LE SOUPER
— A table/ à table.' s'écrie maître Gobinard en entrant dans la salle suivi de Petit-Jean, qui porte un grand plat dont le fumet chatouille agréablement l'odorat de la compagnie.
— Rectè dicis, dit le professeur en respirant de toute la force de ses voies nasales et comme s'il eût voulu accaparer pour lui seul le parfum qui s'exhalait de la poularde à la Marengo.
— Vous me direz des nouvelles de ce plat, dit l'aubergiste; je n'y ai mis ni espagnole, ni truffes... parce que je n'en avais pas, mais je crois qu'il sera encore assez bien troussé!...
— Nemo dat quidnon habet! Nous allons lui livrer une terrible bataille 1...
Et M- Martineau a déjà été prendre place à la table. L'aubergiste va à Pierre en lui disant :
— Vous allez souper avec nous, Pierre... aujourd'hui doit être un jour de fête pour vous... il faut le célébrer...
— Oh ! bien volontiers, monsieur Gobinard, répond le jeune paysan, dont le front est radieux depuis que Marie lui a fait un doux sourire. J'accepte votre invitation... mais à condition que je payerai une bouteille de votre vieux... du meilleur!
— Tout ce que tu voudras, Pierre... je ne suis pas homme à refuser cela... Allons, à table!
Chacun est allé s'asseoir devant le souper. Gaspard, seul, est resté à la place qu'il occupe à l'autre bout de la salle. Mais l'aubergiste se tourne vers lui en s'écriant :
— Eh ben ! Gaspard, est-ce que tu ne viens pas manger un morceau avec nous?
— Ah! dame!... c'est que moi je ne payons rien!...
— Eh ben! qu'est-ce qu'on te demande?... Est-ce que la vieille bouteille offerte par Pierre te fait peur?
— Oh ! les bouteilles ne me font pas peur, à moi ?
— Jftens donc alors.
;;,, U.N 1OUKL0UR0U.
J'y vas... et je mangerai et je boirai tout aussi ben que si je payais queuque "hose; je ne boude pas à table, raoie
Pierre n'a pas manqué de se placera côté de Marie. Mattr! Gobinard est au milieu de la table en face du professeur. Gaspard se place au bout, et Petit-Jean près de lui; car à la campagne et dans une auberge, les maîtres et les domestiques mangent ensemble : c'est aux champs que l'on retrouve un peu d'égalité. Il est vrai qu'aux champs les maîtres sont souvent aussi rustres que leurs valets : voilà re qui rapproche les états et comble les distances.
Une omelette et une salade accompagnaient la poularde. Le professeur promène ses regards earessants à chaque plat,tout enattachantuncoin de sa serviette à une boutonnière de son habit. Maître Gobina rd sert avec cette satisfaction de l'homme qui attend des compliments.
— Parfait!... c'est parfait! dit M. Martineau en se pâmant sur son assiette.
— Oui, c'est pas mal fricassé ! dit Gaspard.
— Fricassé! réplique l'aubergiste en souriantd'unairdigne, va donc à la Roche-Guyon me trouver q uelqu'un qui en fasse autant! et pourtant c'est un gros bourg bien habité... où il y a des gens riches... et où il vient souvent du monde de Paris pour voir le château qu'est bâti sur le rocher.
— C'est un séjour fort curieux, dit leprofesseur ; ce rocher fut, dit-on, le séjours de ces petitstyrans...dans le tempsdc la féodalité. La tour qui surmonte est d'une construction toiancienne; la tradition en fait même un ouvrage des Romains Je vous redemanderai de cette déliciense volaille, maître Gobinard... c'est parfait! Mais on sait combien de monu ments du moyen âge ont été attribués aux Romains, quoique ce fût apocryphe.
— Allons! le v'ià enfoncé dans ses Romains et son moyen âge! je ne pourrons pu l'en tirer! dit Gaspard en se penchant vers Pierre, qui est à sa gauche. Mais celui-ci n'étend rien, ne voit rien que Marie, dont son genou frôle le genou et qui n'a pas reculé le sien. Pierre n'est plus sur la terro, il est dans le séjours céleste, il n'y a point parmi les anges de joies plus pures que celles d'un premier amour qui obtient une première faveur.
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— Les amoureux sont sourds I se dit Gaspard, c'est drôle... JUoi. j'ai jamais été bête comme ça !
