‹ Un tourlourou (volume 2)Chapitre 5 sur 28 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

MAHIB.

C'était une jeune fille de dix-sept à dix-huit ans, fraîche, ea être trop rouge ; potelée, sans être trop grasse, et très-brurk. de cheveux sans être brune de peau.

C'était une figure charmante, à la fois piquante et gracieuse, modeste et coquette. Des traits fins, quoique irréguliers, une bouche petite et rose, des dents éblouissantes de blancheur; un nez mignon, un menton bien arrondi, de petites oreilles bien bordées, et des yeux si bien fendus, si noirs, si expressifs, quoique ombragés par de longs cils de jais, qu'il était bien difficile de les voir une fois sans éprouver le désir de les revoir encore.

Ajoutez à tout cela une taille moyenne, mais bien prise ; des formes voluptueuses, un petit pied, une jambe parfaitement modelée, et convenez que c'était là une jolie fille, quelle que fût sa condition.

Car ce n'est pas la condition qui fait la figure. Vous me direz peut-être : ce qui fait souvent tort à une beauté de bas étage, c'est un air commun et une tournure sans élégance. Mais il est rare qu'une femme véritablement jolie ne puise pas dans les éloges qu'elle reçoit une nouvelle coquetterie qui lui fait apporter plus de soins à sa toilette, dans sa tenue et dans toutes ses manières; vous trouverez, en général, bien plus de grossièreté, d'impolitesse chez une fille laide que chez celle qui sera jolie.

Revenons à Marie, car c'est de Marie que je viens de vous faire le portrait.

Sou costume tenait le milieu entre celui de la paysanne et de la demoiselle. Elle avait une petite jupe blanche à miiie raies roses, en étoffe que les dames de la ville mettent quelquefois es qu'on nomme, je crois, du guingan : un corsage orné de larges rubans de velours qui se croisaient derrière son dos, serrait la taille^svelte de Marie; un tablier en taffetas noir était attaché

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dsvant elle; enfin sur sa tète était un petit bonnet qui se rapprochait plus du costume villageois que le reste de sa toilette, mais qui, posé sur ses cheveux noirs avec une certaine coquetterie, semblait ajouter encore aux grâces de sa figure.

Après cela, faut-il s'étonner que Pierre soit éperdument amoureux de Marie? Pierre qui a vingt ans, et dont le cœur connaît l'amour pour la première fois. Bien différent en cela de nos jeunes gens d'aujourd'hui, qui, à vingt ans, sont déjà tellement blasés sur toutes les passions, qu'il ne leur reste plus qu'à se suicider, dans l'espérance d'éprouver une sensation nouvelle. Pauvres hommes que ceux-là!... qui prennent l'abus des jouissances pour la jouissance même, l'énervement qui s'ensuit pour un spleen incurable, et leur épuisement pour une parfaite connaissance du monde!... Mais, après tout, laissons-les se tuer de tels êtres sont peu regrettables, et quand ils seront bien convaincus que le ridicule et te mépris sont les seuls souvenirs qu'ils laissent «rprès eux, ils remettront Dien -nte leurs pistolets dans leurs poches.

Pierre n'avait pu voir Marie sans éprouver pour elle la passion la plus vive; cette passion, qu'il n'osait encore déclarer à celle /jui l'avait fait naître, se décelait dans chacune de ses actions, dans chacun de ses regards, lorsqu'il était près de Marie; loin d'elle il se taisait si l'on parlait d'un sujet qui n'eût point de rapport à l'objet de sa tendresse; mais il s'animait et devenait tout de feu si l'on prononçait le nom de Marie. Aussi ses sentiments n'étaient un secret pour personne, excepté peut-être pour celle qui les inspirait. Mais une femme ignore-t-elle jamais l'amour qu'elle inspire? Non : la plus innocente, la plus simple s'aperçoit du pouvoir de ses charmes, quelquefois même avant que celui qu'elle a subjugué se soit avoué sa défaite.

Pierre méritait bien d'être aimé; chaque fille des environs était d'accord pour le trouver le plus beau garçon à quatre lieues à la ronde. Puis ce n'était pas un sot, et il était bien gai, bien aimable, avant d'être amoureux; c'était un bon enfant, dansant bien, tirant adroitement de l'arc et fort adroit au fusil, toujours avant d'être amoureux de Marie, car ce diable d'amour l'avait beaucoup attristé; mais il n'en était pas moins resté un bon sujet, grand travailleur, et ayant appris fort vite à lire et à écrire sous le professeur Martineau; enfin Pierre n'était pas un parti que l'on pût dédaigner, et bien des jeunes filles de

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l'endroit, en commençant par mademoiselle Hélène, auraient voulu être courtisées par lui. Pourquoi donc la charmante Marie aurait-elle été insensible à l'amour de Pierre?

