LETTRE MYSTÉRIEUSE. — GRANDE DÉCOUVERTE
Il y a quinze jours que madame Darmentière habite sa campagne ; elle a passé presque tout ce temps chez madame de Stainville; elle arrive après le déjeuner, toujours simple mais
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belle, aimable mais réservée ; elle plaît à tout le monde, même aux femmes, parce qu'elle ne semble pas s'apercevoir des conquêtes que font ses cnarmes et son esprit, et surtout qu'elle n'en tire pas vanité.
Madame de Stainville a bien quelques moments d'humeur lorsque son Sigisbée Daulay regarde trop longtemps la jolie voisine; mais comme celle-ci ne fait aucune attention aux regards qu'on lui lance, il y aurait injustice et maladresse à lui témoigner le moindre dépit.
Bellepêche prend plus de soin que jamais de serrer la boucle de son pantalon : il étudie devant une glace les poses qu'il adoptera lorsqu'il sera devant madame Darmentière ; car cette dame a de la fortune, elle est libre, et le vieux garçon, qui a toujours espéré que ses avantages physiques lui procureraient un bon mariage, commence à penser qu'il est temps que ce mariage arrive, et songe très-sérieusement à faire sa cour à madame Darmentière.
D'Aubigny ne prend aucun ombrage des longues œillades de Daulay, ni des poses académiques de M. Bellepêche; de tels rivaux ne lui semblent pas redoutables. Mais ce dont il s'inquiète, c'est du peu de progrès que lui-même fait près de la belle veuve; c'est de la tranquillité avec laquelle on reçoit ses soins; de la gaieté avec laquelle on accueille ses soupirs; c'est enfin de cette égalité d'humeur qui ne se dément pas chez madame Darmentière, et la rend aussi aimable le lendemain que la veille. Une telle femme désespère un amoureux; on préférerait des caprices, des dédains, de la coquetterie, de la haine même... car au moins on inspirerait quelque chose, et quand on aime on est surtout désolé de ne rien inspirer.
Une après'dinée, la société de madame de Stainville était réunie dans le jardin. Les dames s'occupaient de broderie, d'Aubigny et Daulay luttaient d'amabilité, et Bellepêche cherchait de quelle manière il avancerait sa jambe gauche, lorsque le jardinier vint apporter à sa maîtresse une lettre qu'on lui renvoyait de Paris où elle lui avait été adressée.
Madame de Stainville regarde l'écriture, cherche à rappeler ses souvenirs, puis, après en avoir demandé permission à la compagnie, brise le cachet et lit la lettre.
Par^ discrétion on s'était remis à causer pour laisser à la maîtresse du lieu tout le loisir de lire la missive qu'elle venait
de recevoir ; mais bientôt madame de Stainville pousse une exclamation de surprise qui donne à chacun le droit de la questionner.
— Yoici une lettre qui produit de l'effet; au moins, dit le comte en souriant, elle est plus heureuse que beaucoup de gens!...
■*- C'est quelque déclaration d'amour, dit Daulay en se pinçant les lèvres pour faire semblant d'être jaloux.
— Est-ce qu'il y a quelque maladie épidémique à Paris? demande Bellepêche avec inquiétude.
— En vérité, messieurs, vous êtes très-curieux, dit madame Darmentière, et notre chère hôtesse aura bien de la bonté si elle répond à toutes vos questions.
— C'est ce que je vais faire pourtant, dit madame de Stainville, je ferai même mieux; je vous communiquerai cette lettre que je viens de recevoir, vous verrez si son contenu singulier ne donne point champ aux plus vastes conjectures. D'abord je vous dirai qu'elle est d'une de mes anciennes connaissances, la duchesse de Valousky... Je ne sais si vous m'en avez déjà entendu parler?
— N'est-ce pas celle qui a logé au Tourne-Bride, dans la chambre où nous avons diné? dit Daulay.
— Précisément. Je vous ai dit que madame de Valousky était aussi spirituelle que jolie; qu'assez maltraitée d'abord par la fortune, elle avait fait, il y a quinze ans, un héritage considérable... et qu'alors elle prit le goût des voyages...
— Je me rappelle tout cela, dit Bellepêche... Cette duchesse est veuve?...
— Oh! il y a fort longtemps; elle perdit son mari à vingt ans, et maintenant elle doit en avoir un peu plus du double.
— Ce peut être encore une femme fort agréable! murmure Bellepêche en admirant sa rotule.
— Maintenant écoutez ce qu'elle m'écrit.
Chacun se rapproche de madame de Stainville, qui recommence, mais tout haut cette fois, la lecture de la lettre qu'elle vient de r3cevoir.
« Ma chère amie, il y a bien longtemps que vous n'avez eu de mes nouvelles, et peut-être m'avez-vous crue morte; ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne doit plus penser à moi, car
à Paris comme partout on oublie vite les absents. J'ai été un peu fâchée contre vcus qui n'avez pas répondu à plusieurs de mes lettres; mais ma rancune ne tient pas contre mon désir de causer avec une ancienne amie. Je vous dirai donc que j'ai beaucoup voyagé, beaucoup parcouru le monde; que j'ai eu le talent de m'amuser en Angleterre, de rire en Allemagne et de me plaire en Russie, mais que je songe cependant à revenir en France, qui est ma patrie, quoique je porte un nom polonais. Encore quelques mois de séjour en Italie, quelques courses à Rome, à Gênes, à Florence, et je reviendrai à Paris, que probablement je ne quitterai plus, ma fortune me permettant maintenant d'y vivre selon mon goût... »
— Nous voici au plus intéressant, dit madame de Stainville en s'interrompant pour regarder ses auditeurs, qui jusqu'alors cherchaient ce qu'il y avait de singulier dans la lettre qu'on leur lisait.
« J'ai appris que vous possédiez une maison de campagne dans les environs de Mantes et de la Roche-Guyon. A mon retour en France, mon premier soin sera de me rendre de ces côtés, où un motif bien important m'appelle. Il y a dix-sept ou dix-huit ans, j'ai voyagé par là, et je me suis arrêtée au village de Vétheuil ; j'ai logé dans une auberge qui avait pour enseigne : Au Tourne-Bride... »
— Décidément, maître Gobinard ne nous avait pas trompés! s'écrie Daulay.
