‹ Un tourlourouChapitre 21 sur 55 · II. ÏO · texte numérisé non relu

II. ÏO

» — Oh! maintenant, » dit madame de Stainville, « je n'ai plus le moindre doute , » Marie est la fille de la duchesse.

» — Ce qu'il y a de sûr , » dit Gaspard , » c'est qu'il faut ben que c'te jeune fille soit » l'enfant de quelqu'un. Mais c'te duchesse » qui vous a écrit... où est-elle, à c't'heure?

» — Encore en Italie ; mais dans quelques » mois elle reviendra, elle sera de retour... » il lui tarde devoir, d'embrasser son en- » fant... Oh ! mais moi aussi il me tarde d'em- » brasser Marie, maintenant que je n'ai plus » de doutes... que je suis certaine qu'elle est » la fille de mon amie... Venez, messieurs, re- » tournons près de cette chère enfant que nous » allons sur-le-champ emmener avec nous...

» — Bah! Vous voulez emmener Marie ? » dit Gaspard.

» — Si je le veux ! » s'écrie madame de Stainville, a la fille de mon amie, l'enfant » de la duchesse de Valousky resterait plus » longtemps servante d'auberge , lorsque " moi je connais sa naissance... Ah I pouvez- » vous le penser...

IJX TOtJRLOtlROU. 113

» — Non , non ! cela ne se peut plus ! » dit Daulay... « Cette aimable enfant ne doit » plus habiter ici.

» — Cela n'aurait pas le sens commun de » l'y laisser, » reprend Bellepèche en essuyant encore son pantalon. « Ma foi! au fait, » emmenez-là. . . Vous avez raison, » dit Gaspard. « Je suis ben siir qu'elle ne deman- » dera pas mieux d'abord !

» — Ce n'est pas, mon cher Gobinard , » .que je ne rende pleine justice à tous les » soins que vous avez eus pour Marie , » reprend madame de Stainville. « Oh ! vous » vous êtes parfaitement conduit, et même, » ignorant sa naissance , il y a eu de votre » part noblesse et générosité...

» — Oui ! il y eu tout cela ! » dit Bellepêche. « Vous êtes un généreux traiteur. — » Croyez bien aussi , Gobinard , que la du- » chesse saura tout cela... qu'elle connaîtra » ce qu'elle vous doit; et attendez-vous à » recevoir à son retour une récompense >' magnifique.

» — Oh ! oh ! dit maître Gobinard , »

dont les narines se gonflent de plaisir et d'orgueil... « tous croyez... j'aurai une » magnifique récompense de cette du- » chesse... que je ne connais pas?

» — Oui... ça pourra ben te venir!... » dit Gaspard. « Dame ! on ne sait pas !... on » a vu des choses pus extraordinaires.

» — Voilà déjà une aventure qui l'est dia- » blement! » dit le comte en riant. « Qu'en » pensez-vous , madame ? »

Cette question s'adressait à madame Darraentière qui avait pris peu de part à toute la discussion et s'était jusqu'alors contentée d'écouter.

B — Ce que je pense, monsieur? » répond-elle* « en vérité, je trouve, comme t> vous , que tout ceci a 1 air d'un roman. » Certainement'je ne puis qu'approuver tout ï le bien que madame de Stainville prétend » faire à la jeune Marie; cependant, il me semble que si la duchesse de\ alousky laisse » son entant... ( dans le cas toujours où ce » serait son enfant) si, dis-je, elle la laisse » dans cette auberge, c'est que probable- >• ment elle pense qu'elle y est bien !...

» — Mais, ma chère amie, » dit madame de Stainville , « ne voyez-vous pas que des » circonstances graves , impérieuses ont » forcé la duchesse à ce mystère. . . EUe- » même nous le dit dans sa lettre... Voulez- » vous que je vous la relise... — Oh ! je vous » remercie, je la sais par cœur.' — Moi, je » ne doute pas que Marie ne soit un enfant

» naturel de mon amie enfant qu'elle

» reconnaîtra ou adoptera à son retour... « Ces mots de sa lettre : « Objet de mes plus » chères affections. » — Je me rappelle par- » faitement toutes ces expressions. — D'après » cela , je suis sûre d'être tendrement remer- » ciée par la duchesse , lorsqu'elle saura que » j'ai pris sa chère Marie avec moi , et que » je me suis appliquée à la rendre digne de » figurer dans le monde nouveau qui l'at- ■ tend. Certainement je ne vais pas , de moi- » même et sans y être autorisée , présenter » Marie dans le monde comme la fille de » madame deValousky... ce serait une grande » indiscrétion de ma part... ce secret restera » entre nous... et je compte sur le silence » de ces messieurs.

118 U\ TOtfRLOUROU.

» — Nous serons muets! » dit Daulay.

