‹ Un tourlourou (volume 2)Chapitre 8 sur 28 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

MANDE SOinÉE. — UN DÉPART.

Deux jours étaient écoulés depuis cette conversation , et Pierre n'avait pas reparu au Tourne-Bride. Marie pensait-elle à lui?... désirait-elle son retour?... qui pourrait le deviner?... qui sait ce qu'une femme pense, puisque souvent elle-même serait fort embarrassée pour le dire.

On était au milieu de la journée. Tout à coup le bruit d'ui o voiture se fait entendre ; cela vient du côté de Paris; les habitants de l'auberge sont déjà sur la porte, ils regardent au loin : c'est une calèche élégante qui s'avance vers le Tourne- Bride.

— C'est la voiture de madame de Stainville! s'écrie bientôi maître Gobinard, c'est elle avec de la société 1

— Ah! quel plaisir 1 s'écrie Marie, bous allons voir du monde de Paris!

La calèche approche et s'arrête en effet devant la porte de l'auberge dont les habitants s'empressent d'aller recevoir les voyageurs.

La première personne qui descend de voiture est un jeune homme en redingote de velours, pantalon écru, chapeau gris, cheveux blonds bouclés et séparés avec infiniment de soin : figure assez régulière, de beaux traits ; mais un grand air de suffisance et une affectation de bon ton qui dénotent toujours une extrême petitesse de pensée.

C'est M. Daulay , jeune homme de vingt-huit ans, qui veut être gentilhomme parce que son père a. été jadis fermier général et a mangé tout son bien avec des actrices, façon de vivre

extrêmement noble, en effet, mais n'a laissé au jeune Daulay qu'un fort modeste héritage que celui-ci a lestement dissipé en voulant faire le marquis et ne fréquentant que des gens audessus de lui; enfin, M. Daulay n'ayant plus que des dettes, mais ne voulant pas renoncer à la vie de grand seigneur qu'il s'était faite, a trouvé le moyen d'aller encore dans le grand monde, ou du moins dans le monde riche, sans être désormais l'amphitryon de personne. Pour cela, Daulay s'attache maintenant à courtiser ces dames qui ont passé la quarantaine et qui sont bien aises que l'on voie encore folâtrer autour d'elles quelques jeunes gens à la mode. Ne s'adressant naturellement qu'aux dames qui ont de la fortune, Daulay s'est fait le Sigisbée de toutes les riches douairières; tour à tour empressé, complaisant, officieux, c'est lui qui parfois porte le petit chien de madame la comtesse, ou fait jouer le chat de madame la baronne; a-t-on besoin d'un cavalier pour aller à un concert, à une soirée, Daulay est toujours prêt, toujours aux ordres de ces dames : c'est lui qui fait les commissions délicates, qui arrange les affaires difficiles ; mais aussi pour prix de ses complaisances, on le consulte sur la couleur d'une étoffe, sur la forme d'un chapeau, sur la façon d'une robe; et enfin, ce qu' est plus positif, un l'emmène l'été à la la campagne, et l'hive il n'y a point de réunion sans lui.

Voilà le rôle que jouait M. Daulay près de madame de Stainville. Cette dame était veuve, elle avait quarante-huit ans et vingt mille livres de rentes; de plus, une très-jolie maison de campagne aux environs de la Roche-Guyon. Madame de Stainville avait été fort jolie et fort sensible; elle n'était plus aussi jolie, mais elle était toujours aussi sensible. Après avoir été encensée, adulée, adorée, il est bien cruel pour une femme de ne plus être que respectée; chez les femmes coquettes, c'est un terrible passage que celui des amours à la froide raison, que le départ successif des regards tendres et intéressés, que rempla» cent de paisibles hommages bien calmes, bien indifférents. Le cœur d'une femme a toujours besoin d'être occupé; et quand l'amour maternel n'est pas là pour tenir lieu d'autres amours, comment voulez-vous qu'on vive, qu'on respire, qu'on sente battre son cœur!

Il y a des femmes qui ne veulent jamais vieillir; après tout, c'est une résolution comme une autre. 11 y a même un certain

courage à combattre sans cesse contre les attaques du temps. Ordinairement, pour ne point vieillir, les dames ne connaissent qu'un moyen, c'est d'aimer toujours, comment voulez-vous que l'on soit vieille lorsqu'on a encore une passion dans le cœur? Les dames qui ont de la fortune peuvent se permettre ces fantaisies, elles trouvent toujours un être complaisant qui répond à leurs œillades; il n'y a que les pauvres rentières qui doivent redouter les passions malheureuses: et puis, lorsqu'une femme a été à la mode, lorsqu'elle a été citée pour sa beauté et ses conquêtes, on l'aime encore longtemps rien que pour sa réputation.

Madame de Stainville a donc accueilli les soins empressés de M. Daulay. Il est devenu son chevalier, son complaisant, la chronique assure même qu'il est encore autre chose, et que le jeune homme a toutes les charges de la place dont il a envié les bénéfices; mais on ne hasarde là-dessus que des conjectures, car entre gens bien appris tout se passe suivant les usages reçus, et jamais rien ne blesse les convenances; d"ailleurs madame de Stainville a trouvé un excellent moyen pour embarrasser la médisance : c'est d'avoir toujours près d'elle plusieurs cavaliers, ce qui fait beaucoup moins jaser que si elle n'en avait qu'un, et il faut vivre tout à fait dans son intimité pour savoir auquel elle donne la préférence.

La seconde personne qui descend de la calèche est un homme à peu près du même âge que M. Daulay, c'est aussi un fashionable et un joli garçon; mais il n'est pas besoin de l'examiner longtemps pour juger qu'il y a entre lui et Daulay une grande différence d'humeur et de caractère.

