‹ Un tourlourouChapitre 52 sur 55 · IV. i · texte numérisé non relu

IV. i

130 U:î TOCIILOUROU.

» Ah ! caporal, ne me refusez pas cette » grâce... je vous jure que Marie mérite » bien que l'on s'intéresse à elle !... — Al- » Ions... eh bien, va porter ta Marie... tu » nous rejoindras au quartier. ■

Pierre a déjà enlevé Marie dans ses bras, et, chargé de ce précieux fardeau, il ne court pas, il vole jusqu'à la rue de Crussol, dont la patrouille était fort éloignée lorsque Pierre avait dit qu'il allait porter la jeune fille à deux pas. Enfin il arrive à la demeure de la mère Dumont; Marie respire, il sent battre son cœur contre le sien ; mais elle n'a pas encore ouvert les yeux , ni prononcé une parole. Pierre pousse la porte de l'allée, il monte l'escalier avec précaution. Enfin il est devant le logement de la vieille ravaudeuse; il frappe à plusieurs reprises; il était une heure du matin , et la bonne femme dormait profondément; mais elle se réveille, et, reconnaissant la voix de Pierre qui l'appelle, se hâte de se procurer de la lumière pour aller ouvrir.

» Que vous est-il donc encore arrivé ? » dit la bonne vieille en ouvrant sa porte au

UN TOURLOUROU. lol

jeune soldat; puis s'apercevant qu'il porte une femme dans ses bras , elle s'écrie : « Ah , » mon Dieu ! qu'est-ce que cela ?...

» — C'est elle, mère Duinont... c'est » Marie... — Marie dans cet état!... — Oui, » Marie... que je viens de retirer de l'eau... » Marie qui s'était précipitée dans le canal... » qui avait voulu se donner la mort, je n'en » saurais douter... mais le Ciel a encore per- » mis qu'en ce moment je vinsse à passer » par là !... Ah ! c'est que nos deux existences » sont liées ensemble!... c'est que je serais » mort aussi si je n'-avais pas sauvé Marie I... 1) — Pauvre fille.... Mais secourons - la , » d'abord. »

On dépose la jeune fille sur un lit; puis la bonne vieille se hâte de faire chauffer des serviettes, et frotte d'eau de mélisse le. front , les tempes , le nez de Marie : ce remède des pauvres gens a plus de vertu que beaucoup d'ordonnances de la Faculté. Au bout de quelques instants Marie respire plus librement; enfin elle rouvre les yeux et les porte autour d'elle avec surprise, en balbutiant :

1S2 UN TOURLOOROU.

« OÙ suis -je donc ? mon Dieu , ai- je fait » un rêve?.... il me semblait que j'avais dii » mourir.

» — Oh ! mais j'étais là , moi ! « s'écrie Pierre , i j'étais là pour vous retirer de l'eau » ou y trouver la mort avec vous.

» — Pierre.... c'est vous.... c'est encore

» vous qui m'avez sauvée! « dit Marie en

„ tendant sa main au jeune soldat, « ah ! ... .

*» je me reconnais à présent.... j'ai déjà ha-

» bité cette chambre... je suis...

» — Chez quelqu'un qui vous aime bien,»

dit la bonne vieille, « et qui vous supplie » de ne plus vous abandonner au désespoir!

» — Ah! madame... ah! Pierre... vous ne » savez pas... combien je suis malheureuse!.. » combien je suis coupable!...

» — Coupable!... je ne puis le croire! » dit Pierre, « malheureuse!... mais ne suis- » je pas là pour vous consoler... pour vous » dévouer ma vie... Ah! Marie, je ne connais » pas vos peines... mais si vous avez pour » moi quelque reconnaissance, promettez- » moi, jurez-moi de renoncer à votre affreux » projet! vivez, Marie... ô vivez pour. moi...

UN TOURLOtJROU. 153

qui vous aime tant !... pour moi, qui ai pu supporter votre oubli, votre indifférence... parce que, malgré cela, je pouvais vous aimer^ vous servir... vous défendre!... Ah! Marie... pour tout cela

un seul mot... une seule promesse de votre bouche. ,. di tes-moi que vous ne chercherez plus à vous donner la mort.

» — Pierre... venez demain... je vous conterai mes peines... je vous dirai tout! ô tout!... car vous êtes mon véritable ami.

vous , et je veux aussi que vous soyez mon guide et mon juge. Venez demain m'entendre.... puis après, ce que vous me direz défaire, je vous jure que je le ferai. » — 11 suffit... je compte sur cette pro- » messe. A demain , Marie, à demain. »

Pierre presse tendrement la main de la jeune fille et s'éloigne en disant à la mère Dumont :

« Je ne vous recommande pas d'avoir » soin de Marie ! je connais votre cœur, et » vous savez combien je l'aime.

