‹ Un tourlourou (volume 2)Chapitre 24 sur 28 · CHAPITRE XXIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIÏ

ESTOC* CHKZ MÂDAHB DE STUNVILLB.

Il se trouva que le lendemain matin Marie était encore chez le comte d'Aubigny. Où avait-elle passé la nuit?... Je vous le laisse à deviner.

Marie n'était plus la même : ses yeux, pleins d'une douce langueur, brillaient d'amour et de bonheur lorsqu'ils se portaient sur d'Aubigny, et il ne s'écoulait pas une minute sans qu'elle le regardât.

Le comte semblait touché de l'amour que lui témoignait celte jeune fille ; souvent il la regardait avec tendresse, il s'arrêtait devant elle, et déposait un baiser sur ses lèvres: mais bientôt après on voyait son front se rembrunir, ses yeux se baisser comme pour éviter les regards de Marie, et alors un sentiment d'inquiétude, de tristesse, se peignait sur tous ses traits.

D'Aubigny a fait apporter à déjeuner dans sa chambre, qui est devenue, depuis la veille, celle de Marie; mai? Legris est un valet discret, éprouvé; il voit tout et ne voit rien. Jamais ses yeux ne se portent sur les dames qui viennent chez son maître ; c'est un domestique qui sait son monde et auquel on peut se fier.

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Tout en déjeunant, Marie ne parle à d'Aubigny que de son amour : elle ne semble plus penser à madame de Stainvîlle ; le nouveau sentiment qui remplit son âme lui fait tout oublier. Pour elle, dans l'univers, il n'y a plus que l'homme auquel elle s'est donnée.

Mais le comte, habitué aux conquêtes, aux triomphes, ne se laisse déjà plus aller à ces douces illusions : le bonheur présent n'est pas tout pour lui, il pense à ce qui peut arriver ensuite. D'Aubigny réfléchit et il soupire, et il se reproche un moment d'agrément, de séduction qui n'a pas été calculé, mais qui peut également avoir des suites graves. Quand on réfléchit, quand on raisonne, il est rare que l'on soit bien amoureux; en effet, d'Aubigny n'était pas épris de Marie; mais il la trouvait iharmante ; et en voyant couler ses larmes, en entendant cette jeune fille lui dire qu'elle l'aimait, il s'était senti vivement ému, et il avait cédé à cet amour qui s'offrait si naïvement à lui. Quel est 'i homme qui eût été plus sage?... Rappelez-vous la position d'Alfred et de Marie, ce tète-à-tête que rien ne pouvait iroubler; cette jolie fille qui versait des pleurs en rappelant au Lomte ses paroles d'amour, et dites si, à sa place, vous n'auriez pas succombé! Tous les hommes ne sont pas des saint Antoine, et je crois que les dames ne nous sauraient pas gré de lui ressembler.

Mais ordinairement les réflexions ne suivent pas si vite une nuit de bonheur. Dans plusieurs circonstances semblables, d'Aubigny s'était abandonné au plaisir sans s'inquiéter de l'avenir. Si cette fois il n'est plus le même, s'il est troublé, rêveur près de celle qui lui a donné tant de preuves de tendresse , c'est qu'il y a deux motifs pour se repentir de sa faute. D'abord il n'a point d'amour pour Marie ; ensuite il est passionnément amoureux d'une autre femme. Madame Darmentière est toujours son idole ; sa passion pour elle s'accroît chaque jour . c'est que tout en lui laissant voir qu'elle l'aime, la belle veuve ne lui a rien accordé ; c'est qu'elle lui a bien positivement fait entendre qu'elle ne serait jamais sa maîtresse, et que le comte se trouverait encore trop heureux qu'elle voulût bien l'accepter pour époux. Mais madame Darmentière hésite, balance; avant de former de nouveaux nœuds, elle veut être bien certaine de l'amoui de d'Aubigny ; elle veut aussi qu'il ait renoncé à toutes ces folies, à toute* ces intrigues galantes qui l'avaient rendu

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si redoutable près des dames, et le comte lui jurait tous les jours qu'il était entièrement corrigé.

Voilà où en étaient les choses lorsque d'Aubigny avait trouvé Marie abritée sous la porte cochère de la maison dans laquelle demeurait madame Darmentière, et voilà pourquoi le comte était inquiet, soucieux, lorsqu'il n'aurait dû songer qu'à parler d'amour à cette pauvre jeune fille qui venait de se donner à lui.

