CHAPITRE II
Les bonnes et les tourlourous.
C'ÉTAIT par une riante journée d'automne ; les boulevards étaient couverts de promeneurs , car on voulait profiter encore des derniers beaux jours de la saison , et trois jeunes soldats causaient, tout en flânant. sur le boulevard du Temple.
L'un d'eux, gros réjoui , à figure ronde et colorée , aux yeux brillants et à fleur de tête, semble aussi content de sa personne que de son esprit; c'est lui qui parle presque toujours , accompagnant ses discours de sourires et de tours de cou; il rit le premier des plaisanteries où des gaudrioles qu'il débite avec assurance à ses camarades.
« Pour lors , voilà ! voyez-vous , vous
» autres, quand vous aurez mon aplomb et » mon éloquence, vous 'voirez que ça n'est ■ pas difficile de s'attacher des fenmies , vu » que la femme aime le militaire en ge'néral
» et en particulier! Voilà déjà dix-sept
» mois que je suis sous les armes... si j'avais » autant de chevrons que j'ai enflammé de » cœurs depuis ce temps , j'aurais l'air d'un
» zèbre.... Oh! oh! oh! elle est bonne
» celle-là!... pas vrai, Carabine? »
Carabine était im garçon mince, élancé; avec son nez retroussé, sa bouche toujours ouverte et ses yeux très-ronds , il avait constamment l'air étonné ; et en effet , son esprit étroit et borné comprenait difficilement ce qn'on lui disait; mais , pour cacher son peu de sagacité et se donner quelque importance, il affectait, en parlant, de traîner sur les mots et de faire sonner les r. 11 s'empresse de répondre à son camarade: « Ah! oui!... qu'elle est bonne... la plai- » santerrrie!.. Mais de quoi que c'est qu'un » zèbrrrre!.. où prrrends-tu tu ces gens-là? » n'est-ce pas des sauvages? »
in. 3
Î2 U!f TOUKLOUROU.
« Oh ! fameux !.... fameux !..... Carabine " qui croit que les zèbres sont des bosnines
■ étran£rers!... Oh 1 oh 1 Es-tu en retard!.... » Tu ne connais donc pas 1 histoire surna- » turelie des animaux domestiques ? Tu » n'as donc pas été te promener au jardin » des bétes , après le pont d'Austcilitz? — » Au jardin des bêtes?... et pourquoi donc, ■* Fleur-d'Amour, veux-tu que j'eusse été » là.''... on ne m'aurrrait peut-être pas laissé » entrrrer ? — Oh ! que si! oh! tu serais » passé de droit, au contraire.... Oh! oh! » fameux, le calembour!... — De quoi que » tu dis? — Tiens, pour en revenir au zèbre « fiofure-toi un animal entre l'âne et le che-
■ val, et qui aurait le corps tout enjolivé de » rubans ; l'air farouche et goguenard , et » la malice peinte jusque sur sa queue, voilà » le zèbre; n'est ce pas, Pierre ?... Allons, il » ne m'entend pas... le voilà encore retombé » dans ses rêvasseries noires, qui lui feront » venir des plis au front au lieu des ris que « l'on voit sur le mien.... et que toutes les
■ femmes reluquent en passant. Pas vrai ,
UN TOURLOtIROU. ZJ
» Carabine, que mon air farceur et seduc- » teur captive les cœurs? — Oh! oui, t'es » un farrrceur ^ toi ; mais Pierire, il est » trrrop en dedans. — Allons, c;ii!iarade, » ivprend Fleur-d'Aniour, € égavc-toi donc s un brin! Comme dit le tambour-maître, e la vie est un verre d'absinthe qu'il faut T avaler sans faire la gfrimace. Tu es bien » bâti, tu as une figure qui n'est pas trop » mouchetée , et tu serais en état de mar- » cher sur mes traces, si tu voulais seule- » juent faire ton pi'ofit de ma bonne exemple.
C'était à Pierre que s'adressaient ces paroles, et le jeune soldat qui portait ce nom , et ijue nous retrouvons se promenant à P.uis, sur le boulevard duTemple, était bien le même que nous avons vu quittant son vil--la^e pour se rendre à Givet, où était son ri'i^iment. Pierre avait passé trois mois à Givet; au bout de ce temps, le régiment élujt venu en garnison à Paris, et, depuis six semaines, Pierre était dans la grande ville.
Au régiment, la conduite de Pierre avait toujours été digne d'éloges; ponctuel à st-s.
