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ANTIQUITÉ DE IÉHOMME ET DES ANIMAUX LES PLUS PARFAITS

Pour qui réfléchit à l’importance extrême qu’il attachait à « réprimer obstinément cette impatience et cette précipitation que l’homme n’éprouve que trop souvent au milieu des plus importantes recherches, et qui le poussent à conclure avant d’avoir rassemblé tous les motifs de la conclusion », la certitude s’impose, tout d’abord, que Cabanis n’a point été amené à concevoir la variabilité des formes spécifiques, ensuite d’un simple jeu de son imagination. -Une raison sérieuse, puisée dans les faits, l’a dû diriger; et cette raison, il n’est pas interdit de penser que la notion, connue depuis Aristote et si répandue au dix-huitième siècle, de la chaîne des êtres , la lui a fournie.

« Quand d’ailleurs — écrit-il, en effet, — les découvertes des naturalistes ne diminueraient point chaque jour, par degrés, les intervalles qui séparent les différents règnes ; quand, de l’animal au végétal, et du végétal au minéral, ils n’auraient pas déjà reconnu cette multitude d’échelons intermédiaires, qui rapprochent les existences les plus éloignées, la simple observation des phénomènes journaliers produits par le mouvement éternel de la matière, nous la ferait voir subissant toutes sortes de transformations.... Entre le système végétal et le système animal, sont placés les zoophytes proprements dits, et peut-être aussi quelques plantes irritables, dont les mouvements, à l’exemple de ceux des organes musculaires vivants, correspondent à des excitations particulières : et, comme pour rendre l’analogie plus complète, ces excitations ne s’appliquent pas toujours directement aux parties elles-mêmes qu’elles font contracter. Enfin,

UN TRANSFORMISTE OUBLIÉ : CABANIS

dans l’immense variété des animaux, l’organisation et les facultés présentent, suivant les races, tous les degrés possibles de développement, depuis les plus stupides mollusques, qui semblent n’exister que pour la conservation de leurs espèces respectives, jusqu’à l’être éminent dont la sensibilité s’applique à tous les objets de l’univers ; qui, par la supériorité de sa nature, et non par le hasard des circonstances, comme ont semblé le soupçonner quelques philosophes, a fait son domaine de la terre, dont le génie a su se créer des forces nouvelles, capables d’augmenter chaque jour de plus en plus son pouvoir, et de multiplier ses ouissances et son bonheur » (*).

Tout idéale, aux yeux de certains naturalistes, tels que plus tard de Blainville et ses disciples, la chaîne des êtres apparaissait bien à Cabanis comme l’expression et la preuve, pour le moins très probable, d’une généalogie, d’une parenté. C’est ce que montre le dixième des douze mémoires qui composent le livre des Rapports duphysique et du moral de V homme, dixième mémoire comprenant des considérations touchant la vie animale.

Cabanis vient, très justement, de repousser « comme chimérique cette distinction, que Buffon s’est efforcé d’établir, de la matière morte et de la matière vivante, ou des corpuscules inorganiques et des corpuscules organisés ». Il vient (moins heureux ici) d’invoquer longuement à l’appui de sa thèse, à savoir que « nous voyons les éléments inorganiques se combiner, pour produire différents corps organisés, » les prétendus faits de génération spontanée ou d’hétérogénie. Alors interviennent les réflexions suivantes, que nous croyons devoir reproduire presque sans retranchement, et dont il est sans doute inutile de souligner l’importance :

« Il n’est point du tout prouvé que les espèces soient encore, aujourd’hui, telles qu’au moment de leur formation primitive. Beaucoup de faits attestent, au contraire, qu’un grand nombre des plus parfaites, c’est-à-dire de celles qui sont le plus voisines de l’homme par leur organisation, portent l’empreinte du climat qu’elles habitent, des aliments dont elles font usage, des habitudes auxquelles la domination de l’homme, ou leurs rapports avec d’autres êtres vivants, les assujettissent. Les faits attestent encore qu’elles peuvent éprouver certains changements fortuits, dont on ne saurait assigner la cause avec une entière exactitude ; et que tous ces caractères accidentels qu’elles doivent, tantôt au hasard des circonstances, tantôt à l’art et aux tentatives expérimentales de

(!) Rapp. cluphys. et du. moral, t. II, pp. 257-259. — L’édition dont nous nous sommes servi est la quatrième, revue par E. Pariset (Paris, BÉCHET jeune, 1824) ; mais nous avons pris soin de nous assurer qu’entre cette édition et la première, publiée par Cabanis (chez Crapart, Caille et Ravier; Paris, an X), il y a identité quant aux passages cités.