— Mon ami, qu'avez- vous donc? vous ne me regardez plus, dit Marie en mettant sa main dans celle du comte.

— Ah! pardon, Marie, je pensais... je réfléchissais...

— Ah ! moi je ne pense plus qu'au bonheur d'être avec vous... •le vous aimer... de vous entendre m'en dire autant... car vous .Ti'aimerez toujours, n'est-ce pas? Ohl vous me l'avez juré, et je vous crois...

— Oui, sans doute... je vous aime, mais cela n'empêche pas de songer à ce qui nous reste à faire... à ce que vous direz en retournant ehez madame de Stainville...

— Chez madame de Stainville... ah 1 mon Dieu, je n'y pensais plus. Il faut donc que je retourne chez elle?... Mon ami... je croyais que je resterais avec vous. . . je dois devenir votre femme... puisque vous m'aimerez toujours... et que je serai duchesse... Eh bien ! alors, à quoi bon nous quitter?

— Marie, vous ne connaissez ni le monde, ni les devoirs qu'il impose... Il faut au contraire cacher avec soin ce qui s'est passé entre nous... votre séjour ici doit être un mystère; songez donc que vous devez retrouver votre mère... et si elle apprenait...

— Ah! vous avez raison... Mon Dieul... je la ferais rougir!... Ah! mon ami, l'amour me faisaittoutoublierl... Excusez-moi... et soyez mon guide; dites-moi ce que je dois faire; je ne me conduirai que d'après vos conseils.

— Pauvre petite... que je voudrais vous voir heureuse! dit le comte en soupirant.

— Mais je le serai... et d'ailleurs, ne le suis-je pas déjà, puisque vous m'aimez?... Voyons... que dirai-je à madame de Stainville... un roman, n'est-ce pas?... est-ce celui que nous avons fait... hier... ensemble?...

Marie baisse les yeux et rougit en disant ces derniers mots : en ce moment elle était si jolie, qu'il eût fallu être de marbre

pour ne point voler dans ses bras. Je n'ai jamais connu d'hommes de marbre, et le comte, qui était un faible mortel, tomba aux genoux de Marie... Pendant assez longtemps leur conversation fut interrompue.

— Eh bien! mon ami, que conterai-je à madame de Stainville? dit Marie lorsque l'on revint à la conversation.

— Ce que vous lui direz... ah! c'est juste... nous l'oublions toujours... Près de vous, Marie, il est difficile de n'écouter que sa raison.

— J'aime bien mieux que vous écouliez votre cœur.

— Il faut pourtant nous arrêtera quelque chose... D'abord il est bien convenu que vous ne parlerez ni de Daulay, ni de Bellepêche, ni de moi.

— Oui, c'est bien entendu... Mais enfin que dirai-je?... car depuis près de quatre mois que j'ai quitté la maison de campagne de madame de Stainville, il faut bien que j'aie été quelque part...

— Oh! sans doute...

— Il faut refaire un roman à nous deux, mon ami.

Le comte sourit; mais comme on ne peut pas toujours faire des romans, même avec une jolie femme, il s'écrie : — Après tout!... dites la première chose venue! Madame de Stainville sera trop contente de vous revoir pour vous chicaner sur votre récit... Cette pauvre dame est d'autant plus désolée de votre disparition, qu'elle a pris sur elle de vous retirer de chez maitre Gobinard, et que c'est à elle maintenant que l'on vous réclamera.

— Il est bien certain que sans madame de Stainville je serais encore au Tourne-Bride.

— En arrivant chez elle, vous vous jetterez dans ses bras... elle vous embrassera, et vous lui conterez d'une voix bien émue que des hommes... inconnus vous ont enlevée de chez elle, qu'on vous a placée dans une voiture, que l'on vous a conduite dans un château... où un monsieur... que vous n'aviez jamais vu est venu vous déclarer son amour. Vous ne l'avez pas écouté, mais il vous a gardée prisonnière, et tous les jours il revenais vous parler de sa flamme sans plus de succès. Enfin un matin on a oublié de vous enfermer, vous êtes descendue dans un jardin... vous y avez trouvé une petite porte... il y en a dans tous les jardins... vous l'avez ouverte, et vous vous êtes trouvée

dans la campagne. Ne sachant où vous étiez, vous avez marchd longtemps... bien longtemps... enfin un paysan vous a dit que vous n'étiez plus loin de Paris; vous avez rassemblé vos forces pour y arriver et vous jeter dans les bras de votre protectrice. Voilà votre roman; comment le trouvez-vous?

