‹ Un tourlourou (volume 2)Chapitre 25 sur 28 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

lk DUCHKSSK DE VALOUSKY.

Un mois s'était écoulé depuis que Marie habitait de nouveau chez madame de Stainville, lorsqu'un matin celle-ci reçut une lettre qui lui causa de grands transports de joie, et elle courut aussitôt à l'appartement de sa protégée en lui criant de loin :

— Ma chère enfant... la duchesse arrive... elle sera ici demain... Cette lettre me l'annonce, en me disant que sa première visite sera pour moi ! . . . Ah ! quel bonheur ! tu vas retrouver une mère... elle va te presser sur son cœur, et je serai témoin de ce tableau !

— Oh! oui, madame, c'est un grand bonheurl... je suis bien contente!... Au moins, quand ma mère m'aura reconnue... nommée sa fille... on ne craindra plus... Si... enfin si quelqu'un voalaifm'épouser... il pourrait le dire.

Ile UN T0URL0UR0C.

— Quelqu'un!... Oh! sois tranquille, ma belle Marie, tu ne manqueras pas de soupirants, tu n'auras que l'embarras du choix.

— Le mien sera bientôt fait! se dit la jeune fille en étouffant encore un soupir, qu'elle espère être le dernier; car, une fois reconnue par sa mère, elle ne doute pas que le comte ne s'empresse de demander sa main, et ce n'est pas là un des moindres motifs de sa joie.

— Je veux que tous nos amis, tous ceux qui connaissent le mystère de ta naissance soient témoins de ton bonheur, dit madame de Stainville. Daulay va venir, je le prierai de prévenir d'Aubigny, Bellepêche, madame Darmentière, afin qu'ils viennent ici demain... et ils viendront. Oh! je suis certaine qu'ils voudront jouir de l'ivresse que je vais causer à madame de Valousky.

Madame de Stainville est comme une folle; elle va, vient, donne des ordres, écrit des lettres; elle a envie de donner une fête, puis elle pense qu'il vaut peut-être mieux laisser goûter à la duchesse un bonheur intime que trop de monde troublerait; mais ce qu'elle veut surtout pour le lendemain, c'est que la toilette de Marie soit charmante, qu'il ne lui manque rien, qu'elle ajoute encore à sa beauté. D'ailleurs, depuis quelques jours, le teint de Marie a perdu de sa fraîcheur, ses yeux sont battus, ses jolis traits semblent altérés; il faut donc que l'art lui rende cet éclat que la nature capricieuse semble vouloir lui retirer.

Daulay arrive; on lui apprend la grande nouvelle, on le charge de la répandre; puis à chaque instant de la journée madame de Stainville va regarder Marie, elle refait une boucle de ses cheveux , retouche quelque chose à sa coiffure , et s'écrie :

— Oh! tu seras charmante... Demain mon coiffeur sera ici » neuf heures du matin... C'est fâcheux que tu aies les yeux battus... l'?,ir fatigué depuis quelques jours... Est-ce que tu te sens malade, ma chère amie?

— Non, madame, je n'ai rien.

— Santé de jolie femme... on est journalière; mais demain seras ravissante! je veux que la duchesse soit folle de toi.

est enfin arrivé, ce jour si impatiemment attendu, et qui faire époque dans la vie de Marie. La jeune fille n'a point

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dormi, tant elle est émue d'avance à l'idée qu'elle va voir sa mère. Madame de Stainville n'a guère reposé non plus; car elle croit déjà entendre les remercîments dont son amie la duchesse va l'accabler. Tout est en l'air dans la maison. De bonne hrure :es dames s'occupent de l<!ur toilette ; comme elles ne a\£nt pas précisément à quelle heure madame de Valousky doit ï priver, elles ne veulent pas être en retard.

Sur les onze heures arrive Bellepêche en grande tenue, cosiurae noir des pieds à la tête; on croirait qu'il va assister à une grande cérémonie; mais le vieux garçon veut toujours être beau ; d'ailleurs il n'a pas renoncé à tout espoir, et s'il ne plaît pas à la petite duchesse, il veut essayer d'être plus heureux avec sa mère. Il salue Marie encore plus humblement que de coutume.

— Nous vous savons gré de votre empressement, lui dit madame de Stainville, il prouve l'iutérêt que vous portez à notre chère enfant... mais je ne doute pas que nos bons amis ne vous suivent de près.

— Je suis toujours exact, dit Bellepêche; quand je voyageais en Suisse, mes guides l'étaient moins que moi.

