CHAPITRE PREMIER
Les filets de soles. — Une proposition.
Laissons Pierre poursuivre sa route et se rendre à son corps, étouffant avec peine les sanglots qui l'oppressent et se disant pour ranimer son courasre :
« Je suis homme... et je suis soldat ! si je » pleurais, que penserait-on de moi! »
Mais son courage ne tenait pas toujours contre ses peines , et quelquefois il s'enfonçait sous un bois touffu , il s'arrêtait derrière une vieille masure pour y donner un n. 1
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libre cours à ses larmes. On ne quitte pas impunément le lieu de sa naissance et l'objet de son choix , avant de s'e'tourdir sur ses chagrins, il faut éprouver encore bien des moments de faiblesse; et puis, enfin , parce qu'on est homme , est-ce qu'il n'est plus permis d'écouter son cœur ?
Laissons le jeune paysan faire l'apprentissage du soldat et s'habituer à la vie de caserne , aux plaisirs , aux flâneries du tourlourou. Revenons près de Marie, la jolie fille du Tourne - Bride ; Marie , dont les beaux yeux semblent devoir faire tant de conquêtes , et qui a déjà oublié le mal que ses rigueurs ont fait à Pierre , qu'elle a quitté pour porter des cornichons à madame de Stainville.
La gaîté commençait à oagner la belle société qui se trouvait réunie au Tourne- Bride. Le comte d'Aubigny avait demandé les meilleurs vins. M. Bellepêche devenait à table d'une humeur très joviale; Daulay luimême, perdant un peu de son air prétentieux, était plus aimable en devenant plus
naturel. Madame de Stainville savait soutenir la conversation sur le ton d'une gaîté convenable, et, après avoir goûté de deux plats qu'on leur avait servis, Daulay s'écria:
« Ma foi, je commence à croire que l'on » peut dîner dans une auberge de village.
» — Ces messieurs ne sont clone pas mé- » contents ? « dit Marie en plaçant des cornichons sur la table.
« — Jusqu'à présent tout ceci est convena- . ble! » dit M. Bellepâche.
« — Et la jeune fille qui nous sert est 1 surtout charmante! » dit le comte, en entourant de son bras la taille de Ivlarie.
« — Eh bien! monsieur le comte... que » faites-vous donc? » dit madame de Stainville, en prenant un air demi-sévère.
« — Ma foi! madame, rien que de bien » naturel, il me semble... je dis que cette » jolie enfant est déplacée ici... c'est trop » d'attraits pour un village... si elle veut, » moi, je l'enlève!...
» — Oh! fi. fi! d'Aubigny! dire de telles » choses à ma petite Marie !
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» — Ah! madame, je sais bien que c'est » pour s'amuser que monsieur me dit cela , » répond i\Iarie en rougissant.
« — Mais il serait capable de le faire comme « il ledit! » murmure Bellepêche, en jetant un regard en coulisse sur la jeune fille.
« — Oh! du reste, je suis tranquille pour » Marie , » reprend madame de Stainville , en souriant avec malice, s d'Aubigny ne » sera pas ici sans occupation... ce n'est pas B que pour être avec nous qu'il nous a ac- » compagnes à la campagne...
» — Comment... comment... le comte a » quelque passion par ici? » dit Daulay. « Oh! contez-nous donc cela...
» — D honneur, j'ignore ce que madame » veut dire, » répond le comte, en cherchant toujours à attraper la main de Marie. » — Vous ignorez!... eh bien, moi, je » n'ignore pas... ne croyez pas , après tout , » mon cher d'Aubigny, que ce soit un re- » proche que je vous adresse... nous n'avons » jamais eu la prétention de penser que » l'attrait de notre société suffirait pour at-
» tirer à notre modeste campagne l'homme » le plus à la mode de Paris ;... mais nous » sommes encore heureux qu'un voisinage » agréable nous procure le plaisir de vous « posséder.
» — Un voisinage ! » dit le comte eu continuant déjouer avec la main de Marie. « En vérité, belle dame... je n'y suis pas » du tout !...
» — Et si je vous disais qu'à im quart » de lieue de chez moi est la campagne de » madame d'Armentière... me compren- » driez-vous ?... «
Le comte sourit et Daulay s'écrie :
« Madame d'Armentière!... Oh! je com- » prends à présent. Madame d'Armentière , » fort jolie femme... veuve depuis deux ans... » On la dit encore affligée de la perte de » son mari, qu'elle aimait beaucoup; mais » si le comte entreprend de la consoler!.... " Ah ! vous êtes amoureux de madame d'Ar- » mentière ?... Eh bien , vous la verrez à la » campagne de madame, elle y vient sou- » vent!... — Oh! d'Aubigny le sait bien. • II. 1.