— Oh! très-bien...

— Retiendrez-vous tout ce que je vous ai dit?

— Je n'oublierai pas un motl II n'y a qu'une chose que je ne m'explique pas... puisque je i\e savais pas l'adresse de madame de Stainville, comment aurais-je pu y aller seule?...

— Mais il sera censé que vous la saviez... que vous l'aviez entendu dire... Eh, mon Dieul quand on fait une intrigue, il ne faut pas s'effrayer des invraisemblances... ce n'est pas roman de mœurs que vous faites , c'est du romanesque , du dramatique. Je vous le répète, contez tout cela avec assurance, et personne ne se permettra de mettre en doute cette singulière aventure.

— Je vous ai promis de suivre vos conseils; je vous jure que je n'ajouterai, que je ne changerai pas un mot à votre roman.

— Ainsi... maintenant... rien ne vous empêche de retourner chez madame de Stainville.

Marie baisse les yeux et soupire en disant à demi-voix :

— Oui... j'y retournerai... mais aujourd'hui... il est bien tard... je suis bien fatiguée... et... quand je resterais un jour de plus avec vous.. .on ne le saura pas davantage.

D'Aubigny ne se sent pas le courage de résister à ces douces paroles... Marie le regardait si tendrement... et il y avait tant d'amour dans ses beaux yeux ! Il fut convenu qu'elle ne retournerait chez madame de Stainville que le lendemain.

Le lendemain arriva; Marie se sentit encore plus fatiguée, elle pouvait à peine se tenir sur ses jambes; il y aurait eu conscience de la renvoyer dans cet état de faiblesse. Le comte ne la renvoya point.

Le jour suivant elle se fit une écorchure au pied qui la faisait boiter; on ne laisse point sortir une femme qui boite, et Marie ne sortit pas de sa retraite. Bref, elle passa six jours chez d'Aubigny, trouvant sans cesse quelque prétexte pour ne point le quitter. Mais la position du comte devenait embarrassante, il sortait à peine, et n'osait plus recevoir personne chez lui. A tous ceux qui se présentaient, on répondai* qu'il était absent. Cet

état de choses ne pouvait durer; et le septième jour, d'Aubigny se rappela qu'il était permis de se reposer. Il fit venir une voiture, y fit monter Marie qui pleurait, parce qu'elle aurait voulu rester encore; il l'embrassa tendrement, lui recommanda de nouveau la plus grande discrétion, et, après avoir bien donné l'adresse au cocher, il renvoya la jeune fille chez celle qui avait voulu être sa protectrice, mais dont la protection avait attiré à Marie de bien singulières aventures.

La voiture s'arrête rue Saint-Dominique, devant la demeure de Madame de Slainville. Marie est donc enfin dans cette maison où elle brûlait d'arriver... mais non... depuis qu'il ne tenait qu'à elle de s'y rendre, vous savez qu'elle en reculait sans cesse le moment.

Elle monte l'escalier... elle entre chez madame de Stainville; on était alors au milieu de la journée, et le concierge lui a dit:

— Madame est chez elle.

Marie pénètre dans le salon presque aussi vite que la domestique qui l'a reconnue et a couru l'annoncer.

— Marie!... ce serait ma chère Marie!... se pourrait-il? s'écrie madame de Stainville en quittant son fauteuil pour aller au-devant de la jeune fille, et presque au même moment Marie se précipite dans ses bras.

— Oui, c'est elle!... c'est bien cette chère enfant que je croyais à jamais perdue! reprend madame de Stainville en embrassant Marie, ahl que je suis contente!... quel bonheur!... Ah! messieurs, partagez ma joie!... Marie nous est enfin rendue!

Les deux messieurs auxquels ces mots s'adressaient étaient Daulay et Bellepêche, que le hasard avait justement réunis ce jour-là chez madame de Stainville. Mais, bien loin de partager la joie de cette dame en entendant nommer Marie, en voyant entrer cette jeune fille, ces deux messieurs ont fait une singulière mine; leur embarras, leur confusion les eût certainement trahis, si, es ce moment, on les eût observés; mais madame de Stainville n'était occupée que de Marie, Quant à celle-ci, en apercevant dans le salon Daulay et Bellepêche, elle n'est pag maîtresse d'un mouvement d'effroi; mais bientôt, se rappelant qu'elle a promis au comte la plus entière discrétion, elle cache ce qu'elle éprouve et ne semble émue que par le plaisir qu'elle ressent en se retrouvant avec sa bienfaitrice.

