‹ Un tourlourou (volume 2)Chapitre 2 sur 28 · L.N TOLRLOLROi · texte numérisé non relu

L.N TOLRLOLROi

silué sur la rive droite de la Seine, tout près de la Roche- Guyon, et à deux lieues de Mantes, offre des sites charmants, des points de vue admirables; mais c'est surtout au moment eu le soleil nous quitte qu'il faut alier se placer sur le sommet d'une colline pour jouir du spectacle ravissant de la campagne. Auprès de vous des massifs de verdure auxquels la lumière rougeâtre du soir donne une teinte de feu, un peu plus loin quelques arbres qui se détachent avec vigueur sur l'horizon, puis au fond des nuages pourpre qui se mêlent à ces lignes bleues formées par les montagnes, et qui, vues de loin, ressemblent à l'Océan; voilà ce que l'on peut admirer lorsqu'on habite la campagne, voilà ce que les Panorama, Diorama, Géorama et Néorama ne parviendront jamais à vous faire voir, malgré tout le talent de nos artistes, dont quelques-uns font une nature de convention au lieu de faire une nature toute naturelle. Après cela, vous allez peut-être me dire qu'il y a mille choses que vous préférez au coucher du soleil, comme par exemple la vue d'une jolie femme, ou une table somptueusement servie, ou une salle de spectacle bien garnie, ou une partie de bouillotte, ou je ne sais quoi encore. Je ne me permettrai pas de vous blâmer... d'ailleurs, j'aime beaucoup aussi les femmes, la table, le spectacle et le jeu; mais, croyez-moi, un petit coucher du soleil a bien son charme, et les douces jouissances que Von goûte aux champs nous font ensuite retrouver avec une na .telle volupté les plaisirs de la ville.

On jeune paysan montait lentement un sentier tracé à travers La luzerne, sentier qui, après avoir été une route sur laquelle pouvait passer une voiture, était devenu un chemin dans lequel un cheval seul pouvait avancer, puis enfin n'était plus qu'un étroit passage pour les piétons, grâce à la cupidité des paysans qui, pour gagner quelques pouces déplus, empiètent davantage chaque année sur la route que bordent leurs propriétés et qui souvent finissent par l'obstruer et la supprimer entièrement. Vous penserez sans doute comme moi que les maires devraient veiller à ce qu'on ne fermât pas ainsi les voies de communication et faire cesser les rapines de terrain qui ne prouvent nullement en faveur de la loyauté de l'homme des champs; mail les maires de village sont presque toujours cultivateurs et propriétaires eux-mêmes : voilà pourquoi ils n'osent pas défi ce qu'ils ont fait eu ce qu'ils feront à la première occasion.

Uîf TOURLOL'ROU. .'{

Revenons à notre paysan; il avait vingt ans : c'était un grand et beau garçon; ses cheveux noirs et bien plantés laissaient voir un front élevé, ce qui est fort rare chez les gens de la campagne dont les cheveux poussent ordinairement à deux pouces des sourcils. Le teint de ce jeune homme était brun et passablement brûlé par le soleil ; mais les lignes de son visage avaient une élégance rare parmi nos villageois de France; ses yeux bien fendus étaient à Ja fois fiers et doux; son nez, régulièrement taillé, aurait fait honneur à un profil grec, enfin sa bouche avait une expression sérieuse qui allait bien au reste de sa physionomie et qu'elle perdait rarement : ce jeune homme aurait pu figurer sans désavantage dans les beaux tableaux de l'Italie, et à côté des admirables Moissonneurs de Robert. En France, et surtout aux environs de Paris, ce genre de beauté est rare; nos villageois, qui sont bien, sont ordinairement trop joufflus, trop roses, trop poupards; puis leur beauté n'a pas d'élégance.