âl vx TOUELornou.
devoirs, brave, sans être tapageur; soumis à ses chefs, doux et bon avec ses camarades, le jeune soldat était cité comme un modèle à suivre. Quelques mauvaises têtes avaient voulu le tàter pour s'assurer si sa douceur n'était point un manque de courage; mais Pierre s'était tiré de ces essais avec honneur; il s'était battu bravement , et , depuis ce temps, les anciens du régiment étaient forcés de convenir qu'on peut être brave sans être crâne, et bon tireur sans être querelleur. En apprenant que leur régiment allait prendre garnison à Paris , tous les soldats avaient montré la joie la plus vive ; Pierre seul pensait sans cesse à I\ïarie; son seul bonheur était de se rappeler la jolie servante du Tourne-Bride et les moments qu'il avait passés près d'elle. Loin de chercher à se distraire de son amour , il fuyait, au contraire, toutes les occasions du plaisir, il refusait les parties dans lesquelles ses camarades cherchaient souvent à l'entraîner^ et^ lorsque Fleur-d'Amour lui faisait remarquer un joli minois, Pierre soupirait en se disant :
U5 TOUHÏ,OFnOU. S»
« Ak! ce n'est pas là Marie ! »
«Que me demandais-tu? » dit enfin Pierre en sortant de sa rêverie et en regardant Fleur-d'Aniour.
s — Ah! voilà.... il n'y est jamais... on » lui parle blanc, il vous répond jaune! Je » te dis que c'est bête de te laisser aller r> comnie ça au courant de la tristesse... T'as » laissé une bonne amie au pays !.^ parbleu ! " nous en avans laissé tous„, pour mou » compte, moi , j'en ai abandonné quatre qui » étaient un peu chouettes! nrais ; dam! faut « ben se consoler. Le militaire soldat se doit » à la société et aux bonnes d'enfants.... ou. ». même aux bonnes sans enfants. J'aime ï- encore mieux ça , vu que le moutard est » souvent susceptible de nous mettre du rai- « -siné sur le pantalon ^ ou des confitures sur » la buflleterie...,
» — D'ailleurs, celles qu'on laisse, » dit Carabine, « on les retrrrouve quand on re » vient au pays... elles nous attendent , et •• puis elles sont bien contentes d'avoir un V iii.irrri qui a élé au feu.
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2G UN TOURLOCROU.
» — Mais moi , on ne m'attend pas , » répond Pierre en soupirant ; « on Dépense pas » à moi., on m'a déjà oublié, j'en suis sur !.. » et, quand je reviendrai au pays... si jamais » j'y retourne... celle que j'aime sera la » femme d'un autre.
» — Ah ! ben ! pour lors , t'es encore bien » plus bonasse de te chagriner et de te plisser » le front comme un vieillard infirme.
» Amuse-toi donc !... fais donc des conquê- ' les!... des malheureuses!... imite-moi, te » dis-je... il n'y a rien de plus attrayant que '• la bonne, la femme de chambre et la cui- » sinière....
» - — Oh! oui! » dit Carabine, « la cui- » sinière!... c'est là une conquête bonne » pour l'estomac ! j'en sais à quoi m'en 3 tenirrr !
» — Toi, Carabine, tu fais ton fendant!... » mais lu n'es pas encore bien madré !... Fi- » gure-toi, Pierre, que ce pauvre Carabine » ne sait pas seulement faire un cœur en- » llammé sur un arbre... ce qui est l'enfance « de la ;:a!anterie.
VS TOURLODUOU. "ai
« — Ah! par exemple, Fleur-d' Amour, je
* te tiis...
» — Non, tu ne sais pas faire les cœurs » enil.unniés. Enfin, l'autre jour nous allons » proiiJdner du côté de \ incennes, Carabine
• et moi, avec deux jeunesses dont que j'a- » vais fait la conquête, mais que je voulais » bien en céder une à Carabine, moyennant » qu'il paierait les rafraîchissements pour la » société....
» — Oui, mais vous avez voulu vous raf- » frrrciîchir avec du veau rôti!
» — Ça ne fait rien! raison de plus! ça ne » devait te rendre que plus aimable... Nous « voila dans le bois de Vincennes , bon; nous » nous promenons sous les bocages en rou- ' coulant de nos amours. » JMa jeunesse me dit : a Gravez-moi deux cœurs enflammés » sur Kii arbre, connue preuve que votre ' amour durera autant que le gland de ce » chèîie. » JBon. \ oilà que je lui grave des » cœurs tant qu'elle en veut ! avec des flam- » mes incendiaires. La jeunesse qui était sous » ic bi.ij de Quabine veut être aimée toui
2î> UN TOtlRLOUROU.
