IV. I
près comme s'il n'avait pas eu de domestique. Cette fois encore il emmène madame Grosbec et sort du salon avec elle pour aller faire lui-même ce qu'il veut que fasse sa gouvernante.
Resiée seule dans le salon , Marie s'occupe à examiner l'appartement ; ensuite elle ouvre la fenêtre pour connaître la rue. Quoiqu'il fît nuit, on pouvait encore distinguer la livière et les quais.
a Voilà qui me plaît beaucoup plus que » la rue de Grussol !» se dit Marie, « ce doit » être fort gai ici... d'ailleurs je n'y resterai » que jusqu'au retour de madame de Stain- » ville... Quel malheur qu'elle soit justement fi allée prendre les eaux ; ça ne m'amusera » pas beaucoup de demeurer avec M. Belle- » pêche et sa gouvernante... Ah! si j'avais » rencontré le comte Alfred d'Aubigny !... » maisjenel'aperçoispasjlui... et sans doute » il ne songe guère à moi... et pourtant dans » le jardin... sous le bosquet... il me regar- » dail encore bien tendrement !... »
La jeune fille est plongée dans ses ré-
flexions, elle a tout à fait oublié le présent; ses souvenirs remplissent son âme , elle s'y abandonne entièrement, et ne s'est point aperçue que Bellepêche est revenu ; il a été tout disposer lui-même pour que rien ne manque à Marie, et s'écrie en entrant dans le salon :
«Mes ordres sont exécutés!... madame » Grosbec a préparé votre chambre... avec » mes conseils... et je me flatte, belle Marie, » que vous serez bien... voilà la porte de » votre chambre... là en face...
» — En vérité, monsieur , je suis honteuse ■ de tout l'embarras que je vous cause, » dit Marie en fiiisant à Bellepêche un gracieux sourire. Celui-ci , qui croit déjà avoir conquis le cœur de la jeune fille , va s'asseoir près d'elle et lui baise la main d'un air respectueux, en murmurant :
« — Trop heureux... de prouver mon atta- » chement à l'aimable fille de la duchesse » de Valousky. . . disposez entièrement de » tout ce qui m'appartient. . . agissez ici » comme chez vous... tout ce que j'ai est à.
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» vous... même cette belle canne que vous ■ voyez là- bas... elle est en bois de cor- » nouiller. . . c'est un bois excessivement » dur; elle m'a été donnée par un bon ha- » bitant de Berne, lors de mon voyage en » Suisse... voyage que je ne me repens pas » d'avoir fait, bien au contraire , je compte » même écrire tout ce que j'ai observé pen- » dant mon séjour dans les montagnes... où « j'ai aussi cueilli des simples... cela se prend » comme du tbé...
» — Pardon, monsieur, » dit Marie en interrompant Bellepècbe , « mais puisque » vous me permettez d agir ici sans façon... » je vous avouerai que je n'ai pas dîné au- » jourd'hui... et je sens que j'ai faim...
» — Vous n'avez pas dîné !... Eh ! quoi » mademoiselle, vous n'avez pas dîné et vous » ne le disiez pas!... ah! que je suis donc » fâché... mais nous allons tout réparer... » Madame Grosbec !... Holà! madame Gros- » bec!... »
La gouvernante n'arrive pas; le maître du logis va prendre sur la cheminée une son-
nette qui ressemble à une cloche, et il la secoue à plusieurs reprises. A ce bruit, qui réveillerait toute une communauté, madame Grosbec arrive d'un air effaré et s'écrie :
« Qu'est-ce qu'il y a ?... qu'est-ce que c'est » donc ?... est-ce qu'on fait du bruit comme » cela ?.., c'est ridicule... ca fait peur.
■ — Madame Grosbec, ma nièce n'a pas » dîné, et elle désire prendre une réfection... » voyons, procurez-lui quelque chose...
» — Hein ?,.. mademoiselle veut s'en aller... » elle en est bien la maîtresse... ce n'est pas » moi qui la retiens !.,.
