‹ Un tourlourouChapitre 51 sur 55 · IV · texte numérisé non relu

IV

lui dire : Il n'y a qu'un homme maintenant que je veuille épouser... c'est celui qui m'a rendue mère.

Un jour pourtant, tandis que madame Darmentière essayait encore de ramener un sourire sur les lèvres de Marie, celle-ci lui dit d'une voix tremblante :

« M. le comte d'Aubigny ne vient donc » jamais chez vous, madame ?

» — Pardonnez- moi , » répond madame Darmentière en fixant un regard inquiet sur la jeune fille. « Pourquoi me faites-vous » cette question ?

» — C'est que... depuis près de quinze » jours que vous avez bien voulu me don- » ner un asile... je ne l'ai pas vu ici une » seule fois.

» — • 31. d Aubigny a fait un voyage... il » a été dans son pays... il avait affaire dans » sa famille... mais il est revenu, et je l'ai » vu hier. — Sait-il ce qui m'est arrivé ? » reprend Marie en hésitant.

« — Oui... je le lui ai appris... — Et... » qu'a-t-il dit ? — Il vous a plaint autant

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» que je l'ai fait... Mais cet événement l'a " peu étonné; car, ainsi que moi, il avait » toujours douté que vous fussiez vraiment » fille de la duchesse de \alousky. »

Marie laisse retomber sa tête sur sa poitrine ; elle semble accablée. ^Madame Darnientière va s'asseoir près d'elle, lui prend la main , et lui dit du ton le plus doux :

« Marie... vous ne m'ouvrez pas entière- » ment votre cœur... mais j ai lu au fond de » votre àme... vous aimez le comte ;',.. — » Moi... madame... — Oui , vous l'aimez... « Peut-être, jadis , vous a-t-il tenu quelques » propos galants auxquels vous aurez cru... "Pauvre Marie!... auriez -vous encore la » faiblesse de penser à lui !... Alors même » que vous auriez été fille de la duchesse , » d'Aubigny n'eût point songé à vous épou- « ser... je puis vous l'affirmer... il me serait » même facile de vous prouver ce que je » vous dis... Maintenant quel pourrait donc » être votre espoir?... Allons, Marie, rap- » pelez votre raiàon... chassez de votre cœur » un sentiment qui ne peut être que passa-

» ger... et, je vous le répète, vous pouvez « encore être heureuse. »

Madame Darmentière a quitté Marie ; celle-ci rentre dans sa chambre en se disant: « Que j oublie celui que jaime... oh ! non

• jamais!... Il ne tenait qu'à moi aussi de » lui apprendre quels liens m'unissent au » comte... Elle dit qu'il n'a jamais songé à la » pauvre Marie !... mais je sais bien le con- » traire... et maintenant qu'il est revenu de » son voyage , qu'il connaît ma nouvelle » situation, je suis sûre qu'avant peu j'aurai » de ses nouvelles. Pourtant, madame Dar- » mentière l'a revu... Il vient donc lorsque » je suis retirée dans cette chambre... craint- » il de me parler devant elle ?... l'aimerait-il » encore ?... Oh ! il faudra que je sache en- « fin la vérité!... S'il aimait encore madame

• Darmentière... alors je ne resterais pas » davantage dans cette maison. »

Marie tâche de cacher son trouble ; mais inquiète , agitée , le soir elle se retire de bonne heure dans sa chambre. Un domestique vient bientôt lui remettre un paquet cacheté, en lui disant :

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« Voici ce qu'on a apporté pour vous , » inadeaioiselle , et j'ai attendu que vous » fussiez seule pour vous remettre cela. ■

Marie remercie le domestique, et, restée seule , elle se hâte de briser l'enveloppe du paquet ; car elle ne doute pas qu'il ne contienne des nouvelles du comte. Elle trouve un grand papier plié en quatre, puis un petit billet; le billet est signé : d'Aubigny. Marie le porte aussitôt à ses lèvres , ei s'empresse de lire ce qui suit :

« Ma chère Marie , je viens d'apprendre » que vos espérances de fortune sont détrui- » les , et le triste résultat de votre entrevue » avec la duchesse de Valousky; ne croyez » pas que ce soit votre nouvelle situation qui » change mes sentiments pour vous; non, » Marie, il n'est plus temps de vous abuser; » notre liaison fut l'effet du hasard , elle » ne pouvait être durable... d'autres ser- » ments m'engageaient ailleurs, et jamais » vous ne deviez être pour moi plus qu'une » amie. C est à ce titre, Marie, que je vous » supplie d'accepter ce que vous trouvei'ez

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» joint à cette lettre, et, si a'ous m'aimez » encore, vous ne me refuserez point; son- » gez que les dons de l'ami tië n'offensent » jamais.

