CHAPITRE ÎV
Retour chez madame de Slainville.
Il se trouva que le lendemain matin Marie était encore chez le comte d'Aubigny. Où avait-elle passé la nuit?... Je vous le laisse à deviner.
IMarie n'était plus la même : ses yeux, pleins d'une douce langueur, brillaient d'amour et de bonheur lorsqu'ils se portaient sur d'Aubigny, et il ne s'écoulait pas une minute sans qu'elle le regardât.
Le comte semblait touché de l'amour que lui témoignait cette jeune fille ; souvent il la regardait avec tendresse, il s'arrêtait devant elle, et déposait un baiser sur ses lèvres j mais bientôt après on voyait son front
VS TOTJKLOUROU. 85
se rembrunir, ses yeux se baisser comme pour éviter les regards de Marie , et alors un sentiment d'inquiétude, de tristesse, se peignait sur tous ses traits.
D'Aubigny a fait apporter à déjeuner dans sa chambre ; qui est devenue, depuis la veille, celle de Marie; mais Legris est un valet discret , éprouvé; il voit tout et ne voit rien. Jamais ses yeux ne se portent sur les dames qui viennent chez son maître : c'est un domestique qui sait son monde, et auquel on peut se fier.
Tout en déjeunant, Marie ne parle à d'Aubigny que de son amour, elle ne semble plus penser à madame de Stainville; le nouveau sentiment qui remplit son àme lui fait tout oublier; pour elle, dans l'univers, il n'y u plus que l'homme auquel elle s'est donnée.
Mais le comte, habitué aux conquêtes, aux triomphes, ne se laisse déjà plus aller à ces douces illusions : le bonheur présent n'est pas tout pour lui , il pense à ce. qui peut arriver ensuite. D'Aubigny rélléchit et il soupire, et il se reproclie un moment d'é- IV. 8
garement, de séduction qui ^n'a pas élé calculée, mais qui peut également avoir des suites graves. Quand on réfléchit, quand on raisonne, il est rare que l'on soit bien amoureux; en effet, d'x\ubigny n'était pas épris de Marie; mais il la trouvait charmante; et, envoyant couler ses larmes, en entendant cette jeune fille lui dire qu'elle l'aimait, il s'était senti vivement ému , et il avait cédé à cet amour qui s'offrait si naïvement à lui. Quel est l'homme qui eût ét€ plus saoer.... Rappelez-vous la position d'Alfred et de Mïirie, ce tête-à-têleque rien ne pouvait troubler; cette jolie fille qui versait des pleurs en rappelant au comte ses paroles d'amour, et dites si , à sa place , vous n'auriez pas succombé! Tous les hommes ne sont pas des saint Antoine! et je crois que les dames ne nous sauraient pas gré de lui ressembler.
Mais ordinairement les réflexions ne suivent pas si vite une nuit de bonheur. Dans plusieurs circonstances semblables, d'Aubigny s'était abandonné aux plaisirs sans s'inquiéter de l'avenir. Si cette fois il n'est plus
UN Tourxi.ouRou. &7
le même, s'il est troublé, rêveur près de celle qui lui a donné tant de preuves de tendresse, c'est qu'il a deux moiils pour se repentir de sa faute : d'abord il n'a, point d'amour pour Marie; ensuite il est passionnément amoureux d'une autre femme. Madame Darmentière est toujours son idole ; sa passion pour elle s'accroît chaque jour : c'est que , tout en lui laissant voir qu'elle l'aime, la belle veuve ne lui a rien accordé; c'est qu'elle lui a bien positivement fait entendi^e qu'elle ne serait jamais sa maîtresse, et que le comte se trouverait encore ti'op heureux qu'elle voulût bien l'accepter pour époux. Mais madame Danueutière hésite, balance; avant de foruier de nouveaux nœuds , elle veut être bien certaine de l'amour de d'Aubigny; elle veut aussi qu'il ait renoncé à toutes ses folies, à, toutes ces intrigues, galantes qui l'avaient rendu si redoutable près des dames, et le comte lui jurait tous les jours qu^il était entièrement corrigé.
