‹ Un tourlourouChapitre 16 sur 55 · CHAPITRE !II · texte numérisé non relu

CHAPITRE !II

Madainc Darmatiticrc.

Une apt'ès-midi, on était encore au salon , intlécis sur ce qu'on ferait dans la journée. Madame de Stainville penchait pour ia promenade; Daulay trou^vait qu'il faisait trop cliaud^M.BelIepêche était de l'avis de Baulay, et le comte, à demi couché sur un divan , ue daignait pas même donner son avis.

Tout à coup la porte s'ouvre, une dame . ntre et va embrasser madame de Stalnville; mais ce n'est plus une lourde ou empesée bourgeoise des environs, c'est une dame élégante, qui se présente avec aisance, avec grâce, dont la taille un peu élevée est parfaitement prise, dont la figure belle, mais se-

i5J v?i TOL"nî.oi;;>oTj'.

r:c\\^e, a cependant un charme indéfînissabli', et dont la toilette, sans être coquette, annonce une recherclic qui fait honneur à son goi\t; enfin c'est madame Darmentière.

Il faut voir quel changement son arrive'e opère dans le salon. En une seconde d'Aubigny a quitté le divan; il s'est levé et se lient respectueusement contre le piano , attendant qu'un regard tombe de son côté ; Daulay se ranime; son air ennuyé et enliuyeux est reiiiplacé par un sourire ; ?il. Bellepêche se redresse , rentre son ventre et prend une pose très- confortable; enfin madame de Stainville va gracieusement au ilevant de la nouvelle venue.

a C'est vous, ma chère madame Darmen- » tière... Ali ! il y a bien longtemps que l'on » vous désire ici !

D — Je ne suis arrivée à ma campagne » qu'hier, et, vous le voyez, ma première » visite est pour vous.

» — Vous êtes bien gentille... maispour- » tant je veux vous gronder de rester si '• longtemps à Paris... Voilà quinze jours que

l'-î Touiir.our.ou. 5'3

» nous sommes arrives, nous , permettez que » je vous présente trois nîessieurs qui ont » !)ien voulu me tenir tidèie compagnie... » Ivlonsieur le comte d'Aubigny.

» — J'ai eu Favantage de voir madame à » Paris... » r(*pond le comte en saluant.

» — En effet, monsieur, je me le rappel- » le... chez madame de Clarence.

» — Voici ?tl. Daulav, » continue madame de StainviUle , « Oh! mais vous avez » déjà fait connaissance avec lui... l'été der- » nier.

" — Et ce sera un grand bonheur pour » moi de la renouveler '. » ditDaulay en s'inclinant.

Ce compliment auquel m.adame Darmeiilière ne répond que par un salut, fait faire une légère moue à la tendre Stainville, qui se remet bien vite et reprend : « Enfin voici » M. Bellepêche, que vous avez je crois vu » chez moi à Paris. »

?iiadame Darmentière salue encore d'uîi air qui veut dire qu'elle ne se le rappelle pas , et l'eîiepêcho prend la [;aîo!e :

ir. o.

54 TIN TOURLOUUOU.

« Te n'affirmerai pas avoir eu le plaisir de » voir déjà madame ; sa Ggure ne m'aurait » pas échappé... madame a quelque chose » d'helvétique dans la taille... Quand je fus » en Suisse, j'admirai la taille des femmes... » avec un petit corset, c'est charmant!... et » cela court sur les montagnes les plus hau- ' tes.... où il y a de la neige.... qui ne fond » pas même l'été... c'est fort dangereux , » sans un bâton ferré !...

• — Que pensez-vous de moi , qui vis ici » avec trois hommes? » reprend madame de Stainville, en minaudant.

» — C'est moins dangereux, je crois , que 5 si vous n'étiez qu'avec un seul.

» — Mais votre arrivée va ranimer ces » messieurs j ils commeiîçaient à deveuir un " peu maussades 1... — Ah ! madame... voilà » qui est méchant! » dit Daulay.

» — Madame de Stainville nous en veut » aujourd'hui parce que nous i>e voulions » pas nous promener, » dit Bellepêche ; » mais ia chaleur est si forte... ce n'est pas » ici comme en Suisse, où il y a un air vif...

UIN XOlJRLOUilOU. 53

» même dans ia canicule..., j'ai monté sur le ^ Righy, en août... avec un guide... c'était un - paysan indigène... il pointait une singulière 0 culotte!...

» — Enfin vous voilà ! » reprend madame de Stainville, qui ne semble pas curieuse de savoir quelle culotte portait le guide de M. Bellepèche, « J'espère que nous vous » verrons souvent... vous nous donnerez » tous les jours où vous serez libre...

