselle Marie n'a pas voulu l'épouser... je croyais que c'était plus intéressant que tes fricassées...

— Mes fricassées font ma gloire, à moi... tu ne comprends pas cela, toi, Gaspard; tu ne sais pas qu'avec une sauce... un ragoût nouveau on peut aller à la postérité!...

— Et quoi que t'y feras à la postérité... des tourtes?...

— Taisez-vous, Gaspard, où je vais vous dire comme le professeur Martineau, vous êtes un stupidus!... Certainement j'aimais Pierre... c'est un bon garçon... mais puisqu'il a voulu se faire soldat... que puis-je à cela?... Pourtant j'avoue que cela m'étonne qu'il ait été rebuté par Marie... je croyais que les jeunes gens s'aimaient... et je ne me serais pas opposé à leur bonheur.

— Pardi! je crois ben! Pierre était un assez bon parti pour Marie !

— Et elle l'a refusé... c'est singulier... De la mélasse... au lieu de réduit!... cela ne pouvait jamais allerl... ce pauvre Pierre*... oui, c'était un fort bon garçon... Mais s'il n'a pas

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rattrapé la calèche, je l'assomme de coups... je l'éreinte... je le dévisage!... Et tu dis qu'il s'est fait soldat... on peut parvenir... mais se tromper de pot! c'est impardonnable!

— Vieille bourrique!... murmure Gaspard en haussant les épaules, cela n'a d'amitié que pour ses casseroles !

En ce moment on ouvre encore la porte de la route; l'aubergiste lève vivement la tête, espérant voir revenir Petit-Jean ; mais, au lieu du petit marmiton c'est le maître d'écriture Martineau qui entre dans la salle. Gobinard lui tend la main en poussant un profond gémissement.

— Qu'y a-t-il ? que vous est-il arrivé? demande le professeur en secouant la main qu'on lui présente. Jérusalem est-elle détruite?... le feu du ciel est-il tombé sur vos fourneaux?... je vois dans vos regards l'abomination de la désolation!

— C'est vrai qu'il est laid à faire peur quand il se désole ! dit Gaspard à demi-voix.

— Ce qui m'est arrivé, monsieur Martineau... une société superbe de Paris... Madame de Stainville!... des comtes! une voiture!... de ces gens qui prennent du plus cher, et payent sans compter...

— Je n'entrevois pas encore ce qu'il y a de désolant dans tout cela...

— Ah! mon cher Martineau, je suis un misérable!... un gargotier!.,. je les ai tous empoisonnés!

— Empoisonnés!... s'écrie le professeur en faisant un saut en arrière. Ah ! mon Dieu!... et je gage que c'est avec des champignons... vous aurez accommodé la fausse oronge, l'agaric vénéneux !... Je vous avais prévenu que vous aviez trop de confiance dans votre savoir.

— Eh non!... ce n'est pas cela... c'est avec de la mélasse que ce drôle de Petit-Jean a glissée dans un plat qui devait être exquis, délicieux... des filets de sole à la chevalière!...

— De la mélasse!... ce n'est pas mortel... beaucoup de personnes en font usage en guise de sucre... Étant enfant j'ea achetais souvent des cornets que je suçotais en étudiant mon rudiment... mais avec des filets de sole... cela s'harmonise peu... le Cuisinier royal n'emploie jamais de mélasse... Après tout, ce n'est qu'une erreur... Errare humanum est!

— Si vous aviez été ici, monsieur Martineau, tout cela ne serait pas arrivé... aidé de vos conseils, je n'aurais pas quitté mes

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fourneaux; mais je vous ai en vain cherché, fait demander...

— Je donnais une leçon de cursive à un jeune menuisier qui aura uns fort belle main... et je venais pour en donner une autre à mon élève Petit-Jean.

— Votre élève Petit-Jean recevra tout à l'heure une leçon avec le bout de mes souliers, s'il n'a pas rattrapé la calèche.

— La colère n'est bonne à rien, mon cher Gobinard, et elle nous descend au niveau des bêtes féroces... Il faut savoir corn- 1 l'inere iras.,. J'ai très-chaud, je prendrais volontiers un verre de vin...

