‹ Un tourlourou (volume 2)Chapitre 7 sur 28 · DÉCLARATION D'AMOUR AD TILLA6I · texte numérisé non relu

DÉCLARATION D'AMOUR AD TILLA6I

Le lendemain du souper chez maître Gobinard, Pierre, qui a rêvé toute la nuit à Marie; Pierre, qui voit encore la jolie fille du Tourne-Bride lui souriant et se laissant frôler le genou par le sien, ne se sent pas disposé à travailler au moulin de son oncle; il faut qu'il revoie Marie, qu'il lui parle, qu'il lui déclare enfin toute sa tendresse et lui dise que c'est elle qu'il veut épouser. Il y a trop longtemps qu'il hésite à faire cet aveu, Gaspard lui a dit encore que sa timidité était ridicule; Pierre se sent plus de courage; d'ailleurs la soirée do la veille lui a donné de l'espérance, et il ne tremblera plus près de Marie.

Le jeune paysan se dirige dans la matinée vers le Tourne- Bride, mais il voudrait trouver Marie seule, car ce n'est jamais devant témoin que se fait une déclaration d'amour, et surtout lorsqu'on n'a pas l'habitude d'en faire. Pierre rôde autour de l'auberge, il aperçoit celle qu'il aime occupée à ranger dans la

salle où ils ont soupe la veille, mais l'aubergiste est là aussi, et puis dans cette salle il peut à chaque instant venir du monde. Pierre n'entre pas, il guette toujours ; enfin, Marie va au jardin, c'est là ce qu'il espérait. Le jardin qui s'étend derrière la maison est grand et touffu; là, du moins, on peut être à l'abri des regards curieux. Le jeune paysan s'introduit dans le jardin par une petite porte qui donne sur la campagne et que dans la journée on ne ferme jamais.

Pierre s'avance doucement, il voudrait s'approcher d'elie sans qu'elle l'aperçût. Au milieu du jardin est une espèce de petit bassin, ou plutôt de mare, dans laquelle on lave quelquefois le linge. Marie est accroupie sur le bord de cette mare et elle rince dans l'eau quelques fichus de couleur. Pierre s'approche, il est derrière Marie, il la considère depuis longtemps sans que la jeune fille se doute encore que le beau conscrit est si près d'elle.

Mais Pierre se rappelle qu'il n'est pas venu rien que pour regarder Marie, il fait encore quelques pas, la jeune fille pousse un cri.

— Ahl mon Dieu!... comment! vous êtes là, monsieur Pierre?

— Oui, mamselle... il y a déjà longtemps que je vous regarde!

— Et pourquoi donc que vous ne disiez rien?...

— Pourquoi?... ah damel c'est que j'ai tout plein de choses à vous dire!...

— Et c'est pour cela que vous ne parlez pas?...

— Ah! mamselle... c'est que... quand on a tant à dire... on ne sait par où commencer... on n'ose pas... de peur de s'embrouiller...

— Il est certain qu'en ne disant rien on ne s'embrouille pas!

— C'est juste, mamselle!...

— Mon Dieu ! qu'il est bête! se dit Marie en se remettant à rincer son linge; et pourtant elle jugeait mal Pierre; le pauvre garçon n'était pas bête, il ne manquait même pas de moyens, mais alors l'amour, la timidité engourdissaient toutes ses facultés et lui étaient presque toute son intelligence. Lorsque nous voyons dans le monde des gens de beaucoup d'esprit ne plus savoir se conduire quand ils sont amoureux, nous ne devons pas nous étonner qu'un simple villageois puisse, en pareille circonstance, avoir l'air d'un imbécile.

Pierre est descendu tout au bord de la mare à côté de Marie;

il s'amuse à lancer de petites pierres dans l'eau et leur fait faire des ricochets. Cela dure cinq minutes environ. Au bout de ce temps, une de ces pierres, lancée avec trop de force, envoie de l'eau plein la figure de Marie.

— Mon Dieu!... voilà une jolie invention que vous avez là! s'écria la jeune fille en s'essuyant le visage.

— Ah ! pardon, mamselle... je ne voulais pas vous en jeter.. * C'est sans le faire exprès... mais ça se séchera!...

— En attendant, je suis toute mouillée!... Est-ce que vous n'êtes venu ici que pour jeter des cailloux dans notre bassin?

— Oh! si fait! .. puisque j'ai tout plein de choses à voua dire...

— Eh ben, dites-les donc, vos choses... qu'est-ce qui vous en empêche?...

— Oh ! personne... c'est moi-même que je m'en empêche... parce que j'ai le cœur si., j'ai là, comme ça, queuque chose qui m'étouffe...

