CHAPITRE XIX
i'tntérikbr d'un visdx garçon.
Le fiacre qui emmenait Marie et M. Bellepèche s'est arrêté sur le quai des Lunettes, devant une assez belle maison, et la jeune fille se dit .
— C'est déjà bien mieux que chez la mère Dumont. Durant tout le trajet que l'on a fait en voiture, Bellepèche a
cherché comment il ferait entrer dans sa maison une jeune fille coiffée en fichu, sans éveiller l'attention de son portier. Le vieux garçon se gratte l'oreille, le front et tout ce qu'il croit pouvoir lui donner des idées; mais lorsque la voiture s'arrête, il n'a riee trouvé, et il se dit :
— Ma foi!... les portiers penseront ce qu'ils voudront! poiu
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épouser une riche duchesse on doit se mettre au-dessus des cancans.
Il descend du fiacre, paye le cocher, donne la main à Marie, frappe hardiment à la porte cochère. On ouvre. Bellepêche entre avec la jeune fille en ayant soin de crier bien haut :
— Venez, ma nièce... ne quittez pas mon bras, ma nièce... laissez votre oncle vous conduire.
Puis, Bellepêche avance la tête contre la loge du portier en disant :
— C'est moi, monsieur Leveau... moi, qui ramène ma nièce... Elle arrive de la campagne... et passera quelques jours chez moi. Venez, ma nièce, montez chez votre oncle.
Marie monte l'escalier en s'efforçant de retenir l'envie de rire que lui donne sa nouvelle qualité, tandis que le portier la regarde passer en lui disant :
— Tiens!... M. Bellepêche a une nièce... c'est la première fois qu'il en parle... Elle a une drôle de mise, sa nièce... Je voudrais bien savoir de quelle campagne elle arrive avec un panier sous le bras... elle vient de vendange apparemment.
On parvient au troisième étage. Là, Bellepêche sonne en disant .
— Marie, laissez-moi parler, et surtout ne me démentez pas. On ouvre. C'est une grande femme, maigre, sèche, dont le
cou ressemble beaucoup à celui d'une autruche et les yeux à ceux d'une chouette; elle tient un flambeau à la main, et manque de le laisser tomber en apercevant la jeune et jolie fille qui est avec son maître.
Bellepêche fait passer Marie devant lui en criant de toute sa force .
— Madame Grosbec, voilà ma nièce... qui arrive de la campagne... et passera quelque temps chez moi... Vous allez lui préparer la chambre d'ami... où je n'ai jamais personne... Ma nièce a été voUe en route... avec la diligence... c'est pourquoi elle n'a pu meure sur sa tête qu'un fichu... mais demain matin nous ferons aMirtir une couturière et une marchande de modes...
— Oh! oui, c'est le plus pressé, dit Marie, car je n'oseraii pas me présenter comme cela chez ma protectrice...
Bellepêche fait un signe à Marie pour qu'elle n'en dise pas davantage et il la conduit dans son salon, où la jeune fille s'as-
UN TOURLOUROU. î*t
sied sur un sopha , jetant les yeux autour d'elle et se disant :
— A la bonne heure, ici... au moins cela ressemble à mon joli logement du boulevard.
Cependant madame Grosbec avait suivi son maître, tenant toujours sa lumière à la main; et jetant de temps à autre sur Marie des regards qui n'avaient rien de bienveillant.
— Allez donc préparer la chambre pour ma nièce, dit Bellepêche en approchant sa bouche de l'oreille de sa gouvernante.
Celle-ci ne bouge pas.
— Elle a le tympan un peu dur, dit Bellepêche à Marie, mais, du reste, c'est une femme qui a d'excellentes qualités... elle fait parfaitement le café à la crème.
Le vieux garçon, voyant que la gouvernante ne s'empresse pas d'exécuter ses ordres, essaye de se faire comprendre par signe : il fait aller ses mains, ses bras, ses doigts, et lorsqu'il croit que madame Grosbec a parfaitement compris, celle-lui lui dit avec un grand sang-froid :
— Qu'est-ce que cette demoiselle vient donc faire ici?
— Cela devient impatientant 1 s'écrie Bellepêche, il faut que ses oreilles soient bouchées plus hermétiquement qu'à l'ordinaire; je n'ai plus qu'un moyen pour me faire comprendre : c'est celui que j'emploie toutes les fois que madame Grosbec ne m'entend pas.