L'aubergiste se lève, va chercher du vin, et pose une bouteille devant le prefesseur, puis se rasseoit d'un air aussi triste; alors Gaspard se lève à son tour, prend un verre sur une table, et, allant près de Martineau, s'empare de la bouteille, se verse à plein bord, boit d'un trait et va reprendre sa place.

Le professeur a ouvert de grands yeux et regarde faire Gaspard. Puis il s'écrie:

— Il paraît que la bouteille est pour nous deux!... S'empressant à son tour de se verser, il présente ensuite un

verre à l'aubergiste en lui disant :

— Croyez-moi, faites comme nous!... Bonum vinum lœtificat.,. Mais l'aubergiste secoue la tête et murmure :

— Il faut que je sache d'abord si mon polisson a rattrapé la voiture!

Le professeur, voyant que ses instances sont inutiles, se décide à boire seul; ensuite, comme Gobinard et Gaspard sont retombés dans un profond silence, M. Martineau tire de sa poche un paquet de plumes et un canif, et, pour utiliser son temps, se met à tailler des plumes en se disant à lui-même :

— Une... deux sur le ventre... Crac!... sur le dos... Cric!... Ca y est !

Il y a fort longtemps que le professeur taille ses plumes, qu'il essaye ensuite sur du papier, après avoir tiré d'une autre poche une petite écritoire portative, car un maître d'écriture a toujours sur lui ce qu'il faut pour professer. Les deux voisins gardent le même silence, Gaspard ne se dérange que pour venir à la bouteille se verser et boire; alors le professeur s'empresse toujours del 'imiter. Mais, après une troisième visite du paysan, la boutei.Me a'cit trouvée vide, et M. Martineau dit entre ses dents :

— Ce rustre a été beaucoup plus vite que moi!...

Tout à coup maître Gobinard, sortant de ses réflexions, relève la tête, se frappe le front et le ventre, regarde M. Martir.eau, et se met à rire en disant:

— Eh ! eh ! ce serait une fort bonne affaire !

Le maître d'écriture regarde l'aubergiste d'un air inquiet en se disant:

— Est-ce que la mélasse lui fait perdre la tète?

— Mon cher monsieur Martineau, reprend l'aubergiste, il vient de me pousser une idée...

— Cela n'est pas impossible... Quelle est-elle?

— D'abord, savez-vous que Pierre, le neveu du meunier, s'est engagé comme soldat, et a quitté le village ce matin?

— Je l'ai appris dans mes courses, et j'en ai été affligé ; ce jeune homme avait de grandes dispositions, et possédait déjà une fort belle main... Mais dans une caserne, il va oublier tout cela... à moins que son major n'ait l'esprit de l'employer aux écritures...

— Il n'est pas question de la main de Pierre; écoutez-moi, monsieur Martineau. J'avais toujours pensé que ce garçon aimait Marie... ma fille adoptive... Comme Pierre est un bel homme, je pensais aussi que Marie ne le voyait pas d'un mauvais œil... Enfin je croyais que la chose se terminerait parleur mariage...

— Comme la vigne avec l'ormeau : Vîtes ulmis adjungere!

— Pas du tout!... Il paraît que Marie n'aimait pas Pierre, que le jeune homme s'en est fâché, et que c'est pour cela qu'il a pris le mousquet. Si bien donc que ma jolie Marie est libre... et que... Eh! eh!... je pense que je pourrions.. Eh! eh!...

— Vous marier tous deux ensemble... Je voua saisis !

— Non!... ce n'est pas ça du tout!... Moi, épouser celle dont je me regarde comme le père!... fi donc!... Et d'ailleurs, avant de mourirma femme me l'a bien défendu... Non... j'ai uneautre idée... Mon cher M. Martineau, vous êtes garçon... vous avez cinquante ans... mais vous n'en paraissez guère que quaranteneuf... Si vous voulez je vous donne ma petite Marie ; alors nous demeurerons ensemble, alors lorsqu'il m'arrivera de belles sociétés, vous serez là... et je vous consulterai comme le Cuisinier royal que vous savez par cœur; alors tout marchera biei. ici, et il n'arrivera plus d'accidents comme aujourd'hui... Voilà ma proposition, qu'en penseï-voui*,..

