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CHAPITRE XX

fil TRAITEUR SUH LES BOULEVARDS NEUFS.

Depuis sa tentative nocturne, Bellepêche s'aperçoit que Marie n'est plus la même avec lui. La jeune fille semble craindre les tête- à-tête; elle retire sa main lorsqu'il veut la baiser; elle l'interrompt lorsqu'il va lui parler d'amour. Enfin elle se retire de bonne heure dans sa chambre, et le vieux garçon a aussi remarqué qu'elle ne laissait plus sa clef sur sa porte.

La gouvernante suit une autre marche, mais qui a évidemment le même but. Elle est sans cesse sur le dos de son maître ; il ne peut faire un pas, aller dans une chambre sans que madame Grosbec le suive des yeux. S'il cause avec Marie, la gouvernante a mille prétextes pour entrer, sortir et être sans cesse à ses côtés; la nuit même elle ne ferme pas l'œil, afin de surveiller toute 1o« actions de son maître.

Placé entre îa jeune fille qui l'évite, et la vieille qui l'espionne, Bellepêche voit bien qu'il atteindra difficilement le but qu'il s'est proposé. Cependant la collation et le vin muscat avaient produit de forts bons effets; le séducteur aurait été téméraire, il s'était senti capable de faire des prouesses; il était donc bien malheureux que l'occasion ne se présentât plus de renouveler le souper, et surtout le tète-à-tête.

Chaque jour Marie s'informait si madame de Stainville était revenue. Bellepêche lui répondait qu'elle était toujours absente. Mais il sentait bien que ses réponses finiraient par sembler suspectes à celle qui n'était venue chez lui que provisoirement. Alors Marie pouvait le quitter, le fuir comme elle avait fui Daulay, et il en aurait été pour ses dépenses, ses sacrifices, les propos de madame Grosbec, et les regards malins de son portier; le vieux garçon jure qu'il n'en sera pas ainsi.

— Je ne réussirai jamais chez moi, se dit un matin Bellepêche en admirant dans une glace le beau nœud de sa cravate Mais qui m'empêche d'être heureux ailleurs?... Oh! quelle idée

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délicieuse... comment ne l'ai-je pas eue plus tôt!... Il est vrai que j'en ai eu tant d'autres depuis mon voyage en Suisse... Mais aujourd'hui même je la mets à exécution.

En déjeunant, Bellepêche dit à Marie :

— Ma belle demoiselle, depuis que je vous promène dans Paris, je n'ai pas encore songé à vous mener au Jardin des Plantes, où il y à des animaux ; on voit des ours, des biches, des lions, des léopards ; on leur donne à manger. C'est trèsgai, très-varié! c'est là que se réunit la meilleure société de Paris. Si vous le voulez, aujourd'hui nous réparerons cet oubli.

Marie, qui ne cherchait que des occasions de plaisir et de distraction, accepte la proposition de son hôte. Elle s'occupe sur-le-champ de sa toilette, et bientôt elle se présente à Bellepêche, ravissante de fraîcheur, de charmes et de coquetterie. Ce n'était pas pour son conducteur que Marie se faisait si jolie ; mais elle était femme, et elle s'étudiait à plaire. En devenant duchesse, elle pensait que ce serait sa seule occupation.

Bellepêche se sent plus enflammé à l'aspect de celle dont il se flatte d'être l'heureux vainqueur; mais il cache ses transports pour ne point éveiller les soupçons de Marie.

Madame Grosbec est dans un coin du salon, qui regarde d'un air colère la jolie toilette de Marie.

— Allez nous chercher une voitu'et crie Bellepêche en se tournant vers sa gouvernante; ma nièce ne peut sortir à pied... le pavé est gras.

Au lieu de faire ce qu'on lui dit, madame Grosbec va s'asseoir dans une bergère.

— Je vous demande une voiture, un fiacre, madame Grosbec, répète Bellepêche en faisant tourner ses deux poings pour imiter le roulement d'un carrosse.

— Oui, je vois bien que vous allez sortir, dit la gouvernante d'un air railleur. Oh! vous promenez votre nièce; Dieu merci, elle en a de l'agrément!

— Madame Grosbec, une voiture... et sur-le-champ^ reprend Bellepêche en allant placer sa bouche sur l'oreille de la vieille fille. Celle-ci fronce le sourcil en murmurant :

— Une voiture...

— Oui.

— Pourquoi faire?

— Pour ne point aller à pied, apparemment.

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— Je ne sais pas où il y en a.

— Vous vous en informerez.

— D'ailleurs, il ne pleut pas.

— Ah I... je vous dis qu'il me faut une voiture... et que ^us irez en chercher une... quand j'ai donné un ordre, vous savez bien qu'il faut qu'on l'exécute.

Madame Grosbec regarde son maître et prend une prise de tabac. Alors celui-ci exaspéré saisit sa gouvernante par le bras, la fait sortir du salon.... et sort avec elle pour aller chercher une voiture.