Pierre, c'est le nom du jeune paysan, suit l'étroit sentier tracé encore dans la luzerne, s'inquiétant peu s'il marche ou non sur la récolte. Mais, arrivé hors des champs sur un chemin que bordent plusieurs habitations, Pierre s'arrête, se retourne, et regarde tristement au loin dans la vallée qu'il vient de traverser.

Et alors le soleil couchant embellissait le tableau; mais ce n'était pas de cela que Pierre était frappé. Il y a des moments où l'on est fort indifférent à toutes les beautés de la nature. Il faut que l'esprit, que la tète soient libres pour bien voir, pour oien observer.

Plusieurs paysannes étaient devant leurs portes. Les unes lavaient du linge, et les autres écrémaient du lait; un grand nombre ne faisaient que se reposer et causer entre elles. Une Joule d'enfants, dont quelques-uns n'avaient pour tout vêlement qu'une petite blouse sans chemise, ou une chemise sans blouse, couraient et se roulaient çà et là devant les habitations, tenant à la main un morceau de pain bis qu'ils roulaient avec eux dans la poussière, et dans lequel ils mordaient ensuite avec délices; puis des canards, des poules, des oies, barbotaient et se promenaient autour des enfants, avec lesquels ils vivaient dans la plus grande intimité. Puis enfin de temps à autre un âne ou un cheval en passant sur la route causait un hourra général parmi tout cela, les enfants se sauvaient en marchant sur les canards

et les mères leur donnaient une petite tape pour les faire rentrer.,

Mais en ce moment les paysannes s'occupaient moins de leurs marmots et de leur volaille que du jeune villageois qui s'était arrêté à peu de distance de leurs habitations. Le costume de Pierre n'avait rien qui le distinguât des autres paysans. Un pantalon et une veste de toile bleue, un gilet rayé à larges revers et un chapeau rond, telle était la toilette du jeune paysan. Ce ne pouvait pas être pour cela que les yeux s'attachaient sur lui. Mais il était jeune, il était beau, et j'ai oublié de vous dire qu'autour de la forme de son chapeau étaient attachés plusieurs rubans de différentes couleurs, enjolivement dont ne manquent point de se parer les jeunes gens qui viennent d'être de la conscription; enfin un grand numéro tracé sur un carré d< papier blanc était attaché sur le devant de son chapeau : c'éUtf le numéro 150.

— Vlà Pierre!... Vlà Pierre 1... se disaient plusieurs paysan* nés en montrant du doigt le jeune villageois. Eh bien? il a tiré, il était conscrit de c't' année.

— A-t-il eu un bon numéro ?

— Ah! parguennel je crois bien, il a le 150, et on ne prend que jusqu'à quarante hommes par ici !...

— Ah! c'est-y heureux!... Son oncle le meunier doit être ben content!

— Ah ! oui. . . son oncle le meunier! encore une grosse brute !. . . il aime son neveu, mais il n'aurait pas donné un sou pour le racheter s'il était tombé.... il ne pense qu'à compter ses gros sous.

— C'est égal, c'eût été dommage que Pierre partit, c'est un bon garçon!...

— Ah ! dites donc, et le fils à Lucas qu'avait tant fait de choses pour être réformé... ah bien ! en avait-il fait!... jusqu'à ne manger depuis un mois que du lard et des cornichons pour se rendre poitrinaire!... Eh ben! on l'a trouvé bon tout de même, et il faut qu'il parte.

— C'est ben fait, c'est un grand sournois. Et le petit à la Thomas, il s'était fait venir des mais par tout le corps en se frottant avec des crapauds, que c'est très-vélimsux, comme vous savez! si ben qu'il avait une taie sur le dos !.

— Ahl que t'es bète ! on n'a de taies que sur les yeux, demande plutôt à monsieur le médecin.

— le te dis que sa sœur lui a vu une taie sur le dos. Qu'elle a dit que son frère serait réformé tout de suite comme n'étant plus propre à rien du tout. Eh ben, qu'il a montré ça aux réformateurs, ils lui ont ri au nez, et lui ont appliqué même trois ou quatre coups de pied dessus son mal.