Voilà où en étaient les choses lorsqued'Aubigny avait trouvé Marie, abritée sous>
38 UN TOTJRLOUROU.
lii porte coclière de la maison dans laquelle demeurait madame Darmentière , et voilà pourquoi le comte était inquiet , soucieux lorsqu'il n'aurait du songer qu'à parler d'amour à cette pauvre jeune fille qui venait de se donner à lui.
« Mon ami... qu'avez vous donc?... vous » ne me regardez plus ? » dit Marie en mettant sa main dans celle du comte,
« — Ah! pardon, I\Inrie... je pensais... « je réfléchissais... — Ah ! moi je ne pense » plus qu'au bonheur d être avec vous... de » vous aimer... de vous entendre m'en dire » autant. . . car vous m'aimerez toujours , » n'est-ce pas?... oh! vous me l'avez juré , » et je vous crois. — Oui... sans doute... » je vous aime... mais cela n'empêche pas » de songer à ce qui nous reste à faire... » à ce que vous direz en retournant chez " madame de Stainville... — Gliez madame " de Stait)ville... ah, mon Dieu ! je n'y pen- » sais plus... il faut donc que je retourne » chez elle... mon ami... je croyais que je » resterais avec vous... je dois devenir votre
tJN TOCHLOCBOC. o9
" feiiirae. . . puisque vous m'aimerez tou- » jours... et que je serai ducliesse... eli bien ! » alors, à quoi bon nous quitter ?... — Ma- » rie... vous ne connaissez ni le monde ni. » les devoirs qu'il impose... il faut au con- » traire cacher avec soin ce qui s'est passé » entre nous... votre séjour ici doit être un » mystère ; songez donc que vous devez » retrouver votre mère... et si elle appre- » nait... — Ah! vous avez raison... Mon » Dieu!... je la ferais rougir!... Ah! mon » ami... i'amour me fesait tout oublier !... » Excus:'z-nioi... et soyez mon guide; dites- " moi cj que je dois faire; je ne me con- » duirai que d'après vos conseils.
■ — Pauvre petite!... que je voudrais » vous voir heureuse 1 » dit le comte eu soupirant.
« — Biais je le serai... et d'ailleurs ne le » suis-je pas déjà, puisque vous m'aimez... » ^ oyons... que dirai-je à madame de Stain- » ville... un roman , n'est-ce pas ?... est-ce » celui que nous avons fait... hier... en- » semljle ?... »
dO V-y TOURLOUROF.
iNlarie Laisse les yeux et rougit en disant ces derniers mots : en ce moment elle était si jolie, qu'il eût fallu être de marbre pour 1W3 point voler dans ses bras. J-e n'ai jamais eoniîu d'iiommes de marbre, et le comte, (]ui était un faible mortel , tomba aux geii<:)ux de IMarie... Pendant assez longtemps L'ur conversation fut interrompue.
» Eh bien' mon ami, que conterai-je à » madame deStainville ? » dit Marie lorsque ion revint à la conversation.
* — Ce que vous lui direz... ah ! c'est » juste... nous l'oublions toujours... Près » de vous, Marie, il est difficile de n écou- » ter que sa raison! — J'aime bien mieux » que vous écoutiez votre cceur. — Il faut » pourtant nous arrêter à quelque chose... >' D abord il est bien convenu que vous ne " parlerez ni de Daulay, ni de Bellepêche , ' ni de moi. — Oui . c'est bien entendu... " I\Iais enfin que dirai-je "... car depuis près > de quatre mois que j ai quitté la maison » de campagne de madame de Stainville , » i! faut ])ien (|ue jaie été quelque pajt. .
» — Oh! sans doute... — Il faut refaire un " roman à nous deux, mon ami. »
Le comte sourit ; mais comme on ne
peut pas toujours faire des romans, même
;:vtc une jolie femme, il s'écrie: « Après
» tout !... dites la première cliose venue !