Un fiacre vient, ramenant Bellepêche et madame Grosbec, qu'on a beaucoup de peine à décider à en descendre. Enfin, le vieux garçon est allé chercher xMarie; il la fait monter en voiture, et se fait conduire avec elle au Jardin des Plantes.

Là, le conducteur de Marie s'érige en véritable cicérone, il fait parcourir à la jeune fille toutes les parties du jardin, lui fait voir les animaux, les plantes et le cabinet d'histoire naturelle. Rien n'est oublié, tout est examiné avec un soin minutieux, et Marie ne trouve pas le temps long, parce qu'elle voit pour la première fois à Paris quelque chose qui l'amuse et captive son attention.

Cependant nos promeneurs ont passé près de quatre heures au Jardin des Plantes; ils songent à le quitter; et Bellepêche dit :

— Cette promenade m'a donné un grand appétit... c'est comme lorsque je faisais des excursions dans les montagnes de la Suisse... j'avais une faim dévorante... j'aurais mangé un daiml... On en mange beaucoup en Suisse... c'est très-bon rôti... avec un filet de citron.

— J'ai très-faim aussi, dit Marie.

— Ah! fort bien... c'est là que je voulais en venir ! Parbleu, au lieu de retourner chez moi... et il y a loin ; qui nous empêche de dîner par ici?...

— Comment! est-ce qu'on peut dîner hors de chez soi?

— Certainement, belle Marie; à Paris il y a des restaurateurs dans tous les quartiers... c'est même d'un fort bon genre d'y mener des dames... et par ici, sur le boulevard neuf, il y a des restaurants où l'on est très-bien, où il y a surtout d'excellentes matelottes... Je crois que vous l'aimez?

— Oui, monsieur.

— Voulez-vous que nous dînions sur le boulevard voisin?

— Tout ce que vous voudrez, monsieur.

— Allons-y, en ce cas. Je vous réponds que nous y dînerons fort bien. Oh! je connais les bons endroits.

Bellepêche est rayonnant. Marie se laisse conduire sans aucune défiance, car elle croit que les traiteurs de Paris sont comme' les auberges de village, et elle ne suppose pas à son compagnon d'autre intention que de faire un bon dîner.

On arrive chez un traiteur des boulevards neufs. La maison est sur le devant, et on aperçoit un jardin sur le derrière. Une petite femme, qui a l'air d'être excessivement complaisante pour le public, vient au-devant du monde qu'elle aperçoit en faisant force révérences, et s'écriant comme les paillasses des petits spectacles :

— Entrez, monsieur et madame, vous serez bien servis, vous trouverez tout ce qui vous fera plaish... J'ose me flatter que vous ne serez pas mécontents... la cuisine est très-bien fournie... Donnez-vous donc la peine d'entrer.

Marie ne peut s'empêcher de sourire, car elle se rappelle le Tourne-Bride et se dit :

— Monsieur Gobinard aimait bien quand il lui venait du monde! mais il n'en a jamais tant dit que cela aux passants.

C'est Bellepêche qui porte la parole, Il entre sous un vestibule, en tenant toujours Marie sous son bras ; et il regarde la dame du restaurant d'un air très-significatif, tout en lui disant :

— Madame, nous voudrions dîner... et fort bien dîner... je ne regarderai pas au prix... surtout d'excellents vins!... Nous prendrons du Champagne... dès le second service.

— Monsieur sera satisfait du nôtre!... Il mousseetil partqu c'est une bénédiction !... Il nous a déjà taché trois plafonds z cassé trente bouteilles... mon mari en est enchanté... Où désirezvous dîner?

Bellepêche fait jouer son œil et ses sourcils, mais Marirépond :

— Dans le jardin... il me semble que c'est plus gai.

— Oh! madame, je ne vous y engage pas, s'écrie la petite femme qui a compris les clignements d'yeux du monsieur... D'abord, la saison n'est pas propice... Il fait froid; et puis.

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dans le jardin, nous avons des soldats qui boivent. Je crois que leur société ne vous conviendrait pas...

— Fi donc! fi doncl s'écrie Bellepêche, ces gens-là disent tout ce qui leur passe par la tête. Mettez-nous...

— Dans votre salon, alors, dit Marie.

Bellepêche cligne toujours des yeux. La petite femme reprend

— Ahl mon Dieu, mais j'y songe... je n'ai plus de place dans a salle... toutes les tables sont occupées... C'est étonnant somme j'ai du monde aujourd'hui!... Mes cabinets sont pris wssi... tout est pris!...

— Alors, madame, ce n'était pas beaucoup la peine de nous engager à entrer, dit Marie en se disposant déjà à rebrousser chemin. Mais la femme l'arrête en s'écriant :

— Permettez, permettez!... avec des gens comme il faut il y a toujours moyen de s'arranger; savez-vous ce que je vais faire, je vais vous donner ma chambre; elle a vue sur le jardin, vous y serez parfaitement... vous pensez bien que je ne la donnerais pas à tout le monde... mais on voit bien à qui l'on a affaire.