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Le maître d'écriture pose à plusieurs reprises sa main sur son front. Il paraît réfléchir profondément ; mais bientôt prenant un air digne, il répond:

— Maître Gobinard, votre proposition ne me convient pas du tout. Vous m'offrez votre petite Marie pour femme... Mais, mon cher monsieur, qu'est-ce que c'est que votre petite Marie?... je n'en sais rien, ni vous non plus... Un enfant abandonné par sa mère... Une mère inconnue... que l'on n'a jamais revue... quelque drôlesse qui est peut-être maintenant dans un hôpital !.. Et vous voulez que moi, Martineau, je m'allie à... je ne sais quoi?...

— Je ne sais quoi!... je ne sais quoi! Et après tout, est-ce que vous êtes un pacha... un millionnaire, vous?... Parce que vous donnez des leçons d'écriture à six sous le cachet, faut-il faire tant d'embarras?

— Maître Gobinard, je sais ce que je suis... Ma naissance est claire comme deux et deux font quatre. Ma famille était honorable. J'ai eu un oncle professeur de rhétorique, et un cousin proviseur dans un lycée... Sans un concours de circonstances malheureuses, j'aurais occupé moi-même quelque poste éminent... mais j'y renonce pas... Je dois un jour être distingué... ça ne peut pas me manquer, et je n'épouserai qu'une femme de mon rang... que je pourrai présenter dans le monde.

— Et moi je dis que ma petite Marie était un cadeau pour un maître d'école.

— Maître d'école!... je ne le suis plus, monsieur; d'ailleurs, c'est maître es arts qu'il faut dire... Gardez votre cadeau, je n'en veux pas !...

— Eh! mon Dieul... ne vous échauffez pas tant! dit Gaspard en allant se mettre entre les deux hommes, dont les yeux devenaient très-brillants. Vous prenez là une peine ben inutile !... Vous, père Martineau, qui refusez Marie, est-ce que vous croyez vraiment qu'elle aurait voulu vous épouser?... qu'après avoir refusé un joli garçon comme Pierre, elle aurait accepté un vieux cantaloup de vot' espèce?... Il faut que Gobinard ait encore ses soles dans la tète pour vous avoir proposé ça...

— C'est juste, dit l'aubergiste, Gaspard a raison ; Marie n'aurait jamais consenti à épouser le maître d'école.

— Et moi je vous répète que je ne voudrais pas d'elle, reprond

8t tir TOURLowaOU.

Martineau, parce que je tiens avant tout à la naissance... à la considération.

La dispute allait s'échauffer de nouveau, lorsqu'on entend ara t ter à la porte. Il était nuit depuis quelque temps, et l'aubergiste crie :

— Qui est-ce qui est là?... Entrez... Tournez le bouton.

On n'entre pas, mais le bruit continue; Gaspard qui est le plus près de la porte va l'ouvrir; il aperçoit Petit-Jean blotti contre la porte de l'auberge. Le pauvre marmiton n'osait pas entrer; il était dans un état pitoyable: couvert d'une crotte épaisse et noire depuis les pieds jusqu'à la tête, il répandait une odeur nauséabonde.

— C'est le marmiton, dit Gaspard.

— Petit-Jean! dit l'aubergiste, eh bien! pourquoi n'entre-t-il pas? Entre donc, drôle... viens me dire si tu as bien rempli ta commission.

L'enfant se décide à entrer dans la salle. A l'aspect du petit bonhomme, dont le costume blanc était devenu noir, et dont la figure semblait cachée par un masque d'arlequin, Gaspard et le maître d'écriture ne peuvent garder leur sérieux ; maître Gobinard lui-même sent s'évanouir sa colère. Cependant, il dit d'un ton sévère :

— D'où viens-tu polisson,,., c'est-à-dire d'où sors-tu pour être dans cet état... allons, parle?

