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CHAPITRE III

UHX LEÇON d'écriture.

— Bonsoir, la compagnie, dit Gaspard en faisant retentir ses gros sabots sur le carreau de la salle; père Gobinard, donnezmoi un litre de piqueton... j'ai une soif que j'en crève!

— Et combien de verres?... tu ne boiras pas un litre à toi seul, dit l'aubergiste.

— Ah! Pierre me tiendra compagnie... Après ça, apportez encore un verre pour vous, si vous voulez... j'y tiens pas, moi...

— Mes compliments, mon cher Pierre, dit le professeur en tendant la main au jeune paysan. J'ai appris que le sort vous a\ait été favorable et que vous ne partiriez pas : c'est fort heu-

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reux, mais je voudrais que cet événement vous engageât à poursuivre vos études; vous alliez bien, mon garçon, vous alliez fort bien... votre main est belle, facile,., vous entendiez l'arithmétique... vous auriez fait quelque chose.

— Oh! monsieur Martineau, j'en sais assez pour ce que je veux faire...

— Pardi! dit Gaspard en s'asseyant à une table et se versant à boire, est-ce qu'il a besoin de faire des lettres moulées pour conduire un moulin?

— On a toujours besoin d'être instruit, répond M. Martineau en jetant sur Gaspard un coup d'œil de dédain; sait-on jamais au juste dans quelle passe on se trouvera?...

— Il sait bien qu'il se trouvera dans la farine, lui, puisque son oncle est meunier.

— Il peut arriver des événements qui lui fassent quitter l'état de son oncle; il faut tout prévoir... et avec une belle main on avance.

— Une belle main ! m'est avis que Pierre a la poigne assez forte; quand il vous serre, il vous brise les doigts sans se gêner; qu'est-ce que vous voulez donc de plus beau?

Le professeur se contente de hausser les épaules en murmurant : Asmus... stupidus... ignarus /...

Gaspard regarde M. Martineau, puis porte son verre à sa boucLe en murmurant :

— Ah ! tu peux ben me lâcher tous les us que tu voudras, va !... toi!... ça ne te donnera pas un habit neuf...

Un petit marmiton de dix à onze ans, à figure ronde et espiègle, entre dans la salle et accourt près de M. Martineau.

— Allons donc, Petit-Jean, allons donc, mon garçon, dit l'aubergiste; ton professeur t'attend, tu as été bien long.

— Dame, monsieur, fallait ben vider c'te bêle, elle avait des boyaux que ça n'en unissait pas, et vous m'aviez défendu de crever sa mère...

— De crever l'amer... c'est-à-dire le fiel... fellis, dit Martineau en prenant une plume.

— Et j'espère, Petit-Jean, que tu n'as pas fait cette sottise?

— Non, non... D'ailleurs, elle n'en avait pas... Je ne lui en ai pas trouvé...

— La poularde n'avait pas de fiel ?

— Il paraît que ça n'était pas une méchante bête! ditGas-

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pard en se versant à boire. C'est comme moi, je gage que j'en ai pas du tout, de fiel !... Voyons, Pierre, viens donc trinquer... tu restes là dans un coin comme si t'avais la colique.

Pierre, qui avait toujours les yeux tournés vers une porte qui donnait dans l'intérieur de la maison, se décide pourtant à aller s'asseoir en face de Gaspard et boit le vin que celui-ci lui a versé.

— Avancez, mon sujet, et prenons notre leçon, dit le professeur en faisant asseoir le petit marmiton près de lui.

— Tiens! est-ce que M. Martineau veut apprendre à faire une omelette? dit Gaspard.

— Eh! non, Gaspard, répond l'aubergiste, tu ne vois pas que c'est au contraire M. Martineau qui apprend à écrire à Petit-Jean.

— Ah! c'est différent... excusez!... et à quoi donc que ça servira à Petit-Jean de savoir écrire pour tourner sa sauce et plumer les volailles?

— Gaspard ! s'écrie le professeur avec un accent d'indignation, encore une fois, taisez-vous... vous êtes un vandale 1 un barbare; ne vous mêlez pas de ce qui n'est point à votre portée!... n'empêchez pas ce jeune garçon de prendre quelque teinture des belles-lettres...

— Moi! oh! j'empêche personne!... c'est une réflexion queje faisais!... v'ià tout! qu'il prenne sa teinture!...

— Vous-même, Gaspard, qui ne savez ni lire, ni écrire, ne rougissez-vous point de rester encroûté dans l'ignorance? et ne feriez-vous pas bien mieux d'apprendre à écrire, au lieu déboire toute la journée?...

— Tiens ! si je ne buvais pas, j'aurais la pépie!

— Voyons, Gaspard... un bon mouvement, venez vous asseoir à côté de Petit-Jean et profitez au«si de la leçon que je vais lui donner.