Celui-ci est mis avec élégance ; mais aucun apprêt, aucune roideur ne gêne sa tournure leste, franche et hardie; il y a dans ses mouvements, dans ses manières comme dans son langage, une grâce et un abandon qui contrastent avec la prétention et les façons composées de M. Daulay. C'est un brun, au front haut, au teint légèrement basané, ses grands yeux noirs sont à la fois hardis et doux, moqueurs et gais, ses traits ont de la noblesse, son front du génie, et le désordre de sa coiffure annonce qu'il passe fort peu Je temps devant une glace. Ce jeune homme est le comte d'Aubigny, que dans le monde on appelle roué, mauvais sujet, parce qu'il n'a jamais caché ses passions ni cherché k déguiser ses défautj'.. Grand amateur du beau sexe, bon vi-

vant, aimant le jeu, les chevaux, la chasse, aimant le plaisir enfin, mais en ayant quelquefois outré la dose : tel était Alfreb d'Aubigny, qui possédait une belle fortune qu'au milieu de ses folies il avait pourtant l'esprit de conserver.

Un troisième personnage vient de descendre de la calèche : celui-ci n'a point sauté lestement à terre comme les deux premiers; son pied a longtemps cherché un point d'appui, et ce n'est qu'après l'avoir trouvé que le reste de son corps s'est décidé à toucher la terre.

Vous devinez déjà que ce n'est point un jeune homme qui vient de descendre en troisième. En effet, M. Bellepêche, c'est le nom de ce personnage, est un homme qui a bien la cinquan taine. Il est grand, gros, épais, et ne semble pas se bouger facilement. Une mise très-soignée, une perruque châtain fort bien faite et des souliers de daim gris cendré, annoncent un homme qui a soin de sa personne. Une figure un peu rouge, de gros yeux clairs, un nez au vent, une bouche bête, et des favoris parfaitement teints en noir, ne donnent pas une idée bien avantageuse des capacités de ce personnage, et en l'écoutant parler on ne change pas d'opinion, quoique depuis qu'il a fait un voyage en Suisse, M. Bellepêche ramène toujours ce sujet dans la conversation, afin de prouver qu'il a voyagé en observateur et avec fruit; du reste, ce monsieur est garçon, son revenu est médiocre, mais lorsqu'il était jeune, on lui a tant dit qu'il était bel homme, qu'il se croit toujours sur le point de trouver une femme qui fera sa fortune en devenant amoureuse de lui.

Ces messieurs sont descendus; tandis que le comte d'Aubigny entre déjà dans l'auberge, Daulay et M. Bellepêche restent près d" la voiture pour aider madame de Stainville à mettre pied à terre. Vous savez déjà que cette dame a quarante-huit ans et qu'elle a été fort jolie; ajoutez à cela que sa toilette est toujours du meilleur goût, que sa tournure est élégante, ses manières gracieuses, et ne soyez point surpris si cette dame a constamment des cavaliers à sa suite. L'élégance conserve longtemps son empire, comme je vous le disais tout à l'heure : dans une femme à la mode on courtise encore sa réputation, lorsque sa beauté n'est plus que de l'art, on veut être distingué par elle, parce que ses jugements ont fait longtemps l'opinion de la foule; enfin c'est une fleur rare qui est fanée, mais dont on désirs beaucoup obtenir de la graine.

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— Allons, morbleu ! monsieur l'aubergiste, une bouteille de "Olre meilleur vin... du Champagne, si vous en avez... et grand feu à la cuisine pour préparer notre déjeuner... Moi, j'ai une faim de chasseur... Ah! voilà la jolie fille de l'année dernière, je la reconnais... elle est, ma foi, encore mieux cette année...

C'était le comte d'Aubigny qui venait d'entrer dans l'auberge et s'adressait alors à Marie. Celle-ci rougit de plaisir et fait une petite révérence en murmurant :

— Vous êtes bien bon, monsieur !

Maître Gobinard ne sait plus où il en est : il court du comte à la voiture, puis revient dans la salle, donne des coups de serviette sur les tables, et s'écrie :

— Monsieur le comte... certainement... car je me rappelle que... J'ai l'honneur de saluer monsieur le comte de... de... Je ne sais plus le nom de monsieur le comte...

— Ne vous inquiétez pas de cela, maître Gobinard, et pensez plutôt à notre déjeuner... dîner... le nom n'y fait rien; à la campagne, on mange quand on a faim.

— Ah! quelle chaleur étouffante!... c'est donc ici que nous nous arrêtons? dit M. Daulay en entrant dans la salle. Il est bientôt suivi de madame de Stainville, à laquelle M. Bellepêche donne la main.

— Bonjour, mes bons amis, dit l'élégante Parisienne en saluant avec affabilité les habitants de l'auberge. Eh bienl comment se porte-t-on à Vétheuil... et le commerce, les affaires? monsieur Gobinard, ètes-vous toujours content?

— Madame est bien bonne... moi, je ne me plains pas... on ne fait pas fortune... mais on boulotte!...

— Ah! voilà ma jolie Marie... viens donc m'embrasser, ma belle... Quelle charmante fille!... J'ai là, dans un carton, quelque chose pour toi... un bonnet qui te rendra encore plus séduisante.

— Oh 1 madame a vraiment trop de bonté... de penser à moi ! dit Marie en saluant et baissant les yeux.

— Oui, s'écrie maître Gobinard en roulant son bonnet de coton dans ses doigts, madame a vraiment trop de bonté... beaucoup trop...

— Est-ce que vous ne mariez pas cette jolie enfant, monsieur Gobinard? Je gage bien que les amoureux ne manquent

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— Oh! madame, vous avez certainement trop de... Non, ils ne manquent pas... mais Marie n'est pas pressée de se marier.

— Et elle a bien raison ! dit d'Aubigny en se jetant sur une chaise. Quelle manie de vouloir marier une jolie fille, dès qu'elle est en âge de plaire... Laissez-la donc jouir un peu de cet heureux temps... avant de l'enterrer dans un ménage, avec un lourdaud paysan, qui lui fera bien vite une trôlée d'enfants qu'il faudra qu'elle allaite... qu'elle habille, qu'elle débarbouille... Pauvre jeune femme!... Soyez donc coquette en soignant votre marmite et donnant la bouillie à vos marmots!... Le mariage... au village au moins, est le tombeau de la beauté.

— Ah! monsieur le comte!... que dites-vous là... dit M. Bellepêche en s' essuyant le visage avec son mouchoir.

— Ma foi, je dis ce que je pense... c'est assez mon habitude...

— Et les mœurs... et les principes... et...

— Ah! j'aime beaucoup ce vieux garçon qui vient nous vanter le mariage... et pourquoi donc n'en faites-vous pas usage, si vous trouvez la chose si bonne?