» Alfred d'Aubigny. »

A cette lettre eta t joint un contrat qui assurait à Marie une rente de deux mille francs. La jeune fille y porte machinalement les yeux, puis elle laisse tomber à terre et le contrat et la lettre, elle reste immobile et presque inanimée, n'ayant plus qu'une seule pensée à l'esprit et au cœur, c'est que d'Aubigny ne l'aimait pas, et ne l'a jamais aimée.

Marie reste longtemps dans cet état , où l'excès de la douleur amène presque l'insensibilité, où l'on sent à peine si l'on existe, où l'on ne trouve point de larmes qui soulagent, point de sanglots qui déchirent.

Enfin ses esprits se raniment, ses idées reviennent, et elle s'écrie :

« Mais il ne peut pas me repousser , car » je suis mère... Oh ! s'il avait su, il ne m'au- » rait pas écrit cette horrible lettre... mais il » le saura... Ce ne sont pas ses bienfaits que

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» je veux... c'est son amour. . Madame Dar- » mentière elle-même m'approuvera... oui... 0 je vais fout lui dire... tout lui avouer... » Et Marie sort de sa chambre pour se rendre dans celle de madame Darmentière. Il était tard , et elle pensait que tout le monde devait être retiré ; cependant, en traversant une bibliothèque, elle aperçoit encore de la lumière à travers une porte qui donne dans le salon , Marie s'en approche; une voix qui lui est bien chère arrive jusqu'à son oreille. D'Aubigny est là avec madame Darmentière; tous deux causent avec chaleur; en se collant contre la porte, Mariepeut tout en tendre. Sans réfléchir si son action est blâmable, la jeune fille reste immobile', le cou tendu, et retenant sa respiration , de crainte de perdre un seul mot de ce qui se dit dans le salon.

» Je veux que vous me parliez avec fran- » chise, » dit madame Darmentière, «je veux » quevous me disiez si Marie a le droit devons » adresser des reproches.... Alfred , je vous » en supplie, ne me trompez paj. . Si vous » en aimez une autre , je suis prête à vous

» rcnilre vos serments... Cette jeune tille » vous aime... je ne voudrais pas être cause i> (!e son malheur.

» — En vérité , madame, je ne vous con- » cois pas, e répond le comte avec chaleur. « Quoi!... c'est lorsque vous avez enfin con- » senti à me nommer votre époux, lorsque » je reviens avec tous les actes qui me sont » nécessaires pour que notre mariage n'é- =' prouve aucun retard , c'est alors que vous » semblez douter de mon amour!... Mais » qu'ai-je donc fait pour cela ? Est-ce ma » faute si r>Iarie n'est point duchesse! si ma- •> dame de Stainville a rendu cette jeune fille '1 victime du plus sot quiproquo? — Non, » sans doute... mais pourquoi Marie vous « aime-t-elle ?... cet amour ne lui est pas » venu sans qu'il y ait un peu de votre faute. « — Eh, mon Dieu! le sais-je ? Mais lors » même que je lui aurais dit qu'elle était jolie, » adorable !... quand elle était fille d'auberge, » serait-ce une raison pour me forcer main- » tenant à lui adresser mes hommages ?... » Allons, madame, soyez juste, j'ai pu rire

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» avec une paysanne!... tout autre en aurait >' fait autant que moi; mais si cette jeune fille » va ensuite s imaginer que je l'adore véri'- » tablement... elle a grand tort. Je plains » aujourd'hui son sort! je ferai tout pour » adoucir sa peine; mais que, pour elle, je » renonce à vous... à vous, que jaime plus »' que je n'ai jamais aimé, et à qui je suis fier >> de consacrer ma vie !... ah ! vous ne sauriez » le vouloir... car vous aussi vous m'aimez, '' puisque vous m'avez accordé celte main » chérie et que dans trois jours je serai votre M époux. »

Marie n'en veut pas entendre davantage; déjà sa résolution est prise : elle ne veut pas faire le malheur du comte; en apprenant à madame Darmentière qu'elle porte dans son sein le fruit de son égarement, elle sait qu'elle mettrait obstacle au mariage de d'Aubigny; mais celui-ci en aimerait-il plus IMarie ?... Non , il la haïrait, au contraire, et la pauvre fille aime mieux mourir que de lui inspirer un tel sentiment.

