I. lO
114 UN TOTJRLOnROU.
pour prix de ses complaisances , on le consulte sur la couleur d'une étoffe, sur la forme d'un chapeau, sur la fticon d'une robe; et, enfin , ce qui est plus positif, on l'emmène l'été à la campagne, et, Ihiver, il n'y a point de réunion sans lui.
Voilà le rôle que jouait M. Daulay près de madame de Stainville. Celte dame était veuve, elle avait quarante-huit ans et vingt mille livres derente, déplus, une très-jolie maison de campagne aux environs de la Roche-Guyon. Madame de Stainville avait été fort jolie et fort sensible; elle n'était plus aussi jolie mais elle était toujours aussi sensible. Après avoir été encensée, adulée, adorée, il est bien cruel pour une femme de ne plus être que respectée; chez les femmes coquettes, c'est un terrible passage que celui des amours à la froide raison, que le départ successif des regards tendres et intéressés , que remplacent de paisibles hommages bien calmes, bien indifférents. Le cœur d'une femme a toujours besoin d être occupé, et quand lamour maternel n'est pas là pour tenir lieu
d'autres amours, comment voulez - vous qu'on vive, qu'on respire , qu'on sente battre son cœur !
Il y a des femmes qui ne veulent jamais vieillir; après tout, c'est une résolution comme ime autre. Il y a même un certain courage à combattre sans cesse contre les attaques du temps. Ordinairement, pour ne point vieillir, les dames ne connaissent qu'un moyen, c'est d'aimer toujours; comment voulez-vous que l'on soit vieille lorsqu'on a encore une passion dans le cœur ? Les dames qui ont de la fortune peuvent se permettre ces fantaisies, elles trouvent toujours un être complaisant qui répond à leurs œillades; il n'y a que les pauvres rentières qui doivent redouter les passions malheureuses; et puis, lorsqu'une femme a été à la mode, lorscju'elle a été citée pour sa beauté et ses conquêtes, on laime encore longtemps rien que pour sa réputation.
Madame de Stainville a donc accueilli les soins empressés de M. Daulay, il est devenu son c])evalier, son complaisant ; la c'iuoni-
116 vy TouKLOUROtr.
que assure même qu'il est encore autre chose, et que le jeune homme a toutes les charges de la place dont il a envié les l)énéfices; mais on ne se hasarde là-dessus que des conjectures, car entre gens bien appris tout se passe suivant les usages reçus, et jamais rien ne blesse les convenances; d'ailleurs madame^ de Stainville a trouvé un excellent moyen pour embarrasser la médisance : c'est d'avoir toujours près d'elle plusieurs cavahers, ce qui fait beaucoup moins jaser que si elle n'en avait qu'un, et il faut vivre tout à fait dans son intimité pour savoir auquel elle donne la préférence.
La seconde personne qui descend de la calèche , est un homme à peu près du même âge que M. Daulay, c'estaussi un fashionable et un joli garçon ; mais il n'est pas besoin de l'examiner longtemps pour juger qu'il y a entre lui et Daulay une grande différence d humeur et de caractère.
Celui-ci est mis avec élégance; mais aucun apprêt , aucune raideur ne gêne sa tournure leste, franclîe et hardie; il y a dans tous ses
UN TOURLODROU. 117
mouvements, dans ses manières comme dans son langage, une aisance, une grâce et un abandon qui contrastent avec la prétention et les façons composées de M. Daulay. C'est un brun , au front haut, au teint légèrement basané , ses grands yeux noirs sont à la fois hardis et doux, moq ueurs et gais, ses traits ont de la noblesse, son front du génie, et le désordre de sa coiffure annonce qu'il passe fort peu de temps devant une glace. Ce jeune homme est le comte d'Aubigny, que dans le monde on appelle roué , mauvais sujet, parce qu'il n'a jamais caché ses passions ni cherché ^ à déguiser ses défauts. Grand amateur du beau sexe, bon vivant, aimant le jeu, les chevaux, la chasse, aimant le plaisir enfin , mais en ayant quelquefois outré la dose : tel était Alfred d'Aubigny , qui possédait une belle fortune qu'au milieu de ses folies il avait pourtant l'esprit de conserver.
Un troisième personnage vient de descendre de la calèche : celui-ci n'a point sauté lestement à terre comme les deux premiers; son pied a longtemps cherché un point d'appui
118 UN TOURLOtJROU.
et ce n'est qu'après l'avoir trouvé que le reste de son corps s'est décidé à toucher la terre. Vous devinez déjà que ce n'est point un jeune homme qui vient de descendre en troisième. En effer, M. Bellepêche c'est le nom de ce personnage , est un homme qui a bien la cinquantaine. Il est grand , gros , épais , et ne semble pas se bouger facilement. Une mise très-soignée, une perruque châtain fort bien faite et des souliers de daim gris cendré, annoncent un homme qui a soin de sa personne. Une figure un peu rouge , de gros yeux clairs, un nez au vent, une bouche bête, et des favoris parfaitement teints en noir, ne donnent pas une idée bien avantageuse des capacités de ce pei'sonnage, et, en l'écoutant parler, on ne change pas d'opinion , quoique depuis qu'il a fait un voyage en Suisse , M. Bellepêche ramène toujours ce sujet dans la conversation, afin de prouver qu'il a voyagé en observateur et avec fruit ; du reste , ce monsieur est garçon , son revenu est médiocre, mais lorsqu'il était jeune, on lui a tant dit qu'il était bel
VV TOTTRLOUROU. 119
homme, qu'il se croit toujours sur le point de trouver une femme qui fera sa fortune en devenant amoureuse de lui.
Ces messieurs sont descendus ; tandis que le comte d'Aubigny entre déjà dans l'auberge, Daulay et M. Bellepêche restent près de la voiture pour aider madame de Stainville à mettre pied à terre. Vous savez déjà que cette dame a quarante-huit ans et qu'elle a été fort jolie; ajoutez à cela que sa toilette est toujours du meilleur goût, que sa tournure est élégante, ses manières gracieuses, et ne soyez point surpris si cette dame a constamment des cavaliers à sa suite. L'élégance conserve longtemps son empire, comme je vous le disais tout à l'heure : dans une femme à la mode on courtise encore sa réputation , lorsque sa beauté n'est plus que de l'art, on veut être distingué par elle, parce que ses jugements ont fait longtemps l'opinion de la foule; enfin c'est une fleur rare qui est fanée, mais dont on désire beaucoup obtenir de la graine.