« — Libre, mais je le suis enlièrement ici; » vous êtes la seule personne des environs » que je voie... il m'était bien venu quelque t voisins... quelques dames du pays, mais ï ces gens-là m'ennuyaient; je ne leur ai pas » rendu leur visite; ils ne sont pas revenus, » et c'est ce que je voulais. Je préfère la so- » iitude à la société des sots!

» — Alors si vous ne venez pas nous » voir, nous saurons à quoi nous en tenir.

» — Vous me verrez tout autant que vous

» le voudrez Je suis si près de cette

» maison... en un quart d'heure on est chez " moi....

./O Un T<;UKLOLK:;t!.

» — Un quart dheure ! « dit d'Aubignv; < j';ut:ni.s cru cjn'il y avait beaucoup pins » cie chemin.

1' — Est-ce qiio -vous connaissez la maison " de madame... comte? — On me l'a mcju- " li\ e... conime je me promenais dans les » environs.

» — Mais alors, monsieur, on ne vous » a pas montré un ciiemin de traverse qui » conduit chez moi et abréi^e de beaucoup » la distance.

» — Si j'étais votre cavalier, madame, » reprend le comte, « je ne voudrais pas pren- » dre ce chemin-là.

» — Quand je le disais ! » s'éciùe madame iie Siainvillej « ils vont redevenir aimables... a I\iais voyons , que ferons- nous pour vous " amuser aujourd'hui ?... J'aurais bien pro- » posé une promenade... mais puisqu'il fait » si chaud...

» — Je crois qu'il y a de l'air maint"- >• nant, » dit d'Aubii;ny en s'approchant li'une fenêtre.

<• — Oui!... >■ dit Dau'i.y ; « le temps - est rafradii...

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» — En allant doucement on peut se » promener, » ajoute M. Eellepèche.

» — Eh bien, messieurs! puisque main- » tenant vous pouvez supporter la prome- » nade... Partons... Madame Darmenticre » est-elle de cet avis?

» — Oh! volontiers! j'aime surtout à » faire de Ioniques courses!... on décou- » vre des sites.... des points de vue nou- » veaux... je suis très-bonne marcheuse, » moi. — La promenade est aussi fort agrea- » ble en calèche, » dit Bellepêche qui déjà cr:nnt de se fatiguer. — « En calèche.... y » pensez-vous! « répond madame de Stainviile; « c'est bon quand on veut rester sur » cnefjrande route, mais si l'on a envie de » parcourir les bois et les champs, il faut » se résoudre à aller à pied. Allons, mes- » sieurs, la main aux dames. »

Le comte a déjà offert son bras à madame T);;rmentière, et Daulay, obligé de prendre celui de la personne qu'il promène tous les jours, s écrie :

« — Surtout» restons tous ensemble...

SB Ci>i TOURLOUROU.

» pour causer... c'est bien plus gai de ne » pns se perdre !... de rire... de... »

Une douleur assez vive au bras empêche le jeune homme de continuer ; sa compagne venait de le pincer très-fortement pour lui apprendre à moins aimer la société.

Le comte et madame Darmentière marchent devant; Bellepècae qui n'a point de dames sous le bras, va de l'un à l'autre couple, en taisant des remarques sur les points de vue qui se présentent, et rauienant toujours la conversation sur la Suisse qu'il est lier d'avoir visité. On écoute peu ce que dit ce monsieur, car d'Aubigny, qui veut plaire à la jolie femme dont il tient le bras, fait en sorte d'être aimable, et est déjà parvenu plusieurs fois à faire rire madame Darmentière. Chez le second couple, au contraire, c'est la dame qui fait les frais de la conversation ; elle semble gronder son cavalier de ce qu'il la fait marcher trop vite, et du désir qu'il témoigne d'être toujours tout près de la jolie voisine. Daulay s'excuse et ralentit le pasj mais au bout d'un moment, il tire

TTH TOURLOrEOl?. o'd

plus vivement le bras de sa compagne, en •adressant la parole aux personnes qui sont devant lui.

La px'amenade se prolonge assez longtemps; elle n'a été agréable que pour le comte et nïadame Darmentière, car le couple qui les suivait a passé presque tout son temps à se quereller; et Bellepêche, qui a continuellement fait le manège d'un petit chien, en allant de l'un à l'autre sans que l'on ait fait attention à ses récits de voyages, est le premier à faire remarquer que l'heure du dîner approche et qu'il faut songer au retour.

« Il me semblait que nous ne faisions que » commencer notre promenade!... » dit d'Aubigny en jetant un tendre regard sur la personne qui lui donne le bras.

« — C'est que vous êtes un marcheur » infatigable'.... » dit Beilepèche; « moi « aussi ,j'ai beaucoup marché dans les raon- « tagnes , en Suisse..