Marie, sans trop savoir pourquoi, retire vivement sa main qui était dans celle du comte, et va se placer à l'autre bout de la chambre.
« Si cela peut vous faire plaisir, » répond le comte, a je veux bien être amou- » reux de cette dame, mais je vous ferai » seulement observer que je la connais à » peine; je ne l'ai vue que deux fois dans » le monde!...
» — N'est-ce pas assez pour devenir B amoureux .i^... oh! je m'y connais , mon » cher d'Aubigny, « dit madam^e de Stainville, « ce n'est pas moi que l'on trompera!
» — Ha ça, il me semble que nous ne ' mangeons plus , « dit M. Bellepêche en s essuyant la bouche. « Petite, est-ce qu'on » ii'a plus rien à nous offrir ?
p — Oh! pardonnez-moi, monsieur. Je » sais que l'on vous prépare quelque chose.. » Monsieur Gobinard a dit qu'il voulait se ' surpasser.
» — Eh bien , qu'il arrive donc ! — Le V voici, monsieur. »
Maître Gobinard arrivait en effet avec un plat monte avec beaucoup de rechercbe et qu'il pose avec dignité sur la labié.
« — Qu'est-ce que cela, mon cher Go- » binard ? » dit madame de Stainviile.
« — Filets de soles à la chevalière! » répond l'aubergiste avec un sérieux comique.
« — Oh ! mais alors nous sommes ici » chez Véfour, chez Grignon ! » dit le comte, a Maître Gobinard , jusqu'à présent » tout était fort bon.
» — J'ose me flatter , monsieur le comte , » que ceci ne vous déplaira pas, et vous » donnera bonne cpiiîion de mes talents. »
Après avoir dit ces mots , Gobinard porte la main à son bonnet de coton, et s'éloigne C(jmme un homme parfaitement content de lui , et qui pir modestie ne veut pas assister à son triomphe.
Marie est restée, elle tourne autour de 'a table, elle épie dans les regards des convives si l'on a besoin d'elle. Le comte a tiré devant lui les filets de soles, il en sert à
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chacun, puis se sert lui-même; on attaque de tous côtes le plat que maître Gobinard vient d'apporter avec tant de cérémonie. M. Bellepêche commence à faire une grimace; Daulay s'arrête après avoir une seconde fois porté à sa bouche des filets de soles; madame de Stainville en fait autant , et le comte l'epousse son assiette , en s'écriant :
a Que diable nous fait-on manger là?...
» — Ce n'est pas bon ! » dit Bellepêche.
« — Pas bon, » dit Daulay, « vous êtes
» bien honnête... c'est-à-dire que c'est dé-
» teslable!
» — Ah, mon Dieu! si nous étions em- » poisonnésî » dit madame de Stainville, qui tremble déjà.
< — Oh ! madame , n'ayez donc pas » peur ! • s'écrie Marie , « monsieur Gobi- » nard a pu se tromper... en voulant faire » trop bon... il aura mal réussi !... mais cer- » tainement il n'y a rien là-dedans qui puisse » vous faire du mal.
» — Nous plaisantons, ma belle enfant ,
élit le comte; « voyons; nous avons peutêtre mal goûté , après tout... il y a de ses choses auxquelles il faut s'habituer. » Va le comte porte de nouveau sa fourhL'ite à sa bouche, mais il ne continue as et se met à rire , en disant :
a — Il n y a pas moyen!... je ne sais pas où maître Gobinard a eu la recette de ceci.. mais je ne lui conseille pas d'en faire souvent s'il veut attirer ici des voyageurs.... Alî! ah! ce pauvre M. Bellepêche, quelle grimace il a faite ! .. Allons , un verre ^de ciiampagne, et en route; je crois que nous nous en tiendrons là..., qu'en pense iii société ?
» — Oh! je ne mange plus rien !» dit iddanie de Stainville.
a — JNimoi, » dit Daulay, « et j'en reviens à ma première opinion sur les au- ' içjes de villasfe.
