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CHAPITRE II

LE TOORNE-BRIDE.— LE PROFESSEUR MARTINEAO.

Vous savez déjà que l'auberge du Tourne-Bride, dont il est ici question, est située près des villages de Vétheuil et de Haute-Ile, à une lieue environ de la Roche-Guyon, et par conséquent à seize lieues ou approchant de Paris.

Cette auberge se trouvait à l'embranchement de deux routes, dont l'une conduisait à Mantes et l'autre à la Roche-Guyon ; il y avait aussi dans les environs quelques anciens châteaux et plusieurs jolies maisons de campagne. Lorsqu'on venait de Paris, on passait ordinairement devant l'auberge, et là il fallait tourner bride pour aller soit au château soit à la ville; de là était venu, dit-on, le nom de Tourne-Bride, donné à cette maison ; je ne vous garantirai pas pourtant cette étymologie, mais elle me semble assez croyable, et nous en avons adopté un grand nombre qui ne sont pas plus respectables.

L'aspect de l'auberge est modeste, c'est une maison carrée, composée d'un rez de-chaussée, d'un premier et de greniers; à la suite, à droite et à gauche, un mur de deux pieds, surmonté d'une grille en bois, ferme d'un côté le jardin et de l'autre les écuries et la basse-cour. Au-dessus de la porte d'entrée, est écrit en grosses lettres : Au Tourne-Bride, Gobinard, restaurateur, àpied et à cheval, vend du vin sans eau; puis entre les volets de chaque croisée du rez-de-chaussée, le Téniers de l'endroit a entassé volailles, poissons, gibiers, pâtés, fruits et légurna»,

avec tant d'art, que les paysans des environs s'arrêtent toujoara et restent en admiration devant les peintures, en s'écriant que les pâtés sont parlants.

Quand on a tourné le boutor* qui ferme la porte d'entrée, oîi se trouve dans une grande salle, dont le papier à nids d'Amours est passablement enfumé; de chaque côté de la salle, qui forme un carré long, sont des tables couvertes de serviettes que l'on ne change que lorsqu'elles ont servi. Sur chaque table, un hui« lier et une carafe appellent un consommateur; enfin au fond de la salle est une vaste cheminée dans laquelle on ne fait jamais de feu, mais qui sert de passage au tuyau d'un poêle établi à peu de distance. Je ne dois pas oublier de vous dire que plusieurs gravures encadrées ornent la salle, et que si vous les aviez à Paris, vous n'en voudriez pas dans vos lieux à l'anglaise; mais les paysans ne sont pas connaisseurs.

En ce moment, deux hommes sont dans la salle-basse que je viens de vous décrire. L'un est chauve, tellement chauve, que le derrière de sa tête est aussi frais que son front; mais je me hâte de vous dire qu'il porte presque continuellement un bonnet de coton, qui lui tient lieu de perruque. C'est un homme qui n'a pas encore soixante ans, qui a l'œil vif et la langue dégagée, mais dont toute la figure est d'un rouge tellement foncé qu'on tremble, en le regardant, qu'il ne tombe frappé d'un coup de sang. Le vin semble vouloir sortir de dessous cette peau violette, et on n'a pas de peine à croire que ce monsieur suit à la lettre ce qui est annoncé sur sa porte.

Ce personnage est M. Gobinard, propriétaire de l'auberge. Veuf depuis une dizaine d'années, bon homme dans le fond de l'âme, et qui n'a que le défaut d'être fort curieux, fort bavard, de faire des conjectures sur tout ce qu'il voit, de rapporter de travers tout ce qu'il entend, et de toujours brouiller les gens en voulant les raccommoder. C'est surtout depuis que sa femme est morte que M. Gobinard donne carrière à son penchant pour les propos; car, tant que madame Gobinard vivait, il la craignait et n'osait point devant elle faire des commentaires sur les histoires qu' 1 avait apprises. Madame Gobinard était une femme à caractère, qui inspirait du respect et même de la crainte à son mari; elle était maîtresse au logis, el devant elle il ne fallait pas que l'on se permit un murmure, une réflexion. Mais elle n'était plus, et M. Gobinard avait relevé la tête avec

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fi* rlé. Le jour même de la mort de <a femme, on s'aperçut qu'il avait, penché ?ou bonnet de ço|on sur .-on oreille gauche, comme pour se donner un air .d'autorité; fnfïu, qnoqu'd tùt regretté son épouse tout aus?i décemment que puisse le faire

un aubergiste de village, dès le lendemain il courait les environs pour savoir ce qui se passait chez ses voisins, et la semaine n'était pas écoulée que par ses propos il avait déjà fait battre cinq personnes.