M. Bellepêche, qui a fait une grimace très-prononcée en s'entendant appeler vieux garçon, rajuste les bouts de son col en répondant :

— Monsieur le comte... il me semble que j'ai bien le temps... un homme n'est pas une demoiselle; et d'ailleurs j'ai fait làdessus des remarques... que j'ai même poussées très-loin... et...

— Et... dans ce moment, mon cher monsieur Bellepêche, il me semble qu'il vaut beaucoup mieux nous occuper de dîner que de votre opinion sur le mariage... N'est-ce pas aussi l'avis de madame de Stainville?

— Moi!... eh! mon Dieu, d'Aubigny, vous savez bien que je veux tout ce qu'on veut!...

— Comment! Est-ce que vraiment nous dînons ici? dit M. Daulay en regardant avec dédain la grande salle du Tourne- Bride.

— C'est le comte qui le veut, répond madame de Stainville.

— Et il me semble que j'ai raison. Nous n'avons rien pris depuis notre départ de Paris.., et il y a déjà longtemps que nous roulons. La maison de madame est à une bonne lieuo d'ici. Mais quand nous allons arriver là... y trouverons-nous un repas tout prêt?... Pas du tout. Nous serons reçus par un

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vieux jardinier qui nous présentera un bouquet, et sa femme qui nous offrira peut-être des cerises... pensez- vous que ce soit bien restaurant? La femme de chambre et le cocher seront obligés d'aller aux provisions!... mais avant qu'ils soient revenus, nous serons morts d'inanition. J'ai donc pensé qu'il était beaucoup plus sage de faire halte ici et de nous y restaurer, afin d'arriver chez madame en état d'attendre les événements

— Je me range à l'avis de monsieur le comte, dit M. Bellepêche; c'est très-sagement raisonner!... Je me souviens, lorsque je voyageais en Suisse, que je voulus aussi faire un repas préparatoire. J'étais sur le haut d'une montagne... qu'on nommait... une très-haute montagn enfin... J'entrai dans un chalet .. Les chalets sont fort singulièrement bâtis... on y fait du fromage avec des herbes... Je crois que ce sont des simples qu'on cueille... en botanisant...il y a de ces simples qui ont beaucoupde vertu !...

— Allons, maître Gobinard, à vos fourneaux, et tout ce que vous aurez de mieux ! dit le comte en frappant sur l'épaule de l'aubergiste et laissant M. Bellepêche au milieu de son discours; voici le cas de nous montrer votre savoir-faire.

— Monsieur le comte... j'ose espérer que... Petit- Jean... suismoi... appelle la grosse Catherine... Je n'aurai pas trop d'un aide... Toi, Marie, reste pour obéir aux moindres ordres de madame et de ces messieurs.

Marie ne demande pas mieux que de rester avec le beau monde qui vient de Paris, car les messieurs lui disent qu'elle est gentille. Madame de Stainville daigne lui donner quelques petites tapes sur les joues, et la moindre faveur, le plus simple compliment de la part de gens du grand monde faisaient bien plus de plaisir à la jeune fille que les éloges de ses compagnes et les phrases naïves des paysans.

Pendant que Marie va, vient et tourne autour de madame de Stainville, qui vient de s'asseoir dans le seul fauteuil qui soit dans l'auberge, RI. Bellepêche continue de s'essuyer le visage, le comte d'Aubygny suit en souriant tous les mouvements delà jeune fille, et M. Daulay, qui s'est promené de long en large dans la salle, s'arrête enfin près de madame de Stainville.

— C'est vraiment fort drôle de dîner à l'auberge!... enfin à la campagne... et puisque vous avez tant d'appétit... mais je crains que nous ne fassions un bien mauvais repas ici...

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— Et c'est cela qui vous inquiète le plus? dit le comte en souriant...

— Non, pas pour moi, je vous assure, mais pour madame de Stainville... dont la santé délicate ne peut pas supporter toutes les cuisines !...

— Rassurez-vous, mon cher Daulay, dit la dame en minaudant, vous avez trop mauvaise opinion de cette maison. Le maître a été, je crois, maître d'hôtel chez un ministre, et il n'est pas aussi ignorant que vous le pensez... C'est lui que l'on envoie chercher dans toutes les maisons des environs lorsqu'on a du monde à traiter.

— C'est différent... du reste, moi je suis facile à contenter... je mange si peu!...

— C'est comme moi, dit M. Bellepêche ; on croirait, parce que je suis grand et... parfaitement proportionné, que je dois manger beaucoup... eh bien! il n'en est rien... je consomme fort peu ; mais, par exemple, je tiens à ce que ce soit bon... j'ai même poussé cela fort loin... et chez moi je ne veux que des plats choisis..

— Eh bien ! ma petite Marie, dit madame de Stainville en prenant la main de la jeune fille, depuis l'année dernière il n'y a pas eu de changement dans ta situation... tu n'as rien appris... rien su touchant tes parents!...

— Oh! non, madame, je n'en sais pas davantage! répond Marie en poussant un soupir. Puis, au bout d'un moment, n'ayant plus l'air de penser à ce qu'on vient de lui dire, elle s'écrie :

— Madame, je vais dans le jardin vous cueillir un beau bouquet.

— Va... va, mon enfant.

Marie a quitté la sa! le, et le comte, qui l'a suivie des yeux, dit alors :

— Que signifie ce que vous venez de demander à cette jeune fille?... Est-ce que sa naissance est un mystère?

— Vraiment, oui; la petite Marie est une enfant trouvée, recueillie jadis par la femme de Gobinard, et on n'a jamais su qui étaient ses parents. Voilà du moins ce que j'ai entendu dire...

— C'est quelque enfant de l'amour!... dit Daulay.

— Oui, dit Bellepêche en époussetant ses souliers, c'est le fruif illicite de quelque commerce clandestin... Quelque

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servante aura caché sa grossesse aux yeux de ses maîtres... comme cela se pratique trop souvent!... Les mœurs sont te'nement relâchées!... puis on expose son enfant à la charité publique... Si j'étais maire d'une commune je ferais fouetter tout cela!...

— Qu'est-ce que vous feriez fouetter, monsieur Bellepêche? dit le comte.