Le moyen de Bellepêche consistait à prendre la gouvernante par le bras et à aller avec elle chercher ce qu'il désirait, ce qui obligeait le vieux garçon à se servir à peu près comme s'il n'avait pas eu de domestique. Cette fois encore il emmène madame Grosbec et sort du salon avec elle pour aller faire luimême ce qu'il veut que fasse sa gouvernante.
Restée seule dans le salon, Marie s'occupe à examiner l'appartement; ensuite elle ouvre la fenêtre pour connaître la rue. Quoiqu'il fît nuit, on pouvait encore distinguer la rivière et les quais.
— Voilà qui me plaît beaucoup plus que la rue deCrussol! se dit Marie, ce doit être fort gai ici... d'ailleurs je n'y resterai que jusqu'au retour de madame de Stainville... Quel malheur qu'elle soit justement allée prendre les eaux; ça ne m'amusera pas beaucoup de demeurer avec M. Bellepêche et sa gouvernanter.. Ah! si j'avais rencontré le comte Alfred d'Aubigny !... mais je ne l'aperçois pas, lui... et sans doute il ne songe guère
ù moi... et pourtant dans le jardin... sous le bosquet... il m« regardait encore bien tendrement!...
La jeune fille est plongée dans ses réflexions, elle a tout à fait oublié le présent; ses souvenirs remplissent son âme, elle s'y abandonne entièrement, et ne s'est point aperçue que Bellepêche est revenu; il a été tout disposer lui-même pour que rien ne manque à Marie, et s'écrie en entrant dans le salon :
— Mes ordres sont exécutés!... madame Grosbec a préparé votre chambre... avec mes conseils... etje me flatte, belle Marie, que vous serez bien... Voilà la porte de votre chambre... là, en face...
— En vérité, monsieur, je suis honteuse de tout l'embarras q-ue je vous cause, dit Marie en faisant à Bellepêche un gracieux sourire. Celui-ci, qui croit déjà avoir conquis le cœur de la jeune fille, va s'asseoir près d'elle et lui baise la main d'un air respectueux, en murmurant :
— Trop heureux... de prouver mon attachement à l'aimable fille de la duchesse de Valousky... disposez entièrement de tout ce qui m'appartient... agissez ici comme chez vous... tout ce que j'ai est à vous... même cette belle canne que vous voyez là-bas... elle est en bois de cornouiller... c'est un bois excessivement dur; elle m'a été donnée par un bon habitant de Berne, lors de mon voyage en Suisse... voyage que je ne me repens pas d'avoir fait, bien au contraire; je compte même écrire tout ce que j'ai observé pendant mon séjour dans les montagnes... où j'ai aussi cueilli des simples... cela se prend comme du thé...
— Pardon, monsieur, dit Marie en interrompant Bellepêche, mais puisque vous me permettez d'agir ici sans façon... je vous avouerai que je n'ai pas dîné aujourd'hui... et je sens que j'ai faim...
— Vous n'avez pas dîné!... Eh quoil mademoiselle, vous n'avez pas dîné, et vous ne le disiez pas!... ah! que je suis donc fâché... mais nous allons tout réparer... Madame Grosbec!... Holà! madame Grosbec!...
La gouvernante n'arrive pas; le maître du logis va prendre sur la cheminée une sonnette qui ressemble à une cloche, et il la secoue à plusieurs reprises. A ce bruit, qui réveillerait toute une communauté, madame Grosbec arrive d'un air etfaro et s'écrie
— Qu'esl-ce qu'il y a?... qu'est-ce que c'est donct... est-ce qu'on fait du bruit comme cela?... c'est ridicule... ça fait peur.
— Madame Grosbec, ma nièce n'a pas dîné, et elle désire prendre une réfection... voyons, procurez-lui quelque chose...
— Hein?... mademoiselle veut s'en aller?... elle en est bien la maîtresse... ce n'est pas moi qui la retiens!...
— Ma nièce désire dîner... ou souper... n'importe! crie Beilepêche en se penchant sur l'oreille de sa gouvernante... Je crois qu'il ne reste rien du dîner, il faut aller chez le traiteur.
Madame Grosbec ne bouge pas; elle se contente de faire la grimace à Marie. Beilepêche emploie encore son grand moyen. Il prend son chapeau et entraîne sa gouvernante avec lui, en s'écriant*
— Ah! corbleu, madame Grosbec, je vous ferai bien aller chez le traiteur... j'entends qu'on m'obéisse, et sur-le-champ.