— Va pour votre chambre! dit Bellepêche en souriant.

— 0 mon Dieu ! cela m'est bien égal, dit Marie.

Et la petite femme fait monter son monde au premier, et leur ouvre une pièce dans laquelle il y a un lit, et Marie ne trouve pas cela extraordinaire, puisque la femme du traiteur a prévenu que c'était sa chambre, et Bellepêche se frotte les mains, en se disant : — Voilà un dîner qui me coûtera cher!... mais cette fois je veux que mon argent me rapporte.

Bellepêche commande un dîner succulent. Il ne lésine sur rien ; il veut des truffes, des petits pieds, des vins fins. Il est lancé; il devient un Sybarite. Les avares se montrent quelquefois prodigues ; d'ailleurs, le vieux garçon a ses raisons pour en agir ainsi, et lorsque Marie lui disait : — Mais, monsieur, vous demandez trop de choses!... il lui baisait la main en répondant :

— C'est la. première fois que nous dînons ensemble chez un traiteur, je veux qu'elle fasse époque dans ma vie.

-- Mais si vous mangez trop, vous vous ferez du mal...

— Je veux me faire du mal!... c'est mon bonheur à moi !... je veux me livrer à mille folies...

— Comment! monsieur...

— Surtout, je vous en prie, ne me parlez pas de la Suisse...

Oh ! je ne veux pas entendre parler de la Suisse en dînant, çâ me distrait trop... ça m'empêche de manger.

Et Bellepêche se verse force rasades, et il fait son possible pour égayer, pour animer Marie; mais la jeune fille ne cède point aux sollicitations du célibataire, dont les instances commencent à lui paraître singulières, et qu'elle trouve plus ridicule qu'à l'ordinaire.

Tendant que dans la chambre du premier on demandait les mets les plus délicats et les vins les plus généreux, dans le jardin avait lieu un autre écot. Trois soldats, assis contre une table, avaient devant eux une bouteille, un pain, des verres et une énorme omelette.

C'était Carabine qui avait reçu quelque argent de son pays et s'était promis de le manger avec ses camarades. Il ne lui avait pas été difficile d'entraîner Fleur-d'Amour avec lui; il avait eu plus de peine à décider Pierre à les accompagner ; cependant il y était parvenu, et, après s'être promenés au Jardin des Plantes, endroit favori de Fleur-d'Amour, les trois soldats étaient entrés pour se rafraîchir dans le jardin d'un restaurateur, où Carabine avait voulu régaler ses deux camarades.

— L'omelette est bien faite, tout de même ! dit Carabine en se coupant un énorme morceau de pain, on est trrrès-bien serrrvi dans ce rrrestaurrrateur.

— Ohl à Paris, on perfectionne les omelettes 1 dit Fleurd'Amour; on m'a même assuré qu'on en faisait sans œufs quand ils sont rares.

— Ah! bah!..; et alors comment donc qu'on fait ces omelettes-là ?

— C'est tout simple, on ne les fait qu'au lard, probablement !

— Ahl parrrbleul tu as deviné la chose... sers donc, Fleurd'Amour.

Fleur-d'Amour donne une petite portion à Carabine, une bouchée à Pierre, et prend pour lui tout ce qui reste dans le plat en disant : — Il est inutils d'en laisser au traiteur... ces gens-là sont déjà trop nourris.

— Mais tu en donnes bien peu à Pierre?

— Je lui en donne encore trop, puisqu'il ne mange pas... tu vois bien qu'il est retombé dans ses idées noires, dans sa sombrerie... Allons, Pierre, voyons... tiens-nous donc tête, sacrebleu»

UN TOU&LOUROU. «43

Pierre passe sa main sur son front et s'efforce de sourire en répondant :

— A votre santé, camarades !

— A la tienne!... Tiens, il n'y a plus de vin... Carabine, est-ce que tu aurais l'idée d'en demander une autre bouteille?

— Je le crrrois bien !... je suis en fonds... il est là le bourrrsicaut!... Holà! du vin !

On apporte du vin aux trois soldats. C'est toujours Fleurd'Amour qui verse et il ne se ménage pas. L'omelette est mangée, il n'en reste plus vestige sur le plat. Fleur-d'Amour bat la retraite avec sa fourchette en disant : — Elle était bonne l'omelette... mais elle était bien petite.

— En veux-tu une autrrre? dit Carabine.

— Je le veux bien, parce que je vois que ça te fera plaisir.

— GarrrçonI une seconde omelette... la même chose... mais meilleurrre.

— Nous faisons un joli repas ! reprend Fleur-d'Amour, mais ça ne vaut pas celui de mamselle Félicité... Ah ! Dieu ! c'est là que nous avons fait une bombance à cheval 1... des plats de toutes couleurs ! des vins de toute façon !... des liqueurs à boire ses moustaches... t'en souviens-tu, Pierre?

— Oui... oh! oui, je m'en souviens! reprend le jeune soldat en poussant un profond soupir.

— Pourrrquoi donc que vous ne m'avez pas mené là? dit Carabine, j'aurrrais tenu ma place avec agrrrément.