« Allons, morbleu ! monsieur l'auber-
» giste, une bouteille de votre meilleur » vin... du Champagne, si vous en avez... » et grand feu à la cuisine pour préparer » notre déjeuner... moi, j'ai une faim de » chasseur... Ah! voilà la jolie fille de l'an- » née dernière, je la reconnais... elle est, ■ ma foi, encore mieux cette année... »
C'était le comte d'Aubigny qui venait d'entrer dans l'auberge et s'adressait alors à Marie. Celle-ci rougit de plaisir et fait une petite révérence en murmurant :
a — ■ Vous êtes bien bon, monsieur! »
Maître Gobinard ne sait plus où il en est : il court du comte à la voiture; puis revient dans la salle; donne des coups de serviette sur les tables, et s'écrie ;
« — Monsieur le comte... certainement... » car je me rappelle que... J'ai l'honneur » de saluer monsieur le comte de... de... » je ne sais plus le nom de monsieur le » comte...
» — Ne vous inquiétez pas de cela, maî- .) tre Gobinard, et pensez plutôt à notre » déjeuner... dîner... le nom n'y fait rien;
UN TOTJRI.OUROU. 121
» à la campagne, on mange quand on a » faim.
» — Ah! quelle chaleur étouffante!...
» c'est donc ici que nous nous arrêtons, » dit M. Daulay en entrant dans la salle. Il est bientôt suivi de madame de Stainville à laquelle IM. Bellepêche donne la main.
s — Bonjour, mes bons aniis, » dit l'éléçfante Parisienne, en saluant avec affabilité les liabitants de l'auberge. « Eh bien! » comment se porte-t-on à Vëtheuil... et le » commerce , les affaires ? monsieur Go- » binard, êtes-vous toujours content.»^
» — Madame est bien bonne... moi, je » ne me plains pas... on ne fait pas for- » tune... mais on boulotte!...
» — Ah! voilà ma jolie Marie... viens » donc m'embrasser , ma belle... Quelle » charmante fille!... J'ai là, dans un car- » ton , quelque chose pour toi... un bonnet » qui te rendra encore plus séduisante.
» — Oh ! madame a vraiment trop de » bonté... de penser à moi! » dit Marie en saluant et baissant les yeux.
122 Vy TOURLOUROU.
» — Oui, » s'écrie maître Gobinard, en roulant son bonnet de coton dans ses doigts, « madame a vraiment trop de » bonté... beaucoup trop...
» — Est-ce que vous ne mariez pas cette » jolie enfant, monsieur Gobinard ; je gage » bien que les amoureux ne manquent » pas?...
» — Oh! madame, vous avez certaine- » ment trop de... Xon , il ne manquent » pas... mais Marie n'est pas pressée de se » marier.
» — Et elle a bien raison ! » dit d'Aubigny en se jetant sur une chaise. « Quelle » manie de vouloir marier une jolie fille, » dès qu'elle est en âge de plaire... Lais- » sez-la donc jouir un peu de cet heureux » temps... avant de l'enterrer dans un mé- » nage , avec un lourdaud paysan , qui lui » fera bien vite une trolée d'enfants qu'il fau- » dra qu'elle allaite... qu'elle habille, qu'elle » débarbouille... Pauvre jeune femme!...
» Soyez donc coquette en soignant votre » marmite et donnant la bouillie à vos raar-
UN TOURLOUKOU. 12S
» mots !... Le mariage. .. au village au moins, » est le tombeau de la beauté.
» — Ah! monsieur le comte!... que dites- » vous là... » dit M. Bellepêche en s'es- » suyant le visage avec son mouchoir.
» — Ma foi, je dis ce que je pense... » c'est assez mon habitude... — Et les » mœurs... et les principes., et... — Ah! » j'aime beaucoup ce vieux garçon qui » vient nous vanter le mariage... et pour- » quoi donc n'en faites-vous pas usage, si » vous trouvez la chose si bonne? »
M. Bellepêche, qui a fait une grimace très-prononcée en s'entendant appeler vieux garçon, rajuste les bouts de son col en répondant :
« — Monsieur le comte... il me semble » quej ai bien le temps... un homme n'est « pas une demoiselle, et d'ailleurs j'ai fait » là-dessus des remarques... que j'ai même » poussées très-loin... et...
» — Et... dans ce moment, mon cher » monsieur Bellepêche, il me semble qu'il » vaut beaucoup mieux nous occuper de
• dîner que de votre opinion sur le ma- » riage.., n'est-ce pas aussi l'avis de madame » de Stainville ?
» — Tyloi!... eh I mon Dieu , d'Aubio^nv, » vous savez bien que je veux tout ce qu'on » veut!...
» — Comment! Est-ce que vraiment nous " dînons ici? » dit M. Daulay en regardant avec dédain la grande salle du Tourne Bride.
I — C'est le comte qui le veut, » répond madame de Stainville.
ï — Et il me semble que j'ai raison. Nous « n avons rien pris depuis notre départ de » Paris... et il y a déjà longtemps que nous » roulons. La maison de madame est à une » bonne lieue d'ici. Mais quand nous allons » arriver là... y trouverons-nous un repas » tout prêt... pas du tout. Nous serons re- » eus par un vieux jardinier, qui nous pré- » sentera un bouquet, et sa femme qui nous » offrira peut-être des cerises... pensez^vous » que ce soit bien restaurant ? La femme « de chambre et le cocher seront obli^jés
trx TOURLOtTROU. 135
» d'aller aux provisions!... mais avant qu'ils « soient revenus , nous serons morts d'ina- » nition. J'ai donc pensé qu'il était beau- » coup plus sage de faire halte ici et de » nous y restaurer, afin d'arriver chez ma- » dame en état d'attendre les événements.
» — Je me range à l'avis de monsieur le » comte, » dit M. Bellepêche : c c'est très- » sagement raisonner!... Je me souviens, ■ lorsque je voyageais en Suisse, que je » voulus aussi taire un repas préparatoire. » J'étais sur le haut d'une montagne... qu'on » nommait... une très-haule montagne en- » fin... j'entrai dans un chalet... Les chalets » sont fort singulièrement bâtis... on y fait » du fromage avec des herbes... je crois » que ce sont des simples qu'on cueille... » en botanisant... il y a de ces simples qui » ont beaucoup de vertu!...
» — Allons, maître Gobinard, à vos » fourneaux , et tout ce que vous aurez » de mieux! » dit le comte, en frappant sur l'épaule de l'aubergiste , et laissant ?J. Bellepêche au milieu de son discours. I. II.