Le maître et la domestique sont sortis. Marie prend la lumière et va voir la chambre qu'on lui destine.
C'est une bibliothèque dont on a fait une chambre à coucher, et dont auparavant on avait fait une pharmacie ; car sur les rayons destinés à recevoir des livres, on voit des fioles, des petits pots, des boîtes, des flacons, plusieurs paquets de poudre et des savons destinés à la toilette. Les meubles ne sont pas à la mode, les housses qui recouvrent les fauteuils sont jaunies par le temps, et quelques vieux tableaux pendus à la muraille attestent du respect de Beilepêche pour les objets qui ont appartenu à ses aïeux; enfin, le dessus de la cheminée, paré d'une grotte en coquillages et de deux petits rochers en carton, achève de donner à cette pièce l'aspect de ces boutiques de vieilleries dont les propriétaires se nomment orgueilleusement antiquaires, parce qu'ils possèdent quelques épées couvertes de rouille et une collection d'oiseaux empaillés.
Marie ne trouve pas cette chambre aussi agréable que celle qu'elle avait eue sur le boulevard; elle regrette aussi Félicité, dont le goût la guidait pour l'achat d'un chapeau, dont le bavardage l'amusait, et qui l'habillait parfaitement ; mais elle espère ne pas faire un long séjour chez M. Beilepêche, et ne pense déjà plus à sa vieille hôtesse de la rue de Crussol.
Belî^pêche revient avec sa gouvernante. Ils portent chacun quelque chose. Le vieux garçon fait mettre le couvert ; il en
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iAet lui-même une partie afin que les choses aillent plus vite. -Enfin, Marie se place à table et mange d'un très-bon appétit ce <]ue lui offre son nouvel hôte, qui la sert avec beaucoup de courtoisie, tandis que madame Grosbec tourne et retourne dans la chambre en parlant toute seule, mais assez bas pour qu'on ne puisse distinguer qu'un grognement continuel.
— Je boirais volontiers, dit Marie en tendant son verre.
— C'est juste! vous n'avez pas encore bu, répond Bellepêche en jetant les yeux sur la table, et moi qui oubliais de vous offrir... Je suis devenu fort distrait depuis que j'ai voyagé... On a tant de souvenirs 1 tant de choses dans la tête... surtout lorsqu'on est observateur... J'ai rencontré une fois dans une vallée de la Suisse... et quelle vallée!... superbe! admirable, de l'herbe qui m'allait jusqu'au nez!... j'ai rencontré...
— Je vous demande pardon; mais vous ne m'avez pas donné à boire...
— En vérité, je suis impardonnable... mais aussi madame Grosbec oublie de mettre du vin sur la table!... A quoi penset-elle?... Madame Grosbec, donnez-nous du vin!... ma nièce a soif.
Quoique Bellepêche ait crié très-tort, la gouvernante ne fait pas mine d'obéir; il répète son ordre en l'accompagnant de gestes... Madame Grosbec le regarde, secoue la tète et répond;
— 11 n'y a pas de dessert.
— Je vous dis que je veux du vin... Oh ! je vous ferai entendre, moi!
Et Bellepêche, se levant, sort de la chambre en tirant après lui madame Grosbec ; puis il revient d'un air fier, suivi de sa gouvernante qui porte une bouteille de vin.
— Je savais bien qu'elle finirait par m'entendre, dit Bellepêche à Marie. Elle a l'ouïe dure, mais elle sert parfaitement.
Marie achève son repas, pendant lequel Bellepêche ne s'est levé que quatre fois pour aller avec sa gouvernante chercher ce qu'il lui a demandé. Ensuite la jeune fille prend une lumière et se retire dans sa chambre, ou son hôte la laisse en criant d'une voix de stentor :
— Dormez bien, ma nièce, je vous présente mes hommages. Le lendemain, une couturière et une marchande de modes
sont mandées. Bellepêche soupire en songeant aux dépenses qu'il va être forcé de faire; mais ces sacrifices sont indispen-
sables s'il veut se faire bien venir d'une jeune fille qui est excessivement coquette, et d'ailleurs, pour devenir l'époux d'une duchesse qui sera fort riche, on peut bien sacrifier quelques centaines de francs. Ce raisonnement apaise les soupirs du vieux garçon. Quant à Marie, elle accepte sans hésiter des robes et des chapeaux ; car elle pense que madame de Stainville tiendra compte à Bellepêche des dépenses que celui-ci fait pour elle, et que la duchesse de Valousky se chargera ensuite de rembourser sa protectrice ; ou peut-être croit-elle qu'étant fille d'une grande dame, il est tout simple qu'on lui fasse des cadeaux. Il y a tant de gens dans le monde qui trouvent naturel qu'on leur donne, et à qui cela semble fort extraordinaire de rendre.