— Ahl pourquoi!... demande à Pierre; et les événements, doncl... il y en a eu de fameux! Moi qui croyais que le camarade y allait tout simplement dans l'intention d'en conter à mamselle Félicité !... j'étais dedans... c'était pas ça. Pierre avait là sa belle, son objet, sa payse, quoi I qui se trouvait être la mal tresse de sa domestique, qui l'avait enlevée... ei qu'il voulait la ravoir... comprends-tu, Carabine?

— Oui, oui... Ah ! ppurrrtant non, je ne comprends pas.

— Eh bien 1 voilà ce qui fait que nous ne sommes pas retournés chez mamselle Félicité... A ta santé... Tiens, il n'y a plus de vin... aurais-tu la fantaisie d'une autre bouteille?

— Cerrrtainement l puisque je te dis que je suis en fonds!... Garrrçon l du vin.

On apporte du vin et une seconde omelette que Fleur-d'Amour fait disparaître en très-peu de temps, et dont il n'a point jugé

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nécessaire d'offrir à Pierre, qui est retombé dans ses réflexions.

— Et sa bonne amie, la rrra-t-il? demande Carabine en se bourrant de pain, tandis que son camarade achève le plat.

— De quoi? de qu'est-ce? quelle bonne amie que tu veux dire?

— La celle de Pierre?

— Eh non ! il l'avait retrouvée, mais je te dis qu'il l'a reperdue, et voilà le pourquoi de son air sauvage et pénible... A ta santé, Carabine. Tu ne veux plus rien demander?

— Moi... si fait, toujours... si nous prrrissions encorrre une omelette?

— J'y consens, parce que je m'aperçois que tu l'aimes.

— Garrrçon ! une troisième omelette, et de plus en plus meilleurrre.

— Carabine, je t'estime, parce que tu es un bon enfant.

— C'est mon devoir.

— Et que tu ne manges pas vilainement ton argent en égoïste quand tu en as.

— Les camarrrades avant tout.

— C'est bien ça. Aussi quand je recevrai de l'argent de mes parents, je te rendrai la pareille.

— Il me semble que tu m'as dit que tu n'avais pas de parents.

— C'est vrai; mais ça ne fait rien... il peut m'en arriver... le hasard... A ta santé... Voyons, Pierre, bois donc... que diable!... un soldat ne doit pas se dépérir pour une femme. Moi, je ne vois plus mamselle Joséphine... eh ben! est-ce que ça m'empêche de manger?... jamais!... Ahl voilà l'omelette... elle sent encore plus bon que les autres.

— Veux-tu que je serve? dit Carabine en respirant avec satisfaction le fumet de l'omelette.

— Non!... non... tu ne sais pas découper!... tu te brûlerais les doigts... Avec moi, c'est fait en deux temps.

Effectivement, Fleur-d'Amour, qui a l'air de faire des tours de passe-passe avec les omelettes, fait encore disparaître celle-ci pendant que Carabine goûte au petit échantillon qu'il lui a servi.

— Oui, reprend Fleur-d'Amour en se couchant à demi sur la table pour que son camarade ne voie plus le plat. Oui, j'ai lâché Joséphine, et je n'en ai point de regret : c'était une fille avaricieuse, qui ne m'engageait presque jamais à aller la voir dans sa cuisine, sous prétexti; que ses bourgeois lui faisaient

des scènes; je ne tiens pas à un bouillon... mais je veux des procédés. A ta santé... et toi, Carabine, qu'as-tu fait de la grosse?...

— Qui ça... Adélaïde?..,

— Oui, je crois que c'était son nom propre.

— Ah! ben, nous sommes fâchés aussi, parrrce qu'un jour qu'elle avait affairrre chez un cousin , elle m'a donné son petit à garrrder... Tu sais, ce petit Auguste qui se perrrdait souvent.

— Oui ! ... un gaillard qui buvait de l'eau-de-vie... qui voulait déjà fumer! Dieu! que cet enfant promettait pour l'esprit!... Eh ben! est-ce que tu l'as perdu tout à fait, toi?

— Non, au contrairrre, je le garrrdais forrrt bien; l'enfant se plaisait même beaucoup avec moi; si bien que deux jours aprrrès, Adélaïde me prrria encorrre de le prrromener pendant qu'elle irait chez une tante; puis encorrre le jour suivant, pendant qu'elle allait chez un oncle. Finalement, je me dis : Alorrrs je ne suis plus soldat, je suis bonne d'enfant. Mais je ne crois pas qu'on devienne coronel en promenant des moutards ; c'est pourquoi je dis alors à Adélaïde : Ghèrrre amie, vous prrromènerez l'enfant vous-même, moi j'en ai assez! Là-dessus elle se fâchit, et je la lâcha!...

— Tu as bien fait, Carabine, on doit des égards et des complaisances au beau sexe, mais, cependant, le défenseur de la patrie ne doit pas se changer en aiguille à tricoter... A ta santé !