« — Moi, je ne me suis jamais compromis » en parlant, » dit Bellepéclie , « j'ai même » pousse cela très-loin. — Monsieur Gobi- » nard, je vous engage aussi à être discret, » jusqu'au retour de la duchesse!

» — Soyez tranquille, madame... je com- » prends l'importance.... l'urgence.... d'ail- » leurs Gaspard me connaît, et...

» — Lui! ï dit Gaspard. « Oh! pardi, » c'est le tambour du pays!... il remplace la » petite poste.

» — Mais c'est assez discourir , messieurs ; » allons retrouver cette chère Marie. «

Madame de Stainville et sa société redescendent vivement dans la grande salle où Marie était restée seule, cherchant à deviner ce que l'on pouvait avoir à dire à M. Gobinard , et pourquoi on lui avait fait tant de caresses.

L'étonnement de la jeune fille redouble lorsque, au retour de la société, elle voit madame de Stainville accourir à elle, la presser dans ses bras en lui donnant les noms les

U3 ffOUnLOUROU. 119

plus doux ; M. Daulay rester comme en extase en la regardant; M. Bellepèche tirer son mouchoir d'un air attendri, et maître Gobinard l'aborder avec respect, son bonnet de coton à la main.

« Mais qu'ai-je donc fait?... Que signifie » tout cela ?.... » demande Marie tout émue.

« — Ma chère enfant, dit madame de Stainville, « j'ai découvert le secret de la » naissance... je connais ta mère...

» — Il se pourrait!... Ah! madame...

» daignez me dire...

» — Je ne puis encore te la nommer. Qu'il » te suffise maintenant de savoir qu'elle a » un grand nom , de la fortune... que tu es » appelée à goûter dans le monde l'existence >' la plus heureuse, et qu'en attendant le re- » tour de ta mère.... qui n'est point en ce » pays , je vais t'emmener , te garder avec » moi, te traiter comme ma fille... comme » mon amie, veux-je dire, et te rendre » enfin digne du sort qui t'attend.

>' — Ah! madame!... comment! je vais

» aller clans le beau monde. .. il serait pos- » sible!....

» — Tu es une duchesse !... « dit à demivoix Gobinard , en tortillant son bonnet de coton dans ses doigts.

« — Je suis... comment avez-vous dit ?... — Rien, rien, reprend madame de Stainville, en jetant sur l'aubergiste un regard sévère. « Tu es l'enfant de quelqu'un que j'aime » et , je te le répète , tu ne me quitteras plus » jusqu'à ce que tes parents viennent te ré- » clamer... — Ah! madame, que je suis heu- » reuse!.... Aller avec vous.... Que je suis » contente !

» J'étais ben sûr qu'elle ne tiendrait pas à " l'auberge! » dit Gaspard en allant s'asseoir devant une table.

« — Allons, Marie, fais tes adieux à ce » bon M. Gobinard , qui a eu bien soin de » toi , sans savoir le secret de ta naissance , » et viens avec nous....

» — Comment, madame... est-ce que vous » m'emmenez tout de suite ?... — Oui, Marie, » sur-le-champ... dans ma vo'^ure.... Nous

UN TOtJRLOUROU. 121

» nous serrerons un peu... Mais où je serai » il y aura toujours une place pour toi.

» — Ah! madame, que vous êtes bonne... » mais c'est que., je n'avais pas préparé mes » effets... permettez-moi d'aller faire un petit » paquet.... je vais me dépêcher.

« — Cela est inutile, ma chère enfant; à » quoi bon emporter des effets que tu ne dois » plus porter !... Crois-tu donc que chez

» moi tu garderas ce costume ? Tu

» vas vivre dans le monde... dans le grand » monde même; il faut que ta toilette ré- » ponde à ta nouvelle position : mais, sois » tranquille, j'ai chez moi de quoi faire de » toi une charmante demoiselle...

» — Quoi! je vais avoir de belles robes » aussi!... Ah! quel plaisir'... Quand vous » voudrez partir alors.... Je suis toute prête, » madame.... »

Et la jeune fille court déjà vers la porte , elle va s'élancer dans la voiture sans dire adieu à Gobinard , qui , le bonnet à la main , semble attendre d'elle une parole d'amitié.

» Eh bien ! Marie j dis donc adieu à ce

122 UN TOUliLOCROU.

» bon M. Gobinard, » reprend madame de Stainville en arrêtant la jeune fille.

« — Oh! elle est reconnaissante comme » un vrai chai! » murmure Gaspard en jouant avec un couteau.

« — Ah! pardon, madame... c'est vrai.... » c'est que je suis troublée... Adieu, mon- » sieur Gobinard...