126 u.x TOuriLouRou.
« Voici le cas de nous montrer votre sa- « voir-faire.
» — ^lonsieur le comte... j'ose espérer » que... Petit-Jean... suis-moi... appelle la » grosse Catiierine... je n'aurai pas trop » d'un aide... Toi, Marie , reste pour obéir » aux moindres ordres de madame et de ces » messieurs. »
Marie, ne demande pas mieux que de rester avec le beau monde qui vient de Paris; car les messieurs lui disent qu'elle est gentille. Madame de Stainville daigne lui donner quelques petites tapes sur les joues, et la moindre faveur^ le plus simple compliment de la part de gens du grand monde faisait bien plus de plaisir à la jeune fille que les éloges de ses compagnes et les phrases naïves de-> paysans.
Pendant que Marie va, vient et tourne autour de madame de Stainville qui vient de s'asseoir dans le seul fauteuil qui soit dans l'auberge, M. Bellepèche continue de s'essuyer le visage, le comte d'Aubignv suit en souriant tous les mouvements de U
DN XOURLOUROD. 127
jeune fille, et M. Daulay , qui s'est promené de long en large clans la salle, s'arrête enfin près de madame de Stainville.
« C'est vraiment fort drôle de dîner a » l'auberge !.,. enfin à la campagne... et » puisque vou» avez tant d'appétit... mais » je crains que nous ne fassions un bien » mauvais repas ici...
T» — Et c'est-là ce qui vous inquiète le » plus? » dit le comte en souriant...
» — Non pas pour moi, je vous assure, » mais pour madame de Stainville... dont » la santé délicate ne peut pas supporter » toutes les cuisines!...
» — Rassurez-vous, mon cber Daulay, »
dit la dame, en minaudant, « vous avez » trop mauvaise opinion de cette maison. » I-e maître a été, je crois, maître d bôtel » chez un ministre, et il n'est pas aussi » ignorant que vous le pensez.., c'est lui » que l'on envoie chercher, dans toutes ■ les maisons des environs, lorsqu'on a du » monde à traiter.
» — C'est différt^nt.... du leste, moi je
1^8 VN TOUr.LOUHOU.
» suis facile à contenter je mange si
» peu !
» — C'est comme moi , » dit M. Bellepêche, « on croirait, parce que je suis grand
» et parfaitement proportionné, que je
» dois manger beaucoup.... eh bien, il n'en » est rien.... je consomme fort peu; mais, » par exemple, je tiens à ce que ce soit bon... » j'ai même poussé cela fort loin.... et chez » moi, je ne veux que des plats choisis....
» — Eh bien ! ma petite Marie, » dit madame de Stainville, en prenant la main de !.i jeune fille, « depuis l'année dernière il n'y » a pas eu dechangement dans ta situation... » tu n'as rien appris.:., rien su touchant tes » parents ?...
» — Oh! non, madame, je n'en sais pas » davantage! » répond Marie, en poussant un soupir. Puis, au bout d'un moment, n'ayant plus l'air de penser à ce qu'on vient de lui dire, elle s'écrie :
■ Madame, je vais dans le jardin vous » cueillir un beau bouquet! — \a... va mon « enfant. »
TTN TOURIiOtJROU. 129
Marie a quitté la salle , et le comte , qui l'a suivie des yeux, dil alors :
a Que signifie ce que vous venez de de- » mander à cette jeune fille?.... Est-ce que » sa naissance est un mystère.*^
■ — Vraiment oui j la petite Marie est un " enfant trouvé, recueilli jadis par la femme » de Gobinard, et on n'a jamais su qui étaient » ses parents. Voilà du moins ce que j'ai en- » tendu dire....
» — C'est quelque enfant de l'amour !...» dit Daulay. a — Oui, » dit Bellepêche en époussetant ses souliers,'» c'estle fruit illicite » de quelque commerce clandestin... Quely> que servante aura caché sa grossesse aux » yeux de ses maîtres.... comme cela sepra- 1» lique trop souvent!... Les mœurs sont tel- » lement relâchées !.... puis on expose son
» enfant à la charité publique Si j'étais
» maire d'une commune je ferais fouetter » tout cela !....
» — Qu'est-ce que vous feriez fouetter , ï monsieur Bellepêche? » dit le comte.
» — Les filles qui feiaient des enfants en
ISO UN TOrULOUROU.
» dehors du malrimonium. — Diable!... cela » ne propagerait pas la population. Mais je » crois que vous vous contenteriez de les • fouetter vous-même... Ah ! ah! ah!
» — D'Aubigny, vous allez commencer » vos folies !... — Parbleu, belle dame , nous » sommes à la campagne... je pense qu'il sera » permis d'y rire un peu... et M. Bellepêche » m'en donne toujours envie quand je le » vois affecter une si grande sévérité de » mœurs....
» — Monsieur le comte, je n'effecte rien... » j"ai des principes... et je les ai même pous- » ses assez loin....
» — Je ne sais pas quels sont vos princip pes...! Je vous avoue , mon cher monsieur, » que je crois peu à la vertu et à la l'austé- » rite de ces gens qui s'offensent dun mot » leste, et veulent toujours se mettre en » avant comme modèles de bonne conduite ; » j'ai reconnu que ces airs pudibonds et ces » manières sévères cachaient les goûts les » plus libertins , quelquefois même les vices » les plus honteux...
» — Monsieur le comte!... — Oh! ce n'est » pas pour vous offenser que je dis cela; je » ne vous crois que des goûts fort natu- » rels... Je vous ai vu plusieurs fois à Paris, » le soir, suivant de fort près de petites gri- » settes qui sortaient de leur magasin... 11 n'y » a aucun mal à cela....
» — Monsieur le comte, ce n'était pas » moi... Vous vous êles trompé.... je n'ai ja- » mais suivi de grisettes. — Moi j'en ai suivi » beaucoup, et j'espère bien en suivre en- » core... Mais revenons à cette jeune Marie ; » savez-vous bien, messieurs, que tout ceci la » rend plus intéressante : une jeune fille.... » déjà fort jolie... et qui ne connaît pas ses » parents... mais c'est une héroïne de roman » que cette petite!....
» — Je vous ai dit ce que c'était, » reprend M. Bellepêche, « je gage avoir de-
» viné enfant de quelque servante... la
» servante trompée par son amant... celui-ci » refusant la paternité...