Vous connaissez maintenant M. Gobinard, qui, par état, autant que par goûl, porte continuellement une veste et un pantalon en toile blanche, avec un tablier élégamment retroussé par un côté. Je pourrais vous dire encore que l'abus de la boisson a mis en fermentation certaine partie fort apparente de son visage; son nez est couvert de bourgeons et de petits rejetons qui menacent de vouloir envahir toute sa figure; mais cela n'inquiète aucunement le propriétare du Tourne-Bride et ne l'empêche pas de trinquer avec tous les paysans qui viennent boire chez lui.

Le second personnage qui est avec M. Gobinard dans la grande salle du rez-de-chaussée, est un homme d'une cinquantaine d'années, d'un extrême embonpoint, et dont la chevelure, qui commence à grisonner, frise naturellement et s'étend de tous côtés avec tant d'abondance que cela fait une tète énorme à celui qui en est pourvu. Son costume noir, son habit râpé, mais propre, sa culotte courte et ses boucles guillochées, vou> annoncent déjà que ce n'est point à un paysan que vous avez affaire. Considérez cette figure calme, cet air de gravité qui tourne souvent au comique, l'importance avec laquelle on prend du tabac, la mesure précise avec laquelle on se mouche, cette façon de lever la tête en parlant, cette manière de prononcer et cette assurance dans l'emploi des plus-que-parfaits d'un verbe, et vous devinerez sur-le-champ que vous avez devant vous un maitre d'école ou tout au moins un maître d'écriture.

Telle était en effet la profession de M. Martineau. Il avait longtemps tenu une école dans le village de Vétheuil, il n'avait pour élèves que de petits villageois qui abandonnaient la classe, dès qu'ils savaient un peu lire et à peu près écrire. Cela désespérait M. Martineau qui était un savant, qui avait passé sa vie à étudier, et qui aurait désiré que les trésors de science qu'il avait amassés pussent être profitables à d'autres plus qu'ils ne 1 a-

vaient été à lui. Car M. Martineau était lort pauvre; il avait dépensé tout son argent à s'acheter d«-s 'ivres, il avait étudié pendant que les aunes s'amusaient. Puisl'àge étaitvenu, sans qu il > en doutàf, car le temps passe vite quand ouest studieux. Enfin, pour vivre, M. Martineau s'était vu forcé de se faire maître d'école à Véiheuil.

Mais M. Martineau, qui était passablement orgueilleux de ses connaissances, s'était fait des illusions; les savants en ont comme les autres hommes ; il s'était dit : « En me mettant à la tète de l'école de Vétheuil, je vais, à force de patience et de logique, faire des élèves dont on parlera. Les habitants de ces campagnes ne s'exprimeront plus aussi grossièrement que ceux des environs de Paris. On remarquera leur élocution facile; on voudra savoir la cause de cette exception à la règle. On remontera à la source, et bientôt on saura qu'il y a dans ce pays, un savant, un helléniste, un homme lettré, très-fort sur l'instruction publique. On viendra m'y voir, on viendra m'y chercher; on m'offrira des places, des emplois; on me suppliera d'achever le Dictionnaire de l'Académie; j'y ajouterai quatorze cents mots de ma composition, tirés de la langue celtique. On me donnera des pensions, des décorations, et je ne vois pas trop où ma fortune s'arrêtera. *

L'homme propose... proverbe fort sage. L'homme dispose bien aussi quelquefois; mais il est rare que ce soit comme il le voulait d'abord. Les choses ne tournèrent pas comme M. Martineau s'en était flatté ; ses élèves n'avaient pas voulu mordre à la science; quand il leur avait parlé de racines grecques, les paysans avaient cru qu'il s'agissait de carottes et de navets; quand il avait voulu leur apprendre le latin, ils s'étaient mis à jouer aux billes; enfin, quand il avait essayé de leur enseigner la mythologie, l'astronomie, la géométrie, les petits villageois s'étaient endormis. Bref, au bout de quelque temps, l'école de M. Martineau fut totalement déserte; il avait voulu montrer trop de choses, et il avait beau offrir même de prendre des élèves gratis, on ne lui confia plus personne. Les villageois se défient de la science; on ne parviendra à les éclairer que petit à petit, si toutefois on y parvient; et au fait, si tous les paysang de Vétheuil et »!cs environs eussent laissé faire M. Martineau, leurs enfants seraient tous devenus fort instruits, mais il est probable qu'aucun d'eux n'eût voulu ensuite cultiver des arti-

chauts et planter des choux, ce qui aurait alors amené un*1 disette de légumes dans le pays.