— Vlà ce que c'est que de vouloir faire de la médecine et d'écouter les enjôleurs qui vous vendent des moyens pour échapper à la conscription ; mais, dites donc... c'est bien drôle! Pierre qui n'est pas tombé au sort n'a pas l'air gai du tout...

— C'est vrai, il est planté là comme un terme... au lieu de rire et d'être allé boire avec les autres.

— Mon mari y est allé, lui, boire avec les conscrits.

— Ton mari? tiens, il n'est pourtant pas conscrit, lui.

— Ah! c'est égal, ça n'empêche pas déboire, ça!... Dieu! queu pompeur que ça fait!... Mais regarde donc ce Pierre; il ne bouge ni plus ni moins qu'une borne.

Une jeune paysanne, qui n'avait pas été une des moins attentives à considérer Pierre, s'approche d'un groupe de femmes et dit en souriant avec un certain air de dépit :

— Ah! je sais ben, moi, pourquoi monsieur Pierre a l'air chagrin... pardi!... c'est ben facile à deviner.

— Tu le sais, toi, Hélène? quoi donc que c'est alors?

— Est ce que vous ne savez pas qu'il est amoureux?

— Bah! vraiment?... Pierre est amoureux?... et de qui donc?

— De qui! et mais de mamzelle Marie, la servante du Tourne- Bride.

— Ah bah!...

— Eh oui, d'où donc que tu viens, toi, que tu ne sais pas ça?. .. Tout le pays le sait....

— Oh! c'est que moi je ne m'occupe qu'à vendre mon lait et à traire mes vaches, sans me mêler des affaires des autres.

— Oh ! c'est ça que t'as pas été encore avant-hier prévenir la femme à Giroux que son mari avait dépensé vingt-quatre sous au cabaret... si ben qu'ils se sont disputés et se sont battus !

— C'est pas vrai, j'ai pas dit ça.

Pendant que les villageoises se disputent, celle qui paraît trèspréoccupée de Pierre se rapproche d'une jeune fille de son âge.

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et s'éloignant avec elle du groupe où l'on se querelle, elle jl: dit en poussant un gros soupir :

— Ce monsieur Pierre!... il ne nous parle plus!... il ne s'ocrupe plus de nous depuis qu'il est entiché de sa inamzellé StarJet::.

— Ah! dame! Hélène, s'il l'aime c'te fille... elle est jolie, mamzelle Marie!...

— Tu trouves? Il me semble qu'elle n'a rien d'extraordi naire...

— Est-ce qu'il faut de l'extraordinaire dans le visage pour être jolie?

— Je ne dis pas... mais... dans le pays, m'est avis qu'il y a ben des jeunes filles qui sont mieux que celle-là.

— Ah bah! et qui donc? elles sont presque toutes laides, au contraire, par ici.

Mademoiselle Hélène fait un léger haussement d'épaule et se pince les lèvres en murmurant :

— Tu es encore étonnante, toi, de nous dépriser comme ça... Tu es jolie, toi... et moi... est-ce que je suis laide? Tous les garçons me disent que je suis gentille.

— Ah ! pardi ! s'il fallait croire ce que disent tous les garçons!... ils nous trouvent toujours gentilles, pour rire... pour batifoler... Je sais ben comme je suis, moi. Toi, Hélène, tu es mieux que moi, mais tu n'es pas, quoique ça, aussi bien que Marie!...

— Tu crois?

— Oui, oui, elle est ben mieux que toi!

— Oh ! parce qu'elle fait des mines, parce qu'elle est coquette!... qu'elle cause avec tous les voyageurs qui s'arrêtent au Tourne-Bride... qu'elle les écoute... avec tout ça... c'est toujours pas grand'choseî... Une servante d'auberge... ça ne devrait pas faire tant d'embarras... et puis une fille... que M. Gobinard a élevée... par charité!... qui n'a jamais eu ni père ni mère!...

