CHAPITRE II
V'ie de campagne.
Il s'est écoulé du temps depuis l'aventure des filets de soles, et personne de chez madame de Stainville n'est revenu au Tourne- Bride. Cependant M. Martineau a tenu la promesse qu'il avait faite à l'aubergiste ; il est allé à la maison de campagne de la dame; il a donné sa leçon d'écriture au jardinier, puis a demandé à voir madame de Stainville; mais une petite maîtresse sur le retour est rarement visible ; il faut savoir prendre son temps , et le maître d'écriture venait ordinairement à l'heure où madame faisait sa toilette , occupation d'une trop grande in> portance pour la quitter, surtout quand ce
n'était que IM. Martincau qui se présentait. La femme de chambre répondait toujours au professeur : « Madame n'est pas visible » maintenant. » Et Martineau se disait : I C'est donc une comète que cette femme- » là ? » Ennuyé de recevoir sans cesse la même réponse, il renonça au projet de voir madame de Stainville, mais il raconta au jardinier toute l'histoire des filets de soles et le pria de la rapporter à sa maîtresse quand elle serait visible.
Chaque jour qui s'écoulait sans lui ramener le beau monde augmentait la tristesse de Gobinard. Il passait une partie de ses journées devant sa porte, regardant sur la route qui menait à la demeure de madame de Stainville; au moindre nuage de poussière, il s'écriait :
«r Les voilà ce sont eux c'est la
» calèche... »
Mais la poussière faisait bientôt place à une voiture de foin ou à l'âne d'une laitière : alors Gobinard rentrait chez lui de mauvaise humeur, il bougonnait tout le monde ïh. 4
ot> UN TOTJRLOrROU.
et faisait des yeux terribles à Petit-Jean. Marie semblait partnger l'impatience de son père adoptif ; elle aussi regardait souvent sur la route ; elle aussi était moins gaie ; mais chez la jeune tille il y avait du dépit, de Tamour-propre froissé j ces messieurs qui lui avaient tant répété qu'elle était jolie, ce comte d'Aubigny surtout, qui l'avait embrassée sans même lui laisser le temps de se défendre, avait donc entièrement oublié la jeune fille du Tourne-Bride ?
Depuis que Pierre avait quitté le pays , Gaspard continuait d'entrer presque tous les soirs chez maître Gobinard , mais le paysan n'adressait plus la parole à j\Iarie ; s'il se trouvait devant elle, ses regards sévères et scrutateurs imposaient à la jeune fille, qui baissait aussitôt les yeux. Gaspard , après l'avoir regardée quelque temps, s'éloignait d'elle sans lui dire un seul mot.
Pendant qu'au Tourne-Bride on pensait chaque jour à madame de Stainville et à sa société , celle-ci s'efforçait de rendre le séjour de sa campagne agréable à ses hôtes.
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La maison que possédait madame de Stainville, près de la Rocbe-Guyon , offrait tout ce qui fait trouver du charme à la campagne. Jolie pelouse entourée de fleurs, petit bois bien touffu , grotte sombre , bassin , labyrinthe, rien ne manquait au jardin, qui était assez étendu pour qu'on pût y être seul, et pas assez pour s'y perdre. La maison n'était pas grande, mais son aspect avait de l'élégance, et dans l'intérieur on trouvait tout ce qui fait passer le temps aux gens de la ville qui n'aiment pas la campagne pour elle-même: piano, billard, jeux de toute espècej crayons et pinceaux pour le peintre, bibliothèque pour le poëte , fusils et chiens pour le chasseur, lignes et filets pour la pêche, et salle à manger pourtour le monde; enfin, chez madame de Stainville, régnait la plus entière liberté ; chacun pouvait y suivre son goût, y prendre le plaisir qui lui convenait. La maîtresse du los^is voulait qu'on se plût chez elle, et se conduisait en conséquence ; elle savait que plus on laisse de liberté aux gens, et moins ils en abusent.
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Il y avait pourtant quelqu'un qui devait être là pour donner le bras à madame de Stainville lorsqu'elie désirait se promener dans son bois , ou s'égarer dans son labyrinthe j M. Daulay comprenait le regard de madame lorsqu'elle disait : « La promenade » doit être charmante ce matin !.,. Il doit » faire bien bon dans le jardin... à l'om- » bre ! . . . »
Alors il s'avançait d'un air empressé , il réclamait l'avantage d'être le cavalier de la maîtresse du logis, avantage qui lui était rarement disputé; mais lorsqu'on était dans le jardin, Daulay évitait les allées solitaires, les sentiers touffus ; il trouvait toujours quelque prétexte pour se diriger vers les endroits où il savait ti'ouver du monde. Madame de Slainville poussait un soupir, en murmurant :
• C'est cruel !... on ne peut jamais jouir ■ d'un moment de solitude... Je ne sais pas » comment vous faites votre compte, Dau- » lay, mais vous me menez toujours près » des personnes qui sont dans le jardin...
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» Nous retrouvons continuellement M. Bel- » lepêche... ou le comte... et loi'squ'ils sont » absents, c'est près de mon jardinier ou de » sa femme que vous me conduisez... On ne » peut jamais causer... intimement !
» — Belle dame î croyez bien que le ha- » sard seul... Vous ne pouvez douter du » charme que je goûte dans un doux tète » à tête... Ce n'est pas ma faute si la société » nous poursuit. »
Et tout en disant cela, Daulay, qui avait entendu un chien japer à sa gauche, dirigeait sa compagne de ce côté, bien certain que le chien annonçait une visite.
Il y avait dans les environs de la Roche- Guyon quelques maisons de campagne dont les habitants venaient rendre visite à madame de Stainville, c'étaient de bons bourgeois campagnards qui passaient toute l'année dans leur propriété ; les uns avaient entièrement oublié les modes et les manières de Paris , les autres n'y avaient jamais été ; presque tous ces gens-là mettaient leur plus grand bonheur à parler de leurs plants d'as-