GEORGES HERVÉ

l’homme, sont susceptibles de rester fixes dans les races, et de s’y perpétuer jusqu’aux dernières générations. Les débris des animaux que la terre recèle dans ses entrailles, et dont les analogues vivants n’existent plus, doivent faire penser que plusieurs espèces se sont éteintes, soit par l’effet des bouleversements dont le globe offre partout des traces, soit par les imperfections relatives d’une organisation qui ne garantissait que faiblement leur durée, soit enfin par les usurpations lentes de la race humaine : car toutes les autres doivent, à la longue, céder à cette dernière tous les espaces qu’elle est en état de cultiver ; et bientôt sa présence en bannit presqu’entièrement celles dont elle ne peut attendre que des dommages.

» Mais cette belle découverte, particulièrement due aux recherches de notre savant confrère Cuvier, pourrait aussi faire soupçonner que plusieurs des races existantes ont pu, lors de leur première apparition, être fort différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui. L’homme, comme les autres animaux, peut avoir subi de nombreuses modifications, peut-être même des transformations importantes, durant le long cours des siècles dont le passage est marqué sur le sein de la terre, par d'irrécusables souvenirs. Et si l’on ne voulait accorder, pour la durée totale du genre humain, que l’espace de temps écoulé depuis la dernière grande révolution du globe, laquelle semble en effet ne pas remonter très haut dans l’antiquité, il serait encore possible de noter, pour ce court intervalle, plusieurs changements essentiels survenus dans l’organisation primitive de l’homme, changements dont l'empreinte, rendue ineffaçable chez les différentes races, caractérise toutes leurs variétés. Mais cette hypothèse, qui tend à établir la nouveauté de l’espèce humaine, paraît entièrement inadmissible : on ne peut du moins l’appuyer de preuves valables ; et il s’élève contre elle de grandes difficultés . . .

» La difficulté de concevoir la première formation de l’homme et des autres animaux les plus parfaits, est d’autant plus grande, qu’on la place dans des temps plus voisins de nous ; qu’on suppose l’état de la terre plus semblable alors à celui qu’elle présente de nos jours ; et qu’enfin l’on ne veut tenir aucun compte des variations que peuvent avoir subies les races qui paraissent maintenant les plus fixes. Mais n’est-on pas forcé d’admettre la grande antiquité des animaux, attestée par leurs débris fossiles, qui se rencontrent à des profondeurs considérables de la terre ? Pourrait-on nier la possibilité des variations que le cours des âges et les violentes convulsions de la nature ont pu leur faire éprouver ; variations dont nous avons encore de frappants exemples sous nos yeux, malgré l'état du globe, bien plus stable de nos jours, et malgré le jeu paisible des éléments ? Ces bouleversements réitérés, dont l’aspect géologique de la terre démontre l’antiquité, l’étendue et l’importance, peuvent-ils maintenant être révoqués en doute ? Et ne faut-il pas enfin tenir compte des changements plus étendus, et plus importants encore peut-être, qu’ils ont nécessairement produits à sa surface ? Or, si l’on se fait une juste idée de cette suite de circonstances, auxquelles les races vivantes, échappées à la destruction, ont dû successivement se plier et se conformer, et d’où vraisemblablement, dans chaque circonstance particulière, sont nées d’autres races toutes nouvelles, mieux appropriées à l’ordre nouveau des choses ; si l’on part de ces données, les unes certaines, les autres infiniment probables, il ne paraît plus si rigoureusement impossible de rapprocher la première production des grands animaux de celle des animalcules microscopiques... » (Op. cit ., t. II, pp. 250-254).

UN TRANSFORMISTE OUBLIÉ .* CABANIS

Ainsi donc, transformation possible des espèces ; influence du milieu exlérieur (climat, rapports des êtres vivants entre eux), ou du milieu intérieur (régime alimentaire, habitudes), sur les changements qu’elles éprouvent ; variations accidentelles et brusques ; rôle de la sélection artificielle ; hérédité des caractères nouveaux et formation de races modifiées : voilà ce que nous saisissons, exprimé en des termes qui n’ont rien d’ambigu, dans les lignes précédentes.

Une lecture attentive permettra, en outre, d’y relever l’indication sommaire, mais assez nette cependant, de la lutte pour la vie et de la disparition des moins aptes, remplacés, sous l’effet « des bouleversements dont le globe offre partout des traces », par « d’autres races toutes nouvelles, mieux appropriées à l’ordre nouveau des choses ». Les faits paléontologiques déposant en faveur de la variation probable des êtres organisés, à travers la longue suite des âges de la terre ; la « grande antiquité » des animaux les plus parfaits et de l’homme lui-même, si l’on veut remonter à leur origine première, — de l’homme, pour lequel l’hypothèse d’une origine récente « paraît entièrement inadmissible », — tels sont enfin les traits qui complètent et achèvent le tableau.

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