M. Martineau se décida à quitter son école, puisque ses élèves l'avaient quitté. Il ne voulut pas non plus rester dans un village dont les habitants avaient si mal reconnu ce qu'il voulait faire pour eux. Il alla se loger un peu plus loin au hameau de $ha7itemerle. Boileau l'a jadis habité, et c'était déjà un motif pour que M. Martineau le préférât. Dans son champêtre asile, se bornant maintenant à donner des leçons d'écriture dans les maisons bourgeoises des environs, le professeur Martineau regagnait chaque jour son gîte en déclamant la sixième épîire de Boileau, auquel probablement il se comparait intérieurement; et les villageois restaient la bouche béante et regardaient avec curiosité le pauvre professeur, qui s'écriait tout en suivant son chemin :

Oui, Lamoignon, je fuis les chagrins de la ville, Et contre eux la campagne est mon unique asile. Du lieu qui m'y retient veux- tu voir le tableau? C'est un petit village ou plutôt un hameau Bâti sur le penchant d'un long rang de collines...

— Gomment va la santé, monsieur Martineau? disait quelquefois un villageois en arrêtant le professeur au milieu de sa tirade : celui-ci remerciait le paysan, lui offrait du tabac avec gravité, lui serrait la main, le saluait, puis poursuivait sa route en continuant :

D'où l'œil s'égare au loin dans les plaines voisines; La Seine, au pied des monts que son flot vient laver, Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever Qui, partageant son cours en diverses manières, D'une rivière seule y forment vingt rivières I...

— Monsieur Martineau, croyez-vous que nous aurons du beau temps demain? disait un laboureur en arrêtant le maitre d'écriture, car pour les paysans quelqu'un qui est savant doit tout prédire, et un homme qui sait parler plusieurs langues doit deviner le temps qu'il fera.

— Mon ami, disait Martineau en secouant la tête, la triple Hécate a ce soir un cercle noir autour d'elle, les derniers rayons de Phébus n'ont pa3 fait chanter Philomèle, Clytie baisse la

*éte... la question sera résolue demain avant que l'oiseau de 5îars ait chanté.

A cela le laboureur ôtait son chapeau et saluait en disant .

— Ben obligé... en vous remerciant, monsieur Martineau. Mais quand le professeur était éloigné, il jurait entre ses dents et se disait :

— Quoi qu'il m'a ragoté, avec son oiseau de Mars, son Phébus et sa triple... chatte?... C'est pas la peine d'être savant pour ne pas se faire comprendre par tout le monde.

La réflexion du paysan était fort juste, et pourrait s'appliquer à tous les docteurs, à tous les avocats, à tous ces hommes bourrés de science qui croient devoir parsemer leurs discours de mots techniques que beaucoup de personnes ne sont pas obligées de comprendre, et qui pensent avec cela éblouir, étourdir, et imposer à leurs auditeurs; pauvre science que celle qui ne sait pas être claire et compréhensible : elle cache souvent plus de suffisance que de talent.

Je me suis un peu étendu sur le caractère de M. Martineau ; je ne vous ai pas dit encore qu'un penchant assez prononcé pour une table bien servie était le seul défaut que le professeur eût à se reprocher : défaut bien excusable, et qui jusqu'alors s'était nourri d'illusions; car les moyens de M. Martineau le forçaient à vivre très-frugalement; mais, parmi ses nombreux achats de livres, il avait aussi fait emplette du Cuisinier royal, ît c'était en le feuilletant que le professeur se donnait d'agréables distractions : ainsi, en lisant un conte de fées, les enfants croient être dans une grotte de cristal ou dans un palais de diamants, de même, en lisant quelques pages du Cuttinier royal, M. Martineau se figurait être à une table de cinquante couverts et goûter de tous les mets dont il lisait les noms.