Daulay ne tarde pas à arriver, et quelques instants après on annonce madame Darmentière. Le comte seul ne vient pas; il a pensé qu'il faudrait encore se trouver entre Marie et sa belle veuve, et pour lui cette position est trop embarrassante. D'ailleurs, que lui importe à lui que Marie soit reconnue duchesse, cela ne changera rien à ses projets. Il souhaite tout le bonheur possible à la jeune fille qui s'est donnée à lui, mais ce bonheur il ne veut pas se charger de le lui faire goûter. C'est presque toujours ainsi que dans le monde on est utile à ses amis.

Midi sonne, et la duchesse de Valousky n'est point encore arrivée. Une heure, deux heures s'écoulent encore, et personne ne vient. Chacun grille d'impatience ; on se regarde, on va aux fenêtres, on écoute, et au moindre bruit Marie devient tremblante; enfin un bel équipage s'arrête devant la maison : une dame très-parée en descend.

— La voilà! c'est elle! s'écrie madame de Stainville, je la reconnais... quoique nous ne nous soyons pas vues depuis longtemps... C'est toujours sa belle, son élégante tournure. Allons, ma chère Marie, ne tremble pas... ne dis rien, contente-toi

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d'abord de la saluer comme tout le monde, et laisse-moi préparer la reconnaissance.

Un domestique annonce : — Madame la duchesse de falou-ky.

Tout le monde se lève dans le salon, où l'attente d'un grand événement se peint sur toutes les physionomies.

La duchesse de Valousky est une femme de cinquante ans, qui a été fort belle, qui a encore de beaux traits et une tournure noble, mais dont les yeux ont presque toujours une expression de hauteur et de dédain, tandis que sur ses lèvres erre un sourire moqueur et prétentieux.

Madame de Stainville court au-devant de la duchesse; les deux amis s'embrassent, mais madame de Valousky fait en sorte que cela n'efface pas son rouge et ne dérange pas ses plumes; cependant elle daigne faire une révérence gracieuse à toute la compagnie.

— Enfin, vous nous A tes donc rendue! dit madame de Stainville. Ahl vous ne pouvez pas deviner avec quelle impatience vous êtes attendue ici...

— Je vous remercie, ma chère amie, de la joie que vous cause mon retour, répond la duchesse en se jetant sur un sofa. Je vous certifie que j'en éprouve aussi beaucoup à revoir mes anciennes connaissances et à me retrouver à Paris.

— Ohl mais... vous avez encore un motif bien puissant de vous réjouir... d'après ce que vous m'avez écrit... et, tenez, ma chère duchesse, excusez-moi, j'ai peut-être été indiscrète... mais j'ai lu votre lettre devant les personnes que vous voyez

— Comment? quelle lettre? répond la duchesse.

— Celle où vous me dites que vous avez laissé en France, au village de Vétheuil, à l'auberge du Tourne-Bride, l'objet de vos plus chères affections...

— Ah! oui... je me rappelle... Eh bien! il n'y a aucun mal à cela, ma chère amie, car ce dont je faisais mystère alors n'en sera plus un aujourd'hui; grâce au ciel! je ne cacherai plus rien.

— Vraiment 1 oh! que vous me faites plaisir en me disant cela... car j'ai agi un peu sans votre permission dans tout cela...

— Vous avez agi... je ne vous comprends pas.

— Je vais m expliquer. Et d'abord je dois vous dire que j'ai

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deviné quel est cet objet chéri que vous brûliez de revoir... que vous aviez confié à la digne femme qui tenait alors l'auberge où vous avez passé quelques jours.

— Vous avez deviné... j'avoue 'que cela me surprend.

— Ah ! je le crois... mais j'ai deviné pourtant... ces messieurs jvent vous le dire.

- Oui... madame de Stainville a sur-le-champ trouvé le ud de tout ce mystère, dit Daulay.

— Nous avons tous trouvé le nœud, dit Bellepêche, tandis que Marie, inquiète, tremblante, regarde la duchesse et cherche à lire dans ses yeux.

— Eh bien! vous me surprenez beaucoup, reprend la duchesse, car je pensais que c'était un secret pour tout le monde.

— Ce pouvait être un secret fort difficile à trouver pour ceux qui n'auraient pas su les autres circonstances qui étaient à ma connaissance. Enfin, ma chère duchesse, voulant vous procurer le bonheur de revoir plus tôt l'objet de vos plus tendres affections... voulant vous montrer tout l'intérêt que je lui porte... j'ai osé... lui faire quitter le modeste asile où vous l'aviez laissée... et c'est chez moi... c'est ici quevous allez goûter l'ivresse la plus pure...