— Eh ben!... où qu'est donc l'omelette?...

— L'omelette!... finie... avalée! tu l'as mangée depuis longtemps i

— Je l'ai mangée ! tu crrrois... c'est drrrôle 1 je ne m'en suis pas aperçu!...

— Parce que tu parlais en mangeant... Quand on cause en mangeant, vois-tu, on avalerait un bœuf sans s'en apercevoir.

— Ah l c'est donc cela!...

— Si elle ne t'a pas rassasié pourtant, et que tu en désires une quatrième... tu es toujours le maître et nous sommes là pour t' obéir !

— Ah ! ma foi. non... puisque je mange sans m'en apercevoir, c'est pas la peine.

— Je pense que tu as raison, et que trop d'omelette te ferait du mal; mais je t'engage à boire par dessus...

— Oh ! ça me va... Tiens, il n'y a plus de vin...

— Si tes désirs t'excitent à demander une autre bouteille, je ne te contrarierai point dans tes idées.

— Oui, oui, je veux boirrre... comme tu dis, ça me ferrra couler l'omelette que j'ai mangée en causant... Holà!... garrrçon! du vin!...

— Camarades!... écoutez donc, dit Pierre en sortant tout à coup de sa rêverie, il me semble que j'entends une voix de femme... tout près de nous...

— Qu'estce qu'il y aurait d'étonnant qu'il y eût des femmes chez ce traiteur? répond Fleur-d'Amour en se versant à boire, on vient dîner ici avec son amoureux... Mais nous ne voyons plus clair... finissons vite cette bouteille, puis en route, car nous sommes loin de la caserne... Bois donc, Pierre.

Carabine trinque avec Fleur-d'Amour ; mais Pierre ne boit pas, il écoute, car cette voix qu'il a cru entendre lui a causé une émotion dont il ne peut se rendre compte. Bientôt on ouvre une fenêtre au premier ébage dans une pièce où il y a de la lumière, une femme paraît contre la croisée et prononce fort distinctement ces mots :

— Laissez-moi, monsieur, laissez-moi! ou mes cris attireront bientôt du monde ici!... Votre conduite est infâme! je veux m'en aller sur-le-champ.

Pierre n'a pas entendu la fin de ces derniers mots, et déjà il est sur le mur; il grimpe après un treillage, le bois casse sous ses pieds; mais il s'accroche à tout, il monte toujours, il atteindra la fenêtre, car il a reconnu la voix de Marie, de Marie qui est en danger, qui implore du secours, et qu'il va sauver encore.

En effet, pendant que ses deux camarades ébahis le regardaient grimper au mur, Pierre est parvenu à la fenêtre du premier et il saute dans la chambre au moment où M. Bellepêche, qui venait de ressaisir Marie, cherchait à se porter aux plus coupables excès, parce que le Champagne, qu'il avait bu à triple dose, avait fait de lui un profond scélérat.

A l'aspect de ce soldat, qui semble tomber du ciel pour arriver par la fenêtre, Bellepèche reste pétrifié; la jeune fille profite de son étonnement pour s'échapper de ses bras et se

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réfugier dans ceux du soldat, qu'elle a sur-le-champ reconnu.

— Pierre! Pierre!... s'écrie Marie. Ah! je ne crains plus rien a présent.

-- Oui, Marie, c'est moi!... c'est Pierre qui remercie le ciel de 1 envoyer toujours près de vous quand il vous faut un défenseur.

- Ah çaj que ce soit Pierre ou Paul!... balbutie Bellepèche en revenant de sa première surprise, je trouve très-singulier qu on se permette d'entrer par la fenêtre... lorsque je dine en tete-a-tete avec une jolie demoiselle... Dans ce cas-là on ne doit pas même entrer par la portel... C'est indiscret... Soldat vous allez sortir par où vous êtes venu... sinon, je me porte à des extrem.tés... Prenez garde l... j'ai la tète montée!., je ferais reculer une armée!...

Bellepèche, qui était rouge comme un homard, et roulait des yeux animés par le vin, l'amour et la colère, s'avance vers Pierre, et fait un geste pour ramener Marie de son côté- mais au même moment, le jeune soldat, d'un coup de poing qui «sentait encore le laboureur, repousse Bellepèche et l'envoie tomber sur la table qu, était au milieu de la chambre, et chargée des debns du dessert. Bellepèche était colossal, et son état d'Ivresse devait rendre sa chute encore plus lourde; la table ne peut supporter un aussi rude choc, elle se renverse, le gros homme tombe dessus, et il écrase sous lui deux assiettes, un compotier

une bouteille, deux verres, trois poires, une pomme d'api et cina biscuits de Reims. H

Les fruits et les biscuits s'écrasèrent sans faire beaucoup de mal a Bellepèche ; mais il n'en fut pas de même des assiettes et des verres, et lorsqu'il se sentit entrer en différents end-oits de son corps des morceaux de porcelaine et des tessons de bouteille, le gros monsieur ferma les yeux en criant qu'il était mort.