» — Pauvre petite ! » dit la bonne vieille en contemplant la jeune fille dont les yeux

viennent de se fermer et qui semble céder à la fatigue, « quel changement dans toute » sa personne.... et en si peu de temps!.... » Que sont devenues ses belles couleurs!... » cette fraîcheur qui ajoutait à ses attraits; » comme elle a l'air souffrant, abattu!... et

» ces beaux rêves de grandeur! de for-

» tune!... voilà donc ce qu'ils ont amené'... » vouloir se tuer.... à dix-huit ans!.... Mon » Dieu!.... on est las de vivre à présenta » l'âge ou nous autres nous n'avions pas en- » core goûté de l'existence ! »

La bonne femme ne se couche pas , elle passe le reste de la nuit à veiller près de Marie, et celle-ci goûte enfin quelques heures de repos.

Le lendemain à dix heures , Pierre est chez la mère Dumont. A l'aspect du jeune soldat, Marie baisse les yeux et se sent rougir. La bonne vieille se retire dans son autre chambre et laisse les jeunes gens ensemble, présumant que sa présence pouvait gêner Piîarie pour les confidences qu'elle voulait faire à son ami.

Lorsqu'elle se voit seule avec Pierre, Marie

UN TOURLOrROU. 1SI>

cache sa figure dans ses mains et verse des larmes avec abondance ; le jeune soldat s'approche d'elle et lui dit :

« Chère Marie... si vous ne voulez plus » me conter vos peines... si vous éprouvez » trop de chagrin à m'en faire le récit... eh » bien ! ne me dites rien , je n'en serai pas » moins votre meilleur ami.

» — Non... non, Pierre, je veux que vous » sachiez tout , » répond la jeune fille en cherchant à retenir ses sanglots , « je veux

» tenir ma promesse. Pierre Vous m'ai-

» miez au village.... votre amour était sin- » cère... je le vois bien ! j'aurais dû être fière » de votre recherche, car vous étiez le gar- 1) çon le plus estimé du pays. Mais j'étais co- » quette... je désirais voir Paris.... je ne sais » quelles idées me tourmentaient!.... Bien- » tôt ce fut bien pis, on vint me dire que » j'étais fille d'une duchesse... que je serais » très-riche un jour!... Oh! c'est alors que » dans mes rêveries je me vis une grande » dame! Eh bien ! Pierre.... tout cela était » faux... madame de Stainville s'était trom- » pée... la duchesse de Valousky n'a jamais

" eu d'enfant.... c'est un manuscrit qu'elle » avait laissé au Tourne-Bride... Ce manus- » crit, c'est Gaspard qui en était déposi- » taire... Ainsi il savait bien, lui, que je n'é* » tais pas duchesse... et il m'a laissé croire » tout cela pour me punir d'avoir dédaigné » votre amour.

» — Il se pourrait ! » s'écrie Pierre , « quoi ! vous n'êtes pas une grande dame !

» vous n'aurez pas une grande fortune!

» Ah! quel bonheur!... mais pardon... par- » lion, Marie.... je me réjouis dune chose » qui vous afflige.... ah ! c'est bien mai à » moi.... c'est que je n' ai pas été maître.... » mais mon Dieu !... serait-ce de chagrin de n n'être plus duchesse que vous aviez voulu » mourir?.... Oh ! non, non... ce n'est pas » possible!.... à voire âge on ne meurt pas » de chagrin pour la perte de sa fortune!

» — ]Non, Pierre... vous avez raison, » ce n'est pas cela qui m'avait réduite au

» désespoir. Quoique j'aie éié humiliée

» chassée par celte dame qui m'avait fait » quitter la maison où l'on m'a élevée... j'aue rais pu supporter tout cela.,., mais un

Vm TOURLOUROU. 157

» autre motif.... ah! c'est maintenant que « vous allez me mépriser !...

» — Moi, vous mépriser !.... jamais ! ja- »> mais!... Mais parlez donc, Marie... aclie- » vez.

» — Pierre... deux fois vous m'avez sau-

» vée lorsque, tombée dans un piège....

» j'allais être victime de ma contiance

» mais, hélas!.... vous n'avez pas toujours B été là.... et puis.... cette fois.... ce n'était » point un piège que Ton m'avait tendu... » ce fut... le hasard... ma faiblesse.. Pierre!.. » je ne puis plus retourner au village... car » je porte dans mon sein un gage de ma » faute, et celui qui m'a rendue mère ne » sera jamais mon époux !..

» — Mère!.... « murmure Pierre en pâlissant; et le front du soldat se courbe vers h» terre, et pendant quelques instants il semble attéré par l'aveu que Marie vient de lui faire, tandis que la jeune fille pleure en cachant encore sa figure dans ses mains. Mais bientôt les traits de Pierre se raniment, ses yeux lancent des flammes, et il s'écrie :

Page 1