» — Ma foi, dit à son tour Daulay, je ne » vois rien de bien curieux dans tout
132 UN TOURLOCROU.
» cela! et je vous assure que je m'inquiète » fort peu que mademoiselle Marie ait ou » non une famille!.. »
Comme Dualay achève de parler, la jeune fille revient tenant à sa main un gros bouquet. L'empressement qu'elle avait mis à cueillir des fleurs avait encore ajoute à l'éclat de son teint, et il eût été difficile de ne pas être frappé de sa gentillesse.
M. Beilepêche fait un mouvement de tète, en disant: « Très-beau sang !... superbe » santé ! »
Le comte chante à demi- voix :
Le joli péché ! le joli péché d'amourettes !
Enfin M. Daulay, qui a jeté un regard sur Marie , daigne murmurer aussi : « Au » fait, elle est gentille. »
Marie va offrir son bouquet à madame de Stainville, qui le prend et embrasse la jeune fille , en lui disant : « J'ai apporté de » Paris des étoffes délicieuses... je te donne- » rai une robe avec laquelle tu éclipseras » toutes tes compagnes...
» — Ah ! madame que vous êtes bonne !...
« — \oilà comme on gâte ces petites villa- » geoises! » murmure Bellepêche; « madame » de Stainville a trop de généi'osité.
» — On ne vous reprochera pas cela à » vous vieux garçon ! » dit le comte en allant frapper sur 1 épaule de M. Bellepêche; « je " crois que de votre vie vous n'avez jamais » offert aux dames qu'une prise de tabac..,, r encore était-ce à celles qui n'en usaient pas.
» — Monsieur le comte, c'est que pour » plaire je n'ai jamais eu besoin de faire de » cadeaux !
« — Parfaitement répondu; mais soyez per- » suadé , mon cher monsieur, que cela n'au- 0 rait pas nui!... Les manières généreuses » vont fort bien avec la galanterie... Un » amant parcinionieux ressemble beaucoup » trop à un mari , et les femmes veulent » trouver de la différence. Dites-moi, jolie » Marie, met-on notre couvert.^...
» — Ah ! mon Dieu , monsieur le comte... » c'est vrai... et moi qui ne pensais pas... Où «madame veut-elle dîner?... est-ce dans
» cette salle... est-ceen haut?... — Demande » à ces messieurs, jMarie...
» — 11 sera plus convenable de dîner dans » une chambre où nous serons seuls, » dit Daulay.
« — Eh! pourquoi donc cela ^ » s'écrie le comte... « pourquoi nous retirer dans un » cabinet à papier à bouquets, où nous ne » verrons rien et serons gênés ; qui nous » empêche de rester dans cette salle ?... c'est » plus gai...; nous avons de l'air... et nous » pouvons jouir du jardin... »
Daulav n'ose pas insister, et déjà Marie commence à mettre le couvert , lorsque Gaspard tourne le bouton de la porte vitrée et entre dans la salle, avec ses gros sabots, un bonnet de coton à raies l)leues sur la tête , et tenant une grosse botte d'herbes sous son bras.
La vue de la brillante société qui est au Tourne-Bride ne semble nullement intimider le paysan; il se contente de porter la main à son bonnet en disant :
« Salut, la compagnie... jMarie, apporte-
Vy TOURLOUROU. 13o
» moi un demi-setier de piqueton... j'ai le » gosier sec comme not' four. »
La société de Paris se regarde. Madame de Stainville a eu presque un mouvement d'effroi j M. Bellepéche ouvre ses yeux comme s'il voyait un phénomène; Daulay prend un air de dédain ; le comte seul sourit en considérant le paysan qui vient d'entrer.
Gaspard est allé s'asseoir devant une table, et, au bout d'un moment, voyant que !Marie ne s'occupe pas de le servir , il frappe sur la table avec son poing, en disant:
« Ah ca , Marie, est--ce que tu as fait » murer tes oreilles depuis hier... ou ben si » tu deviens trop grande dame pour me » servir?..
» — Mon Dieu!... J'y vais, Gaspard...
» mais vous voyez bien qu'en ce moment » je suis occupée...
» — Pardi ! il ne faut pas tant de simagrées » pour me servir un demi-setier j tu mettras » ton couvert après !
» Et pourquoi-donc quitterait-on ce que » l'on fait pour nous? » dit Daulay en jetant
136 UN TOUPLOUROU.
sur Giispaid un regard méprisant. « Jeune » fille, c'est nous que vous devez servir avant » tout... je pense que pour cet homme, vous » ne manquerez pas à ce que a'ous devez • à madame de Stainville!... »
Marie reste interdite et ne sait plus ce qu'elle doit faire. Gaspard commence à fixer Daulay, en disant :
« — Cet homme... cet homme.... G'est-i de » moi que vous parlez ?.,. »
Daulay ne juge pas convenable de répondre ; il se retourne et va s'appuyer sur la chaise de madame de Stainville; mais Gas- ])ard continue :
« Eh, dites donc!... l'homme au chapeau
» gris... c'est à vous que je parle c'est
» qu'il faut pas avoir un air de me mépriser, » voyez vous... parce que j'ai des sabots, et » que je porte , sous mon bras , de l'herbe » pour mes lapins , ça ne m'empêche pas » d'être bon là tout de même.... et d'en va- » loir un autre... et peut-être deux autres r> comme vous!...
» — Gela devient vraiment insoutena-
UN TOL'RLOUROU. 137
» ble ! » dit Daulay en s'adressant toujours à madame de Stainville et tournant le dos à Gaspard... « Voilà à quoi l'on s'expose en » voulant dîner dans une salle dauberge!...
» — iMarie!..- » dit madame de Stainville, « ne mets pas notre couvert ici... qu'on nous » trouve une chambre... un cabinet... ou » nous soyons seuls enfin. . . va, va, ma e petite... »
Marie ne demande pas mieux que de quitter ce qu'elle fait; elle sort aussitôt de la salie en courant. Mais Gaspard se lève à son tour et s'approche de Daulay , en continuant de lui parler.
« C'est que, voyez-vous, quoiqu'on soit » un paysan, on sait se faire respecter... et s on ne se laisse pas insulter... et faut pas » avoir un air et m'appeler cet homme... » qu'est-ce que ca veut dire , cet homme... » cet homme est Gaspard , laboureur... qui » ne doit rien à personne... je ne sais pas si » vous pouvez en dire autant... avec vos » cheveux en dévidoir. »
Daulay s'éloiguait toujours de Gaspard
138 Ox\ TOURLOunou.
en lui tournant le dos. Le comte d'Aubigny semblait beaucoup s'amuser de cette scène qu'il regardait sans bouger de sa chaise. Monsieur Bellepèche pense qu'avec (luelques mots il mettra fin à tout cela; et, se levant, il s'avance lourdement et va se poser devant le pavsan qui marchait presque sur les talons de Daulay.