— Gomment! c'est ici?... chez vous?... voilà une surprise charmante 1 et moi qui ai fait partir hier au soir mon domestique pour Vétheuil en lui ordonnant de se rendre au Tourne-Bride et d'y réclamer mon trésor... car c'est un véritable trésor pour moi... c'est mon enfant, enfin...

— Votre enfant!... Ah! j'attendais ce doux mot 1 Eh bien! il est ici, ma chère... il est devant vous. Viens, ma belle Marie, viens te jeter dans les bras de ta mère?...

Et madame de Stainville, prenant Marie parla main, la pousse presque sur la duchesse; mais celle-ci, faisant deux pas en arrière tandis que de sa main droite elle semble vouloir repousser la jeune fille, s'écrie d'un ton presque courroucé :

— Sa mère!... J'ai une fille, moi?... Ah! par exemple, cela est un peu fort!... Madame de Stainville, voilà une plaisanterie que je trouve très-déplacée...

11 faut voir alors le changement qui s'opère sur tous les visages : Daulay et Bellepêche restent la bouche béante; madame de Stainville semble foudroyée; Marie devient pâle et

^fuse; madame Darmentière est la seule dont la physionomie

ait peu varié, on aurait dit qu'elle avait à son tour devine cet événement.

— Comment!... comment, vous n'avez pas une fille! s'écrie madame de Stainville lorsqu'elle peut retrouver la parole; comment! cet objet chéri... qui fait battre votre cœur... ce n'est pas un enfant... que vous avez laissé mystérieusement à Vétheuil?

— Non, madame... non... En vérité, vous donnez bien légèrement des enfants à vos amies!... Vous avez de singulières idées à leur vertu 1...

— Mais, madame... votre lettre... ces mots : « J'ai logé dans une auberge, j'y ai laissé l'objet de mes plus chères affections... »

— Eh ! oui, madame, oui, j'y ai laissé le premier volume de mes mémoires!... que j'avais commencés sous l'Empire et que je n'osais mettre au jour sous la Restauration, parce que j'y parlais souvent de Napoléon ; et, ne voulant pas voyager avec ce manuscrit, je le remis à la maîtresse de l'auberge en lui faisant jurer de n'y point jeter un œil indiscret!... Voilà, madame, voilà quel est l'enfant que je brûle de revoir... c'est celui de mon esprit, de mon imagination, et je n'en ai jamais eu d'autres, je vous prie de le croire.

— Un volume de mémoires... murmure madame de Stainville en se laissant aller sur un fauteuil. Ah! je ne me le pardonnerai jamais.

— Un manuscrit ! dit Daulay en riant aux éclats ; ma foi, le quiproquo est précieux!...

— Ce n'était pas une petite duchesse I... se dit Bellepéche en rongeant ses ongles. Ah, mon Dieu ! et j'ai dépensé neuf cents francs pour elle!...

Marie baisse la tète et ne prononce pas un mot.

— Allons, allons, ma chère amie, reprend la duchesse d'un ton railleur, avouez que vous n'avez pas été heureuse dans vos conjectures... Je crois que le parti le plus sage est de rire de tout ceci. Quant à mademoiselle, j'en suis bien fâchée, mais il faudra qu'elle ait la bonté de chercher une autre mère, et pour moi je ne suis plus inquiète que d'une chose, c'est de savoir si mon domestique va me rapporter mon véritable enfant... J'ni dit chez moi qu'on me l'envoie ici dès qu'il sera de retour... Ah i si mes mémoires étaient perdus, je ne m'en consolerais pas.

CN TOURLOUROU. X8i

— Un domestique et un paysan demandent madame la duchesse de Valouskyl dit un valet en paraissant à l'entrée du salon.

— Ah! c'est ce que j'attends! s'écrie la duchesse. Laissez entrer... Vous permettez, n'est-ce pas, madame de Stainville?

Madame de Stainville est tellement abasourdie du quiproquo qu'elle a commis qu'elle ne trouve plus la force de répondre. Mais déjà ie domestique de la duchesse entre dans le salon suivi d'un paysan que la compagnie connaît fort bien : c'est Gaspard.

— Excusez, mesdames et la société, dit le paysan sans ôter son chapeau , j'ai pas eu le temps de mettre mon habit des dimanches, mais ce grand galonné m'a dit que c'était pressé, et je suis venu en petite tenue.

La petite tenue de Gaspard consistait en une blouse fort sale, un pantalon tout crotté et un chapeau défoncé ; mais en ce moment on s'occupe moins de sa toilette que de sa personne.

Le valet de la duchesse dit à sa maîtresse :

— Madame, je me suis présenté à l'auberge du Tourne-Bride, j'y ai réclamé ce que vous y aviez laissé il y a dix-huit ans. Le maître de la maison m'a dit que c'était une jeune fille, et qu'on devait vous la remettre ici.