» de même, et elle dit au camarade : c Gra- » vez-mol donc aussi deux cœurs avec une » flamme au milieu • ça me fera bien plaisir. » » Le vlà , lui , qui quitte le bras de sa belle, » en lui disant : a Attendez-moi là... je vas » vous graver ça, mais je n'aime pas qu'on » me regarde écrire. » Il s'en va. Nous l'ati> tendons... nous droguons un bon quart
» d'heure Je me dis à part moi : i Cara-
» bine est allé faire autre chose que des » cœurs! » Impatienté , je vas le cherchei"... » je le trouve enfin devant un gros arbre , * travaillant tant qu'il pouvait avec la pointe » de sou sabre. J'approche... Sais-tu ce qu'il » était parvenu à faire .'^... deux demi-lunes » qui se tournaient le dos!... si bien que ca » ressemblait à queuque chose qui n'est pas » un cœur... et encore, voilà qu'il tâchait de » taire une petite flamme dans le milieu. » Moi, je me mets à rire. Nos jeunesses ar- » rivent; en voyant ce qu'il a fait sur l'arbre, « la belle de Carabine devient furieuse; elle » pense qu'il a voulu se moquer d'elle, et » elle s'en va sans vouloir l'écouter. Oh !
UN TOBULOUfiOU. 29
» oh! oh!... fameux ! les cœurs de Carabine !
» — Ehbenldequoi que ca prouve loutça?..
» que c te jeunesse était une Yerbu farrrou- « che , qui ne voulait pas s'apprrrivoiser, et » qu'elle a saisi le moment de fuir, parce » qu'elle a craint pour son innocence.
» — Son innocence !... Oh ! oh ! oh! Ca- » rabine , tu m'affliges... tu n'as pas pour » six liards d'usage du monde 1... Apprends » que cette jeunesse, dont que je t'avais cédé » la conquête, a déjà eu plusieurs liaisons » de tendresse avec des militaires... et entre » autres , qu'elle a connu un joli pompier de » mes amis... avec qui elle à eu une conversa- » tion delaquelle est résulté un durillon de » neuf mois !
» — Je ne crrrois pas les pompiers , moi, > et puis... la petite ne me plaisait déjà pas » tant! je fernai une autrrre connaissance » quand je le voudrrrai.
» — Eh ben , liens , voilà une occasion... » des petites bonnes là-bas... Venez donc, » camarades... Justement il y en a une que » je reconnais, et à laquelle j'ai offert du
80 UN Torni-oiTRon.
» coco l'autre jour; elle n'a pas accepté, > mais je g^^g^i qu'tlle vient se promener clans » l'icU'e de me rencontrer... Viens donc,
■ Pierre...
» — Oh! moi, je ne veux pas faire de » connaissance!... je n'ai rien à dire aux » jeunes filles !
» — Qu'est-ce que ça fait ! on cause tout » de même... faut pas être ours quand on a » l'honneur de servir son pays... Voyez- vous
■ les fines matoises, elles approchent de nous
■ insensiblement. »
Deux jeunes bonnes s'avançaient sur le boulevard : l'une tenait par la main un petit garçon, l'autre deux petites filles. Mais elles ne tardent pas , en apercevant les soldats, à lâcher la main aux enfants, pour que ceuxci puissent aller jouer et courir plus loin.
Les deux petites filles, fraîches, roses, sautent, bondissent et jettent sur le boulevard une balle qu'elles cherchent ensuite à rattraper; le petit garçon a un cerceau qu'il veut faire manœuvrer à travers les promeneurs. Les bonnes ont été s'asseoir sur un:
VS TOUKLOllROU. 81
banc de pierre, et s'occupent à regarder tout autre chose que les enfants confiés à leur surveillance.
Fleur-d'Amour et Carabine s'approchent du banc , en ayant l'air de chercher des étoiles au ciel, quoiqu'on soit en plein midi. Puis, d'un air indifférent, et sans regarder les jeunes bonnes, Fleur-d'Amour dit à son camarade :
« — Si nous nous assisions sur ce banc, » pour jouir du spectale de porichinel qui » est en face ? — Mais je crrrois que c'est r> faisible ! » répond Carabine, en tachant d'imiter la gentillesse de son camarade.
Alors seulement Fleur-d'Amour regarde les jeunes bonnes et dit :
«Ah! pardon, mesdemoiselles, est-ce » que ça vous gènerait-il que nous nous » assisions à côté de vous?
» — Pourquoi donc ça , monsieur ? le » banc est à tout le monde : d'ailleurs, il » y a de la place.