— Ah! mon Dieu! dit Marie, si vous l'avez tué... qu'allonsnous devenir?

-Et non!... non... il n'a que quelques contusions sans doute... Mais n'importe, il ne faut pas rester ici... il faut nous éloigner promptement...

— Oh! oui, sauvons-nous, sauvpns-nous bien vite... car je tremble qu'il ne nous arrive malheur...

Pierre serait bien redescendu parla fenêtre; mais il sent que

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Marie ne peut prenrrre ce chemin. La jeune imc a oe^ja ouvert la porte; elle regarde dans le couloir, et ne voit personne.

— Venez vite, dit-elle à Pierre, dépêchons-nous... Mais que dira-t-on en bas en me voyant sortir avec vous?

— Donnez-moi le bras, ne tremblez pas, Marie, et je vous réponds qu'on ne se permettra pas de vous rien dire.

La jeune fille suit le conseil de son défenseur. Elle prend le oras de Pierre et descend avec lui. Sous le vestibule, ils rencontrent la dame obligeante qui a bien voulu prêter sa chambre.

— Ce monsieur dort, lui dit Marie, et, pendant son sommeil, je vais me promener un peu avec mon cousin.

— Votre cousin! répond la petite femme en souriant, ahl très-bien... très-bien, je comprends!... Allez, mais par prudence, ne soyez pas trop longtemps.

Pierre et Marie ne lui répondent pas, ils sont déjà dehors. Ils marchent très-vite, n'échangeant encore que quelques paroles.

— Chère Marie 1.. . que je suis heureux de vous avoir sauvée!...

— Ah ! Pierre, quel bonheur pour moi que vous ayez été là !

— Mais pourquoi aviez-vous quitté cette bonne madame Dumont, chez laquelle je vous avais conduite?

— Mon Dieu !... j'étais sortie... pour me promener... je m'ennuyais, vous ne veniez pas.

— Ce n'était pas ma faute, j'étais à la salle de police.

— J'ai rencontré M. Bellepèche; c'est un ami de madame de Stainville, il était avec moi à sa campagne. J'étais enchantée de cette rencontre; car je pensais qu'il allait me conduire chez ma protectrice ; mais il m'a dit qu'elle était aux eaux; puis, que M. Daulay était chez elle... Enfin il m'a proposé d'attendre chez lui que madame de Stainville fût revenue des eaux... et j'ai accepté!...

— Ahl mademoiselle, quelle imprudence!

— Mais pouvais-je me douter, moi, que ce monsieur, qui serait mon père... qui a l'air respectable, se conduirait de même que M. Daulay î... Mais les hommes sont donc tous des polissons à Paris?

— Ah! mademoiselle Marie... vous êtes si jolie!... On dit que vous serez fort riche, voilà pourquoi tous les hommes vous font la cour.

— Oh! désormais je prendrai bien garde!... je me méfierai de tout!... Mais je n'en puis plus... Ah! voilà qu'il pleut à présent!... Quel dommage! j'ai un si joli chapeau!... il va être abîmé...

— Eh bien... tenez, mettons-nous à l'abri sous cette porte cochère.

— Ah! oui, je le veux bien... car ce serait grand dommage de gâter mon chapeau.

Le soldat et la jeune fille entrent sous la porte d'une belle maison, devant laquelle est arrêté un joli cabriolet dans lequel est étendu un petit jockey. Il faisait alors nuit, la pluie commençait à tomber avec force, et le vent qui soufflait était très-froid.

— Où allez-vous me mener, demande Marie à son conducteur.

— Mais... chez la mèreDumont.

— Ah ! j'aimerais bien mieux aller chez madame de Stainville; car sans doute on m'a trompée, et elle est à Paris.

— Je veux bien vous conduire chez elle... savez-vous son adresse maintenant?

— Mon Dieu non ! ce vilain Bellepêche ne me l'a pas dite ! Toutes les fois que je la lui demandais il se contentait de me répondre :

— C'est fort loin, c'est une rue que vous ne connaissez pas; mais je vous y conduirai moi-même.

— Alors, puisque vous ne savez pas où c'est, vous voyez bien qu'il faut aller chez la mère Dumont.

— Mais c'est que... moi... je m'ennuie beaucoup chez votre ravaudeuse.

— Rassurez-vous, Gaspard doit venir demain à Paris, il me l'a fait dire. Il sait l'adresse de votre protectrice, et dès demain il vous conduira chez elle.

— Oh! tant mieux. ..en ce cas, allons chez la mère Dumont... Mais c'est encore bien loin d'ici!... et la pluie redouble... et mon pauvre chapeau serait gâté... et il est bien gentil.

— Je ne veux pas que vous alliez à pied... le temps est trop mauvais... nous allons prendre une voiture.

— Oh! je le veux bien ; d'ailleurs j'aime beaucoup à aller en voiture. -

— Si ce cabriolet pouvait nous mener...

no UN T0URL0UR0U.

— Demandez au cocher, il est dedans.