— Ah ben! en v'ià une bonne : moi qui vais avoir trenteneuf ans aux cerneaux, je m'en vas aller apprendre à écrire!... il serait un peu tard pour commencer à m'éduquer.

— Il n'est jamais trop tard pour s'instruire : Caton apprenait le grec à quatre-vingts ans.

— Diable!... c'était déjà un vieux lapin, pourtant; moi, merci, je trouve que j'en sais assez pour cultiver mon champ, vendre mes prunes et mon raisin, quand l'année est bonne, et vider un

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litre avec les amis. A vot' santé, monsieur Martineau. Ehben, père Gobinard queu nouvelle, vous qui en savez tant, et qui en faites quand vous n'en savez pas?

— J'en fais !... j'en fais !... ils n'ont que cela à dire... comme feu mon épouse, qui voulait toujours m'impose silence... qui ne voulait jamais croire les petites aventures que je lui rapportais... Cette pauvre madame Gobinard, elle était tellement sévère sur l'article des mœurs et de la vertu, qu'elle ne pouvait pas croire aux faiblesses des autres...

— Cela fait son éloge, dit le professeur... Voyons, Petit Jean, nous allons procéder aujourd'hui à la taille des plumes... y es-tu?

— Oui, monsieur, répond le petit marmiton en fixant son professeur.

— Regarde-moi bien, tu prends une plume de la main droite, tu la fais passer dans la main gauche... suis-moi bien... tu la mets sur le dos... tu attaques avec le canif, tu la retournes, tu la mets sur le ventre... pan ! autre coup de canif... tu la remets sur le dos... très grand coup de canif... puis tu attaques les côtés... une, deux...

Pendant cette démonstration, Gaspard riait à se tenir Jes côtes; M. Martineau, que cette gaieté impatiente, s'écrie bientôt :

— Gaspard, pourriez-vous bien m'expliquer ce que vous trouvez de risible dans ce que je démontre en ce moment ?

— Ah! dame !... c'est que je vous entends dire : Tu la mets sur le dos! tu la mets sur le ventre. ..tu la remets sur le dos. • Queue farce de leçon que vous lui donnez donc là?...

— Taisez-vous!... taisez-vous, je vous en prie, dit le professeur en se gonflant les joues et soufflant avec force, ce qui ne lui arrivait que lorsqu'il était tout à fait en colère, sinon je prierai mon ami Gobinard de me prêter une chambre particulière lorsque j'aurai une leçon adonner...

- Eh! mon Dieu! je ne vous dis rien .. c'est vous qui voulez în'empëcher de rire!... si je veux rire, moi... Allons, Pierre, bois donc; tu ne bois pas.

— Pour en revenir à mon épouse, dit l'aubergiste, qui n'est pas fâché de rompre la conversation et de mettre lin à la querelle, c'était une bien digne femme! oh! c'était une femme!...

avec celle-là je puis me flatter de n'avoir pas été... ce que sont la plupart des maris... Ehl eh!...

— Le voilà qui siffle à présent! dit le professeur en regar dant du côté de Gaspard. Quel méchant garnement que ce paysan!...

— Gaspard, pourquoi donc siflles-tu? dit maître Gobinard.

— Eh ben, est-ce qu'on peut pas siffler à présent?... queue sacrée chienne de maison donc!... bientôt on ne pourra pas y remuer!... Bois donc, Pierre, tu ne bois pas.

— A ton tour, Petit-Jean... tiens bien ta plume, et fais comme moi ; chaque coup de canif doit se donner avec précision... une, deux, trois et quatre.

— Via qu'il lui montre l'exercice, à c't'heure! murmura Gaspard en portant son verre à ses lèvres.

— Ma femme était pourtant très-bien... oh! elle était fort gracieuse! reprend maître Gobinard en se frottant les mains. Belle taille!... un œil noir superbe!... bien faite... N'est-il pas vrai, Gaspard? tu as connu madame Gobinard, toi, tu venais déjà boire ici de son temps.

— Pardi! si je l'ai connue!... j'crois ben. D'ailleurs est-ce que j'ai pas travaillé queuque temps ici à replanter, à rebousculer J-out ton jardin pendant que tu étais en voyage?...

— Eh bien, Gaspard, n'est-ce pas que c'était une jolie bruhe que ma femme?

— Oh ! elle était même trop jolie pour toi !

— Mon cher ami, elle m'adorait; j'étais sa coqueluche!... Oh! je sais bien que mon bonheur faisait des jaloux... il y avait, entre autres, Guillaume... le vétérinaire, qui était terriblement amoureux d'elle... il avait voulu me la souffler quand elle était fille; mais j'avais été le préféré! ça l'avait fait damner... Te rappelles-tu Guillaume le vétérinaire... qui est mort il y a une douzaine d'années?