— Oh ! c'te bêtise !... Comme si on n'avait pas toujours une mère et au moins un père !...

— Je veux dire qu'on ne les a jamais vus; puis sa mère l'a amenée soi-disant dans ce pays, qu'elle n'avait que quelques moi*, el puis elle est morte, la mère; et si madame Gobinanl, qdi clait au monde alors, n'avait pas voulu prendre soin de

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l'enfant... qu'est-ce qu'elle serait devenue? on l'aurait mise je ne sais où...

— Quoi que ça fait tout ça?... ça empêche-t-il que Marie soit jolie... Est-ce que c'est un crime d'être pauvre et orpheline?... }Ion Dieu, Hélène, tu fais ben ta fière à présent...

— Je ne fais pas ma fière, mais je dis quand on est l'enfant... de je ne sais qui, on ne devrait pas être si coquette... et se mettre un tas de rubans à ses bonnets comme les dames de la ville...

— Ah! jerni! vlà ma vache qui court là-bas dans la pièce à Louis le Blond... c'est mon bête de frère qui l'aura laissée sortir... il n'est bon à rien ce benêt-là... Hohél hohé, arrètez-ia donc, vous autres...

La jeune paysanne quitte mademoiselle Hélène pour cduri après la vache qui se permettait de manger dans la proprié( d'un voisin, et qui ne tarde pas à s'arrêter, docile à la voix d«j sa maîtresse.

Hélène qui est restée seule semble indécise et ne pas savoir si elle reviendra pi es des commères qui jasent et qui travaillent, ou si elle suivra son amie. Hélène est une jeune fille de dix-huit ans, grasse, fraîche et fortement colorée; ses traits ne sont pas distingués, sa démarche n'est pas élégante; mais c'est une grande fille bien faite, que l'on regarde avec plaisir, car sa bouche est riante, ses yeux très-gais, et son nez, légèrement retroussé, donne quelque chose d'original à sa physionomie, qui semble plutôt formée pour le rire que pour la tristesse.

Après avoir fait quelques pas à gauche, puis à droite, Hélène se décide à aller en avant, c'est-à-dire vers l'endroit où Pierre, le jeune conscrit, s'était arrêté et assis au pied d'un arbre.

Il y avait quelque chose qui poussait la grosse paysanne vers le beau garçon, et, quoique tout en marchant et en roulant dans ses doigts un coin de son tablier, elle se dit :

— Je n'irons pas trouver M. Pierre... je ne veux pas qu il croie que je m'intéresse à lui, c'est un malhonnête... il ne m'a pas fait danser dimanche!

Malgré cela, Hélène avançait toujours; car son cœur parlait sans doute plus fort que sa raison, et à dix-huit ans il est plus naturel d'écouter l'un que l'autre; et il serait bien agréable de pouvoir toute la vie agir comme à dix-huit ans.

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Si bien que la grande Hélène se trouve tout à côté de Pierr« en se répétant encore : Je n'irai pas le trouver; et, arrivée là, comme le jeune homme, tout absorbé dans ses réflexions \a paraissait pas s'apercevoir de sa présence, elle tire son petit couteau de sa poche et le laisse tomber sur l'herbe; puis, ap*^ avoir fait encore quelques pas, elle s'arrête en s'écriant :

— Tiens, j'ai perdu mon couteau!

Pierre lève les yeux, aperçoit Hélène, lui fait un petit salut de la tête et ne bouge pas; mais Hélène vient à lui en lui disant :

— Monsieur Pierre, avez-vous trouvé mon couteau..- Quelquefois?

— Non, mamzelle, je n'ai rien trouvé.

— C'est bien drôle... je dois l'avoir perdu par ici... c'est que j'y tiens... il m'a coûté quinze sous... Si vous vouliez m'aider... à le chercher, si ça ne vous dérange pas...