« Homme des champs... de quoi vous » plaignez - vous .•*... Est-ce que nous vous » empêchons de boire ?... nous venons dans »• cette auberge... où nous aurions pu ne » pas nous arrêter... mais monsieur le comte " a un grand appétit... l'air plus vif de la y campagne..', ca se conçoit... quand je » voyageais en Suisse... sur les hautes mon- » tagnes... pas en voiture, alors, il y a beauï coup trop de neige... mais on a des gui- » des... je ne conçois pas comment ils s'y => retrouvent... ils ont aussi des chiens !...
» — Ha ça ! quoi donc que vous me chan- » tez là depuis une heure? » dit Gaspard , en toisant 31. Bellepèche, « avec votre neige
TJX TOuaLounou. 1S9
» et vos chiens !... vous avez encore une » drôle de boule, vous! »
Monsieur Bellepêche se pince les lèvres , et d'Aubigny part d'un grand éclat de rire; en ce moment Gobinard entre dans la salle , en s'écriant :
« Comment, on n'a pas fait monter ma- » dame de Stainville et sa société... mais à » quoi pense donc Marie?... Ma belle cham- » bre d'en haut est disposée pour vous re- » cevoir... si vous vouliez me suivre...
« — Oh! tout de suite, monsieur Gobi- » nard , » dit madame de Stainville en se levant, « car, en vérité, il n'y a pas moyen » de rester dans cette salle... Venez mes- » sieurs... venez, je vous en prie... »
Daulay ne se fait pas attendre; il court , prend la main de la dame, et monte avec elle. Bellepêche les suit, et le comte en fait autant, en disant-: « C'est dommage!... » la » société de M. Gaspard m'amusait beau- » coup, moi !
» — Voyez-vous ça !... » s'écrie Gaspard en les regardant aller... puis, s'adressant à
140 UN TOUP.LOUROU.
Gi)l)iiiard, il lui dit: « Ha ca! v'ià une heure » que je demande à boire... est-ce qu'on ne » peut plus être servi chez toi , parce que » tu reçois du monde de Paris ?... alors je » vas m'en aller...
■> — Mais non... non... reste donc... Petit » Jean , viens donner du vin... Mais tu vois r> bien, Gaspard, que je suis dans un coup » de feu... ce sont des gens qui s'y connais- » sent 5 je voudrais me distinguer...
» — Je ne sais pas s'ils s'y connaissent , » mais je sais qu'ils ont un air impertinent » que je n'aime guère...
» — Allons ! tu te fiiches tout de suite , » loi... tiens, voilà du vin... — Ta madame » de Stainville me fait l'effet d'une vieille » chatte, qui traîne toujours cinq ou six » matous à ses trousses. — Veux-tu te taire... « mauvaise langue... Eh eh... il est certain » je crois bien que l'un de ces trois mes- « sieurs est son amant... — Et peut être ben » tous les trois, va! ces ci-devant jeunes » femmes quand ça s'y met !... c'est pis que 1 les jeunes... En tout cas, j'ai joliment
UN TODRLOUROU. 1-41
» relevé sou blondin qui avait l'air de me » mépriser. — Je te prie , Gaspard , de ne » point dire de gros mots aux gens de la » ville qui viennent se restaurer chez moi... » tu me ferais beaucoup de tort. — Pour- » quoi qu'i' m'appelle : cet homme !... — En » voilà assez... Je monte là-haut voir s'ils ne » manquent de rien... Ah, mon Dieu! et » ce père Marlineau qui n'a pas l'esprit de » venir quand on aurait besoin de lui. — " Quoi que t'en veux donc faire du maître » d'écriture?... Est-ce que ta belle société » veut apprendre à tailler des plumes? — » Mais non... non... c'est moi qui... pour un » plat que je fais très-bien certainement... » Mais Martineau sait le Cuisinier Ro/al par » cœur... et cela aide quelquefois... Si tu le «vois passer, fais-lui signe d'entrer... Je » monte près de ma société. »
Maître Gobinard quitte Gaspard, et, après avoir donné un coup d œil à ses fourneaux, monte à son premier étage et entre dans une pièce assez propre, dans laquelle était un lit à baldaquin avec des rideaux en in-
l-i2 UN TOURLOTJKOU.
dienne. C'était dans cette chambre que l'on avait mis le couvert, et que madame de Slainville était avec sa société.
« Cette pièce convient-elle à madame et » à ces messieurs ? » dit l'aubergiste en saluant profondément.
« — Nous y serons toujours mieux que » dans votre salle! » dit Daulay , « où l'on » est exposé aux injures de vos ivrognes... » Si ce n'avait été par respect pour ma- » dame... j'aurais jelé ce drôle dehors!...
i> — Je crois que vous auriez eu quelque » peine! » dit le comte.
* — Vous vous seriez compromis, » dit Bellepeche , « et il ne faut jamais se compro- » mettre... D'ailleurs, les paysans sont très- » méchants!
* — Celui-ci n'est vraiment pas méchant, » dit Gobinard, « mais c'est une brute... Il » dit tout ce qui lui vient à la tête.
» — Je ne le crois pas si brute que vous » le faites , » reprend le comte. « Mais dites- » nous, maître Gobinard, que faites-vous » de ce beau lit à baldaquin?.. C'est donc
CN TOCRLOUROU. l -^%
» ici votre chambre à couclicr?.. où bien » est-ce seulement pour l'agrément des voyay coeurs?...
T — Monsieurle comte, cette pièce e'tant la » plus belle dema maison, je n'y coucbepas... B je la réserve,en effet, pour les voyageurs... » mais encore ne la donnerais-je pas à tout » le monde... surtout depuis que j'ai eu » l'honneur de coucher ici une duchesse!.. » — Une duchesse ! » dit madame de Siainville.
« — Oui, madame... oui, une vraie » duchesse... Attendez donc... c'était la du- » chesse de... un nom étranger... laducliesse » de Valousky... C'est cela même.