» niadame de Stainville sera trop contente
» de vous revoir pour vous chicaner sur
» votre récit... Cette pauvre dame est d'au-
» tant plus désolée de votre disparition,
• qu'elle a pris sur elle de vous retirer de
>■ chez maître Gobinard, et que c'est à elle
» maintenant que l'on voas réclamera. —
» 11 est bien certain que sans madame de
» Slainville je serais encore au Tourne-
' Bride... — En arrivant chez elle, vous
" vous jetterez dans ses bras... elle vous
» embrassera , et vous lui conterez d'une
« voix bien émue que des hommes... incon-
» nus, vous ont enlevée de chez elle, qu'on
» vous a placée dans une voiture, que l'on
» vous a conduite dans un château... où un
» monsieur... que vous n'aviez jamais vu,
« est venu vous déclarer son amour. Vous
S^ UN TOUr.LOUROU.
» iie lavez pas écoute, mais il vous a gar- » liée prisonnière, et tous les jours il reve- » nait vous parler de sa flamme sans plus » tle succès. Enfin un matin on a oublié de » vous enfermer, vous êtes descendue dans ï un jardin... vous y avez trouvé une pe- " tile porte... il y en a dans tous les jar- » tlins... vous l'avez ouverte et vous vous > êtes trouvée dans la campagne. Ne sa- •> chant où vous étiez, vous avez marché » longtemps... bien longtemps... enfin un » paysan vous a dit que vous n'étiez plus " loin de Paris ; vous avez rassemblé vos » forces pour y arriver et vous jeter dans » les bras de votre protectrice. Aoila votre = roman ; comment le trouvez-vous ? — " On ! très-bien... — Retiendrez-vous tout " ce que je vous ai dit ? — Je n'oublierai » pas un mot !... Il n'y a qu'une chose que " je ne m'explique pas... puisque je ne sa- » vais pas ladresse de madame de Slain- » ville, comment aurai-je pu y aller seule?... " — Mais il sera sensé que vous la saviez... » q ;e vous l'aviez entendu dire... Eh, mon
» Dieu ! quaiKi on fait une intrîj^ue il ne » fuit pas s'efïrayer des invraisemblances... » ce n'est pas un roman de mœurs que » vous faites, c'est du romanesque, du dra- • niatique. Je vous le répète, contez tout » ceia avec assurance, et personne ne se " permettra de mettre en doute cette sin- » gulière aventure. — Je vous ai promis de » suivre vos conseils; je vous jure que je » n':ijouterai, que je ne changerai pas un » mot à votre roman. — Ainsi... mainte- » nant... rien ne vous empêche de retour- » ner chez madame de Stainville. »
Miuie baisse les yeux et soupire en disant à demi voix : « Oui... j'y retournerai... mais » aujourd'hui... il est bien tard... je suis » bien fatiguée... et... quand je resterais un » jour de plus avec vous... on ne saura pas ■ davantage. »
D Aubigny ne se sent pas le courage de résister à ces douces paroles.... Marie le regardait si tendrement et il y avait tant
d'amour dans ses beaux yeux! Il fut convenu qu'elle ne retotirnerait cliez madame de Siaiiiville que le londeuiaiii.
8,4 tJ.N TOTJIIIXTROU.
Le lendemain arriva ; Marie se sentit encore plus fatiguée; elle pouvait à peine se tenir sur ses jambes; il y aurait eu conscience de la renvoyer dans cet état de faiblesse. Le comte ne l'a renvoya point.
Le jour suivant elle se fit une écorchure au pied qui la faisait boiter; on ne laisse pas sortir une femme qui boite , et Marie ne sortit pas de sa retraite. Bref, elle passa six jours chez d'Aubigny, trouvant sans cesse quelque prétexte pour ne point le quitter. Mais la position du comte devenait embarrassante, il sortait à peine, et n'osait plus recevoir personne chez lui. A tous ceux qui se présentaient on répondait qu'il était absent. Cet état de choses ne pouvait durer; et le septième jour, d'Aubigny se rappela qu'il était permis de se reposer. Il lit venir une voiture, y fit monter Marie (]'ji pleurait, parce qu'elle aurait voulu resii;r encore; il l'embrassa tendrement, lui ret ommanda de nouveau la plus grande discrétion, et, après avoir l>ien donné l'adresse uu cocher, il renvoya la jeune fille chez celle
UN TOURLOURor. ^'6
qui avait voulu être sa protectrice, mais dont la proteclion avait attiré à Marie de bien sinijulières aventures.