— Est-ce que vous avez trop déjeuné?

— Non... ce n'est pas ça... Oh ! depuis quelque temps je ne mange guère... je n'ai plus d'appétit... enfin... c'est que... je suis amoureux, mamselle... là... voilà le grand mot.

— Ahl vous êtes amoureux, monsieur Pierre?

— Oui, mamselle, et d'une fameuse force, allez!...

— Ahl vous êtes amoureux... et de qui donc, monsieur Pierre?

— De qui... vous me demandez de qui, mamselle... Mon Dieu! est-ce que je pourrais l'être d'une autre que de vous?...

Pierre a dit ces mots avec tant d'âme , qu'en cet instant il ne doit plus avoir l'air bête, et si la jeune fille le regardait, elle serait touchée de l'expression de son regard. Mais Marie est alors tout occupée à rattraper un de ses fichus qui lui est échappé des mains, et la crainte qu'elle a de le perdre l'empêche de prêter beaucoup d'attention à ce que dit Pierre..

Le jeune paysan, après avoir déclaré son amour, attend avec anxiété qu'on lui réponde. Marie, qui a plongé son bras jusqu'à l'épaule dans le bassin, retire enfin son fichu et s'écrie :

— Le voilà!... c'est bien heureux!... c'est que je ne voudrais pas le perdre, c'est mon plus joli!... et cette mare fait l'entonnoir au milieu.

Le pauvre Pierre demeure triste et intordit. Il a déclaré sa

flamme et on ne lui a pas même répondu une parole; il ne sait qu'augurer de la conduite de Marie; il la regarde, mais H n'ose plus ajouter un mot. Enfin, au bout de quelques midutes, Marie tournant les yeux de son côté, se met à éclater de rire.

— Ah!... mon Dieu! monsieur Pierre, que vous avez l'air drôle!...

— Drôle!... j'ai l'air drôle... Quoi, mamselle, est-ce là tout ce que vous avez à me dire, lorsque je vous déclare, moi, que je vous adore... que je vous aime comme un fou !... que vous êtes la seule fille que je veuille épouser?...

— Ah!... comment vous m'aimez... pour tout de bon?...

— Marie!... est-ce qu'il peut y avoir deux manières de vous aimer?... Oh! moi, je n'en connais qu'une... Marie, n'êtes- vous pas satisfaite que je vous préfère à toutes vos compagnes? je vous jure n'en jamais aimer d'autre que vous !...

— Mon Dieu! monsieur Pierre... si vous voulez m'aimer... vous en êtes bien le maître... je ne peux pas vous en empêcher!... mais tous les garçons en disent autant... Moi, il y en déjà tout plein qui m'ont dit qu'ils m'aimaient!... ça m'a fait rire, et voilà tout!

— Oh ! moi, Marie, c'est bien réellement que je vous aime, et d'ailleurs , mon seul espoir, mon unique désir, c'est de devenir votre mari... Dites-moi que vous m'aimez aussi, mamselle Marie, dites-moi que vous voulez bien être ma femme, et je vas sur-le-champ demander le consentement de mon oncle. Il ne me refusera pas, j'en suis certain d'avance... M. Gobinard, votre père adoptif, est votre seul parent... Il ne sera pas fâché non plus de vous voir bien établie... Oh! Marie! répondez... N'est-ce pas que vous voulez être ma femme?...

Et Pierre, qui vient enfin de surmonter toute timidité, a pris la main de Marie et la serre doucement dans les siennes Mais la jeune fille la retire bientôt en lui disant :

— Non, monsieur Pierre, non... je ne veux pas être votre femme.

Le pauvre garçon reste stupéfait, immobile, il regarde Marie en tremblant, il espère s'être trompé et balbutie d'une voix que les sanglots étouffent déjà :

— Vous ne voulez pas être ma femme... Est-ce bien pos-

sible?... Comment! mamselle... Est-ce que vous ne m'aimez pas?...

— Dame, monsieur Pierre, j'ai de l'amitié pour vous... comme j'en ai pour toutes nos connaissances... mais je ne veux pas vous épouser.

— Marie l... Marie!... Ah! ne me refusez pas... je vous aime tant, moi! et qui donc vous rendra plus heureuse que moi?... qui donc vous aimera autant?... Marie... C'est pour me faire endêver ce que vous dites là... n'est-ce pas?... Vous n'aimez pas un autre garçon dans le pays... Ainsi vous voulez bien être ma femme?

