‹ Un tourlourouChapitre 2 sur 55 · C.V TOURLOUROTJ. W · texte numérisé non relu

C.V TOURLOUROTJ. W

A-t-il eu un bon numéro ? — Ah ! parguenne ! je crois ben, il a eu le 130 , et on ne prend que jusqu'à quarante hommes par ici !.... — Ah ! c'est-i heureux!.... Son oncle le meunier doit être ben content !

9 Ah! oui.... son oncle le meunier! encore une grosse brute !.... il aime son neveu , mais il n'aurait pas donné un sou pour le racheter s'il était tombé.... il ne pense qu'à compter ses gros sous. — C'est égal, c'eût été dommage que Pierre partît, c'est un bon garçon !.... — Ah! dites donc, et le fils à Lucas qu'avait tant fait de choses pour être réformé.... ah bien ! en avait-il fait !... jusqu'à ne manger depuis un mois que du lard et des cornichons pour se rendre poitrinaire!... eh ben ! on l'a trouvé bon tout de même, et il faut qu'il parte. — C'est ben fait, c'est un grand sournois. Et le petit à la Thomas, il s'était fait venir des ma^s partout le corps en se frottant avec des crapauds, que c'esttvès-vélimeujCj comme

» VOUS savez! si ben qu'il avait une taie

» sur le clos ! — Ah ! que t'es bète ! on

» n'a des taies que sur les yeux, demande

» plutôt à monsieur le médecin. — Je te

B dis que sa sœur lui a vu une laie sur le

» dos. Qu'elle a dit que son frère serait

» réformé tout de suite comme n'étant plus

" propre à rien du tout. Eh ben, qu'il a

" montré ça aux réformateurs, ils lui ont

» ri au nez, et lui ont appliqué même trois

» ou quatre coups de pieds dessous son

» mal. — V'ià ce que c'est que de vouloir

» faire de la médecine, et d'écouter les en-

» jôleurs qui vous vendent des moyens pour

» échapper à la conscription ; — mais, dites

" donc... c'est ben drôle! Pierre qui n'est

» pas tombé au sort n'a pas l'air gai du tout...

» — C'est vrai.... il est planté là comme

» un terme... au lieu de rire et d'être allé

» boire avec les autres, — Mon mari y

» est allé, lui, boire avec les conscrits.

» — Ton mari , tiens ; il n'est pourtant pas

» conscrit, lui. — Ahl c'est égal , ça n'em-

ï pêche pas de boire, ça!.... Dieu! queu

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» pompeur que ça fait!.... Mais, regardez » donc ce Pierre ; il ne bouge ni pus ni » moins qu'une borne. »

Une jeune paysanne , qui n'avait pas été une des moins attentives à considérer Pierre, s'approche d'un groupe de femmes et dit en souriant avec un certain air de dépit :

« Ah! je sais ben , moi, pourquoi mon- » sieur Pierre a l'air chagrin... pardi!... » c'est ben facile à deviner. — Tu le sais, » toi, Hélène," quoi donc que c'est alors? » — Est-ce que vous ne savez pas qu'il est » amoureux ? — Bath ! vraiment ?... Pierre » est amoureux ?... et de qui donc ? — De » qui! et mais de mamzelle iMarie , la ser- » vante du Tourne-Bride. — Ah bath !... — >• Eh oui , d'où donc que tu viens, toi, que » tu ne sais pas ça ?... tout le pays le sait... » — Oh! c'est que moi je ne m'occupe qu'à » vendre mon lait et à traire mes vaches, » sans me mêler des affaires des autres. » — Oh ! c'est ca que t'as pas été encore » avant-hier prévenir la femme à Giroux

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»^que son mari avait dépensé vingt-quatre » sous au cabaret.., si ben qu'ils se sont » disputés et se sont battus ! — C'est pas » vrai , j'ai pas dit ça. »

Pendant que les villageoises se disputent, celle qui paraît très-préoccupée de Pierre se rapproche d'une jeune fille de son âge , et, s'éloignant avec elle du groupe où l'on se querelle, elle lui dit en poussant un gros soupir :