» — Ma nièce désire dîner... ou souper... » n'importe! » crie Bellepêche en se penchant sur l'oreille de sa gouvernante. . . . « Je crois qu'il ne reste rien du dîner , il 3 faut aller chez le traiteur. »
Madame Grosbec ne bouge pas ; elle se contente de faire la grimace à Marie. Bellepêche emploie encore son grand moyen. Il prend son chapeau et entraîne sa gouvernante avec lui , en s'éci'iant : « Ah ! corbleu, » madame Grosbec, je vous ferai bien aller
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» chez le traiteur... j'entends qu'on m'o- » béisse, et sur-le-champ. »
Le maître et la domestique sont sortis. Marie prend la lumière et va voir la chambre qu'on lui destine.
C'est une bibliothèque dont on a fait une chambre à coucher, et dont auparavant on avait fait une pharmacie, car sur les rayons destines à recevoir des livres , on voit des fioles , de petits pots , des boîtes , des flacons , plusieurs paquets de poudre et des savons destines à la toilette. Les meubles ne sont pas à la mode, les housses qui recouvrent les fauteuils sont jaunies par le temps, et quelques vieux tableaux pendus à la muraille attestent du respect de Bellepêche pour les objets qui ont appartenu à ses aïeux ; enfin , le dessus de la cheminée , paré d'une grotte en coquillages et de deux petits rochers en carton, achève de donner à cette pièce l'aspect de ces boutiques de vieilleries dont les propriétaires se nomment orgueilleusement antiquaires, parce qu'ils possèdent quelques èpées couvertes de rouille et une collection d'oiseaux empailles.
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Marie ne trouve pas cette chambre aussi agréable que celle qu'elle occupait sur le boulevard; elle regrette aussi Félicité, dont le goût la guidait pour l'achat d'un chapeau, dont le bavardage l'amusait, et qui l'habillait parfaitement; mais elle espère ne pas faire un long séjour chez M. Bellepêche , et ne pense déjà plus à sa vieille hôtesse de la rue de Crussol.
Bellepêche revient avec sa gouvernante.
Ils portent chacun quelque chose. Le vieux garçon fait mettre le couvert; il en met luimême une partie afin que les choses aillent plus vite. Enfin Marie se place à table et mange d'un très-bon appétit ce que lui offre son nouvel hôte, qui la sert avec beaucoup de courtoisie, tandis que madame Grosbec tourne et retourne dans la chambre, en parlant toute seule, mais assez bas pour qu'on ne puisse distinguer qu'un grognement continuel.
« Je boirais volontiers, » dit Marie en tendant son verre.
« — C'est juste ! vous n'avez pas encore
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» bu, » répond Bellepêche en jetant les yeux sur la table, « et moi qui oubliais de vous » offrir... Je suis devenu fort distrait depuis « que j'ai voyagé... On a tant de souvenirs! » tant de choses dans la lête... surtout lors- » qu'on est en observateur... J'ai rencontré » une fois dans une vallée de la Suisse... et » quelle vallée!... superbe! admirable, de e l'herbe qui m'allait jusqu'au nez!... j'ai » rencontré... — Je vous demande pardon j » mais vous ne m'avez pas donné à boire... » En vérité, je suis impardonnable... mais » aussi madame Grosbec oublie de mettre du » vin sur la table... — A quoi pense-t-elle!^... » Madame Grosbec! donnez-nous du vin...
» ma nièce a soif. »
Quoique Bellepêche ait crié très-fort, la gouvernante ne fait pas mine d'obéir; il répète son ordre en Taccorapagnant de gestes... Madame Grosbec le regarde, secoue la tête et répond : « Il n'y a pas de dessert.
» — Je vous dis que je veux du vin... Oh! » je vous ferai entendre, moi! »
Et Bellepêche, se levant, sort de la cham-
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bre eu tirant après lui madame Grosbec; puis il revient d'un air fier, suivi de sa gouvernante qui porte une bouteille de vin.
« Je savais bien qu elle finirait par m'en- » tendre , » dit Bellepeche à Marie. « Elle a » l'ouïe dure, mais elle sert parfailement. »
Marie achève son repas, pendant lequel Bellepeche ne s'est levé que quatre fois pour aller avec sa gouvernante chercher ce qu'il lui a demandé. Ensuite la jeune fille prend une lumière et se retire dans sa chambre où son hôte la laisse, en criant d'une voix de stentor :
« Dormez bien ma nièce , je vous présente » mes hommages. »
Le lendemain , une couturière et une marchande de mode sont mandées. Bellepeche soupire en songeant aux dépenses qu'il va être forcé de faire j mais ces sacrifices sont indispensables s'il veut se faire bien venir d'une jeune fille qui est excessivement coquette, et d'ailleurs, pour devenir l'époux d'une duchesse qui sera fort riche, on peut sacrifier quelques centaines de francs. Ce
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raisonnement apaise les soupirs du vieux garçon. Quant à Marie, elle accepte sans hésiter des robes et des chapeaux; car elle pense que madame de Stainville tiendra compte à Bellepèche des dépenses que celui-ci fait pour elle, et que la duchesse de Valousky se chargera ensuite de rembourser sa protectrice, ou peut-être croit-elle qu'étant fille d'une grande dame, il est tout simple qu'on lui fasse des cadeaux. Il y a tant de gens dans le monde qui trouvent naturel qu'on leur donne , et à qui cela semblerait fort extraordinaire de rendre!