Marie est sortie de l'appartement , elle gagne doucement la porte du carré, puis elle IV. i3

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descend l'escalier; il est plus de minuit, les i lampes qui l'ëclairent, le soir, sont éteintes.

Arrivée près du portier, qui est à moitié endormi, Marie frappe au carreau, on tire le cordon et elle sort de la maison sans avoir rencontré personne.

Une fois dans la rue, Marie marche trèsvite, non qu'elle éprouve aucune frayeur, mais parce qu'elle a hâte d'accomplir le funeste dessein auquel elle vient de s'arrêter. Elle ne sait pas quel chemin il faut suivre pour arriver au but qu'elle se propose, mais en marchant toujours , elle espère trouver bientôt le terme de sa course.

La nuit est sombre^ de temps à autre quelques personnes attardées passent près de la jeune fille , mais sa démarche est si pressée, si déterminée, que nul ne songe à la suivre ou à lui parler. Après avoir marché assez longtemps, Marie sent un air plus vif frapper son visage , et au détour d'une rue, elle aperçoit les bords du canal.

a Ah !... me voici arrivée! » se dit la jeune fille. « C'est là... là, où tout doit finir pour » moi... »

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Et la pauvre Marie presse encore le pas pour être plus vite au terme de sa course ; parvenue tout nu bord du canal, elle se jette à genoux et regarde le ciel, en s'écrlant :

« Ce que je fais est bien mal sans doute ! » Pardonnez-moi, ô mon Dieu!., mais je » ne vois plus pour moi sur la terre que » honte et désespoir... et je n'ai pas la force » de supporter ma peine. »

Après avoir achevé cette courte prière, Marie se précipite... Un grand bruit se fait entendre dans l'eau... c'est le fleuve qui vient de recevoir le corps de la jeune tille.

A peu de distance de là, passait une patrouille de la ligne. Un des soldats s'est écrié : « Entendez-vous... quelqu'un est » tombé dans la canal î »

Le caporal fait faire halte et s'approche du bord de l'eau. On aperçoit quelque chose qui flotte et parfois disparaît.

« On crrroiralt que c'est comme une » femme, » dit un soldat à son camarade...

« — Oui... oui... oh! mais je la sauve- » rail... Tiens mon fusil... mon sabre.

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» Carabine... tiens mon schako aussi, et à » moi maintenant... — Comment! tu veux

■ te risquer pour quelqu'un que tu ne con- » nais pas... — Eh ! qu'importe ! il y a quel-

■ qu'un qui se noie, je sais nager... en » avant ! »

C'était Pierre qui e'tait de patrouille, et qui passait là, au moment où la pauvre Marie venait de se précipiter dans les flots ; sans savoir quelle est la personne qu'il va secourir^ et mu seulement par ce sentiment d'humanité qui porte à sauver son semblable, Pierre se précipite dans le canal ; il nage avec vigueur; il atteint la personne qu'il veut sauver, la ramène près du bord. Un fusil qu'on lui tend l'aide à se tenir sur l'eau, tandis qu'il soutient la jeune fille de manière à ce que ses camarades parviennent à la saisir ; bientôt tous deux sont à terre , et Pierre, oubliant l'eau qui imbibe ses vêtements, ne songe qu'à ranimer celle qui est sans connaissance devant lui.

Le caporal se dispose déjà à faire porter la jeune fille au poste le plus voisin, lorsque Pierre pousse un cri de surprise et d ef-

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froi ; dans cette femme qu'il a sauvée, il vient fie reconnaître Marie.

« Marie!... ma pauvre Marie! » s'écrie Pierre en se pi'écipitant sur le corps de la jeune fille. « O mon Dieu !... est-il possi- » ble!... c'est elle qui allait périr !... mais » elle est morte, peut-être... Elle ne m'en- » tend pas... elle ne me voit plus !...

» — Non... elle n'est pas morte... le cœur » bat encore, » dit le caporal.

« — Faudrrrait peut-être lui fairrre ava- » 1er un petit verre, » dit Carabine.

« — Oh ! bonheur... elle respire... elle » ne mourra pas! " s'écrie Pierre, en cherchant à réchauffer les mains de Marie dans les siennes. « Ah ! caporal !... par pitié... » par grâce... permettez-moi de porter cette » jeune fille ici près... chez une bonne » femme de sa connaissance... qui lui pro- » diguera tous les secours que son état » réclame...

» — Tu connais donc cette jeune fille,

» Pierre ? — Si je la connais !... Mais c'est

» Marie... mon amie... ma compagne d'en-

» fance!... celle que j'ai toujours aimée...

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