« Ce monsieur Pierre!... il ne nous parle » plus!... il ne s'occupe plus de nous depuis » qu'il est entiché de sa mamzelle Marie!... B — Ah , dame ! Hélène , s'il l'aime , c'te B fille,... elle est jolie mamzelle Marie!... » — Tu trouves.*^... Il me semble qu'elle » n'a rien d'extraordinaire... — Est-ce qu'il » faut de l'extraordinaire dans le visage pour » être jolie? — Je ne dis pas... mais... dans » le pays , m'est avis qu'il y a ben des jeunes » filles qui sont mieux que celle-là. — Ah, » bah! et qui donc? elles sont presque tou- » tes laides, au contraire, par ici. »

Mademoiselle Hélène fait un léger haus-

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sèment d'épaule et se pince les lèvres, en murmurant : « Tu es encore étonnante , » toi, de nous dépriser comme ça... Tu es » jolie, toi... et moi... est-ceque je suis laide? » Tous les garçons me disent que je suis » gentille. — Ah! pardi! s'il fallait croire ce « que disent tous les garçons !... ils nous » trouvent toujours gentilles, pour rire... » pour batifoler... Je sais ben comme je j> suis, moi. Toi, Hélène , tu es mieux que » moi , mais tu n'es pas quoique ca aussi » bien que Marie!... — Tu crois? — Oui,

■ oui, elle est ben mieux que toi !... — Oh! » parce qu'elle fait des mines; parce qu'elle » est coquette!... qu'elle cause avec tous les « voyageurs qui s'arrêtent au Tourn e-Bride. . . » qu'elle les écoute... avec tout cà... c'est • toujours pas grand chose !.. . Une ser- » vante d'auberge... ça ne devrait pas faire » tant d'embarras... et puis une fille... que

■ M. Gobinard a élevée... par charité!... qui » n'a jamais eu ni père ni mère!... — Oh ! " c'te bêtise !... Comme si on n'avait pas

■ toujours une mère et au moins un père!..

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» — Je veux dire qu'on ne les a jamais vusj » puisque sa mère Ta amenée soi-disant dans » ce pays , qu'elle n'avait que quelques mois, » et puis elle est morte la mère^ et si ma- B dame Gobinard , qui était au monde alors , • n'avait pas voulu prendre soin de l'en- ■ fant... qu'est-ce qu'elle serait devenue ? » on l'aurait mise je ne sais où... — Quoi » que ca fait tout ça?... ça empêche-t-il que » Marie? soit jolie... est-ce que c'est un crime » d'être pauvre et orpheline ?... mon Dieu^ » Hélène, tu fais ben ta fière à présent... — » Je ne fais pas ma fière, mais je dis quand » on estlenfant... dejene sais qui , on ne de- » vrait pas être si coquette... et se mettre un » tas de rubans à ses bonnets comme les » dames de la ville... — Ah! jarni v'ià ma » vache qui courtlà-bas dans la pièce àLouis » le Blond... c'est mon bête de frère qui l'aura » laisée sortir... il n'est bon à rien ce bénêt-

a là hohé! hohé! arrêtez-là donc, vous

» autres... »

La jeune paysanne quitte mademoiselle Hélène pour courir après la vache qui se

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permettait de manger dans la propriété d'un voisin, et qui ne tarde pas à s'arrêter, docile a la voix de sa maîtresse.

Hélène qui est restée seule semble indécise et ne pas savoir si elle reviendra près des commères qui jasent et travaillent , ou si elle suivra son amie. Hélène est une jeune fille de dix-huit ans, grasse, fraîche et fortement colorée 5 ses traits ne sont pas distingués , sa démarche n'est pas élégante ; mais c'est une grande fille bien faite, que l'on regarde avec plaisir, car sa bouche est riante, ses yeux très-gais, et son nez, légèrement retroussé , donne quelque chose d'original à sa physionomie , qui semble plutôt formée pour le rire que pour la tristesse.

Après avoir fait quelques pas à gauche, puis à droite, Hélène se décide à aller en avant, c'est-à-dire vers l'endroit où Pierre, le jeune conscrit, s'était arrêté et assis au pied d'un arbre.

Il y avait quelque chose qui poussait la grosse paysanne vers le beau garçon, et, quoique tout en marchant, et en roulant

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dans ses doigts un coin de son tablier, elle se dit : « Je n'irons pas trouver monsieur » Pierre... je ne veux pas qu'il croie que je

» m'intéresse à lui, c'est un malhonnête

» il ne m'a pas fait danser dimanche! »

Malgré cela^ Hélène avançait toujours; car son cœur parlait sans doute plus fort que sa raison , et à dix-huit ans il est plus naturel découter l'un que l'autre ; et il serait bien agréable de pouvoir toute la vie agir comme à dix-huit ans.