» — Ma chère Marie...., mademoiselle, » veux-je dire... , certainement... je suis bien » flatté... Si je vous ai employée quelquefois » à de gros ouvrages, c'est que je ne savais » pas:... car si je l'avais su... Enfin, mam- » selle Marie, j'espère que vous n'oublierez » pas tout-à-fait cette maison... et ceux qui " l'habitent... »

L'aubergiste fait alors un mouvement pour embrasser la jeune fille; mais, se reprenant, il se contente de lui prendre la main qu'il porte humblement à ses lèvres^ et Marie lui abandonne sa main, comme si elle était accoutumée à ces marques de respect.

« Comme cette jeune fille sent déjà sa

» dignité! » dit Daulay. « Oh! elle prendra

» vite les manières de la bonne compa-

» gnie !...

» — Gela fera ;uie bien jolie petite du-

» cliesse ! » murmure Bellepêche. — x\llons,

» messieurs, partons. »

A ces mots madame de Stainville, d'Aubigny et madame Darmentière se dirigent vers la voiture; Daulay et Bellepêche voudraient offrir la main à Marie, mais sa nouvelle protectrice leur épargne ce soin en emmenant elle - même la jeune fille. Celle-ci fait encore un signe d'adieu à Gobinard, puis elle aperçoit Gaspard dont les yeux sont attachés sur elle; mais alors elle détourne bien vite la tête et double le pas, car les regards du paysan sont, comme de coutume, malins et railleurs, et Marie éprouve un secret dépit de n'y voir aucun respect pour sa nouvelle fortune.

On remonte en voiture rlMarie est placée entre les deux dames; les trois messieurs sont en face d'elle ; le cocher fouette ses chevaux, on part, et la jeune fille a peine

134 UN TOUUtOCROU.

à supporter la joie qu'elle éprouve d'aller en calèche avec des gens du grand monde qui la traitent comme leur égale.

L'aubergiste a regardé rouler la voiture tant qu'il a pu l'apercevoir; puis alors il rentre dans la salle et se jette sur une chaise en s'écriant :

« Ah! mon Dieu!... qu'est-ce qui aurait

• dit cela?... Ah!... ouf! Ah! mon Dieu!

» — Et ben ! est-ce que tu vas te trouver » mal , toi ? » dit Gaspard.

a — Non... mais j'avoue que cette aven- » turem'a tout remué... tout bouleversé... et » puis enfin... cette jeune fille... que je re-

• gardais comme mon enfant... que j'avais » vue grandir sous mes yeux... la voir partir » si vite... ca me... »

Gobinard tire son mouchoir et le passe sur ses yeux.

« — Eh ben... eh ben! ne vas -tu pas 1 pleurer, toi... Est-ce que IMarie a pleuré » en te quittant ?... est-ce qu'elle a témoigné » le moindre regret de s'en aller ?... — Non » c'est vrai !... mais écoute donc, passer de

UN TOURLOUROtr. 125

l'ëtat de servante d'auberge à celui de grande dame... il y a bien de quoi tourner la tête à une jeune fille... — Quand la tête tourne si vite, c'est que le cœur n'est pas ben lourd!,.. Moi ^ je crois qu'il y a des jeunes filles qui, pour des toilettes et de beaux affiquets, n'auraient pas quitté comme ca leur père adoptif... tandis que celle-ci t'a planté là comme un paquet. Je ne suis qu'un paysan... un grand bêta, à ce que dit Martineau, mais je pense que dans ce monde, il ne faut aimer que ceux qui nous aiment... ca n'est pas encore ben fatigant, vois-tu. Buvons une bouteille, ça dissipera les nuages !...

» — Tu as raison... Petit-Jean, va nous .chercher du vin... Et puis après tout... c'est très-flatteur pour moi d'avoir élevé une petite duchesse... Et peut-être bien... comme a dit madame de Stainville, que j'en serai grassement récompensé. »

L'aubergiste allait déboucher la bouteille que son garçon venait d'apporter, lorsque le professeur d'écriture entre dans la salle. II. II.

126 UN TOURLOUROTJ.

« Saluteni omnibus ! » dit M. Blartineau. « — Ah! venez donc! arrivez, donc ! » s'écrie Gobinard. « Ah , mon cher monsieur Marti- » neau! nous avons bien du nouveau ici!...»

Le professeur tourne la tète , regarde de tous côtés et répond : « Quid novi ? ie ne » vois pas le moindre changement dans » cette salle.

» — Il ne s'agit pas de cette salle ! c'est » Marie... Vous savez bien , ma servante... » je veux dire cet enfant sans père... c'est » la fille d'une duchesse... c'est l'enfant de » cette grande dame de Yalousky , qui a » logé ici jadis... Madame de Stainville a » découvert le mystère de sa naissance...

» — Il me semble aussi qu'elle t'avait dit » de garder le secret là-dessus » dit Gaspard.