» — La duchesse de Valousky, » dit madamedeSlainville, « mais je lai beaucoup » connue autrefois... C'était une femme » charmante... fort à la mode .. pétillante » d'esprit... Elle devait écrire ses mémoires. » — C'est une femme fort riche^ à ce » que je crois?» dit Daulay. <• — Oui... » c'est-à-dire elle l'était peu autrefois, mais » un héritage qu'elle a fait, il y a une quin-
e 7.aine cî'anne'es, l'a rendue extrêmement » riche, c'est alors quV!!e a pris le gont des
» voyages jMain tenant elle court sans
» cesse... tantôt en Angleterre, tantôt en » Italie... en Russie; elle passe rarement deux » années dans le même pays... Mais il y a » fort longtemps qu'elle n'est revenue en » France. Elle m'écrivit dans les premiers » temps de ses voyages , moi, je suis si pa- • resseuse pour répondre, qu'elle se sera » fâchée... Voilà fort longtemps que je n'ai » eu de ses nouvelles. Et vous êtes certain , I» monsieur Gobinard , que madame la du- » chesse de Valousky a logé dans votre au- » berge .^'
» — Très-certain , madame... A cette » époque, il est vrai que j'étais absent... « J'étais à la Guadeloupe pour recueillir un » héritage, et c'est ma femme... défunte, » mon épouse , qui a eu l'honneur de rece- » voir cette grande dame... Son nom est » parfaitement inscrit sur mes registres... La » duchesse de Valousky... Elle est même » restée cinq ou six jours ici... Elle se trou-
v^ TOunLotjaou. 145
» vait, m'a dit ma femme , un peu indispo- » sée, et coucha dans celte chambre... dans » cenîèmelit à baldaquin que vous voyez... » Du reste, la. duchesse laissa des marques » de son passage... Elle paya fort généreuse- » ment... et fit môme un cadeau à feu mon » épouse... Elle lui donna dix écus et une » bonbonnière en bergamotte.
» — Peste! voilà qui est fort généreux! » dit le comte. « — Et combien y a-t-il de » temps de cela, monsieur Gobinard ?
» — Madame... il y a... dix-sept ans... dlx- » sept ans et demi approchant. — A cette » époque, je ne possédais pas encore ma » maison de campagne dans les environs, » sans quoi il est probable que la duchesse » de Valousky serait venue m'y voir. — Ce i> qu'il y a de certain , » dit d'Aubigny , c'est » qu'une duchesse a logé ici , et que par » conséquent nous ne pouvons pas nous y >: trouver mal. Allons^ maître Gobinai'd , » faites-nous servir, et traitez-nous aussi « bien que jadis votre femme traita la du- » chesse. — Monsieur le comte, certaine- 1. i3
» ment... Holà! Petit-Jean... le potage... Al- » Ions, Marie... servez., surveillez... préve- » nez les désirs delà société... »
Maître Gobinard redescend à sa cuisine, enchanté de traiter du beau monde, mais désolé de ne point voir arriver le professeur Martineau, parce qu'en ce moment il voudrait consulter le Cuisinier Royal.
Gaspard était resté seul dans la grande salle, il buvait son picjneton ^ sifflait de temps à autre, puis regardait sur la route à travers une fenêtre près de laquelle il était placé.
» H ne viendra pas ! » dit l'aubergiste en entrant dans la salle, « c'est comme un » fait exprès... parce que j'ai oublié les filets » de soles à la chevalière... C'est un plat dé- » licieux et très-fin , je voulais en régaler » ma société... Je les ferai au gratin, mais • c'est plus commun !...
» — Père Gobinard, » dit Gaspard, don- « nez-moi donc pour deux sous de pain et » de fromage... je sens l'estomac qui me » tire.... Le piqueton creuse à la longue...
VIS TOURLOtTROU. 147
» — Eh, mon Dieu! Gaspard !... tu me » demandes du fromage quand j'ai perdu ma » recette de soles à la chevalière... Tu fe- » rais bien mieux d'aller me chercher le « professeur Martin eau...
» Est-ce que je sais où il est, moi, ■ TOtre professeur ?... D'ailleurs, c'est pour » voir Pierre que je suis venu ici... Voilà » trois jours que je ne l'ai pas seulement » aperçu... j'ai pensé qu'ici je le rencontre- » rais... Est-ce que vous ne l'avez pas vu, » vous autres, depuis trois jours?,..
» — Je les tiens ! je les tiens ! » s'écrie Gobinard en se frappant le front. « Vous » levez vos filets... vous ôtez la peau... vous » piquez une rosette sur le milieu de vos » filets... Marinade au vin... écrevisses.... » sauce poivrade... C'est cela !... »
Et l'aubergiste retourne à sa cuisine en sautant de joie, tandis que Gaspard se dit :
« En voiià-t-il des embarras pour faire » une fricassée ! et il ne m'a pas donné » mon fromage, à moi !... Il ne sait plus ce • qu'il fait!... Ah! v'ià Marie, c'est ben » heureux ! »
148 UN TocRtoraoTî.
Marie descendait un moment , après avoir laissé la société en train de goûter aux ragoûts de maître Gohinard, elle allait presser le service, lorsque Gaspard l'appelle: « I\Iarie , donne-moi du pain et du fro- ■ mage... «
La jeune fille fait un mouvement d'humeur ^ et répond :
« — Est-ce que j'ai le temps, moi....
» Vous savez bien que je sers là-haut.... » que madame de Stainville peut deman- » der quelque chose... Appelez Petit-Jean....
» — ÎMarie ! » reprend Gaspard d'une voix forte, et d'un ton qui fait presque trembler la jeune fille , « il faut prendre le » temps de me servir quand je te demande » quelque chose... et ne pas me répondre » d'un air impertinent... Ça n'irait pas avec » moi , petite... prends y garde !... je pour- » rais t'en faire repentir !... »
Marie ne souffle plus mot , elle court au buffet, y prend ce que Gaspard demande, et s'empresse de lui porter, puis elle attend s'il veut encore quelque chose.
UN TOURLOUROtJ. 149
« — C'est bien , » dil le paysan , « vat-en » maintenant sei'vir tes beaux messieurs... » J'avais aussi faim qu'eux, vois-lu... Et » quoique je ne prenne que du pain et du » fromage , mon estomac crie comme si je » mangeais des ortolans!..' »
Marie ne demande pas mieux que de s'en aller ; et elle va quitter la salle , lorsque l'on ouvre la porte qui donne sur la route, et Pierre entre dans l'auberge.