Pourquoi!... pourquoi! Eh, mon Dieu! je ne sais plus dans quelle pièce j'ai entendu dire : Est-ce qu'il y a des pourquoi en amour? J'ai trouvé cette réflexion parfaitement juste, et je la mets ici. D'ailleurs, nous avons encore dans la vie une foule de choses auxquelles il serait difficile de trouver des pourquoi.

Marie est entrée dans la salle, et sur-le-champ elle court près de Petit-Jean qui pleure et crie en même temps, quoique le professeur ne cesse de lui dire :

— C'est ta faute, petit; si tu avais bien fait comme je t'ai montré, tu n'aurais pas reçu du canif dans le doigt, ni la surcoupe de ta plume dans l'œil... En suivant mon exemple, iî est impossible de se blesser.

Marie n'avait pas lu les Fables de La Fontaine, et pounant elle pensa ^u'ii ràilait mieux essayer de soulager le petit garçor? que de lui faire de la morale.

Elle commença par regarder dans l'œil du marmiton, puis avec le bout de son doigt enleva légèrement ce qui gênait sa vue ; ensuite elle entortilla de linge le doigt blessé, et le petit garçon se remit à sourire, et se sauva à la cuisine en disant :

— Je ne pourrai pas écrire de huit jours au moins. — Le petit drôle!... dit M. Martineau, il est enchante maintenant de s'être coupé le doigt... Il est même possible qu'il l'ait fait exprès. Mais c'est affaire à vous, mademoiselle Marie; comme vous avez parfaitement pansé le blessé!...

— Elle serait bonne sœur du pot, dit Gaspard en se versant à boire.

Pierre ne dit rien ; mais il s'est levé, et s'est doucement approché de la jeune fille, qui n'a pas encore eu l'air de faire attention à lui. Cependant, après avoir fait un gracieux sourire au professeur et à Gaspard, Marie se tourne enfin du côté de Pierre, et lui dit :

— Bonsoir, monsieur Pierre.

— Bonsoir, mademoiselle.

— Eh bien, n'avéz-vous pas tiré à la conscription, aujourd'hui?

— 3. Oui, mademoiselle.

— Êtes-vous tombé au suit?

— Non... j'ai eu un numéro... qui n'est pas appelé.

— Tant mieux, j'en suis bien aise pour vous.

Ces mots ont été dit sans effusion, sans attendrissement, et du ton dont on dit à quelqu'un : Vous vous portez bien, j'en suis charmé.

Pierre a senti cela, car un amoureux analyse tout ce qui vient de la personne qu'il aime. Ses regards, ses mouvements, ses moindres paroles, et souvent aussi son silence; il y a toujours quelque chose à observer pour celui qui aime avec passion; c'est pour cela qu'un amoureux ne s'ennuie jamais : loin de sa belle, il vit de souvenirs; près d'elle il étudie, il épie ce qui échappe aux yeux indifférents.

Le front de Pierre est devenu soucieux; il ne se sent plus le courage de continuer la conversation, il va se rasseoir près d'une table, d'un air boudeur, et Marie ne semble pas s'en apercevoir; ce qui augmente encore l'humeur du jeune paysan.

M. Martineau s'occupe de resserrer dans ses poches les plumes et le canif; la jeune fille va et vient dans la salle, essuyant, rangeant, et parfois fredonnant un refrain de chanson; et tout cela était gracieux ; chacun des mouvements de Marie avait de la gentillesse, chaque chose qu'elle faisait semblait mieux faite que si tout autre l'eût accomplie; peut-être est-ce parce qu'elle était jolie que cela produisait cet effet-là.

Pierre, tout en ayant l'air de regarder à ses pieds, ne perdait pas de vue la jeune fille. Gaspard ne s'occupait que de boire. Cependant, comme Marie est venue ranger sur la table à laquelle il est assis, il lève les yeux sur elle, et lui dit :

— Diable 1... comme t'es faraude, Marie! des tabliers en soiel... c'est un fameux genre, tout de même!... Qui donc qui t'a donné ça?

Marie fait une petite moue en répondant :

— Est-il étonnant, ce Gaspard ! on ne peut pas avoir la moindre chose sans qu'il le trouve extraordinaire!... parce que j'ai un tablier de taffetas noir...

— Ah, dame! c'est que... c'est pas trop l'uniforme d'une fille d'auberge.