— Attendez, attendez, messieurs, ce n'est pas tout! je poursuis :
v « Qui avait pour enseigne : Au Tourne -Bride. C'est là, c'est à cette auberge que je dois me rendre d'abord , car j'y ai laissé l'objet de mes plus chères affections... et dont j'eus alors bien de la peine à me séparer ! Le retrouverai-je encore à mon arrivée en France?... c'est là ce que je me demande chaque jour... c'est là ce qui fait souvent battre mon cœur. Mais l'hôtesse qui tenait l'auberge du Tourne-Bride était une digne femme; j'aime à croire qu'elle méritait la confiance que je lui ai alors témoignée, qu'elle s'en sera toujours rendue digne, et qu'à mon arrivée au Tourne-Bride tous mes vœux seront satisfaits. Tout ceci, ma chère amie, doit vous paraître inintelli-
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gible. mais dès que je serai près de vous je vous expliquerai ce mystère, et j'aime a croire que vous approuverez la conduite prudente que j:ai tenue en celte occasion. Adieu, je vous embrasse de nouveau; dans einq ou six moisj'espère le faire plus réellement. Votre amie,
« Herminie ,
• duchesse de Valousky. •
Tout le monae se regarde alors, et madame de Stainville s'écrie .
— Eh bienl messieurs, que pensez-vous de la fin de cette lettre?
— C'est assez singulier, dit Daulay.
— C'est fort mystérieux, dit Bellepêche.
— Ce qui me semble très-clair, dit à son tour d'Aubigny, c'est que madame de Valousky a laissé quelque chose à l'auberge du Tourne-Bride.
— Sans doute ! mais quel est ce quelque chose, objet de ses plus chères affections, dont elle eut tant de peine à se séparer... car voilà bien les termes de sa lettre.
— Ces derniers mots sont bien tendres en effet, dit madame Darmentière, cela semblerait annoncer qu'il s'agit d'une personne qui la touche de près... mais une personne... cela se sait... et cette femme qui tient l'auberge doit avoir jasé depuis si longtemps.
— Cette femme est morte, dit Daulay, morte depuis bien des années; c'est son mari qui tient l'auberge, mais il était justement absent lorsque madame de Valousky s'est arrêtée chez lui ; il nous a conté cela lui-même il n'y a pas longtemps.
— Mais, ajoute Bellepêche, il n'a pas dit que la duchesse eût laissé rien de mystérieux chez lui, il n'en a pas soufflé mot...
— C'est que probablement il n'en sait rien non plus, car maître Gobinard n'est pas homme à garder un secret; qui sait si sa femme lui a confié celui-là?... si, ayant donné sa parole à la duchesse, elle n'a pas cru devoir emporter ce mystère dans la tombe?
— Cela devient excessivement compliqué 1 s'écrie Bellepêche en se caressant le menton.
— Peut-être... peut-être... dit madame de Stainville; Yobjet 4e ies plus chères affections,.» qu'elle espère retrouver à son
OH TOURLOUROU. iOl
arrivée... et c'est là ce qui fait souvent battre son cœur... voilà bien ce qu'il y a... Oh! mais plus j'y réfléchis... Quelle lumière vient me frapper!...
— Je gage que je vous devine, s'écrie Daulay, et que noua avons la même pensée!... cette jeune fille abandonnée... dont on n'a jamais vu les parents... cette petite Marie...
— Justement...
— Ma foi, cela m'est venu aussi à l'idée, dit d'Aubigny ; mais comment supposer que pendant dix-sept ans une mère ait pu rester éloignée de son enfant?...
— Une mère.*, son enfant... je ne comprends pas du tout, dit Bellepêche.
— Moi, je comprends fort bien, dit madame Darmentière; mais, ainsi que M. d'Aubigny, je ne puis concevoir que l'on se prive aussi longtemps des caresses de quelqu'un que l'on doit chérir.
— Mais connaissons-nous les motifs de la duchesse?... peutêtre des raisons de famille importantes, majeures... vous concevez que madame de Valousky étant alors veuve... ne pouvait avouer sa faiblesse... D'ailleurs, voyez encore les termes de sa lettre : Je vous expliquerai ce mystère, et j'aime à croire que vous approuverez la conduite prudente que j'ai tenue en cette occasion... la conduite prudente! Il y avait donc un grand motif... voyez comme tout semble s'accorder avec nos conjectures !
— En effet, dit le comte, mais ce ne sont encore que des probabilités...
— Qui me semblent des preuves très-claires, à moi, dit Daulay ; et d'ailleurs, pour avoir des renseignements plus certains, pour savoir si les dates, si les époques sont bien les mêmes, il n'y a qu'à se rendre au Tourne-Bride et questionner maître Gobinard.
— Oh! qiant à moi, dit madame de Stainville, j'avoue que je brûle de tenir la clef de ce mystère... Je ne dormirais pas de la nuit s'il me fallait rester dans cet état de doute... Marie serait l'enfant naturel de la duchesse de Valousky, de mon ancienne amie...
— D'une femme qui a soixante mille livres de rente au moins! dit Daulay.
— Afe! c'est la petite Marie qui serait... la chose... l'objet...
le paquet que la duchesse a laissé au Tourne-Bride, dit Bellepêche, qui commence à comprendre.
— Le paquet 1 s'écrie madame de Stainville en haussant les épaules; mais, monsieur, relisez donc cette lettre, et voyez s'il est. question de paquets'. Il y a l'objet de ses plus chères affections.
— C'est vrai, il y a cela Au reste, la duchesse pourra en dire plus à son retour de Suisse... N'est-elle pas en Suisse en ce moment?... Elle aura voulu monter sur le Righy, comme moi... avec un bâton ferré.
— Oh ! je n'y tiens plusl reprend madame de Stainville en se levant, et si la société .est assez aimable pour y consentir.. Il n'est pas tard encore, le temps est superbe, on va mettre les chevaux à ma calèche, et nous allons tous partir pour le Tourne-Bride...
— Bravo ! idée charmante I s'écrie Daulay.
— Y consentez-vous, madame Darmentière?
— Moi? mais très-volontiers; vous savez bien que je fais tout ce qu'on veut. D'ailleurs cela me procurera le plaisir de voir cette petite Marie, cette jeune fille dont j'ai déjà entendu parler, et j'avoue que je suis curieuse de la connaître.
— Vous verrez une bien jolie personnel dit madame de Stainville.
— Une charmante figure! s'écrie Daulay, et puis de la grâce, de la fraîcheur... quelque chose enfin qui annonce qu'elle n'est point née pour la situation où elle se trouve...
— C'est une fort belle fille 1 reprend Bellepêche, un beau sang, superbe carnation... Quand je l'ai vue, elle m'a rappelé les paysannes... je veux dire les demoiselles de Lucerne... qui sont très-bien aussi!...
Madame Darmentière ne dit rien, mais ses yeux rencontrent alors ceux de d'Aubigny, et tous deux échangent un sourire qui prouve qu'ils ont en ce moment la même pensée.