Pierre ne bougeait pas; Hélène cherchait ou du moins avaii l'air de chercher autour de lui, et, tout en tournant et retournant devant le beau conscrit, Hélène se baissait pour regarder dans l'herbe; si bien que, lorsqu'elle tournait le dos au jeune homme qui était assis contre un arbre, la paysanne, dont les jupons étaient aussi courts que ceux d'une danseuse de l'Opéra, faisait voir à celui qui était derrière elle une jambe un peu forte, mais bien prise, un mollet musculeux, une petite jarretière de laine rouge, et encore quelque chose au-dessus, et, en vérité, si le jeune paysan y avait mis de la bonne volonté, je ne sais pas... ou plutôt je sais très-bien tout ce qu'il aurait pu voir. Mais Pierre ne pensait pas à la malice, et puis vous connaissez les hommes : il suffit de leur donner la facilité de voir une chose pour qu'ils ne la regardent pas; ce sont des êtres essentiellement contrariants.

Mademoiselle Hélène, lasse de chercher en se baissant, ce qui devait lui faire porter le sang au visage, se releva rouge comme une cerise, et s'assit près de Pierre en disant :

— Si c'est comme ça que vous m'aidez à trouver 1... je chercherai longtemps... A quoi donc que vous pensez comme ça, que vous ne dites pas un mot?... Est-ce que vous êtes maflade?

— Non... je ne suis pas malade.

— Ah!... et vous n'êtes pas pus gai que ça, après avoir eu

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un si bon numéro?... le ceo* cinquante! ça ne part pas celuilà!...

— Non... en effet, mon numéro ne sera pas appelé; on m'a dit que j'étais libéré...

— Et vous n'êtes pas plus en train!... et vous n'allez pas boire... vous réjouir avec les autres!... pourtant ceux qui partent ont du chagrin!... mais c'est égal!... ils se réjouissent tout de même!

— Vous savez bien que je n'aime pas boire, moi. Que les autres aillent au cabaret... chacun son goût...

— Ah! c'est juste, ce n'est pas le vin que vous aimez, vous, c'est autre chose...

Pierre ne répond rien, il est retombé dans sa rêverie. Voyant Qu'elle ne peut plus en tirer une parole, Hélène se lève et recommence à chercher son couteau, en ayant toujours soin de se bd'Saer devant Pierre. Mademoiselle Hélène avait un genre de séduction tout particulier; mais à la campagne on doit agir autrement qu'à la ville, on n'y connaît pas tous les raffinements de la coquetterie, et on va beaucoup plus vite en allant plus naturellement.

Un paysan arrive alors par un chemin de traverse : c'est un homme d'une quarantaine d'années, de taille moyenne, maigre, mais vigoureux ; ses cheveux blonds, mal peignés, laissent voir jn front un peu rouge ; sa figure est allongée, son nez un peu fort, et ses yeux, d'un bleu clair, sont petits et ronds; tout cela forme une physionomie qui ne manque pas de caractère. 11 y a dans ses veux vifs et animés de la gaieté et de la finesse; c'est un homme dont la réponse ne doit jamais se faire attendre, et qui doit rarement se laisser attraper. Du reste, une grande négligence dans le costume : une blouse grise sale, qu'il laisse tout ouverte par devant, permet de voir sa poitrine qui est rouge comme son visage; une cravate roulée et à peine attachée autour de son cou, des sabots, point de bas, un mauvais chapeau qui semble avoir appartenu à un bourgeois, mais qui est maintenant sale et déformé par le haut : voilà comment est vêtu le paysan qui porte un panier sous son bras, et s'avance en sifflant du côté où Pierre est assis, et où mademoiselle Hélène s'obstine à chercher .un couteau.