Si bien que la grande Hélène se trouve tout à coté de Pierre, en se répétant encore :je n'irai pas le trouver; et, arrivée là, comme le jeune homme, tout absorbé dans ses réflexions ne paraissait pas s'apercevoir de sa présence, elle tire son petit couteau de sa poche et le laisse tomber sur l'herbe; puis, après avoir fait encore quelques pas, elle s'arrête en s'écriant :

€ Tiens! j'ai perdu mon couteau ! »

Pierre lève les yeux, aperçoit Hélène, lui fait un petit salut de la tète et ne bouge pas; mais Hélène vient à lui en lui disant:

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t Monsieur Pierre, avez-vous trouvé mon » couteau... queuquefois ?

» — Non, inamzellej je n'ai rien trouvé.

» — C'est ben drole. .. je dois l'avoir perdu » par ici... c'est que j'y tiens... il m'a coiité » quinze sous... Si vous vouliez m'aider... à B le chercher, si ça ne vous dérange pas... »

Pierre ne bougeait pas; Hélène cherchait ou du moins avait lair de chercher autour de lui, et, tout en tournant et retournant devant le beau conscrit , Hélène se baissait pour regarder dans l'herbe ; si bien que lorsquelle tournait le dos au jeune homme qui était assis contre un arbre, la paysanne , dont les jupons étaient aussi courts que ceux d'une danseuse de l'Opéra , faisait voir à celui qui était derrière elle une jambe un peu forte, mais bien prise, un niolet musculeux, une petite jarretière de laine rouge, et encore quelque chose au-dessus, et, en vérité , si le jeune paysan y avait mis de la bonne volonté, je ne sais pas... ou plutôt je sais très-bien tout ce qu'il aurait pu voir. Mais Pierre ne pensait pas à la malice , et puis, vous con- I. a.

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naissez les hommes; il suffit de leur donner la facilité devoir une chose pour qu'ils ne la regardent pas, ce sont des êtres essentiellement contrariants.

Mademoiselle Hélène, lasse de chercher en se baissant, ce qui devait lui faire porter le sang au visage, se releva, rouge comme une cerise, et s'assit près de Pierre en disant : a Si c'est comme ca que vous m'aidez » à trouver!., je chercherai longtemps... A » quoi donc que vous pensez comme ça, » que vous ne dites pas un mot?... est-ce » que vous êtes malade? — Non... je ne suis » pas malade. — Ah!.... et vous n'êtes pas B pus gai que ça après avoir eu un si bon » numéro?... le cent cinquante ! ça ne part » pas celui-là!.. — Non... en effet mon nu- » méro ne sera pas appelé , on m'a dit que » j'étais libéré... — Et vous n'êtes pas plus ■ en train!., et vous n'allez pas boire... vous » réjouir avec les autres!., pourtant ceux qui » partent ont du chagrin!., mais c'est égal!.. B ils se réjouissent tout de même! — Vous » savez bien queje n'aimepas boire, moi. Que

» les autres aillent au cabaret... chacun son ■ goût... — Ah! c'est juste, ce n'est pas le » vin que vous aimez , vous ^ c'est autre » chose... »

Pierre ne répond l'ien, il est retombé dans sa rêverie. Voyant qu'elle ne peut plus en tirer une parole, Hélène se lève, et recommence à chercher son couteau , en ayant toujours soin de se baisser devant Pierre. Mademoiselle Hélène avait un genre de séduction tout particulier; mais à la campagne on doit agir autrement qu'à la ville; on n'y connaît pas tous les raffinements de la coquetterie, et on va beaucoup plus vite en allant plus naturellement.