— Oui, oui, dit Gaspard en se versant à boire, pardi! nous avons vidé plus d'une bouteille ensemble!... Il buvait ferme, celui-là.

— C'est-à-dire que c'était un ivrogne dans ton genre... et de plus un libertin! un mauvais sujet! Ma femme m'a dit centfois qu'elle remerciait le ciel de m'avoir préféré à ce Guillaume.

— C'est possible, c'est possible, c'est possible, répondit Gaspard; d'ailleurs les femmes disent tant de choses! il peut se

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trouver queuques vérités dans la quantité. Mais où doo.c ésw Marie?

— Elle va venir... elle est occupée en haut.

Au nom de Marie, Pierre a vivement levé la tête, et ses yeux ont brillé d'un éclat plus vif. Enfin il tâche de surmonter son émotion et balbutie :

— Est-ce que vous avez du monde à loger ce soir, monsieur Gobinardf

— Non, mon garçon, non, je n'ai personne. Il y a même assez longtemps qu'il ne m'est venu du monde de Paris. Ohî mais cela ne peut tarder... voici la belle saison... On va venir voir madame de Stainville, qui a cette jolie maison... là-bas auprès de Yétheuil... Elle reçoit beaucoup de monde cette dame... elle est riche... elle a beaucoup d'amis; et puis nous verrons sans doute quelques-uns de ces gros bourgeois qui ont dés Campagnes à Haute-Ile.

— Haute-Ile, c'est aussi là où je me suis retiré, dit le professeur; car Haute-Ile et Ghantemerle ne font plus qu'une même commune. C'est là que jadis habitait le célèbre poëte Doiièau, qui fit à ce sujet ces vers :

Oui, Lamoignon, je fuis les chagrins de la ville, Et contre eux la campagne est mon unique asile. Du lieu qui m'y retient...

— Dieu merci, nous les savons par cœur Vos vers, s'écrie Gaspard, vous nous les avez répétés au moins cent fois.

— Il y a des choses qu'on n'entend jamais trop ! répond M. Martineau avec humeur : puis, se tournant vers Petit-Jean, qui ne faisait rien, il lui met la main sur le papier eu lui disant :

— Eh bien! sujet, à quoi pensez-vous donc? écrivons, mon ami, écrivons... Ceci est de la cursive, écriture qui tient le milieu entre l'anglaise et la coulée... Allongez, mon ami... une... deux... allez toujours... vos jambages plus écartés...

— Madame de Stainville est une dame riche, une dame du grand monde, reprend Gobinard, aussi a-t-elle toujours une foule de cavaliers à sa suite... des jeunes gens à la mode... des hommes de la haute volée... et, dans leurs promenades aux environs, ces messieurs me font souvent l'honneur de s'arrêter

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chez moi... L'année dernière il y avait le comte de... ma roi, je ne sais plus son nom, mais il buvait du Champagne, ferme.

Pierre poussa un gros soupir, Gaspard lui verse à boire en lui disant à demi-voix :

— Mais quoi que t'as donc ce soir, Pierre? t'aurais attrapé le numéro un que tu ne serais pas plus triste!... Eh! mon Dieu! elle va venir, ta belle!... un peu de patience.

— C'est très-bien, Petit-Jean... Voilà des o qui feraient honneur à des maîtres... Tieus, Gobinard, viens un peu voir ces o là...

— Superbe! dit l'aubergiste; quand on verra des o comme ça sur une carte, on payera sans marchander. A présent, si j'allais m'occuper de ma poularde à la Marengo : qu'en pensez-vous, monsieur Martineau?

— Je pense que ce serait fort judicieux. Mais rappelez-vous ce que je vous ai dit pour l'accommodement.

— Soyez tranquille, vous serez satisfait... je veux me surpasser.

Maître Gobinard court à sa cuisine en repoussant son bonnet de coton sur le côté, et Gaspard dit à Pierre :

— Pour un savant, le professeur Martineau est fièrement sur sa bouche.

Cependant le petit élève continuait d'écrire; après quelques instants, le professeur lui dit :

— C'est assez, je suis satisfait pour ce soir. Voyons si tu te rappelles mes leçons pour tailler une plume... Taille-m'en une.

Petit-Jean prend hardiment le canif, met la plume sur le dos, fait : une, deux, puis se coupe le doigt et reçoit un petit bout de plume dans l'œil.

Le petit garçon pousse des cris horribles en secouant son doigt et frottant son œil de l'autre main. En ce moment on ouvre une porte sur la gauche, et une jeune fille, tenant une lumière à la main, entre aans la salle où l'on commençait à n'y plus voir que faiblement.

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