— Chère Marie! dit madame de Stainville en faisant asseoir la jeune fille près d'elle, mets-toi là... et dis-nous bien vile ce qui t'est arrivé!... Tu dois penser combien il me tarde de savoir quels événements t'ont retenue si longtemps loin de moi.

— Je vais vous en faire le récit, madame.

En ce moment Daulay se lève, Bellepêche en fait autant.

— Je me rappelle que j'ai affaire chez moi ! dit le jeune homme en cherchant son chapeau.

— Je crois que j'ai un rendez-vous pour cette heure-ci! dit Bellepêche en cherchant sa canne.

— Comment! messieurs, vous voudriez vous éloigner, lorsque ma petite Marie va nous faire le récit de ses aventures ! s'écrie madame de Stainville d'un air piqué; ah!... voilà qui marquerait bien peu d'intérêt pour notre jeune duchesse... et je ne puis croire que telle soit votre intention!

Le ton de madame de Stainville annonçait qu'elle pourrait se fâcher. Ces messieurs ne savent quel parti prendre, mais, dans leur indécision, ils se laissent retomber sur leurs sièges, et Marie commence aussitôt son récit.

A mesure que la jeune fille parle, ces messieurs changent de visage, leur physionomie s'éclaircit, leur bouche sourit, leur embarras se dissipe; ils semblent porter le plus vif intérêt « un récit que d'abord ils n'écoutaient qu'à contre-cœur ; de temps à autre ils témoignent même de leur émotion par les exclamations qui leur échappent.

— Pauvre demoiselle 1... s'écrie Daulay, quelle aventure!

— C'est plein d'intérêt! dit Bellepêche en se mouchant, cela me rappelle une histoire que l'on m'a contée en Suisse.

— Mais taisez-vous donc, messieurs, s'écrie madame de Stainville, laissez parler notre chère Marie.

La jeune fille achève son récit, qu'elle a fait tel que d'Aubigny le lui a dicté. Lorsqu'elle a fini, sa protectrice l'embrasse encore, en lui disant ;

— Ah! ma chère Marie! quel bonheur que vous ayez pu échapper à cet homme... Votre innocence a couru de grands périls; mais, grâce au ciel, vous voilà toujours digne de la tendresse de votre illustre mère!... Bt vous ne vous rappelez pas avoir vu quelque part cet homme qui vous a fait enlever?

— Non, madame...

— C'est bien singulier!

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— Mais je ne vois rien là d'extraordinaire, dit Daulay; c'est quelqu'un qui aura remarqué en secret mademoiselle... Frappé de sa beauté, et connaissant peut-être le secret de sa naissance, il aura employé ce moyen pour tâcher de la séduire. Ce sont de ces aventures qui arrivent fréquemment.

— Cela arrive tous les jours! ajoute aussitôt Bellepêche.

— Oui, dit madame de Stainville, je crois que Daulay a deviné juste; cet homme savait probablement de quel sang vous êtes née, peut-être même est-ce un ennemi secret de madame de Valousky... Qui sait si cet homme ne fut pas cause que jadis elle fut obligée de cacher votre naissance, et de vous faire élever secrètement dans une auberge?

— Tout doit nous le faire supposer, dit Daulay.

— Moi, j'en mettrais ma main au feu! reprend Bellepêche. Marie ne dit rien; car elle est très-étonnée du succès que

vient d'obtenir son roman auprès de sa protectrice; elle ne sait pas encore que, dans le monde, on accueille toujours avec empressement ce qui est fabuleux, tandis qu'on reste froid pour la vérité.

— Et vous n'avez pu savoir le nom de cet homme? reprend bientôt madame de Stainville en s'adressant à Marie.

— Non, madame.

— Ni le nom du séjour où l'on vous a menée?

— Non, madame.

— C'était un château, sans doute?

— Je crois que oui, madame.

— Oh! point de doutes! c'est quelque personnage puissant! Mais votre illustre mère doit le connaître, elle percera ce mystère.