— Les filles qui feraient des enfants en dehors du matrimonium.

— Diable!... cela ne propagerait pas la population. Mais je crois que vous vous contenteriez de les fouetter vous-même. Ah ! ah ! ah !

— D'Aubigny, vous allez commencer vos folies!...

— Parbleu, belle dame, nous sommes à la campagne... je pense qu'il sera permis d'y rire un peu... et M. Bellepêche m'en donne toujours envie quand je le vois affecter une si grande sévérité de mœurs...

— Monsieur le comte, je n'affecte rien... j'ai des principes... et je les ai même poussés assez loin...

— Je ne sais pas quels sont vos principes!... je vous avoue, mon cher monsieur, que je crois peu à la vertu et à l'austérité de ces gens qui s'offensent d'un mot leste et veulent toujours se mettre en avant comme modèles de bonne conduite ; j'ai reconnu que ces airs pudibonds et ces manières sévères cachaient les goûts les plus libertins, quelquefois même les vices les plus honteux...

— Monsieur le comte!...

— Oh ! ce n'est pas pour vous offenser que je dis cela; je ne vous crois que des goûts fort naturels... Je vous ai vu plusieurs fois à Paris, le soir, suivant de fort près de petites grisettes qui sortaient de leur magasin... Il n'y a aucun mal à cela...

— Monsieur le comte, ce n'était pas moi... Vous vous êtes trompé... je n'ai jamais suivi de grisettes.

— Moi j'en ai suivi beaucoup, et j'espère bien en suivre encore... Mais revenons à cette jeune Marie; savez-vous bien, messieurs, que tout ceci la rend plus intéressante : une jeune fille... déjà fort jolie... et qui ne connaît pas ses parents... mais c'est une héroïne de roman que cette petite!...

— Je vous ai dit ce que c'était, reprend M. Bellepêche, je

gage avoir deviné... enfant de quelque servante... la servante trompée par son amant... celui-ci refusant la paternité!...

— Ma foi, dit à son tour Daulay, je ne vois rien de bien curieux dans tout cela! et je vous assure que je m'inquiète fort peu que mademoiselle Marie ait ou non une famille !...

Gomme Daulay achève de parler, la jeune fille revient tenant à sa main un gros bouquet. L'empressement qu'elle avait mis à cueillir des fleurs avait encore ajouté à l'éclat de son teint, et il eût été difficile de ne pas être frappé de sa gentillesse.

M. Bellepêche fait un mouvement de tête en disant :

— Très-beau sang!... superbe santé !

Le comte chante à demi- voix :

Le joli péché, le joli péché d'amourettes!

Enfin M. Daulay, qui a jeté un regard sur Marie, daigne murmurer aussi .

— Au fait, elle est gentille.

Marie va offrir son bouquet à madame de Stainville, qui le prend et embrasse la jeune fille en lui disant :

— J'ai apporté de Paris des étoffes délicieuses... je te donnerai une robe avec laquelle tu éclipseras toutes tes compagnes...

— Ah! madame... que vous êtes bonne!...

— Voilà comme on gâte ces petites villageoises! murmure Bellepêche; madame de Stainville a trop de générosité.

— On ne vous reproche pas cela, à vous, vieux garçon ! dit le comte en allant frapper sur l'épaule de M." Bellepêche; je crois que de votre vie vous n'avez offert aux dames qu'une prise de tabac... encore était-ce à celles qui n'en usaient pas.

— Monsieur le comte, c'est que pour plaire je n'ai jamais eu besoin de faire de cadeaux 1

— Parfaitement répondu; mais soyez persuadé, mon cher monsieur, que cela n'aurait pas nui!... Les manières généreuses vont fort bien avec la galanterie... Un amant parcimonieux ressemble beaucoup trop à un mari, et les femmes veulent trouver de la différence. Dites-moi, jolie Marie, met-on notre couvert?...

— Ah! mon Dieu, monsieur le comte... c'est vrai... et moi qui ne pensais pas... Où madame veut-elle dîner?... est-ce dans cette salle?... est-ce en haut?...

9g UN TOURLOUROU.

— Demande à ces messieurs, Marie.

— Il sera plus convenable de dîner dans une chambre où nous serons seuls, dit Daulay.

— Eh! pourquoi donc cela? s'écrie le comte... pourquoi nous retirer dans un cabinet à papier à bouquets, où nous ne verrons rien et serons gênés? qui nous empêche de rester dans cette salle?... c'est plus gai... nous avons de l'air... et nous pouvons jouir du jardin...

Daulay n'ose pas insister, et déjà Marie commence à mettre le couvert, lorsque Gaspard tourne le bouton de la porte vitrée, et entre dans la salle avec ses gros sabots, un bonnet de coton à raies bleues sur la tête et tenant une grosse botte d'herbes sous son bras.

La vue de la brillante société qui est au Tourne-Bride ne semble nullement intimider le paysan; il se contente de porter la main à son bonnet en disant :

— Salut, la compagnie... Marie, apporte-moi un demi-setier de piqueton... j'ai le gosier sec comme not' four.

La société de Paris se regarde. Madame de Stainville a eu presque un mouvement d'effroi ; M. Bellepêche ouvre ses yeux comme s'il voyait un phénomène; Daulay prend un air de dédain; le comte seul sourit en considérant le paysan qui vient d'entrer.

Gaspard est allé s'asseoir devant une table, et au bout d'un moment, voyant que Marie ne s'occupe pas de le servir, il frappe sur la table avec son poing en disant :

— Ah ça, Marie, est-ce que tu as fait murer tes oreilles depuis hier... ou ben si tu deviens trop grande dame pour me servir?

— Mon Dieu!... J'y vais, Gaspard... mais vous voyez bien qu'en ce moment je suis occupée.,,

— Pardi! il ne faut pas tant de simagrées pour me servir un demi-setier; tu mettras ton couvert après !

— Et pourquoi donc quitterait-on ce que l'on fait pour nous? dit Daulay en jetant sur Gaspard un regard méprisant. Jeune fille, c'est nous que vous devez servir avant tout... je pense que pour cet homme vous ne manquerez pas à ce que vous devez à madame de Stainville 1...