Marie, ayant de nouveau une jolie toilette, ne veut pas rester toute la journée enfermée chez M. Bellepêche. Quoique la vue des quais soit animée et qu'elle passe son temps à la fenêlre, elle veut aussi apprendre à connaître Paris. Bellepêche se dit :
— Je serai le conducteur de la jeune fille, je lui donnerai le bras, et j'aurai soin de ne jamais la mener dans le quartier habité par madame de Stainville, ni dans les promenades où l'on pourrait la rencontrer.
Et Bellepêche promène Marie par les rues les moins fréquentées, sur les boulevards neufs, dans le haut des faubourgs.
— Je croyais Paris plus gai que cela, dit souvent la jeune fille.
— Paris est une ville de boue et de fumée! répond Bellepêche, qui a lu Jean-Jacques Rousseau, et voudrait dégoûter la jolie petite duchesse de son goût pour la promenade.
Tout en donnant le bras à Marie, Bellepêche veut faire l'aimable et gagner le cœur de la jeune fille; pour cela il commence de tendres discours, de jolis compliments; mais cela se termine toujours par une description de la Suisse et une course sur le mont Righy, et alors Marie ne l'interrompt pas, car elle aime encore mieux entendre Bellepêche lui parler de ses voyages que d'écouter ses fades galanteries.
Plusieurs jours s'écoulent. Bellepêche devient à chaque instant plus tendre et la gouvernante plus hargneuse. Madame Grosbec est constamment d'une humeur de dogue ; elle fait entendre des murmures, des demi-mots parmi lesquels on distingue toujours :
— Sa nièce !... sa nièce!... à la façon de Barbari, mon ami ! Marie s'inquiète peu de l'humeur de madame Grosbec, mais
elle demande souvent à M. Bellepèche si sa protectrice est de retour; celui-ci répond qu'elle n'est pas encore revenue des eaux, et la jeune fille soupire en disant :
— Son absence est bien longue!
De son côté, Bellepèche voit avec peine que ses affaires n'avancent point; quand il veut parler d'amour à Marie, celle-ci le fait retourner sur-le-champ dans la Suisse, dont il ne peut plus se tirer, et pourtant il ne veut pas loger, nourrir, habiller «t voiturer la jolie fille pour que ensuite elle devienne la femme a'un autre. 11 a déjà déboursé huit cents francs pour Marie; cette somme semble considérable à un homme qui de sa vie n'avait dépensé avec les femmes que des bouquets de violette de deux sous.
Comme il veut absolument que son argent lui rapporte, il se dit :
— Il faut agir... il faut me pousserl il faut être plus téméraire... les femmes aiment la témérité... Marie est femme... cela doit atyer tout seul dès que je le voudrai bien. Je vais le vouloir ce soir.
Bellepèche commande à sa gouvernante une jolie collation qu'il compte prendre avec Marie au retour du spectacle, car la jeune fille a témoigné à son hôte le désir de goûter encore d'un plaisir qui est nouveau pour elle, et Bellepèche n'a eu garde de refuser; seulement il conduit Marie à un petit théâtre où il est bien certain de ne rencontrer personne de la société de madame de Stainville.
On revient du spectacle. Marie est plus gaie parce qu'elle s'est amusée; Bellepèche plus aimable parce qu'il a son projet. La collation est prèle sauf deux plats qui manquent et le vin de liqueur qui n'est point sur la table; mais Bellepèche prend sa gouvernante par le bras et va avec elle exécuter ses ordres.
Marie mange de fort bon appétit, Bellepèche se verse souvent à boire ; il compte sur le vin muscat pour se donner de la témérité, et en effet, après en avoir bu quelques verres, il souffle comme un bœuf et fait aller ses yeux comme des roulettes. De temps à autre il prend la main de Marie, la presse fortement, ce qui fait rire la jeune fille; et il pousserait plus loin ses entreprises si madame Grosbec n'était pas toujours là, le regardant fixement et observant ses moindres actions; plus d'une fois il a voulu éloig/ier sa gouvernante, mais celle-ci n'a pas entendu,
ou a fait comme si elle n'entendait pas. Pour être quelques moments seul avec Marie, Bellepèche s'écrie :
— Nous n'avons point de quatre-mendiarrts .je vous en avais demandé, madame Grosbec; j'adore les quatre-mendiants ! je suis surtout fou des amandes!... Oh! les amandes... En Suisse il y en a... Non... je ne veux pas penser à la Suisse. Madame Grosbec, allez sur-le-champ nous chercher des quatre-mendiants.