— Je viens d'oùsque vous m'avez envoyé, not' maître... j'étais sorti en courant pour rattraper la calèche... elle avait beaucoup d'avance sur moi ; mais, comme je cours ben, je l'aurais peutêtre rattrapée... même je la voyais déjà à l'endroit où la route tourne... vous savez, contre la grosse borne... où il y a des noyers....

— Mais achève donc, imbécile!

— Je criais de toutes mes forces: C'était de la mélasse!... cocher ! arrêtez... je me suis trompé de pot! Mais, bah! la voilure allait toujours. Moi qui la regardais en courant, ça fait que je ne regardais pas à mes pieds... V'Ià que tout d'un coup je me sens picoter la jambe... j'étais au milieu d'un tas de canards et d'oies qui se promenaient sur la route... Il paraît qu'en courant j'avais écrasé deux ou trois petits canards... V'Ià un paysan qui me poursuit avec un bâton, en me disant que j'allais lui payer ses canards... Je cours pus fort... il allait m'atteindre; je

me jette dans un côté de la route... Oh! alors je ne peux pas courir du tout... je m'étais enfoncé dans un bourbier devant l'étable à Mathieu... j'en avais jusqu'au menton, et, en voulant me retirer de là, je m'enfonçais toujours... Si on ne m'avait pas tendu une perche, j'y serais encore... et puis, quand je suis sorti de là, l'autre m'a bâtonné à cause des canards... Via comme j'ai fait ma commission 1... not' maîtrel

— C'est gentil! dit l'aubergiste, tu as fait de jolies choses aujourd'hui; misérable, tu mériterais...

— N'allez-vous pas encore gronder c't enfant? dit Gaspard; il me semble qu'il a reçu son compte, et qu'en v'ià ben assez pour un méchant plat de poisson !

— En effet, dit le professeur, si Petit-Jean a mal fait, ii a été puni... Je vous conseille de l'envoyer se laver, et bien vite... car il est tombé dans des choses... équivoques... Moi, monsieur Gobinard, je me charge d'aller demain jusqu'à la demeure de madame de Stainville : j'apprends à écrire à son jardinier... il veut être en état de mettre des étiquettes sur ses oignons de tulipe. Alors je tâcherai de voir la maîtresse de la maison, et je lui dirai combien vous êtes innocent de la faute commise à votre cuisine.

L'aubergiste est tellement touché de îa proposition du professeur, qu'il tire son mouchoir et le passe sur ses yeux en répondant :

— Monsieur Martineau... une telle preuve d'amitié... vous auriez la complaisance... Petit-Jean, je te pardonne!... Va te laver... vas-y tout de suite. Monsieur Martineau, votre main... qu'il n'y ait plus l'ombre d'un ressentiment entre nous.

— Tout est oublié, monsieur Gobinard.

— Alors, dit Gaspard, i' faut boire une bonne bouteille làdessus pour sécher tout ça !

— C'est trop juste, dit l'aubergiste, et je vais vous donner du vieux.

La bouteille est apportée et vidée en deux tournées ; on en cherche une seconde, qui est traitée aussi lestement; puis enfin une troisième, tant on a à cœur de prouver que l'on est réconcilié. Alors M. Martineau et l'aubergiste se donnent de nouveau une poignée de main, et se quittent très-bons amis.

Gaspard retourne à sa maisonnette, et le professeur, dont les iambes sont un peu chancelantes par suite des fréquentes ra-

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sades qu'il vient de boire, reprend le chemin de son hameau en se disant :

— Le vin de maître Gobinard est fort bon... mais épouser sa fille adoptive... une femme qui n'a pas de nom... c'est impossible... je dois garder mon rang... ma position sociale... Quelque jour on saura qu'il y a un homme de mérite, un savant à Chantemerle... village habité jadis par Boileau...

O Lamoignon, je fuis les chagrins de la ville 1

e... deux... crac... Tenez votre plume avec trois doigts...

Et contre eux la campagne est mon unique... chose...

C'est singulier, ma mémoire s'embrouille un peul

Heureusement pour le professeur que du Tourne-Bride à sa demeure il n'y avait ni ornières ni voitures dans le chemin.

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