Marie reste interdite et ne sait plus ce qu'elle doit faire. Gaspard commence à fixer Daulay en disant :

— Cet homme... cet homme... C'est'i de moi que vous parlez?...

Daulay ne juge pas convenable de répondre, il se retourne et va s'appuyer sur la chaise de madame de Stainville; mais Gaspard continue :

— Eh, dites donc!... l'homme au chapeau gris... c'est à vous que je parle... c'est qu'il faut pas avoir un air de me mépriser, voyez-vous... parce que j'ai des sabots et que je porte sous mon bras de l'herbe pour mes lapins, ça ne m'empêche pas d'être bon là tout de même... et d'en valoir un autre... et peut-être deux autres comme vous!...

— Cela devient vraiment insoutenable ! dit Daulay en s'adressant toujours à madame de Stainville et en tournant le dos à Gaspard... Voilà à quoi l'on s'expose en voulant dîner dans une salle d'auberge!

— Marie! dit madame de Stainville, ne mets pas notre couvert ici... qu'on nous trouve une chambre... un cabinet... oi nous soyons seuls enfin... va, va, ma petite...

Marie ne demande pas mieux que de quitter ce qu'elle fait, elle sort aussitôt de la salle en courant. Mais Gaspard se lève à son tour et s'approche de Daulay en continuant de lui parler.

— C'est que, voyez-vous, quoiqu'on soit un paysan, on sait se faire respecter... et on ne se laisse pas insulter... et faut pas avoir un air et m'appeîer cet homme... qu'est-ce que ça veut dire, cet homme?... cet homme est Gaspard, laboureur... qui ne doit rien à personne... je ne sais pas si vous pouvez en dire autant... avec vos cheveux en dévidoir.

Daulay s'éloignait toujours de Gaspard en lui tournant le dos. Le comte d'Aubigny semblait beaucoup s'amuser de cette scène, qu'il regardait sans bouger de sa chaise. M. Bellepêche pense qu'avec quelques mots il mettra fin à tout cela, et, se levant, il s'avance lourdement et va poser devant le paysan, qui marchait presque sur les talons de Daulay.

— Homme des champs... de quoi vous plaignez-vous?... Est-ce que nous vous empêchons de boire?... nous venons dans cette auberge... où nous aurions pu ne pas nous arrêter... mais M. le comte a un grand appétit... l'air plus vif de la campagne... ça se conçoit... quand je voyageais en Suisse... sur les hauteifmontagnes... pas en voiture alors, il y a beaucoup trop

de neige... mais on a des guides... je ne conçois pas comment ils s'y retrouvent... ils ont aussi des chiens 1...

— Ah ça! quoi donc que vous me chantez là depuis une heure, dit Gaspard en toisant M. Bellepêche, avec votre neige et vos chiens!... vous avez encore une drôle de boule, vous !

M. Bellepêche se pince les lèvres etd'Aubigny part d'un éclat de rire; en ce moment Gobinard entre dans la salle en s'écriant :

— Gomment ! on n'a pas fait monter madame de Stainville et sa société... mais à quoi pense donc Marie?... Ma belle chambre d'en haut est disposée pour vous recevoir... si vous vouliez me suivre...

— Oh l tout de suite, monsieur Gobinard, dit madame de Stainville en se levant ; car, en vérité , il n'y a pas moyen de rester dans cette salle... Venez, messieurs... venez, je vous en prie....

Daulay ne se fait pas attendre; il court, prend la main de la dame et monte avec elle. Bellepêche les suit et le comte en fait autant en disant :

— C'est dommage!... la société de M. Gaspard m'amusait beaucoup, moi !

— Voyez-vous ça!... s'écrie Gaspard en les regardant aller... puis, s'adressant à Gobinard, il lui dit :

— Ah çà! v'ià une heure que je demande à boire... est-ce qu'on ne peut plus être servi chez toi parce que tu reçois du monde de Paris?... Alors je vas m'en aller...

— Mais non... non... reste donc... Petit-Jean, viens donner du vin... Mais tu vois bien, Gaspard, que je suis dans un coup de feu... ce sont des gens qui s'y connaissent, je voudrais me distinguer...

— Je ne sais pas s'ils s'y connaissent, mais je sais qu'ils ont un air impertinent que je n'aime guère...

— Allons I tu te fâches tout de suite, toi... tiens, voilà du vin...

— Ta madame de Stainville me fait l'effet d'une vieille chatte qui traîne toujours cinq ou six matous à ses trousses.

— Veux-tu te taire... mauvaise langue... Eh, eh!... il est certain... je crois bien que l'un de ces trois messieurs est son amant...

— Et peut-être ben tous les trois, va! ces ci-devant jeunes femmes, quand ça s'y met!... c'est pis que les jeunes... En tout

cas, j'ai joliment relevé son blondin, qui avait l'air de me mépriser.

— Je te prie, Gaspard, de ne point dire de gros mots aux gens de la ville qui viennent se restaurer chez moi... tu me ferais beaucoup de tort.

— Pourquoi qu'i' m'appelle cet homme?

— En voilà assez... Je monte là-haut voir s'ils ne manquent de rien... Ah ! mon Dieu ! et ce père Martineau qui n'a pas l'esprit de venir quand on aurait besoin de lui.

— Quoi que t'en veux donc faire du maître d'écriture?... Estce que ta belle société veut apprendre à tailler des plumes?...

— Mais non... non... c'est moi qui... pour un plat que je fais très-bien certainement... Mais Martineau sait le Cuisinier royal par cœur... et cela aide quelquefois... Si tu le vois passer, faislui signe d'entrer... Je monte près de ma société.

Maître Gobinard quitte Gaspsrd, et, après avoir donné un coup d'œil à ses fourneaux, monte à son premier étage et entre dans une pièce assez propre dans laquelle était un lit à baldaquin avec des rideaux en indienne. C'était dans cette chambre que l'on avait mis le couvert et que madame de Stainville était avec sa société.

— Cette pièce convient-elle à madame et à ces messieurs? dit l'aubergiste en saluant profondément.

— Nous y serons toujours mieux que dans votre salle, dit Daulay, où l'on est exposé aux injures de vos ivrognes... Si ce n'avait été par respect pour madame... j'aurais jeté ce drôle dehors!...