— Mais est-il entêté donc!... Quand je n'aimerais pas un autre garçon, ce n'est pas une raison pour que je vous aime et que je veuille de vous. Encore une fois, je ne veux pas vous épouser... Je ne suis pas du tout tentée de me marier au village, pour m'établir au village et passer toute ma vie au village!... Je veux aller à la ville, moi... On m'a dit que j'avais tout ce qu'il fallait pour y briller...

— Ah! Marie!... c'est bien vilain ce que vous dites là... Mais ceux qui vous ont dit cela se sont moqués de vous.

— Pourquoi donc cela?... Est-ce qu'il n'y a pas bien des filles de la campagne qui font fortune à Paris?

— Oui... en cessant d'être honnêtes... Est-ce donc comme cela que vous voulez faire?

— Oh ! je crois qu'on peut bien aller à la ville et rester honnête tout de même!... je ne suis pas si sotte que de me laisser attraper par de belles paroles... Mais, mon Dieu ! on veut nous faire un croquemitaine de ce Paris. Il semblerait, à vous entendre, que c'est une caverne... qu'on n'y peut faire un pas sans tomber dans queuque chose... C'est vous qui dites ça!... mais celles qui ont été à Paris disent, au contraire, que c'est un endroit ben joli, ben beau ! ... où l'on s'amuse depuis le matin jusqu'au soir... et puis la nuit encore...

Le pauvre Pierre est atterré, il a écouté la jeune fille sans l'interrompre, ses yeux se sont attachés sur les siens; il n'a pas perdu une de ses paroles, car il voudrait voir dans le fond du cœur de Marie, comme il voit sur son visage. Enfin, lorsqu'elle a tout dit, Pierre se rapproco î d'elle, et, l'œil humide, la voix tremblante, lui dit d'un ton aoppliant

— Oh! tout cela n'est pas i rai... tout cela ne peut pas être...

Ce serait trop affreux de ne pas m'aimer... de refuser d'être ma femme... après m'avoir laissé espérer... que j'étais payé de retour...

— Gomment, monsieur Pierre, est-ce que je vous ai jamais dit un mot?... Est-ce que je vous ai jamais fait une promesse?... par exemple!... cela n'est pas bien de dire ça...

- Des mots... des promesses!... non, sans doute, non, mamselle, vous ne m'en avez pas donné... je n'ai pas le droit de dire ça... Mais en amour... est-ce qu'il n'y a pas mille choses qui valent des paroles? Est-ce qu'il n'y a pas cent manières de s'entendre entre garçon et fille?... Encore hier, mamselle... hier au soir... que j'étions à vous regarder tendrement et que vous m'avez souri... oh! dame! comme une fille qui veut tourner la tête à un homme, et puis que je soupirais... et que vous aviez l'air d'en être bien aise... et puis qu'à table j'avais mon genou tout contre le vôtre... et que vous ne m'avez pas repoussé le mien... et puis encore que je vous ai plus d'une fois pressé la main, et que vous m" avez laissé faire... Est-ce que ce ne sont pas des preuves d'amour tout ça? est-ce que ça ne vaut pas ben des paroles... des promesses?... Ah! mamselle! c'est ben vilain de se jouer ainsi du monde... et vous ne savez pas... oh ! non , vous ne saurez jamais tout le mal que vous m'avez fait.

Marie ne répond pas, mais elle continue de laver son linge. Quelques minutes s'écoulent encore, pendant lesquelles Pierre reste toujours à la même place, comprimant avec peine ses sanglots, et espérant toujours que la jeune fille lui répondra quelque chose , ou daignera du moins tourner ses yeux vers lui.

Fatigué d'attendre en vain , Pierre fait quelques pas autour du bassin, puis, revenant près de Marie, lui dit ton plus ferme et avec un air plus résolu :

— Marie... Est-ce bien là votre dernière volonté!... Vous ne voulez pas être ma femme?...

— Eh! non... non!... je ne le veux pas!... Combien faut-il vous le dire de fois?...

— Il suffit... oh! ne craignez pas que je vous ennuie encore avec mon amour... avec mes soupirs... Non, non!... Oh! j'ai du cœur aussi, et puisque vous ne voulez pas de moi, mamselle?.. je sais maintenant ce qui me reste à faire. Adieu,

*8 Llf TOURLOUROU.

Pierre a dit ces mots d'une façon si énergique , avec un accent si profond, si vrai, que Marie en est toute troublée; elle relève doucement la tête, et peut-être va-t-elle adresser à Pierre quelques mots d'espérance , mais le jeune paysan est déjà loin, il a quitté le jardin de l'auberge, et il s'éloigne du Tourne-Bride à grands pas.

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