» — INous sommes aux ordres de ces • dames, » dit Daulay, qui est parvenu à

ou i:x TufJar.ouiiuu.

faire avancer sa coiiipagneprès de la société. « — Je suis un peu fatiguée, » dit maf.laii'e de Stainville , « ce M. Daulay me fait alier si » "vite... Ne pourrions-nous nous reposer ua ■ moment avant de retourner chez moi ?

» — Tiès-voloiuiers! » dit madame Dar-

mentière en quittant aussitôt le bras de son cavalier, a Tenez , cet endroit me semhie » joli... De la vue, de 1 ombre, du gazon... » voilà un salon champêtre tout trouvé. » La société s'assied sur l'herbe. MadameDarmentière va se mettre à cùté de madame de Stainville; le gros Bellepêche est le plus Ion.; à se pincer, encore ne se décide-t-il à s'asseoir qu'après avoir secrètement lâché la boucle de son pantalon.

a Combien j'aime la campagne! » dit madame Darmenlière en promenant autour d'elle des regards satisfaits. « Que l'on t:-:: » bien ici !... quel beau site ! quel air pur !... » Ah! dites-moi si le plus beau salon de. » Paris vaut ce gazon émaillé de fleurs... » ces arbres majestueux qui nous ombra- « gent, et surtout cette douce liberté quo » nous croûtons ici ?...

UN TOURI.OUROIT. 61

» — Oui... j'aime beaucoup la campag"ne » aiissi , » dit niaclame de Stainville, « et » pourtant elle me porte à la rêverie, à la » mélancolie. »

Un long soupir accompagne ces paroles.

« — Il y a des rêveries bien douces, » dit d'Aubigny, « et dans lesquelles on se com- » plaît longtemps! Ce sont presque toujours » celles qui précèdent ou suivent un nouvel » amour...

» — Il y a d'anciens sentimens qui nous » font rêver plus que ne le ferait un nou- » veau! » dit madame Darmentière en détournant la tête d'un air attristé... « mais » vous , messieurs, vous ne comprenez pas » cela!... vous ne placez le bonheur que » dans le changement. Aussi vos rêveries » se composent d'espérances et presque ja- » mais de souvenix's.

» — Il faudrait ne pas vous connaître » pour penser ainsi, » murmure d'Aubigny à voix basse. La jolie femme n'a pas l'air d'avoir entendu. Bellepêche risque d'étendre ses jambes sur l'herbe , en disant.

02 trs TOURLOUROU.

• — Il a fait considérablement cluiud • aujourd'hui !

» — Oui, la campagne a beaucoup de y charme: » cerrainement, dit à son tour Daulay, « c'est dommage que l'on y éprouve » souvent des privations; par exemple, en » ce moment j'ai une soif ardente, et » j'avoue que je donnerais je ne sais quoi » pour un verre de bière ou de limonade... » mais cherchez donc un café par ici!... » — A défaut de café , monsieur , on trouve » quelquefois des sources où l'on peut se B rafraîchir...

» — \oulez-vous que nous allions tous » deux en chercher une ? » dit avec empressement madame de Stainville.

« — Non, je vous remercie, » répond Daulay, qui ne se soucie pas de s'aventurer seul avec son amie. « Vous êtes fatiguée... » et puis il n'y a pas de sources dans ce » pays -ci ! ... Mais j'aperçois un paysan qui » vient de ce côté avec un panier à son » bras... il a peut-être là-dedans des fruits, » du raisin... Me permettez-vous de l'ap-

rx TorRLOUROu. 61J

» peler, mesdames? — Certainement, et » nous goûterons volontiers à ces fruits,

• s'ils sont bons. — Holà ! eh l'homme... » par ici ! »

Le paysan était Gaspard qui retournait à

Vétheuil , suivi de son àne chargé dlierbes,

tandis que lui portait dans un panier des

prunes et du raisin qu'il venait de cueillir

dans une petite pièce de terre qui composait

tout son bien. Il a entendu les voix qui l'ap-

pt'ilent,et, se détournant de son chemin,

fait faire halte à son âne, s'avance sous les

2ii)res , et s'approche de la société en disant:

« C'est-y moi que vous appelez ?

» — Sans doute. Avez-vous des fruits

» dans ce panier ? — J'ai quelques prunes

» et du raisin. — \oulez-vous nous en

» vendre? — Pourquoi pas ? à vous ou à

• iiautres, quoi que ça me fait, pourvu ■ que je vende... »

Et Gaspard, ôtant les feuilles dont son panier est recouvert , présente ses fruits à la s.>ciété.

= — Ah! quelle horreur! » dit Daulay

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