Pierre s'approche du cabriolet, et dit au petit jockey :

— Voulez-vous nous conduire?.-, nuus avous une course à faire...

— Pour qui donc me prenez- vous? répond le jockey avec insolence, est-ce que vous ne voyez pas à qui vous parlez ?...

— Ah! pardon 1... ne vous fâchez pasl dit Pierre, puis il retourne à Marie qui lui dit :

— Veut-il nous conduire?

— Non, il parait qu'il ne fait pas de courses, celui-là. Mais attendez-moi un moment ici, Marie, je vais courir chercher une voiture...

— Ne soyez pas longtemps... car il fait froid... et on n'est pas bien sous cette porte.

— Soyez tranquille... je vais courir... il doit y avoir des fiacres par ici... Oh ! je vais être bientôt revenu.

Pierre se met à courir en regardant toujours à droite et à gauche s'il verra des voitures arrêtées, mais il pleuvait avec violence et l'on sait que, lorsqu'il fait de l'orage, il n'y a plus de fiacres sur les places. Le soldat criait à chaque voiture qu'il rencontrait :

— Êtes-vous libre?... voulez-vous me mener?...

Les cochers faisaient un signe de tête négatif et continuaient leur chemin. Le pauvre Pierre était désolé, car il sentait bien que plus il courait et plus il s'éloignait de Marie, qui était seule sous une porte cochère. Cependant il ne voulait pas revenir sans voiture, et il allait toujours, s'arrétant pourtant quelquefois pour bien regarder le chemin qu'il prenait, la rue où il était, afin de retrouver sa route pour revenir; car, connaissant fort peu Paris, il ne savait pas le nom de la rue dans laquelle il avait laissé Marie.

Enfin, au détour d'une rue, Pierre aperçoit un fiacre arrêté. 11 court au cocher, qui avait l'air de chercher du foin pour ses chevaux, et lui dit :

— En route, cocher ; marchons vite, vite; on m'attend...

— Oh! en route!... vite, vite!... et mes chevaux qui n'eupas mangé depuis ce matin... ils ont faim.

— Mais je vous dis qu'elle m'attend... Partons, cocher... partons tout de suite.

UN T0URL0UR0U. 25!

— Mon brave, vous ne savez pas que de ce temps-ci, nous autres, nous faisons nos conventions.

— Je vous payerai bien, tout ce que vous voudrez... Tenez, voulez-vous cent sous tout de suite? les voici ; mais, par grâce, marchons!

— Ah! c'est différent I v'ià un langage que je comprends... Écoutez donc, les orages c'est notre récolte, à nous. Montez... nous allons filer... Où allons-nous?...

— Nous allons... nous allons, mon Dieu! je ne sais pas le nom de la rue... mais je sais bien où je l'ai laissée...

— Où vous avez laissé quoi?...

— Une dame qui m'attend sous une porte cochère.

— Diable, elle sera un peu humide de ce temps-ci...

— Écoutez, je vais monter sur le siège à côté de vous; et comme cela je vous indiquerai le chemin qu'il faudra prendre.

— Je le veux bien ; mais par le temps qu'il fait, vous seriez mieux dans l'intérieur que sur mon siège! avec ça que vous êtes déjà trempé et que vous n'avez pas comme moi un carrick en toile cirée.

— Oh! qu'importe que je sois mouillé!... C'est elle qui doit s'impatienter! Partons, partons...

— Montez, mon camarade.

Pierre monte sur le siège, le cocher se place à côté de lui; il fouette ses chevaux, là voilure part. L'orage redoublait, la pluie tombait par torrents, mais Pierre semblait ne pas s'en apercevoir, il n'était inquiet que du chemin à prendre pour retrouver Marie; sa main guidait sans cesse le cocher; il lui disait :

— Par là... par là... à gauche... puis à droite.

Et le cocher fouettait ses chevaux, tout en jurant après la pluie qui lui battait le visage.

On arrive dans la rue où Pierre a laissé Marie ; le jeune soldat dit au cocher :

— Je reconnaîtrai bien la porte cochère , car il y avait un cabriolet arrêté devant.

— Ah'.ben! si vous n'avez que c't' indication-là, nous ne risquonsrienl... Parle temps quil fait, lecabriolet peut être parti.

— C'est égal... je verrai bien Marie sur la porte.

— La porte... et si on l'a fermée?... C'est même étonnant, à la nuit, quand on en trouve encore d'ouvertes.

*5Î Ulf TOURL0UR0U.

— Allez toujours... mon Dieu!... il me semble pourtant que c'était par ici... et je ne vois pas ce cabriolet... point de porte ouverte...

— Fallait prendre le numéro, c'était bien plus simple.

— Je n'y ai pas pensé... Attendez... il me semble que nous passons...

— Faut donc retourner?...

— Non...

— Faut donc arrêter?...

— Non... si...

— Ah ben ! décidez-vous ; les chevaux, c'est pas comme les hommes, voyez-vous.

— Mon Dieu! ne la retrouverai-je plus?... Ah! laissez-moi descendre, je chercherai mieux à pied...