— Il n'y a point de doute qu'elle poura le percer, dit Bellepêche en se rengorgeant dans sa cravate, afin de cacher une assez grande estafilade qu'il avait au-dessous de l'oreille gauche, blessure qu'il s'était faite un certain jour, en tombant sur des verres et des bouteilles, vous savez à quelle occasion.

— Enfin, ma chère Marie, vous voilà près de moi, dit madame de Stainville en entourant la jeune fille de ses bras, et désormais je réponds bien qu'on ne vous en arrachera plus! Oh! je ne vous quitterai pas d'une minute, jusqu'au moment où je vous remettrai dans des mains bien chères. Mais jugez, mon enfant, si je devais être désolée de votre disparition : j'ai reçu des nou-

velles de la duchesse de Valousky... dans trois semaines elle doit être ici...

— Dans trois semaines i s'écrie Marie... Oh! quel bonheur 1

— J'aurais été si mr^heureuse de ne plus pouvoir lui présenter sa fille! Mais, grâce au ciel, il n'en sera pas ainsi, et je lui rendrai sa charmante Marie toujours aussi pure, aussi digne de son amour !

Bellepêche fait un léger hochement de têle en se disant à lui-même :

— Toujours aussi pure... nom!... hom!... que diable a-t- elle fait depuis huit jours qu'elle m'a quitté... Si elle a été à la caserne avec son protecteur... cela devient terriblement scabreux. Au reste, ce ne sont plus mes affaires. Cette jeune fille s'est montrée généreuse envers moi et M. Daulay, et désormais je croirai tout ce qu'elle voudra.

Daulay en pensait autant que Bellepêche, et se disait : — Depuis deux mois que Marie s'est échappée d'avec moi, elle aurait fort bien pu revenir chez sa protectrice... Elle aura donné ce temps à sa reconnaissance pour ce jeune soldat!... Cette jeune fille est beaucoup plus rusée que je ne le pensais; mais son roman est très-bien trouvé, et ce n'est pas moi qui le démentirai.

Madame de Stainville s empresse de réinstaller Marie chez elle, de la combler de présents, de bijoux, de lui acheter tout ce qui est à la mode. Son amitié, sa générosité pour la jeune fille semblent avoir augmenté encore depuis qu'elle a été séparée d'elle. Marie se laisse faire, elle met de belles robes, elle pare ses cheveux de fleurs ou de rubans; car elle se sent un nouveau désir de plaire, de paraître belle aux yeux de celui dont elle espère devenir la femme.

Madame de Stainville présente Marie dans le monde comme une jeune personne de haute naissance que ses parents lui ont confiée. Le monde n'en demande pas davantage, et fait trèsbon accueil à Marie, parce qu'elle est jolie, que sa toilette est élégante, et qu'elle commence à savoir assez bien la porter.

Le troisième jour de sa réinstallation chez sa protectrice, Marie y voit venir madame Darmentière; son cœur se serre à l'aspect de cette dame, car elle sait bien que le comte d'Aubiiuiy en était épris; mais la jeune fille se flatte d'avoir chassé sa rivale du cœur de celui qu'elle aime... Elle croit aux serments que

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d'Aubigny lui a faits, dans un de ces moments où il est d'usage de se jurer quelque chose.

De son côté, madame Darmentière laisse éclater une grande surprise en revoyant Marie.

— Eh quoi! mademoiselle est donc retrouvée? dit la belle veuve d'un ton qui n'annonçait pas une joie bien vive.

— Oui, madame, oui, elle nous est enfin rendue, cette chère enfant 1 répond madame de Stainville. Ah! si vous saviez de quelle intrigue extraordinaire elle a failli être victime.

— Je ne doute pas qu'il ne soit arrivé à mademoiselle beaucoup d'aventures, répond madame Darmentière en souriant à demi, mais ce serait peut-être indiscret de demander à les connaître.

— kh\ par exemple, vous, notre amie, vous qui connaissez Je secret de la naissance de Marie... oh! vous allez tout savoir.

Et madame de Stainville s'empresse de répéter à madane Darmentière ce que Marie lui a conté. La belle veuve écoute d'un air fort incrédule, parfois même un sourire moqueur paraît sur ses lèvres, et lorsque le récit est terminé, elle s'écrie : — En vérité, voilà qui pourrait ajouter un chapitre de plus aux Mille et une Nuits ou au Magasin des enfants; mademoiselle est une véritable héroïne de roman; et ce qu'il y a de plus merveilleux dans tout cela, c'est que dans ces aventures extraordinaires, où une femme qui connaît le monde succomberait souvent, les jeunes personnes... comme mademoiselle, en sortent toujours sans y perdre un seul cheveu.