Mais le jeune paysan a sur la tête un chapeau de feutre, sur son dos un sac de cuir, le sac du soldat qui annonce sur-lechamp quel est le but du voyage ; à sa main il tient un gros bâton, et ses beaux traits, l'expression de ses yeux ont en ce moment quelque chose de si triste et de si résigné, que le cœur se serre rien qu'en le regardant. Marie s'est arrêtée, frappée de l'aspect de Pierre. Gaspard a levé les yeux , et, les fixant sur celui qui vient d'entrer , ne songe plus ni à boire ni à manger.
Pierre fait quelques pas vers la jeune fille, et lui dit avec un accent de profonde tristesse '• I. i3.
ISO UN TOURLOUROU.
« — Mamselle Marie... je viens vous faire » mes adieux. — Vos adieux, monsieur » Pierre... Comment!... qu'est-ce que cela » veut dire?... Est-ce que vous partez?...
» — Oui , mamselle... oui... je pars... sur- » le champ... Je quitte le pays... pour long- » temps, pour toujours peut-être... Enfin » je me suis fait soldat...
» — Soldat!... Vous êtes soldat, monsieur » Pierre ?... JMais vous aviez eu un bon » numéro, vous n'étiez pas tombé à la » conscription.
» — C'est vrai, mamselle... D'abord j'en » avais été bien content... car je croyais » que je pourrais rester dans le pays... que » j'y serais heureux... Mais je me trompais.. » vous ne m'aimez pas , mamselle Marie... » Vous avez refusé d'être ma femme... alors » j'ai senti que je n'avais plus qu'un parti à » prendre... c'était de partir... dem'éloigner » de vous... près de qui je serais mort de » chagrin... parce que enfin... tout en ne » m'aimant pas, vous finirez par en aimer » un autre... et je n'aurais pu voir cela sans
UN TOURLOURO . lol
» mourir. Je n'avais rien qui m'obligeât à » rester dans mon village... Plus de mère^ » plus de père à soigner... à soutenir... Mon » oncle se passera bien de moi... Je me suis
• engagé... c'est-à-dire que j'ai pris la place » de Claudin... Ce pauvre garçon! il a une » mère qui le chérit! une amoureuse que » son départ désolait... Il valait bien mieux » que ce fut moi qui partît... moi. dont le » départ ne désolera personne... Je me » suis offert pour remplacer Claudin , on » m'a accepté et je pars... Je vais rejoindre » mes nouveaux camarades... Adieu donc, » mamselle... Je ne vous demande pas de » penser quelquefois à moi... je sais ben
• que ce n'est pas dans vos habitudes! » mais moi, je viens vous dire que je pen- » serai toujours à vous!... »
Pierre a cessé de parler , et Marie reste en silence devant lui ; elle tient ses yeux baissés vers la terre; mais elle est émue, on s'en aperçoit aux mouvements précipités de son sein. Pierre la regarde; il fait encore un pas vers elle, il semble solliciter une
153 LTjr TouRiouivou.
faveur; un baiser sans doute qu'il voudrait obtenir avant de partir, et qu'il n'ose ni demander, ni se permettre de prendre.
Tout à coup des pas se font entendre; on entend la voix de maître Gobinard. L'aubergiste appelle à grands cris Marie; il arrive bientôt lui-même dans la salle en s'écriant :
«Marie!... Marie... Eh bien, que faites- » vous donc ici ?... Il y a deux heures que » je vous appelle... Madame de Stainville a » demandé des cornichons , et vous n'allez » pas lui en porter !... A quoi pensez- » vous?... faire attendre ma grande société •> quand elle désire des cornichons!...
B — Ah! mon Dieu!... vous avez raison, » monsieur Gobinard, » répond la jeune fille, en reprenant son air dégagé, <« j'avais " oublié tout le monde qui est là-haut... » Ah ! j'y cours bien vite... Adieu, monsieur Pierre, bon voyage... je m'en vais porter » les cornichons à madame de Stainville... » Ah! mon Dieu! que c'est drôle... avoir » oublié tout le monde qui est là-haut!... »
TDN TOCRLOUnOU. ISS
Et la jeune fille s'élance vers la porte du fond, puis remonte lestement l'escalier, sans plus songer à celui qui vient de s'engager, de se faire soldat, de se jeter dans une nouvelle carrière, et tout cela parcequ'elle ne l'aime pas.
M. Gobinard a jeté un coup d'œil dans la salle en s'écriant : « Monsieur Marlineau » n'est pas venu ?... Enfin , n'importe, ce sera » bon.... je suis persuadé que ce sera excel- » lent!.... »
Et l'aubergiste va retourner à sa cuisine , sans même avoir remarqué Pierre qui est toujours là, et qui est resté stupéfait, désolé, de la manière brusque dont Marie vient de le quitter. Cependant le jeune paysan arrête maître Gobinard en lui tendant la main, et lui dit^ en cherchant à retenir les larmes qui roulent dans ses yeux :
« Adieu, monsieur Gobinard... Je pars... ■ je me suis engagé... je suis soldat!,..
« — Bah!.,, pas possible! » s'écrie l'aubergiste, en serrant la main de Pierre, « comment, tu nous quittes, mon garçon?...
134 UN TOURLOrROU.
» Petit-Jean veille bien aux fourneaux.... » C'est que, vois-tU'. aujourd'hui, mon » ami , je fais des lilets de sole à la che- » valière.... J ai là-haut une grande société. » Madame de Stainville et des messieurs de » sa compagnie... des comtes, des marquis. » Comment! tu pars, mon pauvre Pierre?... » Moi qui croyais que... Après tout, si c'est » ton idée... Ah, mon Dieu , et mon coulis » qui n'est pas versé et qui doit achever de » couronner... de colorer mon plat... Petit- » Jean ne saura pas le mettre !.... où diable » ai-je la tête!.... Adieu, Pierre, bonne » chance mon garçon.... »
Et maître Gobinard retourne à sa cuisine après avoir secoué la main du jeune homme. Pierre est accablé de l'indifférence qu'on lui témoigne; il passe le revers de sa main sur ses yeux, et sort brusquement de l'auberge. Mais il n'a pas fait dix pas sur la route, qu'il se sent saisi, enlacé dans les bras de quelqu'un.
C'est Gaspard qui a tout écoulé, tout regardé avec ce sentiment d'un homme qui ne
UN TOURLOTJROU. 1S5
peut en croire ni ses yeux, ni ses oreilles, et qui, ayant \u partir Pierre, a quitté le Tourne-Bride presque aussitôt que lui pour courir sur ses pas.