— Au fait, si vous vous arrêtez à toutes les portes cochères... descendez, mon camarade... Faut-il vous attendre là?

Pierre ne répond pas au cocher. Une fois descendu, il se met à courir, regardant chaque porte cochère, s1 arrêtant, revenant sur ses pas, et appelant Marie de toute sa force, mais personne ne lui répond.

Pierre est désespéré; il court comme un fou, puis il revient dans la rue qu'il a quittée. Il reconnaît parfaitement celle où il a laissé Marie, il se décide à frapper à plusieurs portes cochères, on lui dit :

— Que demandez-vous ?

— Une jeune dame que j'ai laissée ici tout à l'heure pour aller lui chercher une voiture.

— Laissez nous donc tranquilles!... Est-ce que nous avons ici des femmes qui attendent des soldats?...

Pierre n'obtient pas d'autres réponses. Il passe plus de trois heures à courir les rues appelant toujours Marie et frappant encore aux portes cochères, où il n'est pas mieux reçu. Le pauvre soldat est trempé par la pluie, et pourtant la sueur coule aussi de son visage. Il se sent frisonner, trembler, sa tète brûle, elle est en feu. 11 ne peut se résoudre à retourner à la caserne, et pourtant il voit bien que c'est en vain qu'il appelle Marie.

— Perdue 1... encore perdue! se dit-il en se frappant le front.

Tout à coup une espérance le ranime :

UN TOURLOUROO 253

— Si Marie, ennuyée de l'attendre était allée seule chez la mère Dumont?

Pierre se met àcourir sans s'arrêter jusqu'à la rue de Crussol il arrive épuisé, en nage, ses habits trempés d'eau. La vieille femme s'écrie en le voyant :

— C'est vous, Pierre... Ah! mon Dieu!... dans quel état!

— Marie est-elle ici?... est-elle venue?... l'avez-vous vue?...

— Mademoiselle Marie, mais vous savez bien, mon ami, qu'elle m'a quittée un matin, et depuis ce jour...

— G'enestdonc fait, plus d'espoir!... je l'ai encore perdue!... Adieu!... adieu, mère Dumont...

— Mais, mon ami, il faut aller bien vite changer... vous serez malade, j'en suis sûre...

— Eh, qu'importe, moi!... c'est Marie qu'il fallait retrouver... Adieu... demain... je la chercherai encore.

Pierre s'éloigne et retourne à sa caserne. On va l'envoyer à la salle de police, parce qu'il n'est pas rentré à la retraite; mais on s'aperçoit qu'il a la fièvre, qu'il peut à peine se soutenir, et c'est à l'hôpital qu'il est conduit.

Le jeune soldat est huit jours très-malade ; il a une fièvre brûlante, et dans son délire appelle sans cesse Marie; enfin au bout de ce temps la nature l'emporte sur la maladie. Pierre est mieux, il recouvre sa connaissance, et la première personne qu'il aperçoit près de son lit est Gaspard, qui a obtenu la permission de venir veiller son ami.

— T'a3 joliment battu la tramontane! dit le paysan en serrant la main du soldat. Mais j'ons toujours dit : — Il en reviendra! parce qu'à vingt ans on ne dégringole pas sans s* retenir!

— Y a-t-il longtemps que je suis ici, Gaspard?

— Neuf jours, mon garçon.

— Neuf jours!... Ah! Gaspard, quel dommage... j'avais retrouvé Marie et je l'ai de nouveau perdue I

— Eh bien 1 calme-toi, tu la retrouveras encore, tu vois ben qu'elle fait la navette, c't'e petite fille.

Pierre raconte à Gaspard toutes les circonstances de sa rencontre avec Marie et la manière dont il l'a perdue.

— Ah! c'est M. Grossepêche qui l'avait enlevée, c'te fois ! dit le paysan. Oh! je me le rappelle bien aussi, celui-là... C'est un grand, gros, vieux, qui a le dessous des yeux tout so fflé!

254 UN TOURtOUROU.

Quand je te disais 1... ils veulent tous avoir la netiletf ftftg»!,. Ah! ah ! ah!...

— Tu ris, Gaspard, quand Marie est encore peràae!

— Je te dis qu'on la retrouvera, c'te fille ; mais je ris paive que tu es sauvé et que je suis content de voir que bientôt tu seras sur tes jambes. Allons, Pierre, ne te laisse pas aller au chagrin, ça ne mène à rienl... et d'ailleurs il faut bien se v-orter pour chercher une femme qui court toujours!...

— Tu as raison, Gaspard, je veux être homme enfin.

— le vas retourner d'un pied léger jusqu'au pays, parce que j'y ai aiïaire. Mais je reviendrai bientôt te voir, et, pour célébrer ta convalescence, nous nous en repasserons queuques coups par la cravate.

Gaspard embrasse Pierre et s'éloigne. Quelques jours après le jeune soldat élait dans sa caserne. Mais dès qu'il était libre, il allait se promener dans la rue où il avait laissé Marie.

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