« — Le secret ? pour des étrangers, bon , » mais avec M. Martineau , c'est bien diffé- » rent... Oui , mon ami, Marie est partie... » Madame de Stainville l'a emmenée... il » n'y a qu'un moment... et dans sa calèche, « à côte d'elle... et de sa belle société... » Ah! Martineau! quel événement!...

UN TOUELOUROU. 127

» — Ha çà.... comment ?.... Est-ce que » vous parlez se'rieusement ? » dit le professeur, a quoi.., Blarie.... votre servante.... » Allons, vous voulez rire ? »

Gobinard s'empresse de raconter au professeur tout ce qui vient de se passer, en lui rapportant les termes de la lettre de madame de Valousky , et il termine son récit eu assurant que Marie doit avoir un jour un million de revenus.

M. iVIartineau a écouté avecla plus grande attention, et lorsqu'il voit que tout est bien réel, lorsqu'il entend dire que la jeune Marie sera bientôt reconnue par sa mère, la duchesse de Valousky, le professeur frappe des pieds avec désespoir, et fait mine de s'arracher les cheveux en s'écriant:

« — Ah, malheureux!., sot que je suis!.. » Une duchesse!... et moi qui ai refusé de » l'épouser !

» — C'est ma foi vrai ! » dit Gaspard en riant aux éclats, « vous auriez été duc r.i » plus ni moins! ça vous appiendra à faire » tant vot'renchéri !

138 U.-1 TCtrRLOTJROU.

» — Oh ! que c'est heureux ! » dit à son tour Gobinard , * que c'est heureux que vous ayez refusé!... Je vous aurais donné la fille de la duchesse de Valousky, quand sa noble mère serait venue la réclamer, elle l'aurait trouvée maîtresse d'école!... Je m'en serais pendu de désespoir ! — Qu'est-ce à dire, maître Gobinard?... Je vous trouve plaisant!.... Est-ce que mon alliance est à mépriser? — Votre alliance!, parbleu! vous êtes un honnête homme, je le sais bien , mais vous ne valez pas

» une duchesse. — Je vaux, je vaux

» Vous êtes un impertinent, vous m'insul- » tez !... — Vous êtes fou!... vous ne savez » pas ce que vous dites ! — C'est vous qui ne » savez pas ce que vous faites ! Quand on » a une duchesse chez soi , on doit s'en » apercevoir, et on ne lui fait pas laver la » vaisselle!.... — Taisez-vous !.... monsieur » Martineau, ou je vais vous manquer de » respect !...

» — Allons ! allons! = dit Gaspard en se mettant entre les deux hommes... « est-ce

UN TOTTRLOUROTT. 129

» que ce n'est pas fini?... Vous avez man- » que de vous battre une fois pour Marie... » que vous refusiez, vous, Martineau; vous » voulez vous battre maintenant de colère » de l'avoir refusée... Comment! deux an- » ciens amis... se quereller pour une petite » fille qui ne pense déjà plus à ce village!... > Qu'elle soit duchesse, princesse ou ser- » vante d'auberge... laissez-la faire son che- » min!... Elle n'aurait pas voulu voyager avec » aucun de nous!... eh ben, adieu, bonne » chance!... nous verrons la suite!... Voilà » trois verres pleins , buvons... et trinquez » ensemble... Allons, sacre bleu! je veux » qu'on trinque, où je me fâche aussi ! »

L'aubergiste et le professeur qui se sont calmés , avancent doucement la main près du verre qu'on leur présente^ ils le prennent, et trinquent avec Gaspard , mais sans lever les yeux.

« — A la santé de Marie! » dit maître Gobinard d'une voix émue.

« — Non, à la santé de Pierre! d'abord, * s'écrie Gaspard en élevant son verre, « à

130 TJ?J TOUULOUROU.

» la santé de ce pauvre garçon qui aimait » Marie , et qui s'est fait soldat parce qu'elle » n'a pas voulu de lui.

» C'est encore fort heureux, » murmure l'aubergiste; mais cette fois il fait cette réflexion si basque personnenepeutl'entendre. Après plusieurs rasades, la querelle semble entièrement terminée, el le professeur choque son verre contre celui de Gobinard, Cependant la réunion ne se prolonge pas longtemps, car chacun des trois hommes était trop préoccupé des événements de la soirée , pour être en train de causer,

Gaspard estretourné chezlui,et M. Martineau se dirige aussi vers sa modeste retraite; mais celte fois c'est en soupirant. Il murmure de temps à autre , le long de son chemin :

O Lamoignon, je fuis les chagrins de la ville !

Mais il s'interrompt en se disant: « Quel » dommage ! j^aurais eu pour femme une » petite duchesse ! »

UN TOURLODROU. 131

-VVX VVVVVWX VWV W\A, wWV WW W'VWWWWWWWWW. VVV\XVV\VVVV«/WK VWV

Page 1