— Fort bien ! s'écrie madame de Valousky, la plaisanterie se répand... je vous en remercie, Madame de Stainville.

Madame de Stainville baisse le nez et semble anéantie. Le valet reprend :

— J'ai dit à l'aubergiste qu'il faisait erreur; qu'il ne s'agissait pas d'une jeune fille, mais d'un manuscrit que madame avait confié à sa femme. L'aubergiste avait l'air de croire que je me trompais, lorsque ce paysan, qui se trouvait là, s'est écrié : — Je sais ce que c'est... un paquet de papiers!... Madame Gobinard ne l'a pas voulu confier à son mari, qu'elle savait trop curieux, mais elle me l'a remis à moi, parce que je ne sais pas lire, et qu'elle était bien sûre que je ne regarderais pas ce qu'il contient...

— Eh, pardié, oui... v'ià la chose! dit à son tour Gaspard, et feu madame Gobinard n'était pas une femme bête... et la preuve qu'elle m'a confié ce manuscrit, c'est quelev'là... tel qu'on me l'a .donné... et que madame peut être ben sûre que je n'ai jamais mis le nez dedans!...

t8î f)fr TOU«L0UR0U.

En disant ces mots, Gaspard tire de dessous sa blouse un manuscrit assez volumineux, dont madame de Valousky s'empare aussitôt en s'écriant :

— C'est lui... c'est mon volume... ce sont mes mémoires!... Ah! cher enfant de mes loisirs... que je suis heureuse de te retrouver!... Tenez, mon ami, prenez cette bourse, je ne saurais trop récompenser votre fidélité.

— C'est pas de refus l dit Gaspard en prenant la bourse, c'est pour boire à vot' santé et à celle de toute la compagnie.

— Comment, méchant rustre î vous saviez que c'était un manuscrit que madame la duchesse avait laissé au Tourne- Bride, dit madame de Stainvilie avec colère... et vous avez laissé croire qu'il s'agissait d'un enfant?

— Ah! ma fine! écoutez doncï... vous disiez tous : C'est un enfantl... c'est Marie!... c'est sa fille qu'elle a laissée à Vétheuil... moi, j'ai pas voulu vous démentir. Et puis, après tout, madame pouvait aussi ben avoir laissé deux paquets qu'un!... c'était pas mon affaire!...

— Il est vraiment original! dit la duchesse en souriant.

— Monsieur le marchand de prunes, dit Daulay, votre conduite dans cette circonstance est aussi rusée que perfide!...

— Oui, dit Bellepèche, ce grossier paysan s'est permis de se jouer de nous!... il mériterait une sévère punition.

— Ah ! oui-dà... vous trouvez ça, vous autres! répond Gaspard en toisant les deux messieurs d'un air goguenard ; ah! on devrait me punir... parce que j'ai laissé croire à une petite fille coquette, vaniteuse et fière de ses grands yeux, qu'elle était la fille d'une duchesse... Et quoi qu'on vous fera donc, à vous Jeux? à vous d'abord, monsieur Daulay, qui avez enlevé Marie ie chez madame, qui l'avez envoyée à Paris dans une chambre en lui faisant croire qu'elle était chez sa protectrice, et puis qui vouliez la traiter en Cosaque, si un brave soldat de mes amis ne s'était pas trouvé là pour la défendre!

Daulay devient blême. Madame de Stainvilie s'écrie :

— Serait-il possiblel... M. Daulay avait enlevé cette petite fille... il était amoureux d'elle... AU! quelle horreur!... quelle indignité!...

— Ce paysan ne sait ce qu'il dit, balbutie Daulay.

— Je ne sais pas ce que je dis! s'écrie Gaspard; ah! n'ayez pas le malheur de me démentir, ou je vous aplatis les épaules

comme des côtelettes!... D'ailleuiv, si on avaitbesoin de preuves, je n'en manquerais pas... et demandez à Marie si je mens. Quant à vous, monsieur Grossepêche, qui faites votre fanfaron, vous avez voulu aussi faire le séducteur. Vous avez recueilli Marie chez vous en lui faisant accroire que madame de Slainville était absente, puis vous avez voulu lui faire la cour, et vous l'avez menée dîner du côté du Jardin des Plantes... et là vous aviez sans doute un coup de soleil... car vous vouliez faire le jeune homme; et sans ce même soldat de mes amis qui vous a fait asseoir dans des assiettes, je ne sais pas trop ce qui serait arrivé.

Bellepêche a l'air de chercher sa tabatière tout en murmurant:

— Monsieur... monsieur!... cela n'a pas été jusque-là... D'ailleurs, c'était pour le bon motif!...