Madame de Stainville a déjà quitté le jardin , elle va demander ses chevaux, elle presse ses domestiques, sa femme de chambre ; en deux minutes elle a mis un chapeau et un châle : c'était la première fois de sa vie qu'elle passait aussi peu de temps à sa toilette ; mais chez les femmes une passion en fait oublier une autre : ce n'est pas comme chez les hommes, qifc on conservent facilement une grande quantité à la foi».
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Chacun a vite fait ses dispositions pour ce petit voyage impromptu. Enfin la voiture est prête; on y monte, toujours en se pressant, et l'on donne au cocher l'ordre d'aller le plus vite possible, à condition pourtant qu'il ne versera point.
Pendant tout le trajet on ne parle que de Marie et de la duchesse de Valousky. En rassemblant ses souvenirs, madame de Slainville se rappelle que son ancienne amie avait eu dans sa jeunesse une passion secrète, un amour malheureux.
— Toutes les femmes ont eu au moins une passion secrète I dit d'Aubigny en souriant; il eût été bien étonnant que cette belle duchesse fût restée en arrière... D'après ce que je vous ai entendu dire d'elle, je pensais même que madame de Valousky ne s'en était pas tenue à un seul attachement...
— Oh ! mon cher comte, vous êtes toujours méchant l... vous pensez beaucoup de mal de notre sexel reprend madame de Stainville en minaudant.
— J'en pense beaucoup de bien au contraire, et c'est pour cela que je ne doute pas qu'une jolie femme ait inspiré plus d'une passion.
— Cela prouverait-il, monsieur, qu'elle ait été sensible à toutes? dit madame Darmentière d'un air presque sévère.
— Non, madame, non, sans doute...
— Nous nous éloignons de la question, dit Daulay ; ce qu'il est important de savoir, c'est si la duchesse de Valousky a eu des enfants issus de son mariage?
— Non, elle n'en a pas.
— Alors, si elle reconnaissait maintenant sa fille naturelle , celle-ci hériterait de sa brillante fortune?
— Il n'y a pas de doute.
— Quelle changement de situation pour cette jeune fille I
— Et quel bonheur qu'elle n'ait point épousé quelque rustre, quelque paysan avec lequel il aurait fallu qu'elle partageât ses richesses...
— Il est probable que madame de Valousky avait défendu d-3 la marier avant son retour...
— C'est ce que nous saurons tout à l'heure...
— Oh! que je voudrais être arrivée 1... Mais allez donc, Dupont, fouettez donc vos chevaux... Nous n'avançons pas...
Maître Gobinard était assis sur le pas de sa porte. En attendant l'arrivée de ses deux amis, Gaspard et Martineau, avec
lesquels il vidait tous les soirs quelques bouteilles, l'aubergiste prenait le frais tout en regardant sur la route.
A quelques pas de lui, Petit-Jean rinçait des bouteilles, qu'il rangeait ensuite symétriquement devant la maison, d'où l'on devait les transporter à la cave. De temps à autre, le petit marmiton, s'approchant de son maître, lui mettait une oouleille devant les yeux en disant :
— J'espère que c'est propre!... Vous ne direz pas cette fois que je laisse des araignées avec le vin?
Gobinard regardait, puis se contentait de faire un signe d'approbation en laissant le petit garçon continuer; car, depuis l'aventure de la mélasse, quoique l'aubergiste eût pardonné à son aide de cuisine, il l'avait toujours traité avec une froideur qui ne s'était pas démentie. C'est que, depuis cette aventure, personne de chez madame de StainviUe n'était revenu au Tourne-Bride. Gobinard regardait en vain sur la route, et c'était toujours avec un sentiment de tristesse qu'il rentrait dans l'intérieur de son auberge.
Marie était dans la salle basse, étendant du linge qu'elle avait lavé le matin. La jeune fille semblait faire son ouvrage sans peine ni plaisir, sans goût ni ennui; ses joues étaient toujours fraîches et roses, ses yeux doux, sa bouche gracieuse; pourtant, en examinant bien Marie, un observateur aurait découvert un sentiment de tristesse caché sous cet air calme et indifférent.
Tout à coup maître Gobinard pousse une exclamation de joie ; Marie accow' sur la porte ; Petit-Jean suspend son travail.
— C'est elle... je la vois! je la reconnais I s'écrie l'aubergiste en regardant au loin sur la route.
— Quoi doac? demande Marie en s'asançant.
— Queu qu'il y a? dit le marmiton.
— Oui... oui c'est bien elle... la calèche de madame de Stainville!..,
— La calèche... serait-il vrai?...
— Tiens, regarde toi-même, Marie.
— Oh! vous avez raison... c'est la même voiture que l'autre fois... et il y a beaucoup de monde dedans! je distingue des dames, des messieurs.
— C'ust toute la iocintd de madame de Stainville qui vieoi
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ici... Ahl quel bcnheur! quel honneur... ils viennent souper chez moil Petit- Jean, je te défends, sous peine de cent coups de pied où tu sais bien, de toucher à la moindre chose dans la cuisine.
— Soyez tranquille, not' maître; je verrais brûler le rôti. ..je verrais un poulet devenir en charbon que je n'y toucherais pas.
— A la bonne heure.
— Mais pourvu qu'ils viennent en effet ici, dit Marie; s'ils ne faisaient que passer... s'ils s'en retournaient à Paris...
— Oh! non... cela n'est pas présumable... Ce n'est pas encore le moment où l'on quitte la campagne! Je te dis qu'ils viennent souper ici... je vais me surpasser... Petit-Jean, vite à la cuisine; allume tous les fourneaux...
— Vous me disiez de ne toucher à rien...
— Du feu partout!... petit drôle... Ah! la voiture s'approche... je crois qu'on nous voit... Salue donc, Marie... Ah! mon Dieu! et ces bouteilles qui encombrent l'entrée de mon auberge... Petit-Jean! Petit- Jean!
Le marmiton vient avec un souffleta la main.
— Ote moi toutes ces bouteilles... ces baquets... cette eau... Est-ce que le devant d'une maison doit être obstrué ainsi!...
— C'est vous, not' maître, qui m'avez dit de rincer les bouteilles neuves là, afin que...
— Point de raison!... je ne veux pas que l'on me raisonne... Que tout cela disparaisse avant que cette belle société ne descende chez moi ! Toi, Marie, un coup de plumeau dans la salle... Moi, je vais mettre une veste blanche.