Marie baisse les yeux, rougit, et ne sait quelle contenance tenir; madame Darmentière s'aperçoit de l'embarras de la jeune fille, et fâchée peut-être d'avoir été trop loin, elle s'empresse d'ajouter :

— Enfin, mademoiselle vous est rendue, c'est le point principal, et je désire beaucoup que vous soyez bientôt à même d'assurer son bonheur.

— Cela ne saurait tarder, dit madame de Stainville, qui n'a pas paru remarquer les observations malignes de la jeune veuve; oui, bientôt le sort de ma chère Marie sera digne d'envie, puisque incessamment la duchesse de Valousky revient à Paris. Mais alors même que les espérances que j'ai connues pour Marie ne se réaliseraient pas, alors même qu'on ne lui donnerait pas un nom et un titre, certes elle ne m'en serait pas moins chère ;

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je l'aime trop pour cesser d'être son amie... Cette chère enfant, si aimable, si jolie, si intéressante... Oh! mon amitié ne lui manquera jamais.

— Mademoiselle doit être persuadée que c'est pour elle seule qu'on l'aime, dit Daulay, et fût-elle née sous le chaume, on rendrait également justice à ses attraits et ses aimables qualités.

— Oui, assurément, dit à son tourBellepêcho; moi, d'ailleurs, j'estime les personnes pour leur mérite personnel, et nullement pour leur fortune... Fi donc, la fortune!... En Suisse, on ne fait aucun cas de la fortune... surtout sur le haut des glaciers.

Marie fait une révérence à tous ces compliments., et madame Darmentière se dit : — Voilà de bien belles protestations, mais je plains cette jeune fille si elle est un jour obligée de mettre ces amitiés-là à l'épreuve.

En quittant d'Aubigny, Marie lui avait fait promettre de venir souvent la voir chez madame de Stainville; cependant elle est depuis plusieurs jours chez sa protectrice, et le comte ne s'y est pas encore présenté. Marie soupire en secret, elle brûle de revoir celui qu'elle aime, et elle est forcée de cacher ses ennuis, de dissimuler même son émotion lorsque devant elle on parle du comte.

Enfin d'Aubigny vient faire une visite à madame de Stainville, et il salue respectueusement Marie en disant : — J'ai appris par madame Darmentière que mademoiselle était enfin retrouvée... et j'espère qu'elle ne doute pas du plaisir que cette nouvelle m'a causé.

Marie balbutie quelques mots; la vue de d'Aubigny lui cause une si vive émotion, qu'elle peut à peine s'exprimer. Le comte sait adroitement occuper madame de Stainville, de manière à ce qu'elle ne remarque pas le trouble de Marie. Mais pendant tout le temps que d'Aubigny est près d'elle, la jeune fille sent son cœur serré par la contrainte qu'il lui faut s'imposer. Peu habituée encore aux coutumes du monde, il lui semble cruel d'affecter de l'indifférence pour celui qu'elle voudrait pouvoir presser contre son cœur.

Un seul instant Marie se trouve seule avec le comte. Elle en profite pour presser tendrement sa main, en lui disant :

— Vous m'aimez toujours, n'est-ce pas?

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— Oui, Maritt, oui... je vous aime...

— C'est que vous me regardez à peine...

— Vous savez bien qu'il faut cacher à tous les yeux notre intimité.

— Ah! que cette contrainte est pénible I... Mais vous m'épouserez, n'est-ce pas?...

— Chut!... silence, Marie!... on revient.

En effet, madame de Stainville revenait, et d'Àubigny ne tarde pas à prendre congé. Quelques jours après il vient de nouveau voir Marie. Mais madame Darmentière était alors chez madame de Stainville. A l'aspect de la belle veuve, le comte se sent embarrassé, et pendant tout le temps que dure sa visite, il ne jette pas un tendre regard sur Marie; au contraire, il affecte de lui parler avec plus de froideur.

La jeune fille est désolée, et lorsque le comte est parti, elle maudit encore plus ce monde qui oblige à une contrainte con • tinuelle, en se disant :

— Pourtant je suis duchesse, et c'est bien singulier que l'on ne puisse pas avouer qu'on est amoureux de moil

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