— Oui, parce que vous croyiez Marie grande dame et riche; ehben! épousez-la donc à présent qu'elle n'a plus rien, v'ià le cas d3 lui prouver votre amour.

— J'en serais bien fâché, s'écrie Bellepêche, et je regrette assez tout ce que j'ai dépensé pour elle.

— Marie... tu l'entends, dit Gaspard, tu vois le cas qu'il faut faire des conquêtes qui te reluquaient quand on te croyait duchesse. Et maintenant que j'ai tout dit, je m'en vas; et si tu veux t'en revenir avec moi au pays, et c'est ce que tu as de mieux à faire, je vais t'attendre jusqu'à quatre heures sur le boulevard, devant le Château-d'Eau... en face d'oùsque monsieur t'avait logée. Je vous salue ben, messieurs, mesdames, la compagnie, ne vous dérangez pas.

Gaspard s'est éloigné, et Marie atterrée, confondue, cache sa tète dans ses mains. Cependant madame de Stainville, qui est bien aise d'exhaler sa colère et sa jolousie, s'approche d'elle en s'écriant .

— Ah! mademoiselle!... vous avez été enlevée par deux hommes... et vous ne m'en avez rien dit, et vous me faites une histoire... un récit... qui n'avait pas le sens commun! car je ne sais vraiment pas comment j'ai pu un moment y ajouter foi. Voyons, mademoiselle, pourquoi ne m'avez-vous pas dit que M. Daulay vous avait... mise dans un chambre?...

— Je craignais... de vous faire de la peine, madame, répond Marie sans lever les yeux.

884 UN TOUKLOUROU.

— De me faire de la peine!... Qu'est-ce à dire?... Vous êtes une petite impertinente, mademoiselle; et pas autre chose. Mais comme je rougirais de garder plus longtemps dans ma maison une petite fille que tous les hommes enlèvent, vous allez partir, mademoiselle, et quitter sur-le-champ une demeure dans laquelle vous n'auriez jamais dû entrer.

— Eh quoi! madame!... vous me chassez de chez vous? dit Marie en levant sur madame de Stainville des yeux baignés de pleurs.

— Avez-vous cru, par hasard, que je vous garderais!... Ah! ce serait joli... Une fille d'auberge... une servante resterait avec moi!... dans ma demeure !... Ah! vous ne m'avez déjà que trop compromise!... Que ces messieurs vous reprennent, ils en son' les maîtres!...

— Moi, dit Daulay, oh! vous ne le pensez pas!... J'ai p^ commettre une étourderie pour une jeune duchesse, mais aimer une paysanne!... Oh! vous me rendez plus de justice, j'es père.

— Quant à moi, dit Bellepêche, je regretterai toute ma vi« les folies que j'ai faites pour une petite fille de village !

La duchesse de Valousky ne dit rien, elle est tout à son cher manuscrit qu'elle vient de se mettre à feuilleter. Madame Darmentière ne souffle pas mot. Depuis l'arrivée de la duchesse, elle s'était contentée d'observer ce qui se passait autour d'elle.

Madame de Stainville, après avoir jeté sur Daulay un regard où il lit déjà son pardon, s'avance vers Marie en lui disant d'un ton hautain :

— Allons, mademoiselle, partez... ne me faites pas vous répéter cet ordre... votre présence ici me fait mal...

Marie porte son mouchoir sur ses yeux, et, baissant tristement la tète, elle va sortir du salon, lorque madame Darmentière court à elle, lui prend la main et lui dit:

— Tout le monde vous chasse maintenant que vous n'êtes qu'une pauvre fille... mais moi, je vous offre un asile... Venez, Marie, venez, ne me refusez pas... Je n'ai point encensé votre fortune . c'est une raison pour que vous puissiez aujourd'hui compter sur mon amitié.

— Ah! madame... il se pourrait... quoi... vous!... murmure

UN rotJÎUOUROU. îiï

Marie en cachant sa tête sur le sein de madame Darmentière... vous, que jadis j'offensai par mes ridicules prétentions!...

— Je ne m'en souviens plus, mademoiselle, puisque maintenant vous êtes malheureuse.

— Madame est bien la maîtresse de faire du bien à qui bon lui semble! s'écrie madame de Stainville d'un air piqué, et je ne pense pas qu'à présent personne soit tenté de lui enlever mademoiselle.

— Tant mieux, madame, je puis alors espérer que Marie restera longtemps avec moi.

En disant ces mots, madame Darmentière passe son bras sous celui ae Marie, et sort avec elle de chez madame de Stainvi3.ew

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