— Eh benl... c'est donc bon!... t'en v'ià donc quitte, Pierre? dit le nouveau venu en allant prendre et secouer le bras du

jeune homme. Je venons dé savoir ça à la Roche-Guyon, où j'étais allé vendre une paire de pkeons... On m'a dit : Pierre a un bon numéro... il ne part pas... Ah! jarni! j'ai été content, j'en avons bu un litre de joie avec Maclou... dont sa femme vient d'accoucher!... ça lui en fait huit!... Il est content si on veut, celui-là.... j'ai quasiment manqué d'être le parrain... le sien vient de se faire poser trente sangsues au fessier ; ça n'est pas commode pour être parrain. Mais moi je m'en suis esquivé en disant que j'avais déjà refusé la femme du maire de Hâute- Ile, et que par ainsi ce serait malhonnête à moi d'accepter avec un autre. Et quéque j'ai besoin d'être parrain de ses mioches! C'est toujours de l'argent que ça coûte; moi, j'en ai pas trop pour moi!... J'aime mieux m'acheter des lapins!... dame! c'est clair, au moins je les aurai, les lapins. Pendant que le paysan parle, Pierre s'est levé, et il répond

— Oui, Gaspard, oui, j'ai eu un bon numéro... et iS/ihânt j'étais tout décidé à partir.

— C'te bêtise! vaut bien mieux rester. Qu'est-ce que t'as besoin d'aller te faire' casser une patte à l'armée... avec ça qu'on dit que maintenant c'est avec des Arabes qu'on se bat... des chiens qui sont mauvais comme des chenapans! qui mangent leurs prisonniers, à ce qu'on dit. D'ailleurs, vaut bien mieux ne pas nous quitter... Et toi qui as dans le cœur une passion... toi qui es amoureux comme trente mille hommes, est-ce que tu aurais pu... Ah çà, Hélène, qu'est-ce que tu fais donc dans nos jambes?... tu tournes... tu passes autour de nous comme un ballet.

— Dam' ! je cherche mon couteau que j'ai perdu...

— Eh ben! va donc le chercher plus loin, ton couteau...

— Si je l'ai perdu ici... D'ailleurs, est-ce que ça vous gêne que je sois là?

— C'est possible... moi, quand je cause, j'aime pas qu'on tourne comme ça près de moi...

— Est-il malhonnête, ce Gaspard !... Mais je m'en irai si je veux.

— Tiens, le vl'à ton couteau... au bout de mon pied... Tu passes à côté et tu fais semblant de ne pas le voir! nous connaissons ça.

La piysanne ramasse son couteau, puis regardant Gaspard ■vec colère dit : — Tu devrais bien faire raccommoder ta

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blouse, toi, au lieu de t^en aller tout débraillé, tout dépoitraillé!... Je ne sais pas, si ça continue, ce que tu finiras par nous montrer!

— C'est bon ; si tu ne regardais pas tous les hommes, tu verrais pas si bien ce qui manque à leur toilette.

— En tous cas, c'est pas ceux qui sont faits comme toi que regarde!...

— Ah! oui, mais t'en reluques qui ne te regardent pas! v'ià le malheur...

— Va donc vendre tes prunes, ivrogne, au lieu de t'arrêter tout le long de ton chemin.

— Va donc faire tes fromages, toi; ta tante te donnera encore une pile comme l'autre jour, que tu causais dans le bois avec le fils du garde... et que tu oubliais ton ouvrage... et que t'as même perdu ton étui... et peut-être ben autre chose...

La jeune paysanne n'en écoute pas davantage; elle s'éloigne en rougissant et en lançant à Gaspard des regards furibonds. Lorsqu'elle est éloignée, celui-ci se rapproche de Pierre et lui dit :

— Qu'est-ce que tu payes, ce soir?

— Ah! Gaspard!... je n'ai pas envie de boire... j'ai du chag^n...

— Ah! ouais... aes bêtises! des amourettes, n'est-ce pas?... Est-ce qu'il faut se tourmenter pour ça!...

— Tu ne sais pas, toi, combien j'aime Marie!...