Un paysan arrive alors par un chemin de traverse : c'est un homme d'une quarantaine d'années; de taille moyenne, maigre, mais vigoureux; ses cheveux blonds, mal peignés , laissent voir un front un peu rouge , sa figure est allongée, son nez un peu fort, et ses yeux d'un bleu clair , sont petits et ronds; tout cela forme une physionomie qui ne manque pas de caractère. Il y a dans

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ses yeux vifs et animes de la gaieté et de la finesse; c'est un homme dont la réponse ne doit jamais se faire attendre, et qui doit rarement se laisser attraper. Du reste, une grande négligence dans le costume : une blouse grise sale, qu'il laisse tout ouverte par devant, permet de voir sa poitrine qui est rouîje comme son visasre: une cravate roulée et a peine attachée autour de son cou, des sabots, point de bas, un mauvais chapeau qui semble avoir appartenu à un bourgeois, mais qui est maintenant sale et déformé parle haut : voilà, comment est vêtu le pavsan qui porte un panier sous son bras, et s'avance en sifflant du côté où Pierre est assis et où mademoiselle Hélène s'obstine à chercher son couteau.

« Eh ben!.... c'est donc bon!.... t'en v 'là « donc quitte, Pierre, » dit le nouveau venu en allant prendre et secouer le bras du jeune homme. « Je venons de savoir ça à la Roche- » Guyon , où j'étais allé vendre une paire » de pigeons... On m'a dit : Pierre a un bon » numéro... il ne part pas... Ah! jaini! j'ai

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été content, j'en avons bu un litre de joie avec Maclou... dont sa femme vient d'accoucher... ca lui en fait huit!... Il est content si on veut, celui-là... j'ai quasiment manqué d'être le parrain... le sien vient de se faire poser trente sangsues au fessier : ca n'est pas commode pour être parrain. Mais moi je m'en suis esquivé en disant que j'avais déjà refusé la femme du maire de Haute-Ile et que par ainsi ce serait malhonnête à moi d'accepter avec un autre; et quéque j'ai besoin d'être parrain de ses mioches! C'est toujours de l'argent que ça coûte; moi, j'en ai pas de trop pour moi !.. J'aime mieux m'acheterdes lapins !..

» dame! c'est clair, au moins je les aurai

» les lapins. »

Pendant que le paysan parle, Pierre s'est

levé, et il répond :

« — Oui, Gaspard, oui, j'ai eu un bon

» numéro... et pourtant, j'étais tout décidé

■ à partir.

» — G'te bêtise! vaut bien mieux rester!

» Qu'est-ce que t'a besoin d'aller te faire

» casser une patte à l'armée... avec ça qu'on » dit que maintenant c'est avec des Arabes » qu'on se bat... des chiens qui sont mauvais « comme des chenapans ! qui mangent leurs » prisonniers, à ce qu'on dit. D'ailleurs vaut » ben mieux ne pas nous quitter... et toi qui » as dans le cœur une passion... toi qui es » amoureux comme trente mille hommes, » est-ce que tu aurais pu... Ha ça, Hélène, » qu'est-ce que tu fais donc dans nos jam- » bes .**... tu tournes... tu passes autour de » nous comme un ballet.

» — Dam ! je cherche mon couteau que » j'ai perdu...

» — Eh ben ! va donc le chercher plus » loin, ton couteau... — Si jePai perduici... » d'ailleurs, est-ce que ça vous gêne que » je sois là ? — C'est possible... moi , quand « je cause, j'aime pas qu'on tourne comme » ca près de moi... — Est-il malhonnête, » ce Gaspard!... Mais je m'en irai si je veux. » — Tiens, le v'ià ton couteau... au bout » de mon pied... Tu passes à coté et tu » fais semblant de ne pas le voir!... nous » connaissons ca. »

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La paysanne ramasse son couteau, puis regardant Gaspard avec colère dit : « Tu » devrais bien faire raccommoder ta blouse, » toi, au lieu de t'en aller tout débraillé, » tout dépoitraillé !... je ne sais pas, si ça » continue, ce que tu finiras par nous » montrer!

» — C'est bon; si tu ne regardais pas " tous les hommes, tu ne verrais pas si » bien ce qui manque à leur toilette. — En » tous cas c'est pas ceux qui sont faits » comme toi, que je regarde!... — Ah!

» oui , mais t'en reluques qui ne te regar- » dent pas !... v'ià le malheur... — Va donc » vendre tes prunes; ivrogne, au lieu de » t'arrêter tout le long de ton chemin. — • » Va donc faire tes fromages, toi; ta tante » te donnera encore une pile comme l'autre » jour, que tu causais dans le bois avec le » fils du garde... et que tu oubliais ton ou- » vrage... et que t'as même perdu ton étui... » et peut-être ben autre chose... «

La jeune paysanne n'en écoute pas davantage; elle s'éloigne en rougissant et en

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