— A propos, dit maître Gobinard, quand son appétit est un peu calmé, savez-vous que Jacques Leroux a été rencontré dans le bois avec la femme de Blanchard?... Oh ! oh 1... ce pauvre Blanchard... il a voulu avoir une jolie femme, mais je crois qu'il en tient!... il en porte 1...
— Est-ce qu'on ne peut pas aller dans le bois innocemment? dit Gaspard.
— Ahl... oui... laisse-nous donc... sa femme a des yeux qui...
— Toutes les femmes ont des yeux... Mais vous, père Gobinard, vous voyez des cornards partout!...
— Dieu merci, je n'en ai jamais vu chez moi quand ma femme vivait!... et celle-là aussi était jolie... jera'*n flatte.
— Tu, tu, tu... r'lututu, r'lututu...
— Qu'est-ce que tu chantes là, Gaspard *t
— Ah! c'est rien... c'est un air que j'a1' appris à Paris.
— Pour en revenir au château de la R.jche, dit le professeur .près avoir nettoyé parfaitement son assiette , le premier seigneur de ce lieu était un nommé Hugues, vicomte de Mantes. Cet Hugues était de la maison des comtes de Meulan ; il eut pour fils Hilledoin, qui fut père de Guyon... lequel laissa son nom à la seigneurie... J'accepterai volontiers un peu d'omelette... Mon ami Pierre, je vous demanderai à boire...
— On te demande à boire, Pierre, dit Gaspard en poussant le jeune paysan. Celui-ci, sortant de son extase amoureuse, s'empresse de saisir une carafe et emplit d'eau le verre que le professeur lui tendait tout en regardant l'omelette. Mais quand M. Martineau a porté son verre à ses lèvres, il s'arrête tout à coup en faisant la grimace, et Gaspard part d'un éclat de rire.
— Mon cher Pierre!... vous voulez donc me noyer? s'écrie ie professeur en arrosant la salle avec le contenu de son verre, /'aime beaucoup l'eau... mais elle m'est contraire... si j'avai? bu tout cela, j'aurais été fort indisposé.
— Ahl pardon... excusez-moi, monsieur Martineau, répond Pierre avec embarras, c'est que je pensais... je ne voyais pas...
— Oui... oui, je comprends... vous vous êtes trompé... ce>a ut arriver à tout le monde... Errare humanum est.
— Pour réparer cela, dit l'aubergiste, je vais aller chercher
deux vieilles bouteilles au lieu d'une... sous les fagots... KM eh!... vous m'en direz des nouvelles!
Maître Gobinard prend une lumière et quitte la table. Marie mangeait de fort bon appétit, tout en écoutant les gros soupirs et les compliments de Pierre, qui n'était occupé que d'elle. Gaspard buvait, et achevait son omelette. Mais le professeur Martineau, qui n'avait plus un fétu sur son assiette, et ne voyait plus rien dans les plats, ne voulant pas demeurer oisif, juge convenable de reprendre la parole, et comme il n'y a que Petit- Jean qui paraisse disposé à l'écouter, c'est au marmiton que l'ex-maître d'école s'adresse;
— Je te disais donc, Petit -Jean, que Guyon, fils d'Hilledoin, laissa son nom à la seigneurie, qui l'a toujours porté depuis, et l'a transmis au village qui fut bâti autour de ses murs. Alors la demeure seigneuriale ne consistait qu'en cette tour antique... dont je t'ai parlé tout à l'heure...
— De quoi? dit Petit- Jean tout en rongeant un os.
Le professeur va son train sans répondre à cette interruption. — Quelques habitations plus considérables s'élevèrent avec le temps au bas du rocher; mais, dans les moments de danger, les habitants se réfugiaient dans la tour. Cette tour garantissait Paris des attaques des Normands et des Anglais; telle était la Roche-Guyon au onzième siècle... Tu comprends combien il était important pour les faibles monarques qui régnaient alors à Paris d'avoir des vassaux fidèles...
Petit-Jean, qui a la bouche pleine, se borne à faire un signe de tète fort douteux. Le professeur s'en contente et reprend :
— Je vois avec plaisir, Petit-Jean, que tu profites de ce que je te dis ; et puisque tu es sage, je vais te conter toute l'histoire de Guy, premier seigneur de la Roche, qui fut assassiné dans 6on château par son beau-père...
— Ah ben !... nous en aurons pour queuque temps! murmure Gaspard en ricanant.