— Je crois que vous auriez eu quelque peine! dit le comte.

— Vous vous seriez compromis, dit Bellepêche, et il ne faut jamais se compromettre... D'ailleurs les paysans sont très-méchants !

— Celui-ci n'est vraiment pas méchant, dit Gobinard, mais c'est une brute... Il dit tout ce qui lui vient à la tête.

— Je ne le crois pas si brute que vous le faites, reprend le comte. Mais dites-nous, maître Gobinard, que faites-vous de ce beau lit à baldaquin?... C'est donc ici votre chambre à coucher?... ou bien est-ce seulement pour l'agrément des voyageurs?...

— Monsieur le comte, cette pièce étant la plus belle de la maison, je n'y couche pas... je la réserve en effet pour les voya-

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geurs... mais encore ne la donnerais-je pas à tout le monde... surtout depuis que j'ai eu l'honneur de coucher ici une duchesse!...

— Une duchesse! dit madame de Stainville.

— Oui, madame. ..oui, une vraie duchesse... Attendez donc... c'était la duchesse de... un nom étranger... la duchesse de Valousky... C'est cela même.

— La duchesse de Valousky! dit madame de Stainville, mais je l'ai beaucoup connue autrefois... C'était une femme charmante... fort à la mode... pétillante d'esprit... Elle devait écrire ses mémoires.

— C'est une femme fort riche, à ce que je crois? dit Daulay.

— Oui... c'est-à-dire elle l'était peu autrefois ; mais un héritage qu'elle a fait il y a une quinzaine d'années l'a rendue extrêmement riche; c'est alors qu'elle a pris le goût des voyages... Maintenant elle court sans cesse... tantôt en Angleterre, tantôt en Italie... en Russie; elle passe rarement deux années dans le même pays... Mais il y a fort longtemps qu'elle n'est revenue en France. Elle m'écrivit dans les premiers temps de ses voyages ; moi, je suis si paresseuse pour répondre qu'elle se sera fâchée... Voilà fort longtemps que je n'ai eu de ses nouvelles. Et vous êtes certain, monsieur Gobinard, que madame la duchesse de Valousky a logé dans votre auberge?

— Très-certain, madame... A cette époque, il est vrai que j'étais absent... J'étais à la Guadeloupe pour recueillir un héritage, et c'est ma femme... défunte mon épouse, qui a eu l'honneur de recevoir cette grande dame... Son nom est parfaitement inscrit sur mes registres... La duchesse de Valousky... Elle est même restée cinq ou six jours ici... Elle se trouvait, m'a dit ma femme, un peu indisposée, et coucha dans cette chambre... dans ce même lit à baldaquin que vous voyez... Du reste la duchesse laissa des marques de son passage... Elle paya fort généreusement... et fit même un cadeau à feu mon épouse... Elle lui donna dix écus et une bonbonnière en bergamote.

— Peste! voilà qui est fort généreux! dit le comte,

— Et combien y a-t-il de temps de cela, monsieur Gobinard?

— Madame... il y a... dix-sept ans... dix-sept ans et demi approchant.

— A cette époque je ne possédais pas encore ma maison de

campagne dans les environs, sans quoi il est probable que la duchesse de Valousky serait venue m'y voir.

— Ce qu'il y a de certain, dit d'Aubigny, c'est qu'une duchesse a logé ici, et que par conséquent nous ne pouvons pas nous y trouver mal. Allons, maître Gobinard, faites-nous servir, et traitez-nous aussi bien que jadis votre femme traita la duchesse.

— Monsieur le comte, certainement... Holà! Petit-Jean... le potage... Allons, Marie... servez... surveillez... prévenez les désirs de la société...

Maître Gobinard redescend à sa cuisine, enchanté de traiter du beau monde, mais désolé de ne point voir arriver le professeur Martineau, parce qu'en ce moment il voudrait consulter le Cuisinier royal.

Gaspard était resté seul dans la grande salle, il buvait son piqueton, sifflait de temps à autre, puis regardait sur la route à travers une fenêtre près de laquelle il était placé.

— Il ne viendra pas ! dit l'aubergiste en entrant dans la salle; c'est comme un fait exprès... parce que j'ai oublié les filets de sole à la chevalière... C'est un plat délicieux et très-fin; je voulais en régaler ma société... Je les ferai au gratin, mais c'est plus commun!

— Père Gobinard, dit Gaspard, donnez-moi donc pour deux sous de pain et de fromage... je sens l'estomac qui me tire... Le piqueton creuse à la longue...

— Eh! mon Dieu! Gaspard!... tu me demandes du fromage quand j'ai perdu ma recette de soles à la chevalière... Tu ferais bien mieux d'aller me chercher le professeur Martineau...

— Est-ce que je sais où il est, moi, votre professeur?... D'ailleurs, c'est pour voir Pierre que je suis venu ici... Voilà trois jours que je ne l'ai pas seulement aperçu... j'ai pensé qu'ici je le rencontrerais... Est-ce que vous ne l'avez pas vu, vous autres, depuis trois jours?...

— Je les tiens ! je les tiens! s'écrie Gobinard en se frappant le front. Vous levez vos filets... vous ôtez la peau... vous piquez une rosette sur le milieu de vos filets... marinade au vin... écrevisses .. sauce poivrade... C'est cela!...

Et l'aubergiste retourne à sa cuisine en sautant de joie, tandis que^Gaspard se dit :

— En voilà-t-il des embarras pour faire une fricassée ! et il

ne m'a pas donne mon fromage, à moi !... Il ne sait plus ce qu'il fait!... Ah! v'ià Marie, c'est ben heureux!

Marie descendait un moment, après avoir laissé la société en train de goûter aux ragoûts de maître Gobinard, elle allait presser le service, lorsque Gaspard l'appelle :

— Marie, donne-moi du pain et du fromage...

La jeune fille fait un mouvement d'humeur, et répond :

— Est-ce que j'ai le temps, moi... Vous savez bien que je sers là-haut... que madame de Stainville peut demander quelque chose... Appelez Petit-Jean...