La gouvernante regarde son maître et se contente de faire jouer sa mâchoire comme les singes. Bellepèche se lève et va crier son ordre dans l'oreille de madame Grosbec de façon à rendre sourd quelqu'un qui ne le serait pas.
— Je n'irai point chercher de quatre-mendiants à l'heure qu'il est, reprend la gouvernante, les épiciers sont couchés.
— Vous irezl crie Bellepèche. Il y a encore des épiciers ouverts.
— Non...
-Si...
— Non...
— Ah! corbleu!... je vous y ferai bien aller, moi!... Bellepèche entraîne vivement madame Grosbec par le bras et
descend avec elle chez un épicier chercher des mendiants, qu'il rapporte en s'écriant :
— Il faut se faire obéirl... je ne connais que ça; on est maître, c'est pour se faire servir.
Puis le vieux garçon se verse de nouveau du muscat et veut recommencer ses agaceries ; mais Marie prend sa lumière, lui souhaite le bonsoir, et le laisse avec madame Grosbec et les quatre-mendiants.
Marie s'était couchée, mais elle ne dormait pas; elle bâtissait des châteaux en Espagne : c'est un plaisir de tous les âges, mais qui doit être surtout celui des jeunes filles. Marie se voyait duchesse-, elle avait un hôtel, une voiture, des laquais; et un homme, dont le souvenir se mêlait toujours à ses rêveries, était auprès d'elle et partageait son bonheur : ce n'était pas ce pauvre Pierre auquel elle avait déjà tant d'obligations, c'était le brillant Alfred, le séduisant comte d'Aubigny, qui l'avait toujours traitée fort cavalièrement.
Tout à coup Marie croit entendre gratter à sa porte ; elle prête l'oreille, le bruit continue; bientôt on tourne doucement la clef
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et Ton ouvre la porte en Jlchant de faire le moins de bruit possible; mais déjà Marie s'est jetée en bas de son lit, et elle s'écrie avec terreur :
— Qui est là?... qui donc vient ici?
On est quelque temps sans répondre, enfin une voix murmure :
— C'est moi... ma chère Marie... c'est moi... n'ayez aucune peur...
— Comment! c'est vous, monsieur Bellepêche... et que voulez-vous donc si tard... et sans lumière?...
Avant que le vieux garçon ait trouvé une réponse, madame Grosbec accourt avec une lumière et s'écrie :
— Ah! je vous y prends... c'est gentil!... vous allez trouver votre nièce au milieu de la nuit à ce qu'il parait?
Marie aperçoit alors M. Bellepêche, coiffé d'un beau foulard rouge, mis avec une certaine coquetterie, et le corps enveloppé dans une robe de chambre dans laquelle il semble très-libre de ses mouvements.
— Que me vouliez-vous donc, monsieur? répète la jeune fille en se couvrant d'un châle, tandis que madame Grosbec met sa lumière presque sous le nez de son maître.
Bellepêche est tout confus, il baisse les yeux et balbutie :
— Je venais... je voulais vous demander... de la pommade de concombre... qui est là sur une tablette... parce que j'ai des démangeaisons... aux mollets...
— Prenez, monsieur, prenez ce que vous désirez, dit Marie, mais une autre fois, je vous en prie, ne venez plus chercher cela au milieu de la nuit, car cela m'a fait très-peur.
Bellepêche va prendre sur une tablette le premier pot qui se présente, puis il retourne dans sa chambre sans souffler mot, et en ayant soin de bien s'entortiller dans sa robe de chambre. Sa gouvernante le regarde aller, et ne s'éloigne que quelques minutes après en murmurant :
— Joli oncle!... jolie nièce!... joli gâchis que tout ça! Quant à Marie, cette visite nocturne lui donne des soupçons,
et, avant de se recoucher, elle a soin de retirer la clef de sa porte, de manière à ce qu'on ne puisse plus entrer dans sa chambre sans sa permission.
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