M. Martineau était une ancienne connaissance de M. Gobinard, il entrait souvent au Tourne-Bride qui était sur la route, quand il allait à la Ruche-Guy on, ou dans quelques maisons Dourgeoises des alentours. M. Martineau avait appris à écrire à Marie, la fille adoptive de l'aubergiste. En revanche, maître Gobinard le consultait lorsqu'il avait un grand diner à faire, car le professeur savait par cœur beaucoup d'articles du Cuisinier royal. Enfin, une douce intimité régnait entre ce> deux personnages; l'un respectant l'autre pour son savoir, Pi ■ ant bien aise do consener dès relations dans une maison où.

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ane fois dans la semaine, pour le moins, il faisait un dîner passable.

En ce moment, le professeur Martineau est assis devant une des tables dont on a enlevé la serviette et l'huilier. Il a devant lui du papier, de l'encre, des plumes et des canifs.

M. Gobinard se promène de long en large dans sa grande salle, s'arrétant quelquefois pour placer un moutardier bien en face d'une salière, ou pour donner un coup de serviette à un verre dont le luisant lui paraissait terni; car il faut dire à la louange du maître du Tourne-Bride, que sa maison était tenue avec une extrême propreté.

— Votre jeune homme ne vient pas, dit Martineau en regardant avec impatience son papier et ses plumes. .

— Il va venir, mon cher monsieur Martineau, il va arriver; ne vous impatientez pas... il est à la cuisine, il vide une volaille que nous mangerons au souper, auquel j'espère que vous me ferez l'honneur d'assister.

La figure du professeur devient plus riante, et il répond d'un air aimable :

— Je ne refuse jamais l'invitation d'un ami... surtout lorsque je suis en appétit... Ah! Petit-Jean vide une volaille, c'est différent !... Il ne faut pas le troubler... chaque chose en son temps, c'est ma maxime. Comment accommoderez-vous cette volaille?...

— A la Marengo... c'est une poularde, et je sais que vous les aimez de cette façon.

— Beaucoup, mon cher Gobinard, beaucoup... mais possédezvous bien la façon de l'accommoder?

— Oh! soyez tranquille, je connais mon affaire... j'ai été autrefois cuisinier d'un ministre... et on en faisait des dîners là !...

— Autrefois, c'est fort bien, mais vous avez pu oublier... on se rouille dans les villages!...

— Je me flatte que ma maison a de la renommée : quand on veut faire un bon repas, une jolie partie, on vient ici de Mantes, de la Roche-Guyon, et même de plus loin!...

— C'est juste, mais ils ne sont pas bien malins eh cuisine, par ici... c'est comme en littérature : ces gens-Iâ sont terriblement arriérés... Enfin, mon cher Gobinard, comment procédezvous'pour votre poularde à la Marengo?

Gobinard jette le haut de son corps en arrière, met sa main guuche sur sa hanche, relève la tête et répond :

— Pour faire une poularde à la Marengo, ayez d'abord une poularde...

— Parbleu, mon cher Gobinard, tout le monde sait cela!... on débute de même pour un civet.

— Bah! on fait un civet avec une poularde?

— Non... mais il faut d'abord avoir le sujet... cela va de source... ensuite?

— Videz, flambez votre poularde... c'est ce que fait Petit- Jean en ce moment! coupez- la par membres, parez-la comme pour une fricassée... c'est ce que je ferai tout à l'heure... mettez de l'huile dans une casserole, placez-y vos membres assaisonnés de sel, gros poivre, muscade... champignons et un peu d'ail; faites cuire jusqu'à ce que cela prenne une couleur bien jaune... et allez donc!... On se mange les cinq doigts et le pouce !

— Comment, et allez doncl... mais ce n'est pas tout... vous oublier l'essentiel, mon ami...

— Je n'ai rien oublié.

— Gobinard, vous m'affligez en parlant ainsi... Cette première cuisson faite, égoutlez l'huile, mettez une pincée de persil haché, une cuillerée de sauce tomate, deux cuillerées d'espagnole réduite, gros comme une noix de glace; faites mijoter avec quelques truffes coupées en lames, dressez, ajoutez un jus de citron et servez chaud!... Voilà, mon cher Gobinard, voilà ce que c'est qu'une poularde à la Marengo.

Gobinard semble un peu déconcerté : il se frotte la tête avec son bonnet de coton, tandis que le professeur, satisfait de l'explication qu'il vient de donner, tire sa tabatière et savoure une prise de tabac.