Marie, avant de donner le coup de plumeau, est allée donner un coup d'oeil au miroir et rajuste son petit bonnet. Quant au marmiton, il saisit autant de bouteilles qu'il peut en porter, les emporte en les cognant les unes contre les autres et marmotte entre ses dents :
— Si elles sont étoilées, tant pis!... je n'en réponds plus; pourquoi me presse-t-on comme ça?
Marie a rajusté sa toilette, Gobinaid a passé une veste blanche, les bouteilles sont ôtées, il ne reste plus qu'un baquet pleic d'eau ; mais la calèche a fait du chemin, elle s'approche de l'auberge, elle s'arrête devant, et, tout en se confondant en saluts, maître Gobinard lance des regards furieux à son marmiton, eu lui disant : — Ote-moi ce baquet.
lit IN TOURLOUROU.
Cependant on ouvre la portière de la voiture. Le comte et Daitîay sont bien vite à terre; M. Bellepèche descend le troisième; mais, au moment où il pose son second pied sur la route, Petit Jean roule avec le baquet qu'il tenait de ses deux mains, et dont le poids venait de l'entraîner. Malheureusement pour M. Bellepèche, c'est de son côté que tombent baquet et marmiton, et le beau célibataire se trouve bientôt les pieds dans l'eau, éclaboussé jusqu'au menton, et ayant Petit-Jean entre les jambes.
— Ah! misérable! s'écrie l'aubergiste, en courant tirer Petit- Jean par une jambe, tu as donc résolu de déshonorer ma maison... je vais te casser les reins!... Pardon! mille excuses, mesdames et messieurs... une mare d'eau devant ma porte à présent!... c'est désespérant... Attendez, mesdames... attendez .. je vais chercher une planche pour que vous puissiez passer à sec...
— C'est inutile, maître Gobinard, dit le comte, nous porterons bien ces dames jusque sur les marches de votre porte.
Et déjà d'Aubigny s'est avancé et a pris dans ses bras madame Darmentière, qui se disposait à descendre. Daulay en fait autant pour madame de Stainville, tandis que M. Bellepèche s'essuie la figure et le pantalon, en disant: — Je suis trempé... heureusement qu'il ne fait pas froid... mais c'est toujours trèsdésagréable.
La société est entrée dans l'auberge, où c'est de Marie qu'elle s'occupe d'abord. Madame de Stainville court à la jeune servante; elle lui prend la main, l'attire vers elle * "embrasse en s'écriant :
— Bonjour Marie, bonjour, ma chère ëmaui... auI que je suis contente de te revoir... La voilà, madame Darmentière, cette charmante fille dont je vous ai parlé si souvent... Trouvez-vous maintenant que mes éloges aient été exagérés?
— Mademoiselle est fort bien, répond madame Damentière en considérant la jeune fille.
— Je présente mes salutations à mademoiselle Marie, dit Daulay en saluant d'un air gracieux la fille d'auberge.
— Je prie mademoiselle Marie d'agréer l'expression de mes hommages, dit respectueusement Bellepèche tout en continuant de se frotter les jambes avec son mouchoir.
La jeune fille est tout interdite, toute confuse, de se voir
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l'objet des attentions, des politesses de toute la société; elle n'y comprend rien, elle salue à droite et à gauche, en regardan chacun, comme pour s'assurer si l'on ne se moque pas d'elle. Puis ses regards s'arrêtent sur d'Aubigny, qui seul a conservé a--?c elle le môme ton qu'autrefois, et lui a dit seulement •, — Bcijour, Marie, bonjour ma belle enfant.
— Mesdames et meneurs, dit Gobinard en s'approchant, son bon-;e'. ïe coton à la main, je vais vous préparer un souper qui. je .espère, vous fera oublier la bévue de mon marmiton; car o.i a dû vous dire que ce fut par sa faute que mes filets de sole...
— Oui> oui, Gobinard, nous savons tout cela, et nous vous tenons pour un excellent cuisinier, dit madame de Stainville; mais ce n'est pas de souper qu'il s'agit en ce moment. Une affaire ""en importante nous amène ici... Conduisez-nous dans la chaêbr3 où nous avons dîné... Venez avec nous... nous voulons vous parler... à vous seul, d'abord. Marie, reste là... ne t'éloigne pas, ma chère amie *, nous reviendrons bientôt auprès de toi.
Gobinard ouvre de grands yeux, il est tout aussi surpris que Marie; cependant il se hâte de monter l'escalier, fort curieux de savoir ce que l'on peut avoir à lui dire en secret. Qucnt à Marie, elle reste dans la salle, inquiète, interdite, et fort impatiente aussi de savoir ce que tout cela signifie.
Lorsque la société est dans la chambre au premier, les dames s'asseyent, et Gobinard attend qu'on lui dise de quoi il s'agit. C'est madame de Stainville qui porte la parole, et elle tient à sa main la lettre de la duchesse de Valousky.
— Mon cher Gobinard, vous avez eu l'honneur déloger ici... il y a dix-sept ans et demi, madame la duchesse de Valousky ?...
— Oui, madame... je puis vous certifier que c'est la vérité... C'est dans cette chambre qu'elle coucha...
— Nous savons parfaitement que vous ne nous en avez point imposé. Où étiez-vous à cette époque?
— A la Guadeloupe, pour recueillir un héritage; c'est ma «nme qui tenait mon auberge...
— Et quand vous revîntes, en vous parlant de la duchesse, votre femme vous parla-t-elle d'un objet bien cher que celle-ci lui avait confié en secret? Répondez-nous avec franchise, Gobinard, vous allez voir par cette lettre que je viens de recevoir
fU UN TOURLOUROU.
de mon amie Herminie de Valousky que nous possédons toute sa confiance, et que vous n'avez rien à craindre en nous confiant tout.
— Ma foi, madame, dit Gobinard d'un air étonné, je puis bien vous certifier que voilà la première fois que j'entends dire que cette duchesse a laissé quelque chose de précieux chez nous. Nous sommes d'honnêtes gens, je vous prie de le croire, et quand on laisse le moindre objet chez nous on le retrouve.
— Assez! mon cher Gobinard, nous ne doutons pas de votre probité... Vous n'étiez pas dans le secret, je le vois... Écoutez maintenant cette lettre que m'écrit madame de Valousky, et pesez-en bien toutes les paroles.
Madame de Stainville lit à l'aubergiste la lettre de la duchesse. Gobinard est tout oreille, mais quand la lecture est finie il s'écrie : — J'ai beau me creuser la tète, je n'y comprends rien... Un objet bien cher... Ma femme, en qui on a eu confiance... Je me donne au diable pour démêler tout ça.
— Peut-être allez-vous bien vite comprendre maintenant, dit Daulay. Quand vous revîntes de votre long voyage, que trouvâtes-vous de plus dans votre maison?...