La voiture s'arrête rue Saint-Dominique, devant la demeure de madame de Stainville. Marie est donc enfin dans cette maison où elle briMait d'arriver.... mais non.... depuis qu'il ne tenait qu'à elle de s'y rendre, vous savez qu'elle en reculait sans cesse le moment.
Elle monte l'escalier... elle entre chez madame de Stainville ; on était alors au milieu de la journée, et le coucierge lui a dit: Madame est chez elle.
Marie pénètre dans le salon presque aussi vite que la domestique qui l'a reconnue et a couru l'annoncer.
« Marie!... ce serait ma chère Marie!..... » se pourrait-il » s'écrie madame de Stainville en quittant son fauteuil pour aller audevant de la jeune fille, et presque au même moment Marie se précipite dans ses bras.
« Oui, c'est elle !... c'est bien cette chère » entant que je croyais à jamais perdue! »
TJN TOUULOUROU.
reprend matlame de Stain ville en embrassant Marie, « ah! que je suis contente!.... quA V bonheur !... Ah ! messieurs ! partagez ma » joie!... Marie nous est enfin rendue! »
Les deux messieurs auxquels ces mots s'adressaient étaient Daulay et Bellepêcije que le hasard avait justement re'unis ce jourlà chez madame de Stainville. Mais, bien loin de partager la joie de cette dame, eu entendant nommer Blarie, en voyant entrer la jeune fille, ces deux messieurs ont hiit une singulière mine, leur embarras, leur confusion les eût certainement trahis si, en ce moment, on les eût observés ; mais madauje de Stainville n'était occupée que de Marie. Quant à celle-ci , en apercevant dans le salon Daulay et Bellepêche, elle n'est pas maîtresse d'un mouvement d'effroi ; mais bientôt, se rappelant qu'elle a promis au comte la plus entière discrétion , elle cache ce qu'elle éprouve et ne semble émue que par le plaisir qu'elle ressent en se retrouvant avec sa bienfaitrice.
« Chère Marie! » dit madame de Stain-
rr?i TOURLOUROXi. UT
ville en faisant asseoir la jeune fille près d'elle, « mets-toi là... et dis-nous bien vite » ce qui t'est arrive!... Tu dois penser cofi!- » bien il me tarde de savoir quels evëne- » ments t'ont retenue si longtemps loin àf. » moi. — Je vais vous en faire le récit , ma- « (lame, »
En ce moment Daulay se lève , et Bellepêche en fait autant.
« — Je me rappelle que j'ai affaire chez ■ moi ! » dit le jeune homme en cherchant ' son chapeau.
• — Je crois que j'ai un rendez-vous powr » cette heure-ci! » dit Bellepèche en cherchant sa canne.
« — Comment! messieurs, vous voudriez B vous éloigner lorsque ma petite ]Marie va » nous faire le récit de ses aventures! » s'écrie madame de Stainville d'un air piqué , « ah!... voilà qui marquerait bien peu d'in- » térèt pour notre ieune duchesse... et je ne » puis croire que telle soit votre intention ! »
Le ton de madame de Stainville annonçait qu'elle pourrait se fâcher. Ces messieurs
ne savent quel parti prendre, mais, tlans ieur indécision , ils se laissent retomber sur leur siège, et Marie commence aussitôt son récit.
A mesure que la jeune fille parle, ces messieurs changent de visage , leur physionomie s'éclaircit, leur bouche sourit, leur enjbarriis se dissipe; ils semblent porter le plus vif intérêt à un récit que d'abord ils n'écoutaient qu'à contre-cœur ; de temps à autre ils témoisfnent même de leur émotion par les exclamations qui leur échappent.
« Pauvre demoiselle !... » s'écrie Daulay , « quelle aventure!...
» — C'est plein d'intérêt! » dit Bellepêche en se mouchant, « cela me rappelle une » histoire que l'on m'a contée en Suisse.
