II
« Vous êtes bien bonne , mademoiselle , » mais je m'habillerai bien toute seule... « — Oh! non, mademoiselle, pas aujour- » d'hui, car il faut que je voie comment ces » lobes vont vous aller , et ce qu'il faudra » y changer. — Alors, je me lève... nous » allons voir cela tout de suite. »
Et Marie saute de nouveau hors de son lit. La femme de chambre l'habille, en faisant ses remarquesetplaçant des épingles.
« Ce côté ne va pas, mademoiselle... cela » plisse trop du devant... c'est guindé par » derrière... celte manche est trop large...
» — Mais non ! je vous assure que cela » va très-bien ! » s'écrie Marie en se regardant dans une glace. « Oh ! non , mademoi- » selle... je" ne veux pas que vous soyez mal » habillée... ce serait dommage, vous êtes • si bien faite. — Vous me flattez, made- » moiselle ! — Je ne dis que la vérité. . . » Essayons une autre robe... Demain celle- » ci ira, je ferai les petits changements né' » cessaires, ce n'est rien; et puis, les per- I» sonnes bien faites sont beaucoup plus
» faciles à habiller... au moins il ne vous » faut pas de triples ouates de coton sur les » hanches... et dix aunes d'étoffe dans votra » jupon de dessous pour vous faire une tour- » nure... — Gomment ! est-ce qu'il y a des » femmes qui portent des jupons de dix ■ aunes?... — Ah! je crois bien! et au- » tre chose encore... Attendez, en voici une » qui va mieux. »
Marie trouve toujours que la robe va bien, car elle voudrait déjà que sa toilette fût terminée , afin de pouvoir descendre et paraître devant la société dans sa nouvelle tenue. Au milieu des événements de la veille et du trouble de ses esprits , il y a pourtant un secret sentiment qui a doublé la joie qu'elle éprouvait de son changement de position : c'est ce sentiment qui la faisait regarder tristement sur la roule, pour voir gi la calèche de madame de Stainville se montrait, et qui l'a fait rougir de plaisir la veille en l'apercevant; c'est encore lui qui faisait que, dans la voiture, Marie baissait souvent les yeux de crainte de rencontrer
136 UN TOTJRLOtJROU.
ceux du comte d'Aubigny. Pourtant le comte est celui qui lui a témoigné le moins d'empressement en sachant qu'elle n'était plus servante d'auberge; tout occupé de madame Darmentière , dont les regards semblent moins froids , depuis que la jolie Marie fait partie de la société , d'Aubigny n'a point imité Daulay et Bellepêche, il n'est point allé encenser la nouvelle idole ; mais Marie était trop troublée, trop émue pour remarquer tout cela. Ce qu'elle se rappelle, c'est (jue d'Aubigny l'a trouvée charmante et l'a embrassée fort tendrement , alors qu'elle n'était que simple fille d'auberge ,• d'après cela, elle pense qu'il la trouvera encore bien plus jolie lorsqu'elle sera mise comme une demoiselle de la ville. Pense-t-elle aussi qu'il l'embrassera comme auparavant?... L'imagination d'une jeune fille va si vite !
« Je suis bien! Je suis très-bien, » disait Marie; cependant ce n'était pas tout que la robe, il fallait encore se laisser arranger les cheveux; ceux de Marie étaient très-beaux, et la femme de chambre , qui coiffait fort
bien , se plaisait à les tresser , à les lisser, tout en s'écriant : « Quel plaisir de coiffer quel- » qu'un quia de beaux cheveux!... silongs... » si épais... au moins on peut les arranger » de mille manières... ce n'est pas comme » quand on n'a que sept ou huit poils » dans la main... et qui vous y restent » souvent... Tenez, mademoiselle, com- » ment vous trouvez-vous ? »
Marie se regarde; elle est à la grecque. Son cœur bondit de plaisir, elle embrasserait de bon cœur la femme de chambre ; elle ne sait comment la remercier , lorsque madame de Stainville entre dans la chambre, et va embrasser sa nouvelle protégée.
« Oh! madame! que vous avez de bon- • tés!... de si belles parures pour moi! s'écrie Marie en baisant la main de madame de Stainville; celle-ci l'arrête en lui disant:
« Que fait-tu là, Marie? des marques de » respect ! . . . je ne veux pas. C'est de l'amitié, » de la confiance que je mande. Tu porteras » ces robes en attendant que ma couturière » ait le temps de t'en faire d'autres... Mais tu