« Eh quoi^ Pierre !... c'est pas une frime!... » c'est pour tout de bon que tu t'es en- ' » gagé ?» dit Gaspard en étreignant le jeune conscrit dans ses bras.
» Oui, Gaspard... c'est bien vrai... je me » suis fait soldat !....
» — Tu t'es fait soldat!.... parce qu'une » fille ne t'aimait pas... ne voulait pas de toi... » ou en faisait le semblant... Tu t'es fait sol- » dat... Quoi, Pierre! tu as pu faire une bê- » tise comme ça... et sans me rien dire, sans » consulter personne?...
» — On aurait voulu m'empêcher de par- » tir... et moi je voulais m'éloigner... — Mais » je te dis que ça n'a pas le sens commun... " Allons, viens donc avec moi chez le maire... » chez l'adjoint... chez le préfet, si c'est né- » cessairej je leur dirai que t'as fait un coup » de tête par amour. On déchirera ton enga- » gement, el il ne sera pus question de •' tout ca.
158 u:^ Torr.LvOtJBou.
' — Non, Gaspnrd, cela ne se fait pas » ainsi. D'ailleurs je veux être soldat.... Je » ne pouvais pas rester au village, puisque » Marie ne veut pas de moi!....
» — Mais elle en aurait voulu de toi , la » petite sournoise... Elle aui'ait été trop » heureuse de t'épouser... Elle!... refuser » Pierre!. . refuser celui que toutes les filles • des environs auraient préféré!... Ah! elle »• s'en repentira!... C'est une coquette... va!... » Ce qu'elle a fait là lui portera malheur!....
» — Oh! non, Gaspard... je désire au
» contraire , qu'elle soit heui'euse car
» enfin elle n'était pas ohligée de
» m'ai mer...
» — Et toi, tu ne devais pas t'engager, » parce qu'elle te tenait rigueur... Faut-il ■ se désespérer quand une fille gentille nous « rebute!... Eh! mon Dieu, il n'en manque » pas de jolies filles, et les cruelles sont les « plus rares... Vois si talUarie mérite qu'on B se désole de son indifférence... Tu viens » lui faire tes adieux... et elle te laisse là pour » des cornichons... et à et heure elle ne
ns Toiiniu>Traoc. 157
» pense déjà plus à toi!... Ah! mon pauvre » Pierre, t'as fait une sottise!
» — Il est inutile de revenir sur le passé...
• je suis soldat maintenant. Adieu , Gas- » pard....
■ — Et où vas-tu comme ça ? — A Givet ,
• rejoindre mon corps... — Ah! sapredié !... » si je m'attendais à ça... ça m'a tout de suite » donné un coup!.... — Mon pauvre Gas- » pard... tu m'aimes toi... tu es le seul'dans » le pays qui pensera quelquefois à Pierre!...
» — Le seul!... » dit une voix qui partait de derrière une haie, « le seul... Oh! non, » vraiment, il ne sera pas le seul.... »
Les deux hommes se retournent; ils aperçoivent une jeune paysanne qui sort du sentier et vient à eux. C'était Hélène qui pleurait de toutes ses forces; car elle avait appris que Pierre s'était fait soldat.
a — Oh! monsieur Pierre, c'est bien e vilain de vous en aller ainsi... de nous ■> quitter... Xous autres... nous vous aimons » ben... hi hi hi!... Je vous aurais ben » épousé, moi, si vous aviez voulu!...
lo8 us TOURi-orRon.
» — Merci, Hélène, merci, » dit Pierre en pressant la main de la grosse fille, « mais » je ne pouvais pas rester au village... J'ai » préféré m'engager. Quelque jour, peut- » être, vous me reverrez... Adieu, Hélène.
» — Ah ! embrassez-moi au moins , mon- » sieur Pierre... Oh ! encore... et sur l'autre » joue donc... Ah! ben , et moi que je vous » embrasse... et de tout mon cœur. . hi hi » hi... Plus fort que ca donc... Et à mon » tour à et' heure... »
Hélène ne finissait pas de se faire embrasser. Mais Gaspard la prend par la taille, et la retire des bras de Pierre, en lui disant :
« — Je crois que tu l'as assez embrassé » comme ça... à moins que tu ne veuilles » lui manger les joues... Va, Hélène, va... » Pierre se rappellera qu il a ici des amis. »
La grosse paysanne pousse un profond soupir, saute encore au cou de Pierre, et se décide enfin à s'éloigner. Alors le jeune soldat et Gaspard se remettent en route, mais ils marchent en silence, car l'un et l'autre sont trop affectés pour pouvoir causer.
UM TOURLOCROU. 159
Après avoir fait ainsi près d'une demilieue, Pierre s'arrête; on était alors à l'euibranchement d'une autre route.
« — Ne viens pas plus loin , » dit Pierre, en se tournant vers Gaspard, « il faudrait » toujours nous quitter... et pour toi, Gas- » pard le chemin paraîtra plus long lorsque » tu seras seul... Adieu... adieu.. Donne- » moi la main et quittons-nous. »
Gaspard n'a pas la force de répondre , il ne voudrait pas pleurer ; il fait ce qu'il peut pour retenir ses larmes; il prend la main de Pierre, et la presse dans les siennes, en balbutiant :
« — Eh ben... adieu... puisque... sa- X credié... c'est-i bête!... Si tu as besoin de » moi... faut m'écrire... entends-tu... Je ne » sais pas lire... mais c'est égal... je saurai » ben te faire réponse... Allons... je m'en » vas... Adieu!... Oh! je ne t'oublierai pas, » moi... »
Pierre ouvre ses bras à son ami , l'embrasse avec effusion, puis s'éloigne à grands pas. Alors Gaspard n'a plus la force de re-
160 Vn TODKI.OTIROO..
tenir ses larmes , et il retourne au village , en disant entre ses dents :
« Ah! Marie'.... Marie!... c'est toi qui es » la cause du départ de Pierre!... S'enga- » ger parce qu'une fille ne veut pas de lui... » Ah, sapredié! c'est-i bête,c'est-i bête '... »
Fl\ DU PREMIER VOLUME.
WVVVVV\V'«'\^<VVVV VVVX V\V\.VVV%»,'VU^AA* VVtA hVVtoVVVX V%^AA.VW W\A^!bW\ WVVV
TA.BLE
DES CHAPITRES COI^TEl^US DA:vS CE VOLUBE
Chaj. I. La campagne et les paysans. 1 * II. Lo Tourne-Bride. — Le professeur Mar-
tineau. 26