— Ce que je trouvai... mais, dame, la maison était toujours la même... Ah! si fait! tiens i je n'y pensais plus, moi, je trouvai la petite Marie... qui alors pouvait avoir un an au plus... et dont ma femme avait pris soin...
— Et cette petite fille, comment... par qui avait-elle été confiée à votre femme?...
— Par qui? ma foi, ma femme me dit que... L'aubergiste s'arrête comme frappé d'une idée subite, et
regarde tout le monde en s'écriant :
— Ah! mon Dieu!... est-ce qu'il serait possible... Marie... cette enfant inconnue... ce serait!..
— Ah! vous nous comprenez à présent? dit madame de Stainville.
— Ali! maisl... je n'en reviens pas, moi... Comment! Marie... Ah! je ne sais pas où j'en suis!...
— Allons, Gobinard, calmez-vous et rappelez-vous bien tout ce que votre femme vous dit alors...
— Oui, madame... oui... Elle me dit qu'une pauvre femme était venue ici avec cette enfant... Ah! mon Dieu!... puis qu'elle lui avait remis Marie... en lui laissant un sac de six cents francs...
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— Six cents francs... une pauvre femme, dit Daulay, voyez comme tout .cela était peu vraisemblable...
— Oh! certainement que ça n'était pas vraisemblable... et même j'avoue qu'alors ça me parut bien singulier aussi.
— Vous dit-elle le nom de cette femme qui lui avait confié son enfant?...
— Rien!... elle ne le savait pas... et, chaque fois que je revenais sur ce sujet, je me rappelle que ma femme devenait embarrassée, qu'elle changeait la conversation... Du reste, elle eut toujours pour Marie la plus tendre amitié!... Elle ne lui refusait rien, elle Jui achetait tout ce que la petite paraissait désirer.
— C'est qu'il est bien probable, reprend Bellepêche, que madame la duchesse de Valousky avait laissé une forte somme à votre femme, pour qu'elle eût grand soin de la petite. On vous a dit six cents francs pour ne pas vous donner de soupçons...
— Comment! il se pourrait, s'écrie Gobinard, Marie serait l'enfant d'une duchesse!... Ah, mon Dieu! et moi qui lui ai fait éplucher de la salade et hacher du persil!...
— Calmez vous, mon cher Gobinard ; voyons, maintenant, pour achever de lever tous nos doutes, n'auriez-vous pas encore ici quelque garçon... quelque servante qui étaient employés dans cette maison près de votre femme à l'époque où ces événements arrivèrent?... Si véritablement une autre femme que la duchesse de Valousky a amené ici la petite Marie, on l'aura vue, aperçue, cette femme; car enfin elle ne s'était pas rendus invisible elle et son enfant!...
— . Attendez-donc... il y a quelqu'un qui pourra nous dire comment tout cela s'est passé... car, en fait de servantes alors, nous n'en avions qu'une qui est morte... Mais Gaspard, qui travaillait ici, à mon jardin... et qui prenait tous ses repas chez nous... Gaspard est le seul qui puisse éclaircir cette histoire...
— Gaspard... le marchand de prunes? dit le comte en souriant... Hé mais, vraiment! nous avons l'honneur d'être de sa connaissance.
— Ah, dame! c'est un gaillard qui n'est pas bétel reprend l'aubergiste, mais il faut quelquefois lui arracher les paroles comme si c'étaient des sous.
— Et cet homme, où est-il?... Ne pourrions-nous le voir? demande madame de Stainville,
— Oh! mon Dieu, ça n'est pas difficile; il vient ici tous les soirs, peut-être maintenant est-il arrivé et se repose-t-il en bas...
Maître Gobinard ouvre la porte, s'avance sur l'escalier et se met ù crier d'une voix de stentor :
— Gaspard... es-tu là?
— Eh ben, oui, je suis là, répond une voix rauque que la société n'a pas de peine à reconnaître.
— Alors, monte ici... monte tout de suite c'est pressé...
on veut te parler.
On ne tarde pas à entendre les sabots du paysan sur les marches de l'escalier. Gaspard monte sans presser son pas, et, arrivé devant la porte de la chambre, il s'écrie :
— Eh ben ! quoi que t'as donc, Gobinard? est-ce que le feu est dans ta culotte?... c'est pas moi qui l'éteindrai, d'abord.
— Gaspard, prends donc garde... fais un peu attention devant qui tu parles ; ne vois-tu pas qu'il y a ici des personnes..considérables?
— Oh ! que si 1 oh ! que si I Pardine ! je la reconnais ben la société !... je lui ai vendu de la reine-claude violette... il y a ben longtemps... Salut, messieurs, mesdames, la compagnie.
— Entrez... entrez donc, monsieur Gaspard, ditDaulay en prenant pour la première fois un air poli avec le paysan.
— Est-ce que vous avez besoin de moi? dit Gaspard en regardant tout le monde.
— Oui, brave homme, dit madame de Stainville, nous désirons obtenir de vous des renseignements bien importants.
— Il s'agit de Marie, s'écrie Gobinard, de cette pauvre Marie... qui se trouve être une grande dame... nous avons découvert ce secret 1...
— Que diable me chantes-tu là? répond Gaspard en regardant l'aubergiste avec surprise.
— Maître Gobinard, laissez-moi expliquer l'affaire à ce brave homme, reprend madame de Stainville, je ne lui demande qu'un peu d'attention.
— Ohl de l'attention tant que vous voudrez I ça coûte pag cher, ça.
— N'avez-vous pas travaillé dans cette maison à l'époque où M. Gobinard était en voyage?...
— Oui! j'ai travaillé au jardin pendant un mois, six
semaines, tous les jours.
— Étiez-vous ici lorsqu'une dame que l'on nommait madame la duchesse de Valousky vint y loger quelque temps?...
— Oui... oui... c'est justement alors que j'y étais; jft mêla appelle aussi vot' duchesse! c'était une dame qui était toute arée, toute faraude, quoi... et ben jolie tout de même!...
— Fort bien. La duchesse fut malade ici, dit-on... quelle était sa maladie?....
— Ah ! j'en sais rien! je suis pas médecin, moi.
— La duchesse resta ici quelques jours?
— Dame, oui...
— Qui est-ce qui la soigna?
— La maîtresse de l'auberge, madame Gobinard entrait seule dans sa chambre... Oh! elle avait ben soin d'elle.
— Et la petite Marie , cette enfant que l'on déposa ici... on ne sait comment, avait-elle été amenée ici avant l'arrivée de la duchesse?... Rappelez-vous bien : ce point est décisif.