— Que diable a-til pu mettre là dedans ! »
:t M. Bellepêche ; » j'ai mangé quelquefois
•s ragoûts étrangers... mais jamais de ce
nit... A Venise j'ai voulu goûter d'un
» mets Italien... les Italiens ne sont pas forts » sur la cuisine... c'est comme les l'urcs , » qui fument toujours... même en dînant... » ce que c'est que l'habitude., je connaissais » un î:u^se qui fumait en dormant... un » jour il se brûla, non... c'était la nuit,
» — Si nous partions, » dit le comte en quittant la table. Chacun l'imite , et M. Bellepêche ne continue pas son histoire. Marie s'était retirée dans un coin de la chambre ; la jeune fille était affligée du peu de succès que venait d'obtenir le dernier plat de maître Cobinard.
« Eh bien! belle enfant^ vous semblez » toxite triste maintenant, » dit le comte en allant cajoler Marie. « Mais en vérité si votre » chef de cuisine a manqué son dernier plat, • il n'y a pas là de quoi vous rendre sé- » rieuse... et vos beaux yeux suffisent pour » attirer ici les voyageurs ! je reviendrai vous » voir, petite JMarie. Oh! certainement , je » reviendrai! car vous êtes charmante, ado- » rable! et je vous aime déjà à la folie !... »
Et profitant d'un moment où la société
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descend l'escalier, le comte embrasse à plusieurs reprises la jolie fille; celle-ci se laisse iaire sans penser même à opposer de la résistance, car jMarie croyait que le beau monsieur lui faisait beaucoup d'honneur.
Maître Gobinard était dans la salle en bas , il attendait le passage de la société, croyant recevoir des compliments pour ses filets de soles.
Mais chacun passe sans lui adresser un seul mot, on semble, au contraire, avoir l'air mécontent. L'aubergiste n'y tient plus , et, après avoir reçu du comte le montant de sa carte, il ne peut s'empêcher de lui dire :
« Je pense que mon dernier plat aura aussi ■ obtenu les suffrages de la société?...
» — Votre dernier plat ! » dit d'x-Vubigny en souriant, « ah! mon cher hôte... pour » votre honneur, je vous conseille de ne • jamais le recommehcer... il n'y avait pas » moyen de le manger... c'était une méde- » cine...
» — Une médecine !... mes filets à la che- » valière!... » murmure Gobinard en laissant
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retomber ses bras comme un homme atte'ré.
«—C'est dommage! I dit madame de Stainville, « car Gobinard avait bien com- » mencé ; mais enfin , il fera mieux une au- » tre fois!...
» — C'était pitoyable!... détestable!... » s'écrie Daulay en prenant la main de la dame, pour la conduire a sa calèche , « Il y avait de quoi nous empoisonner.
» — C'est-à-dire , » ajoute M. Bellepêche en s'arrêtant devant l'aubergiste, « que je » crains fort d'en être indisposé... il me « semble que cela me travaille déjà!... et » aller en voiture, maintenant... je vais être » fort embarrassé!... »
La compagnie sort de l'auberge et monte dans la calèche qui est attelée. Marie seule a suivi tout le monde; elle fait encore la révérence, que déjà la voiture n'a plus laissé sur la route qu'un nuage de poussière... Alors la jeune fille pousse un long soupir et se décide à rentrer dans la maison , en se disant: « Quand reviendront-ils à présent ? «
Mais dans l'auberge une scène nouvelle
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se prépare: maître Gobi nard, qui est d'abord resté comme frappé de la foudre en écoutant les reproches qu'on lui adresse, vient tie sortir de sa léthargie et se promène à grands pas dans la salle, en s'écriant :
« Ah! c'est trop fort!... un plat que j'ai » si bien soigné... un plat dont j'étais si » fier!... ce n'est pas possible!... rien n'était » brûlé, pourtant... je l'avais encore goûté » avant qu'on ne le colorât avec mon coulis » réduit... voyons encore! »
Et l'aubergiste remonte l'escalier quatre à quatre j il arrive dans la chambre où la compagnie a dîné. Le plat de filets est encore sur la table, Gobinard en prend une grosse cuillerée ! et l'avale avec confiance , mais bientôt il fronce le sourcil, se frappe le front et se laisse aller sur une chaise en murmurant :
« Détestable !... ils avaient raison... Je suis » perdu, déshonoré! »
Et le malheureux cuisinier s'arrache son
bonnet de coton et le foule à ses pieds ; il
essaie aussi de s'arracher les cheveux, mais,
n'en trouvant pas^ il prend le parti de re-
ir. a