— Marie! reprend Gaspard d'une voix forte, et d'un ton qui fait presque trembler la jeune fille, il faut prendre le temps de me servir quand je te demande quelque chose... et ne pas me répondre d'un air impertinent... Ça n'irait pas avec moi, petite... prends-y garde!... je pourrais t'en faire repentir!...

Marie ne souffle plus mot, elle court au buffet, y prend re que Gaspard demande, et s'empresse de le lui porter, puis elle attend s'il veut encore quelque chose.

— C'est bien, dit le paysan, va-t'en maintenant servir tes beaux messieurs. . J'avais aussi faim qu'eux, vois- tu... Etquoique je ne prenne que du pain et du fromage, mon estomac crie comme si je mangeais des ortolans!

Marie ne demande pas mieux que de s'en aller ; et elle, va quitter la salle, lorsque l'on ouvre la porte qui donne sur la route, et Pierre entre dans l'auberge.

Mais le jeune paysan a sur la tète un chapeau de feutre, sur son dos un sac de cuir, le sac du soldat qui anwonce sur-lechamp quel est le but du voyage; à sa main il tient un gros bâton, et ses beaux traits, l'expression de ses yeux ont en ce moment quelque chose de si triste et de si résigné, que le cœur ce serre rien qu'en le regardant.

Marie s'est arrêtée, frappée de l'aspect de Pierre, Gaspard a levé les yeux, et, les fixant sur celui qui vient d'entrer, ne songe plus ni à boire ni à manger?

Pierre fait quelques pas vers la jeune fille, et lui dit avec un accent de profonde tristesse :

-- Mamselle Marie... je viens vous faire mes adieux.

— Vos adieux, monsieur Pierre... Comment!... qu'est-ce que cela veut dire?... Est-ce que vous partez?...

— Oui, mamselle... oui... je pars... sur-le-champ... Je quitte

îe pays... pour longtemps, pour toujours peut-être... Enfin je me suis fait soldat...

— Soldat!... Vous êtes soldat, monsieur Pierre?... Mais vous aviez eu un bon numéro, vous n'étiez pas tombé à la conscription.

— C'est vrai, mamselle... D'abord, j'en avais été bien content... car je croyais que je pourrais rester dans le pays... que j'y serais heureux... mais je me trompais... vous ne m'aimez pas, mamselle Marie... Vous avez refusé d'être ma femme... alors j'ai senti que je n'avais plus qu'un parti à prendre... c'était de partir... de m'éloigner de vous... près de qui je serais mort de chagrin... parce que... enfin... tout en ne m'aimant pas, vous finirez par en aimer un autre... et je n'aurais pu voir cela sans mourir. Je n'avais rien qui m'obligeât à rester dans mon village... Plus de mère, plus de père à soigner.., à soutenir... Mon oncle se passera bien de moi... Je me suis engagé... c'està-dire que j'ai pris la place de Cîaudin... Ce pauvre garçon ! il a une mère qui le chérit ! une amoureuse que son départ désolait... Il valait bien mieux que ce fût moi qui partît... moi, dont le départ ne désolera personne... Je me suis offert pour remplacer Claudin ; on m'a accepté et je pars... Je veis rejoindre mes nouveaux camarades... Adieu donc, mamselle... Je ne vous demande pas de penser quelquefois à moi... je sais ben que ce n'est pas dans vos habitudes! mais moi, je viens vous dire que je penserai toujours à vousl...

Pierre a cessé de parler, et Marie reste en silence devant lui ; elle tient ses yeux baissés vers la terre ; mais elle est émue, on s'en aperçoit aux mouvements précipités de son sein. Pierre 1? regarde ; il fait encore un pas vers elle, il semble solliciter unt faveur ; un baiser sans doute qu'il voudrait obtenir avant de partir, et qu'il n'ose ni demander, ni se permettre de prendre.

Tout à coup des pas se font entendre ; on entend la voix de maître Gobinard. L'aubergiste appelle à grands cris Marie ; il arrive bientôt lui-même dans la salle en s'écriant.

— Marie!... Marie!... Eh bien, que faites-vous donc ici?... Il y a deux heures que je vous appelle... Madame de Stainville a demandé des cornichons, et vous n'allez pas lui en porter!... A quoi pensez-vous?... faire attendre ma grande société quand elle désire des cornichons!...

— Ail ! mon Dieu!... vous avez raison, monsieur Gobinard,

répond la jeune fille en reprenant son air dégagé, j'avaisoublièr tout le monde qui est là-haut... Ah! j'y cours bien vite... Adieu monsieur Pierre, bon voyage... je m'en vais porter les cornichons à madame deStainville... Ah! mon Dieu ! que c'est drôle.,, avoir oublié tout le monde qui est là-haut!.,.

Et la jeune fille s'élance vers la porte du fond, puis remonte lestement l'escalier, sans plus songer à celui qui vient de s'engager, de se faire soldat, de se jeter dans une nouvelle carrière, et tout cela parce qu'elle ne l'aime pas.

M. Gobinard a jeté un coup d'oeil dans la salle en s'écriant : — M. Martineau n'est pas venu?... Enfin, n'importe, ce sera bon... je suis persuadé que ce sera excellent!...

Et l'aubergiste va retourner à sa cuisine, sans même avoir remarqué Pierre qui est toujours là, et qui est resté stupéfait, désolé, de la manière brusque dont Marie vient de le quitter. Cependant le jeune paysan arrête maître Gobinard en lui tendant la main, et lui dit en cherchant à retenir les larmes qui roulent dans ses yeux :

— Adieu, monsieur Gobinard... Je pars... je me suis engagé... je suis soldat !...

— Bah!... pas possible 1 s'écrie l'aubergiste en serrant la main de Pierre, comment, tu nous quittes, mon garçon?... Petit-Jean, veille bien aux fourneaux... C'est que, vois-tu, aujourd'hui mon ami, je fais des filets de sole à la chevalière... J'ai là-haut une grande société. Madame de Stainville et des messieurs de sa compagnie... des comtes, des marquis. Comment! tu pars, mon pauvre Pierre?... Moi qui croyais que... Après tout, si c'est ton idée... Ah ! mon Dieu ! et mon coulis qui n'est pas versé, et qui doit achever de couronner... de colorer mon plat... Petit- Jean ne saura pas le mettre!... Où diable ai-je la tète!... Adieu, Pierre, bonne chance, mon garçon...