Gaspard regarde avec étonnement madame de Stainville, il ost quelque temps sans répondre , et dit enfin :
— Non... non... alors... on n'avait pas encore ici la petite Marie!. .
— Plus de doute! s'écrie Daulay, c'est la fille de la duchesse!
— C'est une duchesse!... Marie est une princesse!... crie Gobinard en jetant son bonnet au plafond.
— Comment!... Marie?... je ne vous comprends pas, dit Gaspard, qui peut vous faire penser que l'enfant dont on ne connaît pas les parents soit fille de cette grande dame?
-- Cette lettre, dit madame de Stainville, cette lettre que m'écrit la duchesse de Valousky... tenez... tenez... lisez... de là...
— Oh ! pas pus de là que d'ailleurs, vu que je ne sais pas lire.
— Eh bien ! écoutez alors... écoutez bien.
Madame de Stainville fait encore une fois la lecture de la lettre de la duchesse. Gaspard écoute avec beaucoup d'attention ; et, pendant cette lecture, l'expression de sa physionomie annonce tout l'intérêt qu'il y prend.
Itl UN TOURLOUROU
Lorsque madame de Stainville a cessé de lire, Daulay va frapper sur l'épaule de Gaspard en lui disant :
— Eh bien!... pouvons-nous douter à présent que cet objet si cher... cet objet des plus tendres affections de la duchesse, ne soit l'enfant qu'elle a laissée en ces lieux?
Gaspard semble réfléchir, il garde longtemps le silence ; enfin il s'écrie :
— C'est drôle tout de mêmel...
— Mais, dit d'Aubigny, vous avez oublié de faire à maître Gaspard la question la plus essentielle : c'est de savoir s'il a vu cette autre femme qui a soi-disant apporté ici la petite Marie... et si ce personnage n'est point simplement inventé pour cacher la vérité ?
— Ahl oui, dit l'aubergiste, l'autre femme... enfin celle qui a soi-disant confié son enfant à ma défunte, avec un sac d'écus de six cents francs, et dont on ne sait ni le nom ni l'adresse... dont on n'a jamais entendu reparler depuis?... Voyons, Gaspard, toi qui travaillais ici; toi qui, depuis que je tiens cette auberge, n'as point passé un seul jour sans y entrer, tu as dû voir cette femme qui se disait la mère de Marie!
— Je n'ai jamais aperçu la femme aux six cents francs! répond Gaspard, et personne dans le village ne l'a vue plus que moi.
— Oh ! maintenant, dit madame de Stainville, je n'ai plus le moindre doute, Marie est la fille de la duchesse.
— Ce qu'il y a de sûr, dit Gaspard, c'est qu'il faut ben que c'te jeune fille soit l'enfant de quelqu'un. Mais c'te duchesse qui vous a écrit... où est-elle à c't heure?
— Encore en Italie; mais dans quelques mois elle reviendra, elle sera de retour... Il lui tarde de voir, d'embrasser son enfant... Oh! mais, moi aussi, il me tarde d'embrasser Marie, maintenant que je n'ai plus de doutes... que je suis certaine qu'elle est la fille de mon amie... Venez, messieurs, retournons près de cette chère enfant, que nous allons sur-le-champ emmener avec nous...
— Bah I vous voulez emmener Marie? dit Gaspard.
— Si je le veuxl s'écrie madame de Stainville, la fille de mon amie, l'enfant de la duchesse de Valousky resterait plus longtemps servante d'auberge, lorsque, moi, je connais sa naissance!... Ahl pouvez-vous le penser?...
UH TOURLOUROU. 119
— Non, non ! cela ne se peut plus l dit Daulay... Cette aimable enfant ne doit plus habiter ici.
— Gela n'aurait pas le sens commun de l'y laisser, reprend Bellepêche en essuyant encore son pantalon.
— Ma foi! au fait, emmenez-la... Vous avez raison, dit Gaspard. Je suis bien sûr qu'elle ne demandera pas mieux, d'abord !
— Ce n'est pas, mon cher Gobinard, que je ne rende pleine justice à tous les soins que vous avez eus pour Marie, reprend madame de Stainville. Oh I vous vous êtes parfaitement conduit, et même ignorant sa naissance, il y a eu de votre part noblesse et générosité...
— Oui! il y a tout celai dit Bellepêche, vous êtes un généreux traiteur... Croyez bien aussi, Gobinard, que la duchesse saura tout cela... qu'elle connaîtra ce qu'elle vous doit, et attendez-vous à recevoir à son retour une récompense magnifique.
— Oh! oh! dit maître Gobinard, dont les narines se gonflent de plaisir et d'orgueil... vous croyez... j'aurai une magnifique récompense de cette duchesse... que je ne connais pas?
— Oui... ça pourra ben te venir! dit Gaspard. Damel on ne sait pas!.... on a vu des choses plus extraordinaires.
— Voilà déjà une aventure qui l'est diablement ! dit le comte en riant. Qu'en pensez-vous, madame?
Cette question s'adressait à madame Darmentière, qui avait pris peu de part à toute la discussion, et s'était jusqu'alors contentée d'écouter.
— Ce que je pense, monsieur? répond-elle; en vérité, je trouve comme vous que tout ceci a l'air d'un roman. Certainement, je ne puis qu'approuver tout le bien que madame de Stainville prétend faire à la jeune Marie; cependant il me semble que si la duchesse de Valousky laisse son enfant (dans le cas toujours où ce serait son enfant)... si, dis-je, elle la laisse dans cette auberge, c'est que probablement elle pense qu'elle y est bien!...
— Mais, ma chère amie, dit madame de Stainville, ne voyezvous pas que des circonstances graves, impérieuses, ont forcé la duchesse à ce mystère?... Elle-même nous le dit dans s» lettre... Voulez-vous que je vous la relise?...
— Oh! je vous remercie, je la sais par cœur.
^— Moi, je ne doute pas que Marie ne soit un enfant naturel de mon amie... enfant qu'elle reconnaîtra ou adoptera à son
120 un TOURromou
retour... Ces mots de sa lettre : objet de mes plus chères affections...
— Je me rappelle parfaitement toutes ces expressions.
— D'après cela, je suis sûre d'être tendrement remerciée par la duchesse lorsqu'elle saura que j'ai pris sa chère Marie avec moi, et que je me suis appliquée à la rendre digne de figurer dans ce monde nouveau qui l'attend. Certainement, je ne vais pas, de moi-même et sans y être autorisée, présenter Marie dans le monde comme la fille de madame Valousky... ce serait une grande indiscrétion de ma part!., ce secret restera entre nous... et je compte sur le silence de ces messieurs.