Le rouge monte au visage de la jeune fille, qui répond avec dépit :

— Fille d'auberge!... 11 me semble qu'on ne me regarde pas comme une servante ici... M. Gobinard m'appelle sa tille...

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mais vous n'avez jamais que des méchancetés à me dire, Gaspard I

— Allons, allons, ne te tacue pas, Marie ; écoute donc, si je te parle comme ça, c'est par intérêt pour toi... Je t'ai vue assez petite pour être sans façon avec toi...; ça t'offusque peut-être aussi que je te tutoie ; mais j'en suis ben fâché, c'est une habitude dont il me serait difficile de me défaire.

— Je ne vous ai jamais dit que... je trouvais cela mauvais.

— C'est ben heureux !... Mais queuquefois, vois- tu, lu fais un tantinet trop la fière... tu te donnes des airs de princesse... Moi, j'aime pas ça... on doit être tout rond... on doit être toujours soi-même!... pas un jour blanc et un autre puce... et toujours bonne enfant ; je ne connais que ça.

— Mais qu'est-ce que vous avez donc à me chercher querelle, Gaspard? est-ce que je vous dis quelque chose, moi?... et tout cela parce que j'ai un tablier de taffetas; est-ce que cela vous regarde? Il me semble qu'il n'y a pas de mal à se mettre à la mode...

— Oh !... à la mode... Ah ben ! je savais pas que les paysannes devaient se mettre à la mode... Viens donc boire, Pierre.

— Les paysannes... les paysannes... Apparemment que madame de Stainville ne trouve pas que j'ai l'air d'une paysanne, car c'est elle qui m'a donné ce tablier-là, et qui me donne toujours mille choses de Paris, et qui me dit que si j'étais mise comme une demoiselle, je serais très-bien. Et puis ces messieurs de Paris, qui viennent souvent chez madame de Stainville, et qui trouvent toujours ce pays charmant, m'ont dit que j'avais tout ce qu'il fallait pour faire une... une femme du monde... ou ben encore que je ferais une petite lingère très... très... attendez donc... très-confortable, c'est ça, voilà le mot; et ça doit vouloir dire jolie, j'en suis sûre.

Pierre ne peut s'empêcher de frapper avec colère son poing sur la table, en s'écriant :

— Ohî ces gens de Paris!... c'est si vrai tout ce qu'ils disent; ils ne mentent jamais, ceux-là..., parce qu'ils parlent avec élégance... avec des mots que nous ne connaissons pas au village.

— Ergo! dit M. Martineau, qui a uni de ranger ses plumes, je n'ai pas tort de conseiller aux habitants de la campagne de s'instruire, car alors ils seront en état de répondre aux citadins,

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et d'apprécier la véracité de leurs paroles. Studia adiicscen.iam alunt, senectutem oblectant!

— Ah ben ! si vous nous parlez chinois, a présent, père Martineau, dit Gaspard, comment donc voulez-vous que je nous entendions?

Pierre, fâché de s'être laissé aller à un mouvement de colère, s'est levé et se rapproche de Marie qui est en train de mettre le couveit pour le souper. Il rôde quelques moments autour d'elle sans rien lui dire; enfin il choisit un moment où elle passe contre lui, et, la retenant par sa robe, lui dit bien bas :

— Mamselle Marie... ce que j'ai dit tout à l'heure... ce n'était pas pour vous fâcher... ; certainement, je suis bien de l'avis de ceux qui disent que vous êtes jolie...; et d'ailleurs, qui donc pourrait penser le contraire?... Ah ben! si quelqu'un s'avisait de ne pas vous trouver la plus gentille de tous les alentours, il aurait affaire à moi !

La jeune fille sourit en répondant :

— Je ne suis pas fâchée, Pierre. Ohl je ne vous en veux pas du tout, je vous l'assure... pas du tout!

Elle l'a appelé Pierre sans y ajouter monsieur, et elle lui a fait un gracieux sourire : c'était plus qu'il n'en fallait pour transporter de joie le pauvre paysan. Son visage n'est déjà plus le même, ses yeux brillent de plaisir, son front s'est éclairci, le bonheur anime tous ses traits, et il jette son chapeau en l'air en s'ecnant :

— J'ai faim, j'ai soif, à présent I... j'ai eu un bon numéro!... je r.e pars pas... faut nous réjouir 1... Gaspard, je to paye xut ce que tu voudras!...

Gaspard se contente de relever la tête pour regarder Pierre qui saute et gambade dans la salle, et il murmure entre s< s dents : 11 parait que le venta changé, etv'là l'amour qui t beaifa

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