— Ma foi, c'est possible que tout ça rende la chose meilleure, répond enfin Gobinard; mais, d'abord, je ne peux pas mettre de truffes ni d'espagnole, parce que je n'en ai pas.

— Je ne vous oblige point à en mettre, mon cher ami, mais je vous explique la manière pour le principe... Ensuite, maître Gobinard, ce que vous faites est toujours excellent, car chez vous l'intelligence supplée souvent au savoir.

— Trop honnête, monsieur Martineau... A propos, pensezvouà que j'aie raison de faire apprendre à écrire à Petit-Jean?

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— Si vous avez raison! s'écrie le professeur en s'animant; mais il n'y a pas de doute, mon cher ami!... Est-ce qu'il ne faut pas qu'un homme sache écrire... n'importe dans quelle position où il doit se trouver?... est-ce qu'on n'a pas à chaque instant besoin d'écrire?... Une belle main, mais c'est déjà une fortune... on fait bien plus vite son chemin quand on a une belle main.

— Moi, je me suis dit : Petit-Jean n'a que onze ans encore, mais ce petit bonhomme mord à la cuisine, il pourra m'ètre utile, et, par la suite, s'il y a une carte à compter... un menu à écrire, il faut qu'il soit en état de le faire.

— C'est très-sagement raisonné.

— Je sais bien que j'ai Marie qui fait tout cela... mais si elle venait à me quitter... non que j'aie envie de jamais la renvoyer!... Oh! j'ai promis à ma femme de l'adopter, et je regarde déjà Marie comme mon enfant.

— Votre femme aimait beaucoup cette petite fille?

— Beaucoup; ce n'est pas étonnant : n'ayant jamais eu d'enfant, madame Gobinard se prit de belle passion pour cette petite, que lui confia sa pauvre mère.

— Qu'est-ce que c'était que la mère de Marie?

— Ma foi, nous n'en savons rien.;. Malheureusement j'étais absent à cette époque. Oh! si j'avais été ici,, vous pensez bien qu'on en aurait su plus long... moi qui suis assez adroit et qui devine ce que l'on veut, me cacher, j'aurais fait jaser la mère de Marie... j'aurais obtenu des renseignements, j'aurais eu quelques données certaines, enfin... Mais, comme je vous le disais. à cette époque j'étais fort loin d'ici : un de mes parents éloignés était mort à la Guadeloupe. J'étais son héritier, il me fallut faire le voyage pour recueillir la succession, et surtout pour la réaliser... C'était des plantations, des cannes à sucre... cela fut très-long à se terminer, je fus absent deux ans et trois mois; c'est pendant ce temps que la mère de Marie vint ici avec son enfant...

— Était-ce une paysanne?

— Oui, c'est-à-dire non; il paraît que ce n'était pas une paysanne, c'était une dame... Ohl si j'avais été là, j'aurais bien su au juste quelle femme c'était... mais je n'y étais pas... et madame Gobinard était d'une discrétion ridicule !...

— Et cette femme pria votre épouse d'avoir soin de sa fille?

lî UN TOlRLOUROU.

— Oui, elle l'en pria... c'est-à-dire, non, elle ne l'en pria pas, mais elle partit le lendemain matin, laissant son enfant et un sac de six cents francs à côté.

— Et pas un mot d'écrit, pas une lettre?

— Non... c'est-à-dire... non, au fait, elle ne laissa que ie.= six cents francs en pièces de cent sous, à ce que ma femme me dit.

— Et depuis ce temps, point de nouvelles?

— Pas la moindre nouvelle... Alors ma femme se dit : « Ma foi, je vais toujours prendre soin de la petite... » Elle ia nomma Marie, elle s'y attacha... et quand je revins, elle me oonta tout cela; je trouvai qu'elle avait bien fait.

— C'est singulier... c'est fort singulier... mais d'après toutes les circonstances... le mystère, puis l'abandon, il y a tout lieu de croire que la petite est... adulterino sanguine natus.

— Qu'est-ce que cela veut dire, monsieur Martineau?... Oh! ne me le dites pas!... je parie que je devine, c'est un enfant de l'amour; n'est-ce pas que c'est cela que vous avez voulu dire?

— Cela peut se traduire ainsi, répond le professeur en sou7 riant, et de cette façon c'est un peu plus honnête.

lin ce moment on tourne le bouton de la porte ; c'est Gaspard ei Pierre qui entrent au Tourne-Bride.

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