» — Tiens !... Ah ben! mais, il me seni- » ble que je vous reconnais; mamselle,
32 UN TerR1.0DR0U.
» c'est à vous que j'ai offert du coco l'autre » jour... devant Franckeconi. — Ali ! je » crois que oui , monsieur... je vous remets « aussi. — Et même que vous vous appelez » Joséphine... — C'est vrai. — Comme on » se retrouve pourtant!.,. Est-ce quevot' « santé est bonne, mamselle? — Oui, ï monsieur, vous êtes bien honnête. — « Moi , je me porte bien aussi. »
Carabine n'est pas aussi avancé que son camarade; il s'est assis près de l'autre bonne , et ne sait comment entamer la conversation. Il tousse, siffle, chantonne, et lance des œillades à sa voisine, qui est une grosse paysanne, et n'a pas encore le ton dégagé de sa compagne.
« — Il fait bien beau, tout de même! » dit enfin Carabine, après avoir fait un grand effort pour trouver une phrase.
« — Ah! oui , » répond la grosse bonne, « mais le temps pourrait ben se gâter ce » soir... et que nous ayons de l'eau,
» — Vous croyez?... Ma foi ca serait » ben possible encorrre... Si le temps se met
ux Tt)rnLorRou. S'?
» à la pluie, je crrrois aussi que ca nous i> amènerrra de l'eau.
» — Yoiià un joli petit spectacle devant » nous, » dit Fleur-d'Aniour en regardant les marionnettes, « faut convenir que Paris » c'est le séjour de tous les genres d'agré- » ments... Etes-vous de Paris, maniselle?... » — Non, monsieur, je suis Bourgui- » gnonne. — Ah ben ! et moi qui suis » Normand!,., je crois que ça se touche; » nous sommes presque pays. — Vous » croyez, monsieur? — Oui, mamselle...
» D'ailleurs, un jeune homme et une jeune » fille... comme dit ct'autre, c'est presque » toujours cousin... Eh! eh! eh!... — Ah! » ah! ah! cousins!... — Hu! hu! hu!... » s'écrie Carabine, qui ne sait pas de quoi on rit, mais qui rit toujours de confiance.
« — Oh ! oh ! oh ! » fait la grosse bonne en se tordant la bouche pour faire la gentille, ce qui la rend encore plus laide, parce que ses lèvres forment deux bourrelets qui ressemblent à des saucisses.
Fleur-d'Amcur , satisfait du succès de sa m. 4
y-4 l'K rOUULOUROO.
plaisanterie, se rapproche de la petite bonne qui est assez gentille, et paraît fort délurée.
« — Je vous ai offert du coco , l'autre • jour, niamselle, mais aujourd'hui je vous » en offre encore... et même, si vous étiez » sensible à quelques pommes... — Oh! vous » êtes bien honnête, monsieur... mais je ne » suis pas altérée... — Si vous étiez libre... » et qu'un verre devin... sans conséquence... » chez le marchand de vin... histoire de » vous faire une politesse, voilà tout. — Je » vous remercie, mais je ne suis pas ma maî- « tresse... je garde les enfants... J'ai deux » petites filles que je ne peux, pas quitter » d'une minute !... C'est même bien triste de » passer sa jeunesse à être esclave chez les » autres, sans avoir jamais un moment de » liberté.
» — Ah ! vous gardez deux petites filles , » répond Fleur-d'Amour , en cherchant de tous côtés les enfants qu'il ne voit pas. « C'est dommage!... C'est vrai que le sort » d'une bonne d'enfant, c'est sans comparai- » son comme celui d'un soldat; faut toujours
TJ-J TOURLOUSjOU. 80
» être au poste et rentrera la retraite... — Je » vous assure que ça m'ennuie bien de faire » ce métier- là... d'autant plus que je suis ■ chez des gens qui ne sont pas généreux du » tout!... des parvenus !... desliardeurs!... On » me coupe mon pain pour mon dîner.- — On » vous le coupe?... ah! fi! quelle petitesse ! » il y a des bourgeois qui sont de grands » pékins ?
» — Je crrrois que j-'ai senti une goutte » d'eau, » dit Carabine en tenant lu main en avant.
« — Oh! qu'non... c'est le serin qui vole , » répond la grosse bonne. « Comment que » vous vous appelez , mamselle d reprend Carabine en se donnant de l'assurance.
« — Je m'appelle Adélaïde. — C'est un » ben joli nom. — Et vous , monsieur ? — » Moi , je m'appelle Carabine. — Oh! oh! » Carabine... quel" drôle de nom ! — Oui , » il est facétieux. — F m' semble que je l'ai » déjà entendu. — Ah! c'est qu'il y a une » chanson où l'on parle de mon nom, où » l'on dit :