» — Mais taisez-vous donc, messieurs, » s'écrie madame de Stainville, « laissez parler » notre chère Marie. »
La jeune fille achève son récit, qu'elle a fait tel que d'x\ul>igny le lui a dicté. jLorsqu'elle a fini, sa protectrice l'embrasse encore en lui disant :
UN TUtiKLOt'EOi;, 9Ô
« Ail! ma chère Marie! quel bonheur que » vous ayez pu échapper à cet homme.... » Votre innocence a couru de grands périls j » mais, grâce au Ciel, vous voilà toujours » digne de la tendresse de votre illustre
» mère ! Et vous ne vous rappelez pas
» avoir vu quelque part cet homme qui » vous a fait enlever .^'
» — Non , madame... — C'est bien sin- » gulier !
» — Mais je ne vols là rien d'extraordi^ » naire, » ditDaulay; « c'est quelqu'un qui » aura remarqué en secret mademoiselle... » Frappé de sa beauté, et connaissant peut- » être le secret de sa naissance, il aura em- ». ployé ce moyen pour tâcher de la séduire. » Ce sont de ces aventures qui arrivent fré- » quemment.
» — Cela arrive tous les jours î j> ajou^te aussitôt Bellepèche.
tt — Oui,» dit madame de Stainville , « je crois que Daulay a deviné juste, cet » homme savait probablement de quel sang » vous êtes née, peut-élre mèuie esl-ce un
fOOi UN TOUULOUIVOU.
■■> ennemi secret de madame de Yalousfey... » qui sait si cet homme ne fut point cause » que jadis elle fut obligée de cacher voire » naissance, et de vous faire élever secrète- » ment dans une auberge?
» — Tout doit nous le faire supposer , » dit Daulay.
a — Moi, j'en mettrais ma main au feu !» reprend Bellepèche. s
Marie ne dit rien ; car elle est très-étonnée du succès que vient d'obtenir son roman auprès de sa protectrice; elle ne sait pas encore que, dans le monde, on accueille toujours avec empressement ce qui est fabiîleux , timdis qu'on reste froid pour la vérilé.
a Et vous n'avez pu s&voir le nom de cet ^ homme ? » reprend bientôt madame de Stainville en s'adressant à Marie.
0 — Non,^ madame. — Ni le nom du séjour » où l'on vous a menée ? — Non , madame. » — C'était un château sans doute P — Je » crois que oui , madame. — Oh ! point de » doutes! c'est quelque personnage puissant! » Idais votre illustre mère doit le connaître , ^ elle percera ce uiystère.
>- — Il n'y a point Je doute qu'elle pourra > le percer, » dit Bellepèche eu se reiigorteaiit dans sa cravate , afin de cacher une ;issez grande estafilade qu'il avait au-dessous lie Toreille gauche , hlessure qu'U s'était faite un certain jour , en tombant sur des verres et des bouteilles, vous savez à quelle occasion. « F.nfin , ma chère Marie , vous voilà près » de moi, » dit madame de Stainville en enl!)urant la jeune fille de ses bras , « et désor- » mais je réponds bien qu'on ne vous en a arrachera plus!... Ohlje ne vous quitterai » pas d'une minute , jusqu'au moment ou » je vous remettrai dans des mains bien » chères. Mais jugez, mon enfant , si je de- 5 vais être désolée de votre disparition : » j'ai reçu des nouvelles de la duchesse de " \ alousky... dans trois semaines elle doit » être ici...
» — Dans trois seinainesl » s'écrie Marie... a Oh ! quel bonheur !
» — J'aurais été si malheureuse de ne plu^ » pouvoir lui présenter sa lille ! I\Iais , gr.'iOG y. au Ciel! il n'en sera pas ainsi, et j»' lu'; IV. g.
loi tr,' XOUKLOLliOU.