— Ce n'est point à vous que je m'adresse! dit le professeur avec dignité, mais à cet enfant qui m'écoute et profite. Suismoi, Petit-Jean : Guy Ier était un preux chevalier, mais il avait un serouge traître et cauteleux... (serouge signifiait alors beaupère). Il advint qu'un dimanche au soir, le serouge de Guy arriva dans une église avec grand nombre de gens à lui, armés de hauberts sous leurs vêtements et attendant le moment de se
jeter sur le seigneur de la Roche, quand il arriverait. Le pauvrf Guy ne se doutait de rien... et, après avoir pris sa réfection, il venait de s'endormir. Le serouge saisit ce moment, il s'approcha de lui...
— Ah ! je la connais, celle-là!... je la connais! s'écrie Petit- Jean en interrompant M. Martineau. Il s'approche du seigneur qui dort... et il lui prend ses bottes de sept lieues... Pardi! on me l'a déjà contée!...
— Oh! oh!... v'ià l'autre qui croit qu'on lui conte le Petit Poucet! s'écrie Gaspard en riant, tandis que le professeur, mortifié d'avoir déployé inutilement son érudition: éloigne sa chaise de celle de son élève en murmurant :
— Décidément, tu ne seras bon qu'à tourner des sauces, toi. Le retour de maître Gobinard et la vue de deux bouteilles
couvertes d'une respectable poussière remet bientôt tout le monde en belle humeur. L'aubergiste verse, et cette fois Pierre tend son verre et prend part aux libations des convives. Le vin est bon; il rend le professeur encore plus affectueux, l'auber- L-iste plus bavard, Gaspard plus gai, Pierre plus hardi, et Marie même paraît plus tendre.
Maître Gobinard se remet à passer en revue toutes les personnes des alentours; il n'épargne ni la paysanne, ni la dame; il fait des commentaires sur les moindres événements, sur les plus légers propos, et finit par affirmer qu'il n'y a pas une femme fidèle dans les environs. Pendant qu'il parle, Gaspard boit, et le professeur Martineau répète entre ses dents l'épitre de Boileau. Quant à Pierre, les yeux fixés sur Marie, il lui dit de temps à autre :
— Que vous êtes donc jolie, mamsellel... Mon Dieu].. . que vous avez une figure... qui me plaît!
Et Marie se contente de sourire : car une femme peut toujours urire à un compliment, cela ne la compromet pas ; et celui qui lui fait la cour est libre de prendre cela pour une espéance. Le souper s'est prolongé jusqu'à près de dix heures, et c'est d pour la campagne. Comme les bouteilles sont vides, et qu'on parle pas d'en aller chercher d'autres, le professeur Martineau pense à retourner à son hameau. Maître Gobinard se rappelle qu'il a pour le lendemain matin un pâté à confectionner, et qu« par conséquent il ne lui reste que peu d'heures pour
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dormir. Il se lève; chacun en fait autant , on se dit bonsoir e* on se dispose à regagner son gîte.
Pierre aussi a dit bonsoir à Marie, et sa voix émue voudrait ajouter quelque cnose à ce simple adieu, mais déjà la jeune fille a saisi son bougeoir, elle a salué chacun et va regagner sa chambre ; il faut s'éloigner. Gaspard a pris le bras du jeune paysan, car tous deux demeurentà Vétheuil,etvont cheminer ensemble, tandis que H. Martineau est obligé de regagner tout seul son modeste village; mais il s'en console en répétant tout haut ses vers favoris; et pendant assez longtemps, quoique se tournant le dos, Gaspard et Pierre entendent encore le professeur s'écrier :
Oui. Lamoignon, je fuis les chagrins de la ville...
Le temps était superbe. Quoiqu'il fût près de dix heures, il faisait encore un air tiède comme vers la fin de la soirée. Au village, après une journée brûlante, on aime souvent à veiller tard, dans l'espoir de respirer un peu de fraîcheur. Tous les habitants de la campagne ne se couchent pas avec le soleil : c'est surtout le soir que l'on se repose, que l'on jase, que l'on joue bien sur l'herbe. Les jeunes filles alors aiment à causer entre elles ou à comploter quelques niches qu'elles préparent à leurs amoureux.
Devant plusieurs maisonnettes, des paysannes causaient et jouaient encore; quelques-unes dansaient en rond, ne s'interrompant que pour rire aux éclats ou courir l'une après l'autre.
