‹ Un tourlourouChapitre 39 sur 55 · IV · texte numérisé non relu

IV

pêche se verse souvent à boire ; il compte sur le vin muscat pour se donner de la témérité, et, en effet, après en avoir bu quelques verres, il souffle comme un bœuf et fait aller ses yeux comme des roulettes. De temps à autre il prend la main de Marie, la presse fortement, ce qui fait rire la jeune fille, et il pousserait plus loin ses entreprises si madame Grosbec n'était pas toujours là, le regardant fixement, et observant ses moindres actions ; plus d'une fois il a voulu éloigner sa gouvernante, mais celle-ci n'a pas entendu, ou a fait comme si elle n'entendait pas. Pour être quelques moments seul avec Marie, Bellepêche s'écrie : « Nous

» n'avons point de quatre-mendiants je

» vous en avais demandé, madame Gros- » bec; j adore les quatre-mendiants ! je suis » surtout fou des amandes !... Oh ! les aman-

» des... En Suisse il y a Non je ne

» veux pas penser à la Suisse. Madame Gros- » bec, allez sur-le-champ nous chercher des » quatre-mendiants. »

La i^ouvernante regarde son m uître , et

se contente de faire jouer sa mâchoire comme les singes. Bellepêche se lève et va crier son ordre dans l'oreille de madame Grosbec , de façon à rendre sourd quelqu'un qui ne le serait pas.

« Je n'irai point chercher de quatre-men- » diants à l'heure qu'il est, » répond la gouvernante... « les épiciers sont couchés.

» — Vous irez ! » crie Bellepêche. « 11 » y a encore des épiciers ouverts. — Non... » — Si.... — Non. — Ah ! corbleu !.... je » vous y ferai bien aller , moi !... »

Bellepêche entraine vivement madame Grosbec par le bras et descend avec elle chez un épicier, chercher des mendiants, qu'il rapporte, en s'écriant :

« Il faut se faire obéir!.... je ne connais » que cà ; on est maître c'est pour se faire » servir. »

Puis le vieux garçon se verse de nouveau du muscat et veut recommencer ses agaceries; mais Marie prend sa lumière, lui souhaite le bonsoir et le laisse avec madame Grosbec et les quatre-mendiants.

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Marie s'était couchée, mais elle ne dormait pas ; elle bâtissait des châteaux en Espagne : c'est un plaisir de tous les âges, mais qui doit être surtout celui des jeunes filles. Marie se voyait duchesse; elle avait un hôtel, une voiture, des laquais; et un homme, dont le souvenir se mêlait toujours à ses rêveries , était auprès d'elle et partageait son bonheur : ce n'était pas ce pauvre Pierre auquel elle avait déjà tant d'obligations , c'était le brillant Alfred, le séduisant comte d'Aubigny, qui l'avait toujours traitée fort cavalièrement.

Tout à coup MaiMC croit entendre gratter à sa porte; elle prête l'oreille, le bruit continue; bientôt on tourne doucement la clef et l'on ouvre la porte en tachant de faire le moins de bruit possible; mais déjà Marie s'est jetée en bas de son lit, et elle s'écrie avec terreur :

« Qui est là ?... qui donc vient ici ?.. »

On est quelque temps sans répondre, enfin une voix murmure : « C'est moi... ma » chère Marie... c'est moi.... n'ayez aucune

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» peur... — Comment! c'est vous, monsieur » Bellepêclie... et que me voulez-vous donc » si tard... et sans lumière ?... ■

Avant que le vieux garçon ait trouvé une réponse, madame Grosbec accourt avec une lumière et s'écrie : • Ah ! je vous y prends... » c'est gentil !... vous allez trouver votre » nièce au milieu de la nuit à ce qu'il parait?»

Marie aperçoit alors M. Bellepèche, coiffé d'un beau foulard rouge , mis avec une certaine coquetterie, et le corps enveloppé dans une robe de chambre sous laquelle il semble très-libre de ses mouvements.

» Que me vouliez-vous donc , monsieur ?» répète la jeune fille en se couvrant d'un châle, tandis que madame Grosbec met sa lumière presque sous le nez de son maître. Bellepèche est tout confus , il baisse les yeux et balbutie : » Je venais... je voulais » vous demander... de la pommade de con- » combre...qui est là sur une tablette... parce » que j'ai des démangeaisons... aux mollets.

» — Prenez, monsieur, prenez ce que » vous désirez, » dit Marie, mais une autre

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» fois, je vous en prie, ne venez plus cher-

» cher cela au milieu de la nuit, car cela m'a

» fait très-peur. »

Bellepêche va prendre sur une tablette le

premier pot qui se présente, puis il retourne dans sa chambre sans souffler mot, et en ayant soin de bien s'entortiller dans sa robe de chambre. Sa gouvernante le regarde aller et ne s'éloigne que quelques minutes après en murmurant: « Joli oncle!... jolie nièce!... ï joli gâchis que tout ça ! «

Quant à Marie, cette visite nocturne lui donne des soupçons , et , avant de se recoucher, elle a soin de rentrer la clef de sa porte, de manière à ce qu'on ne puisse plus entrer dans sa chambre sans sa permission.

UN TOURLOCnOTJ.

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