» rendrai sa charmante Marie toujours aussi » pure , aussi digne de son amour ! »
Bellepèclie fait un léger hochement de tète, en se disant à hii-mênie :
« Toujoursaussi pure..,, hum!.... hum!.., n que diable a-t-elle fait depuis huit jours. « qu'elle m'a quitté... si elle a été à la ca- » serne avec son prolecteur... cela devient » terriblement scabreux. Au reste , ce ne M sont plus mes affaires. Cette jeune fille n s'e&t montrée généreuse envers moi et » M. Daulay, et désormais je croirai tout H ce qu'elle voudra. »
Daulay. en pensait autant que Bellepêche, et se disait : « Depuis àeuTL mois que Maris ■■> s'est échappée d'avec moi, elle aurait fort X bien pu revenir chez sa protectrice,.. Elle « aura donné ce teinps à sa reconnaissance » pour ce jeune soldat!... Cette jeune fillo » est beaucoup plus rusée que je ne le pen- " sais; mais son roman est très-bien trouvé, » et ce n'est pas moi qui le démentirai. »
Madame de Stainville s'empresse de rein-, stiller Marie chez elle , de !a co:nb!er de pré-
us, TO:Ur,j,OLuc)U. 1:0;3
sents, de bijoux, c!e lui acheter tcuit ce qui esta la mode. Son amitié, sa <^énérosité pour la jeune fille semblent avoir augmenté encore depuis qu'elle a été séparée d'elle. Malie se laisse faire, elle met de belles robes, elle pare ses cheveux de fleurs ou de rubans ; cqr elle se sent un nouveau désir de plaire, iljii paraître belle aux yeux de celui dont elle espère devenir la femme.
Madame de SlainviLle présente Marie dans 1:^ monde , comme une jeune personne de haute naissance que ses parents lui ont confiée. Le monde n'en demande pas davantage, et fait très-bon accueil à Marie , parce qu elle est jolie, que sa toilette est élégante, et qu'elle commence à savoir assez bien la porter.
Le troisième jour de sa réinstallation chez sa protectrice, Marie y voit venir madame Darmentière; son cœur se serre à l'aspect de <'ette dame, car elle sait bien que le comte d'Aubigny en était épris; mais la jeune fille se flatte d'avoir chassé sa rivale du cœur de yel.ui qu'elle aime... Elle croit aux serments.
li}'Â UN Tounf.ouuau.
que <rAubigny !ui a faits, dans un tie ces moments où il est d'usage de se jurer quelc|ue chose.
De son côté, madame Darmentière laisse «•dater une grande surprise en revoyant Marie.
« Eh quoi ! mademoiselle est donc retrou- » vée ?» dit la belle veuve d'un ton qui n'annonçait pas une joie bien vive.
« — Oui , madame , oui, elle nous est efîti ■^ rendue cette chère enfant! » répond madame de Stainville. « Ah! si vous saviez de !> quelle intrigue extraordinaire elle a failli être victime.
» — Je ne doute pas qu'il ne soit arrivé à •*. mademoiselle beaucoup d'aventures , » ré- ])ond madame Darmentière en souriant à (iemi , « mais ce serait peut-être indiscret de ■: demander à les connaître.
» — Ah ! par exemple, vous, notre ainie,, » vous qui connaissez le secret de la naissance » de Marie... Oh! vous allez tout savoir. »
Et madame de Stainville s'empresse de réptter à madame Darmentière ce (jue Rîarie
VS TOL'ilLOUiUiV. lOS
hii a conte. La belle veuvu écoute d'un air iuit incrédule, parfois même un sourire moqueur paraît sur ses lèvres , et loi\sque le récit fst terminé, elle s'écrie : o En vérité, voilù » qui pourrait ajouter un chapitre de plus » aux Mille et une i\ iiifs ou au 3Ia^cisin fies » Enfants : mademoiselle est une véritable » héroïne de roman; et ce qu'il y a de plus > merveilleux, dans tout cela, c est que dans » ces aventures extraordinires , où une « femme qui connaît le monde succombe-
' rait souvent , les jeunes personnes
» comme mademoiselle, en sortent toujours » sans y perdre un seul cheveu. »-
jlarie baisse les veux, rougit, et ne sait quelle contenance tenir ; madame Darmentièi'e s'aperçoit de l'embarras de la jeune lilie, et, fâchée peut-être d'avoir été trop loin, elle s'empresse d'ajouter :
a — Enfin , mademoiselle vous est ren- » due, c'est le point principal, et je désire » beaucoup que vous soyez bientôt à même » d'assurer son bonheur.