— Je sais ben que tu l'aimes! pardi, ça se voit assez... Tu soupires! tu deviens sec comme un coucou. A quoi que ça sert de se rendre malheureux comme ça pour une femme?... est-ce que toutes les femmes ne sont pas... des femmes? Dieu merci, il n'en manque pas. Tiens, si tu voulais dHélène, je te réponds qu'elle ne demanderait pas mieux que de t'écouter, celle-là!...

— C'est Marie seule que j'aime... je n aimerai jamais que Marie!...

— Ah! ouiche! comme Cadet qui disait qu'il n'aimerait jamais les huîtres, et qui en avale à c't'heure dix douzaines!... Mais enfin, aime Marie si ça te convient : c'est pas une raison pour te désoler... Est-ce qu'elle ne veut pas de toi?...

— Elle ne me l'a pas dit, car moi-même je n'ai pas osé lui déclarer positivement mon amour... înais je crains qu'elle ne me reçc+ve mal.

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— Ah! bah!... tu sais ben que les femmes sont coquettes... elles ont l'air de nous rebuter, et c'est pour mieux nous amorcer, et Marie l'est fièrement coquette 1...

— Dame! elle est si jolie!

— C'est pas une raison pour faire tant la mijaurée; après tout, tu serais bien son fait. Tu es le neveu du meunier, ton oncle te laissera queuque chose, et en attendant, tu es un bon travailleur... pas ribolteur, pas querelleur! Marie n'est qu'une orpheline qui n'a rien... Je sais ben que le père Gobinard, qui n'a ni enfants ni neveux, a l'intention de laisser à Marie son auberge du Tourne-Bride, mais d'abord, il n'a pas l'air d'avoir envie de mourir, c't'homme; et puis son auberge... c'est gentil, mais c'est pas un royaume 1 on a comme ça, par-ci par-là, les voyageurs qui vont à la Roche-Guyon, ou à Mantes, ou dans les châteaux des environs... mais c'est pas tous les jours, ça!...

— Ahl il en vient encore trop souvent, dit Pierre en poussant un gros soupir. Ce sont tous ces beaux messieurs de la ville... toutes ces dames en belles toilettes, qui tournent la tète à Marie... ces gens-là s'arrêtent au Tourne-Bride : c'est la plus belle auberge... et puis c'est la meilleure sur le chemin. On voit Marie, on lui fait des compliments; les femmes lui donnent quelquefois des bonnets, des chiffons, en lui apprenant à poser ça sur sa tète; les hommes lui disent... un tas de choses!... que c'est un meurtre qu'elle vive dans un trou, dans un village!... qu'à Paris, elle ferait fortune... qu'elle aurait des bijoux, des plumes!... Enfin, Marie, qui est déjà coquette, le devient encore plus en écoutant tout cela... et quand j'arrive après, quand je lui dis qu'elle est jolie... dame... tout simplement, parce que je ne sais pas, moi, faire de belles phrases comme les messieurs de la ville, alors on ne m'écoute pas ou on me rit au nez!

— Bah!... tout ça s'arrangera!... Est-ce qu'on sait jamais ce que les femmes pensent!... elles ne le savent queuquefois pas elles-mêmes... C'est égal, j'vas toujours boire... tant pis, je porterons mes prunes demain!... viens-tu avec moi?

— Non... merci...

— Comme tu voudras. Au revoir.

Gaspard avait déjà fait quelques pas lorsque Pierre la rappelle.

— Où donc vas-tu boire, Gaspard?

— Eh, pardi 1 chez le père Gobiez/ j, au Tourne-Bride... son vin est bon et pas plus cher qu'ailleurs.

— Tu vas au Tourne-Bride... oh! alors, c'est différent, je vais avec toi.

— Ahl v'ià que t'as donc soif à présent!... Allons, viens. Et les deux paysans descendent ensemble le sentier qri mène

à l'auberge qui est située à deux portées de fusil du village de Vétheuil.

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