Marie ayant de nouveau une jolie toilette ne veut pas rester toute la journée renfermée chez M. Bellepèche. Quoique la vue des quais soit animée et qu'elle passe son temps à la fenêtre; elle veut aussi apprendre à connaître Paris. Bellepèche se dit: » Je serai le » conducteur de la jeune fille, je lui don- » nerai le bras et j'aurai soin de ne jamais la » mener dans le quartier habité par madame » de Stainville , ni dans les promenades où » l'on pourrait la rencontrer. »
Et Bellepêche promène Marie par les rues les moins fréquentées , sur les boulevards neufs , dans le haut des faubourgs.
« Je croyais Paris plus gai que cela, » dit souvent la jeune fille.
« — Paris est une ville de boue et de » fumée! » répond Bellepêche qui a lu Jean- Jacques Rousseau , et voudrait dégoûter la jolie petite duchesse de son goût pour la promenade.
Tout en donnant le bras à Marie, Bellepêche veut faire l'aimable et gagner le cœur de la jeune fille ; pour cela il commence de tendres discours , de jolis compliments ; mais cela se termine toujours par une description de la Suisse et une course sur le mont Righi, et alors Marie ne l'interrompt pas, car elle aime encore mieux entendre Bellepêche lui parler de ses voyages que d'écouter ses fades galanteries.
Plusieurs jours s'écoulent. Bellepêche devient à chaque instant plus tendre et la gouvernante plus hargneuse. Madame Grosbec est constamment d'une humeur de dogue,
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elle fait entendre des murmures , des demîmots parmi lesquels on distingue toujours : « Sa nièce!... sa nièce!... à la façon de Bar- » bari, mon ami ! »
Marie s'inquiète peu de l'humeur de madame Grosbec , mais elle demande souvent à M. Bellepèche si sa protectrice est de retour . celui-ci répond qu'elle n'est pas encore revenue des eaux, et la jeune fille soupire, en disant; « Son absence est bien longue. »
De son côté , Bellepèche voit avec peine que ses affaires n'avancent point : quand il veut pai'ler d'amour à Marie, celle-ci le fait sur-le-champ retourner dans la Suisse, dont il ne peut plus se tirer , et pourtant il ne veut pas loger, nourrir, habiller et voiturer la jolie fille, pour qu'ensuite elle devienne la femme d'un autre. Il a déjà déboursé huit cents francs pour Marie; cette somme semble considérable à un homme qui de sa vie n'avait dépensé, avec les femmes, que des bouquets de violettes de deux sous.
Comme il veut absolument que son argent lui rapporte, il se dit: « Il faut agir....
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« il faut me pousser! il faut être plus téme- » raire.... les femmes aiment la témérité....
» Marie est femme cela doit aller tout
» seul, dès que je le voudrai bien. Je vais » le vouloir ce soir. »
Bellepêche commande à sa gouvernante une jolie collation qu'il compte prendre avec Marie au retour du spectacle, caria jeune fille a témoigné à son hôte le désir de goviter encore d'un plaisir qui est nouveau pour elle, et Bellepêche n'a eu garde de refuser; seulement il conduit ]\ïarie à un petit théâtre où il est bien certain de ne rencontrer personne de la société de madame de Stainville.
On revient du spectacle. Marie est plus gaie parce qu'elle s'est amusée ; Bellepêche plus aimable parce qu'il a son projet. La collation est prête sauf deux plats qui manquent et le vin de liqueur qui n'est point sur la table; mais Bellepêche prend sa gouvernante par le bras et va avec elle exécuter ses ordres.
Marie^mange de fort bon appétit, Belle -