» — Cela ne saurait tarder, ■ dit madame de
106 tJN TOCULOUROU.
Stuinville, qui n'a pas paru remarquer les observations malignes de la jeune veuve , « oui, bientôt le sort de ma chère Marie » sera digne d'envie, puisque incessamment » ia duchesse de\alousky revient à Paris. » Mais alors même que les espérances que » j'ai conçues pour Marie ne se réaliseraient » pas, alors même qu'on ne lui donnerait t. pas un nom et un titre, certes, elle ne » m'en serait pas moins chère ; je l'aime » trop pour cesser d être son amie... cette » chère enfant, si aimable , si jolie, si inté- » ressante... Oh! mon amitié ne lui man- » quera jamais.
» — Mademoiselle doit être persuadée que » c'est pour elle seule qu'on l'aime, » dit Daulay, « et fut-elle née sous le chaume, > on rendrait également justice à ses attraits » et à ses aimables qualités.
» — Oui, assurément, » dit à son tour ik'llepcche , « moi, d'ailleurs, j'estime les » personnes pour leur mérite personnel , et » nullement pour leur forlune... En Suisse, » on ne fait aucun cas de la fortune... Fi
C!« T(JURLOCr.(jD. 107
» donc la fortune., surtout sur le haut des » glaciers. »
Marie fait une révérence à tous ces con^pliments, et madame Darmentière se dit:
« \ oilà de bien belles protestations, mais » je plains cette jeune fiile si elie est un • jour obligée de mettre ces amitiés-là à l'é- » preuve! »
En quittant dWubignr, Tdarie lui avait fait piomettre de venir souvent la voir chez madame de Stainville; cependant elle est depuis plusieurs jours chez sa protectrice, et le comte ne s'y est pas encore préstnt''. Marie soupire en secret, elle brûle de revoir celui qu'elle aime, et elle est forcée de c; cher ses ennuis, de dissimuler même son émotion lorsque devant elle on parle du comte.
Enfin d'Aubigny vient faire une visite à madame de Stainville, et il salue respectueusement Marie, en disant: * J'ai appris par » madame Darmentière que mademoiselle » était enfin retrouvée... et j'espère qu'elle » ne doute pas du plaisir que cette nou- » velle m'a causé. »
lOB vu TOURLOUROtr.
Marie balbutie quelques mots, la vue de d'Aubigny lui cause une si vive émotion , qu'elle peut à peine s'exprimer. Le comte siit adroitement occuper madame de Stainville, de manière à ce qu'elle ne remarque. pas le trouble de JMarie. ]Mais pendant tout le temps que d'Aubigny est prcs d'elle, la jeune fille sent son cœur serré par la contrainte qu il lui faut s'imposer. Peu babituée encore aux coutumes du monde, il lui semble cruel d'affecter de l'indifférence pour celui qu'elle voudrait pouvoir presser contre son cœur.
Un seul instant Marie se trouve seule avec le comte. Elle en profite pour presser tendrement sa main, en lui disant :
« Vous m'aimez toujours, n'est-ce pas?
» — Oui , Marie , oui... je vous aime... — r> C'est que vous me regardez à peine... — ï Vous savez bien qu'il faut cacher à tous B les yeux notre intimité! — Ah! que cette )' contrainte est pénible!... Mais vous m'é- » pouserez, n'est-ce pas ?... — Chut!.-. » silence , IMarie !... on revient. »
En effet, madame de Stainville revenait, et d'Aubigny ne tarde pas à prendre congé. Quelques jours après, il vient de nouveau voir Marie. Mais madame Darmentière était alors chez madame de Stainville. A l'aspect de la belle veuve, le comte se sent embarrassé, et pendant tout le temps que dure sa visite, il ne jette pas un tendre regard sur Marie ; au contraire, il affecte de lui parler avec plus de froideur.
La jeune fille est désolée, et lorsque le comte est parti, elle maudit encore plus ce monde qui oblige à une contrainte continuelle, en se disant: « Pourtant je suis » duchesse, et c'est bien singulier que l'on » ne puisse pas avouer qu'on est amoureux » de moi. »
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