Pierre et Gaspard viennent de passer devant un groupe de paysannes, et ils ne se sont pas arrêtés, quoiqu'on leur ait crié :
— Bonsoir, Gaspard! bonsoir, Pierre!
Ils se sont contentés de répondre : bonsoir! en passant leur chemin, parce qu'alors Pierre est en train de parler de Marie, et que Gaspard lui conseille d'en finir et de se déclarer.
Mais une jeune fille s'est détachée du groupe; elle se meta courir comme si une autre la poursuivait, et après avoir décrit quelques détours et traversé le chemin, elle vient se jeter dans Pierre, après lequel elle s'accroche comme pour s'empêcher de tomber.
C'est mademoiselle Hélène qui a reconnu le beau conscrit, ue la lune n'éclaire qu'à demi la campagne ; mais il y a
des gens que l'on reconnaît toujours, alors môme que l'on n'y voit pas. Ceux-là on les devine plutôt qu'on ne les aperçoit. Hélènt pousse un cri en saisissant le bras de Pierre.
— Ah!... mon Dieu! j'ai manqué de tomber... Tiens! c'est vous, monsieur Pierre?
— Eh oui, sans doute, c'est nous, répond Gaspard; pardi, tu le vois ben que c'est nous! quoique tu fasses l'étonnée.., et que tu viennes te jeter exprès dans not' chemin.
— C'est Jacqueline qui me poursuivait... et je me sauvais, et en courant j'ai manqué de tomber... Monsieur Pierre, venez donc un brin courir avec nous.
— Oh! non, pas ce soir, dit Pierre. Il est tard... Il faut que je rentre...
— Qu'est-ce qui vous presse donc?... Votre oncle est encore à boire au cabaret...
— C'est égal... j'ai à travailler de bonne heure demain...
— Voyons, Hélène, laisse-nous tranquilles, dit Gaspard ; tu vois ben que Pierre n'a pas envie d'aller courir dans les champs larirette avec toi... ainsi, laisse-nous en paix...
— Est-ce que je vous parle, à vous ! répond la jeune fille avec humeur; et, quittant à regret le bras de Pierre, elle fait quelques pas en s'éloignant ; mais bientôt elle s'arrête en poussant un cri d'effroi et appelant Pierre à son secours.
Ses accents étaient déchirants, elle semblait si effrayée, que le jeune paysan s'empresse de quitter son compagnon pour voler près d'elle.
— Qu'avez-vous, mamselle Hélène? que vous est-il arrivé? demande Pierre à la grosse fille qui est arrêtée contre une haie.
— Ah ! monsieur Pierre... ah !... je suis perdue... ahl je suis ben sûre que c'en est une... Oh ! je la sens... oh! là là... oh! moi qui en ai si peur!...
— Peur de quoi?... Qu'est-ce qui vous effraie?
— Ah! c'est que j'ai... oh! oui... oh! c'en est une... je la sens qui court!... oh ! je vous en prie, monsieur Pierre, ôtez-Iamoi !... ou je suis capable de mourir de peur...
— Que je vous ôte quoi?...
— Une araignée qui m'est entrée dans le dos... oh! je suis sûre que c'en est une... Tenez, tenez... fourrez vot' main par là... par en haut... Oh! je vous en prie, monsieur Pierre, ôtezla-moi.,. fourrez vot' main... n'ayez pas peur.
41 UN TOUHLOUROU.
Pierre, sans trop comprendre comment une araignée a pu se glisser sous le fichu de la jeune filie, ne veut pas cependant refuser de lui rendre service; elle lui a présenté son épaule découverte, et il glisse obligeamment sa main tout du long. Pierre ne trouvait rien que des formes charnues et fortement accusées; il voulait retirer sa main; mais Hélène qui semblait toute tremblante, lui disait .
— Cherchez encore... ne vous lassez pas, je vous assure que j'ai une araignée qui me court dans le dos... fourrez vot' main... fourrez plus avant... n'ayez pas peur...
Il y avait quelque temps que ce manège durait, lorsque Gaspard, qui s'était approché, s'écrie :
— Dis donc, Hélène, fallait tout de suite dire à Pierre de te chatouiller le gras des reins, c'aurait été plus 'tôt fait !
Ces paroles mettent fin à la recherche de l'araignée. Mademoiselle Hélène se sauve en pestant contre Gaspard et les deux paysans, après avoir ri de la grosse fille, continuent leur roule, puis rentrent chacun chez eux.