Et maître Gobinard retourne à sa cuisine après avoir secoué la main du jeune homme. Pierre est accablé de l'indifférence qu'on lui témoigne ; il passe le revers de sa main sur ses yeux, et sort brusquement de l'auberge. Mais il n'a pas fait dix pas sur la roule qu'il se sent saisi, enlacé dans les bras de quelqu'un.

C'est Gaspard qui a tout écouté, tout regardé avec ce sentiment d'un homme qui ne peut en croire ni ses yeux, ni ses

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oreilles, et qui, ayant vu partir Pierre, a quitté le Tourne-Bride presque aussitôt que lui pour courir sur ses pas.

— Eh quoi, Pierre!... c'est pas une frime!... c'est pour tout de bon que tu t'es engagé? dit Gaspard en étreignant le jeune conscrit dans ses bras.

— Oui, Gaspard... c'est bien vrai... je me suis fait soldat!...

— Tu t'es fait soldat!... parce qu'une fille ne t'aimait pas... ne voulait pas de toi... ou en faisait le semblait... Tu t'es fait soldat... Quoi, Pierre, tu as pu faire une bêtise comme ça... et sans rien me dire, sans consulter personne ?...

— On aurait voulu m'empêcher de partir... et moi je voulais m'éloigner...

— Mais je te dis que ça n'a pas le sens commun... Allons, viens donc avec moi chez le maire... chez l'adjoint... chez le préfet, si c'est nécessaire ; je leur dirai que t'as fait un coup de tète par amour. On déchirera ton engagement, et il ne sera pus question de tout ça.

— Non, Gaspard, cela ne se fait pas ainsi. D'ailleurs, je veux être soldat... Je ne pouvais pas rester au village, puisque Marie ne veut pas de moi!...

— Mais elle en aurait voulu de toi, la petite sournoise... Elle aurait été trop heureuse de t'épouser... Elle!... refuser Pierre!... refuser celui que toutes les filles des enviions auraient préféré!... Ah! elle s'en repentira!... C'est une coquette... va!... Ce qu'elle a fait là lui portera malheur !...

— Oh! non, Gaspard... je désire au contraire, qu'elle soit heureuse... car enfin... elle n'était pas obligée de m'aimer...

— Et toi, tu ne devais pas t'engager, parce qu'elle te tenait rigueur... Faut-il se désespérer quand une fille gentille nous rebute!... Eh! m on Dieu! il n'en manque pas de jolies filles, et les cruelles sont les plus rares... Vois si ta Marie mérite qu'on se désole de son indifférence... Tu viens lui faire tes adieux... et elle te laisse là pour des cornichons... et à c't' heure elle ne pense déjà plus à toi !... Ah! mon pauvre Pierre, t'as fait une sottise !

— Il est inutile de revenir sur le passé... je suis soldat, maintenant. Adieu, Gaspard...

— Et où vas-tu comme ça?

— A-Givet rejoindie mon corps...

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— Ah! sapredié!... si je m'attendais à ça... ça m'a tout de suite donné un coup!...

— Mon pauvre Gaspard... tu m'aimes, toi... tu es le seul dans le pays qui pensera quelquefois à Pierre!...

— Le seul !... dit une voix qui partait de derrière une haie, le seul... Oh! non, vraiment, il ne sera pas le seul...

Les deux hommes se retournent; ils aperçoivent une jeune paysanne qui sort du sentier et vient à eux. C'était Hélène, qui pleurait de toutes ses forces, car elle avait appris que Pierre s'était fait soldat.

— Ohl monsieur Pierre, c'est bien vilain de vous en aller ainsi... de nous quitter... Nous autres... nous vous aimons ben... hi hi hi!... Je vous aurais ben épousé, moi, si vous aviez voulu!...

— Merci, Hélène, merci, dit Pierre en pressant la main de la grosse fille, mais je ne pouvais pas rester au village... J'ai préféré m'engager. Quelque jour, peut-être, vous me reverrez... Adieu, Hélène.

— Ah! embrassez-moi au moins, monsieur Pierre... Oh! encore... et sur l'autre joue donc... Ah! ben, et moi que je vous embrasse... et de tout mon cœur... hi hi hi... Plus fort que ça donc... Et à mon tour à c't' heure.

Hélène ne finissait pas de se faire embrasser. Mais Gaspard la prend par la taille, et la retire des bras de Pierre, en lui disant :

— Je crois que tu l'as assez embrassé comme ça... à moins que tu ne veuilles lui manger les joues... Va, Hélène, va... Pierre se rappellera qu'il a ici des amis.

La grosse paysanne pousse un profond soupir, saute encore au cou de Pierre, et se décide enfin à s'éloigner. Alors le je\me soldat et Gaspard se remettent en route, mais ils marchent en silence , car l'un et l'autre sont trop affectés pour pouvoir causer.

Après avoir fait ainsi près d'une demi-lieue, Pierre s'arrête; on était alors à l'embranchement d'une autre route.

— Ne viens pas plus loin, dit Pierre en se tournant vers Gaspard, il faudrait toujours nous quitter... et pour toi, Gaspard, le chemin paraîtra plus long lorsque tu seras seul... Adieu... adieu... Donne-moi la main et quittons-nous.

Gaspard n'a pas la force de répondre, il ne voudrait pas pleurer; il fait ce qu'il peut pour retenir ses larmes; il prend la

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nain de Pierre, et la presse dans les siennes en balbutiant :

— Eh ben... adieu... puisque... sacredié... c'est-i bétel... Si tu as besoin de moi... faut m'écrire... entends-tu... Je ne sais pas lire... mais c'est égal... je saurai bien te faire réponse... Allons... je m'en vas... Adieu!... Oh! je ne t'oublierai pas... moi.

Pierre ouvre ses bras à son ami, l'embrasse avec effusion, puis s'éloigne à grands pas. Alors Gaspard n'a plus la force de retenir ses larmes, et il retourne au village en disant entre ses dents :

— Ah! Marie!... Marie!... c'est toi qui es la cause du dépari de Pierre!... S'engager parce qu'une fille ne veut pas de lui... Ah, sapredié! c'est-i bète, c'est-i bête!,..

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