— Nous serons muets 1 dit Daulay.
— Moi, je ne me suis jamais compromis en parlant, dit Bellepêche, j'ai même poussé cela très-loin.
— Monsieur Gobinard, je vous engage aussi a être discret, jusqu'au retour de la duchesse 1
— Soyez tranquille, madame... je comprends l'importance... l'urgence... d'ailleurs Gaspard me connaît, et...
— Lui! dit Gaspard. Oh! pardi, c'est le tambour du pays!... remplace la petite poste.
— Mais c'est assez discourir, messieurs; allons retrouver cette chère Marie.
Madame de Stainville et sa société redescendent vivement dans la grande salle où Marie était restée seule, cherchant à deviner ce que l'on pouvait avoir à dire à M. Gobinard, et pourquoi on lui avait fait tant de caresses.
L'étonnementde'la jeune fille redouble lorsque, au retour d*> la société, elle voit madame de Stainville accourir à elle, \d presser dans ses bras en lui donnant les noms les plus doux M. Daulay rester comme en extase en la regardant, M. Délit r,èche tirer son mouchoir d'un air attendri, et maître Gobir.wr: l'aborder avec respect, son bonnet de coton à la main,
— Mais qu'ai-je donc fait,... que signifie tout cela?... de ^ande Marie tout émue.
— Ma chère enfant,, dit madame de Stainville, j'ai découvert le secret de ta naissance... je connais ta mère...
— Il se pourrait!... Ah! madame... daignez me dire...
— Je ne puis encore te la nommer. Qu'il te suffise mainte* nant de savoir qu'elle a un grand nom, de la fortune... que tu es appelée à goûter dans le monde l'existence la plus heureuse,
U!f TO RLOUROU. Il'
et qu'en attendant le retour de ta mère... qui n'est point en ce pays, je vais t'emmener, te garder avec moi, te traiter comrnb ma fille... comme mon amie, veux-je dire, et te rendre enfin digne du soit qui t'attend.
— Ah! madame!... comment! je vais aller avec vous... aller dans le beau monde... il serait possible!...
— Tu es une duchesse!... dit à demi-voix Gobinard en tortillant son bonnet de coton dans ses doigts.
— Je suis... comment avez-vous dit?...
— Rien, rien, reprend madame de Stainville en jetant sur l'aubergiste un regard sévère, tu es l'enfant de quelqu'un que j'aime, et, je te le répète, tu ne me quitteras plus jusqu'à ce que tes parents viennent te réclamer...
— Ah! madame, que je suis heureuse!... Aller avec vous... Que je suis contente!
— J'étais bien sûr qu'elle ne tiendrait pas à l'auberge! dit Gaspard en allant s'asseoir devant une table.
— Allons, Marie, fais tes adieux à ce bon M. Gobinard, qui a eu bien soin de toi, sans savoir le secret de ta naissance, et viens avec nous...
— Comment, madame... est-ce que vous m'emmenez tout de suite?...
— Oui, Marie, sur-le-champ... dans ma voiture... Nous nous serrerons un peu... Mais où je serai il y aura toujours une place pour toi.
— Ah ! madame ! que vous êtes bonne... mais c'est que... je n'avais pas préparé mes effets... permettez-moi d'aller faire ur? petit paquet... je vais me dépêcher.
— Cela est inutile, ma chère enfant; à quoi bon emporter des effets que tu ne dois plus porter!... Crois-tu donc que chez moi lu garderas ce costume?... Tu vas vivre dans le inonde... dans le grand monde même, il faut que ta toilette réponde à ta nouvelle position; mais, pois tranquille, j'ai chez moi de quoi faire oto toi une charmante demoiselle...
— Quoi ! je vais avoir de belles robes aussi!... Ah ! quel plaisir!... Quand vous voudrez partir alors... je suis toute prête, madame...
Et la jeune fille court déjà vers la porte; elle va s'élancer dans la voiture sans dire adieu à Gobinard, qui, le bonnet à la main, semble attendre d'elle une parole d'amitié.
l2± UN TOURLOUROC.
— Eh bien! Marie, dis donc adieu à ce bon M. Gobinard, reprend madame de ^iainville en arrêtant la jeune fille.
— Oh 1 die est reconnaissante comme un vrai chat! murmure Gaspard en jouant avec un couteau.
— Ah! pardon, madame... c'est vrai... c'est que je suis si troublée... Adieu, monsieur Gobinard...
— Ma chère Marie... mademoiselle, veux-je dire... certainement... je suis bien flatté... Si je vous ai employé? quelquefois à de gros ouvrages, c'est que je ne savais pas...; car si je l'avais su... Enfin, mamselle Marie, j'espère que vous n'oublierez pas tout à fait cette maison... et ceux qui l'habitent...
L'aubergiste fait alors un mouvement pour embrasser la jeune fille; mais, se reprenant, il se contente de lui prendre la main, qu'il porte humblement à ses lèvres, et Marie lui abandonne sa main, comme si elle était accoutumée à ces marques de respect.
— Comme cette jeune fille sent déjà sa dignité ! dit Daulay. Oh 1 elle prendra vite les manières de la bonne compagnie !...
— Cela fera une bien jolie petite duchesse! murmure Bellepêche.
— Allons, messieurs, partons.
A ces mots de madame de Stainville, d'Aubigny et madame Darmentière se dirigent vers la voiture; Daulay et Bellepèche voudraient offrir la main à Marie, mais sa nouvelle protectrice leur épargne ce soin en emmenant elle-même la jeune fille. Celle-ci fait encore un signe d'adieu à Gobinard, puis elle aperçoit Gaspard dont les yeux sont attachés sur elle ; mais alors elle détourne bien vite la tête et double le pas, car les regards du paysan sont, comme de coutume, malins et railleurs, et Marie éprouve un secret dépit de n'y voir aucun respect pour sa nouvelle fortune.
On remonte en voiture : Marie est placée entre les deux dames, les trois messieurs sont en face d'elle; le cocher fouette ses chevaux, on part, et la jeune fille a peine à supporter la joie qu'elle éprouve d'aller en calèche avec des gens du grand monde qui la traitent comme leur égale.
L'aubergiste a regardé rouler la voiture tant qu'il a pu l'apercevoir; puis alors il entre dans la salle et se jette sur une chaise en s'écriant :
— Ah! mon Dieul... qui es\-ce qui aurait dit cela?... Ahl... oufl Ahl mon Dieul
UN TGURLOUROU. 413
— Eh ben! est-ce que tu vas te trouver mal, toi? dit Gaspard.
— Non... j'avoue que cette aventure m'a tout remué... tout bouleversé... Et puis enfin... cette jeune fille... que je regardais comme mon enfant... que j'ai vue grandir sous mes yeux... la voir partir si vite... ça me...
Gobinard tire son mouchoir et le passe sur ses yeux.
— Eh ben... eh ben, ne vas-tu pas pleurer, toi?... Est-ce que Marie a pleuré en te quittant?... est-ce qu'elle a témoigné le
oindre regret de s'en aller?...
— Non, c'est vrai!... mais écoute donc, passer de l'état de servante d'auberge à celui de grande dame... il y a bien de quoi tourner la tête à une jeune fille...
— Quand la tête tourne si vite, c'est que le cœur n'est pas ben lourd!... Moi, je crois qu'il y a des jeunes filles qui, pour des toilettes et de beaux affiquets, n'auraient pas quitté comme ça leur père adoptif... tandis que celle-ci t'a planté là comme un paquet. Je ne suis qu'un paysan... un grand bêla, à ce que dit Martineau, mais je pense que dans ce monde il ne faut aimer que ceux qui nous aiment... ça n'est pas encore ben fatigant, vois-tu. Buvons une bouteille, ça dissipera les nuages!...
— Tu as raison... Petit-Jean, va nous chercher du vin... Et puis après tout... c'est très-flatteur pour moi d'avoir élevé une petite duchesse... Et peut-être bien... comme a dit madame de Stainville, que j'en serai grassement récompensé.
L'aubergiste allait déboucher la bouteille que son garçov venait d'apporter, lorsque le professeur d'écriture entra dans la salle.
— Salutem omnibus! dit M. Martineau.
— Ah! venez donc! arrivez donc s'écrie Gobinard. Ah! mon :,her monsieur Mari ineau! nous avons bien du nouveau ici !...
Le professeur toarne la tète, regarde de tous côtés et répond :
— Quid novi? Je ne vois pas le moindre changement dans cette salle.
— Il ne s'agit pas de cette salle! c'est Marie... Vous savez bien, ma servante... je veux dire cetteenfantsanspère... c'esl la fille d'une duchesse... c'est l'enfant de cette grande dame de Valousky qui a logé ici jadis... Madame de Stainville a décou- \ert le mystère de sa naissance...
«!4 Uîf TOURLOUROU.
— Il me semble aussi qu'elle t'avait dit de garder le secret là-dessus? dit Gaspard.
— Le secret? pour des étrangers, bon; mais avec M. Martineau, c'est bien différent... Oui, mon ami, Marie est partie.. Madame de Slainville l'a emmenée... il n'y a qu'un moment... et dans sa calèche, à côté d'elle... et de sa belle société... Ah! Marlineau! quel événement!...
— Ah çàl... comment?... Est-ce que vous parlez sérieuse> ment? dit le professeur, quoi... Marie... votre servante... Allons, vous voulez rire?
Gobinard s'empresse de raconter au professeur tout ce qui vient de se passer, en lui rapportant les termes de la lettre de madame de Valouski, et il termine son récit en assurant que Marie doit un jour avoir un million de revenu.
M. Martineau a écouté avec la plus grande attention, et lorsqu'il voit que tout est bien réel , lorsqu'il entend dire que la jeune Marie sera bientôt reconnue par sa mère, la duchesse de Yalousky, le professeur frappe des pieds avec désespoir et fait mine de s'arracher les cheveux en s'écriant :
— Ah! malheureux!... sot que je suis!... Une duchesse!... et moi qui ai refusé de l'épouser!
— C'est ma foi vrai! dit Gaspard en riant aux éclats, vous auriez été duc ni plus ni moins 1 ça vous apprendra à faire tant voir' renchéri !
— Oh! que c'est heureux! dit à son tour Gobinard, que c'est heureux que vous ayez refusé!... Je vous aurais donné la fillo de la duchesse de Yalousky ; quand sa noble mère serait venue la réclamer, elle l'aurait trouvée maîtresse d'école!... Je m'en serais pendu de désespoir !
— Qu'est-ce à dire, maître Gobinard?... Je vous trouve plaisant!... Est-ce que mon alliance est à mépriser?
— Votre alliance!... parbleu! vous êtes un honnête homme, je le sais bien, mais vous ne valez pas une duchesse.
— Je vaux... je vaux... Vous êtes un impertinent, vous m'insultez!...
— Vous êtes fou!... vous ne savez ce que vous dites !
— C'est vous qui ne savez pas ce que vous faites! Quand on a une duchesse chez soi, on doit s'en apercevoir, et on ne lui fait pas laver la vaisselle.
-— Taisez-vous!... monsieur Martineau, ou je vais vous manquer de respect!...
— Allons! allons! dit Gaspard en se mettant entre 1rs deuj hommes, est-ce que ce n'est pas fini?... Vous avez manqué de vous battre une fois pour Marie.,, que vous refusiez, vous, Mar. tineau, vous voulez vous battre maintenant de colère de l'avoir refusée!... Gomment! deux anciens amis... se quereller pour une petite fille qui ne pense déjà plus à ce village!... Qu'elle soit duchesse, princesse ou servante d'auberge... laissez-la faire son chemin!... El'e n'aurait pas voulu voyager avec aucun de nous!... eh ben, adieu, bonne chance!... nous verrons la suite!... Voilà trois verres pleins, buvons... et trinquez ensemble... Allons, sacrebleu! je veux qu'on trinque, ou je me fâche aussi !
L'aubergiste et le professeur, qui se sont calmés, avancent doucement la main près du verre qu'on leur présente ; ils le prennent et trinquent avec Gaspard , mais sans lever les yeux.
— A la santé de Marie! dit maître Sobinard l'une )oix émue.
— Non, à la santé de Pierre! d'abord, s'écrie Gaspard en élevant son verre; à la santé de ce pauvre garçon qui aimait Marie, et qui s'est fait soldat parce qu'elle n'a pas voulu de lui...
— C'est encore fort heureux! murmure l'aubergiste; mais cette fois il fait cette réflexion si bas que personne ne peut l'entendre. Après plusieurs rasades, la querelle semble entièrement terminée, et le professeur choque son verre contre celui de Gobinard. Cependant la réunion ne se prolonge pas longtemps, car chacun des trois hommes était trop préoccupé des événements de la soirée pour être en train de causer.
Gaspard est retourné chez lui, et M. Martineau se dirige aussi vers sa modeste retraite, mais cette fois c'est en soupirant. Il murmure de temps à autre le bng de son chemin :
Oui, Lamoignon, je fuis les chagrins de la Tille...
Mais il s'interrompit en se disant : — Quel dommage! j'auraig eu pour femme une petite duchesse 1
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